Bibliothèque de l'enseignement de l'histoire ecclésiastique
L'AFRIQUE CHRÉTIENNE
PAR
DoM H. LECLERCQ
TOME PREMIER
PARIS
LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE
RUE BONAPARTE, 90
1904
fSi
a
I
Bibliothèque
de renseignement de Vbistoire ecolésiâstique
Notre" Bibliothèque de l'enseignement de l'histoire
ecclésiastique '\ inaugurée en 1897^ réalise lentement,
mais persévéramment, son programme qui était de re-
prendre, avec les seules ressources de l'initiative pri-
vée, le projet confié jadis par Léon XIII aux cardinaux
de Luca, Pitra et Hergenroether, à la suite de la lettre
pontificale sur les études historiques, — savoir la com-
position d'une « Histoire ecclésiastique universelle, mise
au point des progrès de la critique de notre temps » .
Nous avons distribué la matière en une série de su-
jets capitaux, chacun devant constituer un volume in-
dépendant, chaque volume confié à un savant sous sa
propre responsabilité. Nous n'avons pas eu l'intention
de faire œuvre pédagogique et de publier des manuels
analogues à ceux de l'enseignement secondaire, ni da-
vantage œuvre de vulgarisation au service de ce que
l'on est convenu d'appeler le grand public : il y avait
une œuvre plus urgente à réaliser en matière d'histoire
ecclésiastique, une œuvre de haut enseignement.
Le succès incontesté des volumes publiés jusqu'ici
nous a prouvé que notre programme répon dait au désir
de bien des maitres et de bien des étudiants de l'en-
seignement supérieur français, autant que de bien des
membres du clergé et de l'élite des catholiques.
Nous continuerons l'œuvre, sans nous lasser des len-
teurs inséparables d'une exécution aussi difficile. La
direction générale de la publication est confiée à un
comité sous la présidence de Ms'" Pierre Batiffol, rec-
teur de l'Institut Catholique de Toulouse.
V. Lecoffre.
Bibliothèque de l'enseignement de l'histoire ecclésiastique
Les origines du catholicisme'
Le christianisme et l'empire romain.
Les églises du monde romain.
Les anciennes littératures chrétiennes.
La théologie ancienne.
Les institutions anciennes de l'Église.
Les églises du monde barbare. — Les églises du monde syrien.
L'église by:{antine. — L'état pontifical.
La réforme du Xh siècle. — Le sacerdoce et l'Empire.
Histoi7'e de la formation du droit canonique.
La littérature ecclésiastique du moyen âge.
La théologie du moyen âge.— Les institutions de la chrétienté.
L'Eglise et l'Orient au moyen âge.
L'Eglise et le Saint-Siège de Boniface VIII à Martin V.
L'Eglise à la fin du moyen âge.
La réforme protestante. — Le concile de Trente.
L'Eglise et VOrient depuis le XV siècle.
La théologie catholique depuis le XVP siècle.
Le protestantisme depuis la Réforme.
L'expansion de l'Église depuis le XVI^ siècle.
L'Eglise et les gouvernements d'ancien régime.
L'Eglise et les l'évolutions politiques {l'jSg-iSjo).
L'Église contemporaine.
Bibliothèque de FeiiseignemeDl de Fhisloire ecclésiastique
VOLUMES PARUS :
Histoire des livres du Nouveau Testament : I, par M. E. Jacquier,
professeur aux facultés catholiques de Lyon. Troisième édition.
Le Christianisme et l'Empire romain, de Néron a Théodose, par
M, Paul Allard. Cinquième édition.
L'Afrique chrétienne, parDoM H.Leclercq, bénédictin de Farnbo-
rough. 2 volumes.
Anciennes littératures chrétiennes : L La littérature grecque,
par W Pierre Batiffol, recteur de l'Institut catholique de Tou-
louse. Troisième édition.
Anciennes littératures chrétiennes : IL La littérature syriaque, par
M. R. DuvAL, professeur au Collège de France. Deuxième édition.
Le grand schisme d'Occident, par M. Salembier, professeur à l'Uni-
versité catholique de Lille. Troisième édition.
L'ÉGLISE Romaine et les origines de la Renaissance, par M. Jean
GuiRAUD, professeur à la Faculté des lettres de l'Université de
Besançon. Troisième édition.
Chaque volume m-12. Prix : 3 fr. 50.
VOLUMES EN PREPARATION :
Histoire des Dogmes : I. La théologie ancienne, par M. L. J. Tixerom,
professeur aux Facultés catlioliques de Lyon.
Le Christianisme dans l'empire perse, par M. Larourt.
Les Églises du monde barbare, par M. Louis Saltet, professeur à
l'Institut catholique de Toulouse.
L'ÉGLISE byzantine, par le R. P. Pargoire, assomptionniste, de la
mission de Constantinople.
Les Institutions de la Chrétienté, par M. Edouard Jordan, pro-
fesseur à la Faculté des lettres de l'Université de Rennes.
Histoire des Dogmes : II. La théologie au moyen âge, par le R. P.
Mandonnet, professeur à la Faculté de théologie de l'Université
de Fribourg.
La Réforme protestante en Allemagne et en Angleterre, par
M. l'abbé Hemmer.
La Réforme protestante en France, par M. Imbart de la Tour, pro-
fesseur à la Faculté des lettres de l'Université de Bordeaux.
L'Église et les gouvernements d'ancien régime, par M. Cauchie, pro-
fesseur à l'Université de Louvain.
L'Église et les révolutions politiques (1789-1870), i)ar le R. P. Bau-
drillart, professeur à l'Institut catholique de Paris.
L'Église catholique contemporaine, par M. Georges Goyau, ancien
membre de l'École française de Rome.
Les églises orthodoxes contemporaines, par le R. P. Petit, assomp-
tionniste de la mission de Constantinople.
typographie firmin-didot et c'"'. — mesnil (eure).
Bibliothèque
deT enseignement de Fhistoire eeclésiâstique
L'AFRIQUE CHRÉTIENNE
TOME PREMIER
Sur le rapport favorable de rexaminateur, Nous
autorisons l'impression.
Paris, le 20 juin 1904
P. PAGES
Vie. gén.
Bibliothèque de l'enseignement de l'histoire ecclésiastique
L'AFRIQUE CHRÉTIENNE
PAR
DoM H. LECLERCQ
TOME PREMIER
PARIS
LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE
RUE BONAPARTE, 90
1904
TO
M . R.
thèse african Sketches
are dedicated
INTRODUCTION
On se propose d'exposer dans ce livre les origines,
le développement, la décadence et la ruine de l'E-
glise d'Afrique, c'est-à-dire une existence sociale
depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Ce dessein pou-
vant paraître très vaste, on va le préciser. On s'at-
tachera à faire ressortir F enchaînement psychologi-
que qui domine et semble expliquer les vicissitudes
historiques de l'Afrique septentrionale depuis le
début du III® siècle de notre ère jusqu'au milieu du
•srii® siècle. On n'a pas eu d'autre but lorsqu'on a
entrepris ce travail. Il peut sembler étrange de le
dire, cependant cela n'est pas inutile ; car il arrive
souvent qu'on exige d'un livre ce qu'on y souhaite-
rait trouver plutôt que ce que l'auteur a voulu y
mettre.
Dans le conflit des conjectures soulevé par l'appa-
rition de textes ignorés et l'éclaircissement des textes
depuis longtemps connus, mais qui ont reçu une
signification nouvelle et parfois assez différente de
celle qu'on leur attribuait généralement, c'est un
exercice excellent pour chacun de nous de se rendre
un compte aussi exact que possible de ce que nous
avons appris et de rechercher dans quelle mesure
XIV INTRODUCTION.
nos connaissances nouvelles complètent et modifient
nos connaissances anciennes. C'est afin d'aider à
prendre une idée précise de ce que nous savons de
certain, de probable et de possible qu'on s'est efforcé
de ne rien négliger de considérable dans la prépa-
ration de ce livre. On y trouvera l'énumération d'un
grand nombre de sources parce qu'il a paru avan-
tageux de mettre le lecteur à même de reprendre
les assertions de l'auteur et de se faire sur chacune
d'elles une opinion ou une conviction personnelle.
Sans doute, on n'a pas prétendu tout dire, mais on
espère n'avoir rien omis d'essentiel à l'éclaircisse-
ment du sujet traité.
La période de cinq siècles environ pendant la-
quelle on étudiera l'Église l'Afrique se présente dans
des conditions exceptionnelles d'intérêt. Un esprit
philosophique, c'est-à-dire un esprit préoccupé des
origines, y verra une institution dont il peut noter
l'apparition et suivre le progrès jusqu'au moment où
elle entre dans la pleine lumière de l'histoire. La phase
qui suit presque immédiatement celle des origines^
marque l'instant où cette même institution atteint
à l'apogée de la grandeur et de l'éclat dont paraissent
susceptibles les choses de ce monde ; c'est au iv*^ siè-
cle que l'Église d'Afrique donne au monde chrétien
la direction intellectuelle. Ce serait assez pour cher-
cher dans l'histoire qui contient le récit d'événements
si remarquables, matière à des enseignements qu'il
peut n'être pas inutile de dégager. On s'est donc
demandé si l'étude d'une société, à un moment
donné de son existence, peut être pratiquée à l'aide
de méthodes exactes? Si son développement histo-
rique est spontané ou déterminé? Si, dans ce dernier
cas, on peut espérer en saisir la formule? Et cette
INTRODUCTION. xv
formule dépend-elle d'une loi? Et cette loi, si elle
existe, peut-on calculer d'avance ses effets néces-
saires? Autant de questions qu'on peut poser au
début d'un livre et auxquelles le livre lui-même doit
répondre.
Nos habitudes d'éducation ont partiellement
faussé le jugement que nous portons sur l'antiquité
classique et l'antiquité chrétienne. Tout l'appareil
extérieur de l'histoire, noms, dates, événements, nous
sont devenus si familiers que nous nous croyons en
mesure, par conséquent en droit, d'en parler avec
une connaissance suffisante. Dès lors, cédant à une
tendance naturelle, nous jugeons cette histoire d'a-
près la nôtre, nous expliquons nos révolutions d'a-
près celles de ce passé lointain. Il y a là une illusion
contre laquelle il n'est pas possible de ne pas s'ins-
crire en faux. Ce que nous tenons des anciens nous
fait croire qu'ils nous ressemblaient, et nous ne re-
marquons pas combien ils différaient de nous. Il
suffît d'exposer la suite de l'histoire d'une province
dans le monde antique pour reconnaître les opposi-
tions profondes entre les sociétés d'alors et celle à
laquelle nous appartenons. Les sociétés, comme les
individus, sont ainsi faites qu'elles aimeni à se dé-
couvrir des généalogies très reculées et très illus-
tres, au risque de n'être pas toujours parfaitement
authentiques. Plus la science historique acquiert de
précision, moins ces imaginations deviennent re-
cevables et on peut prévoir le moment où elles ces-
seront d'exercer leur prestige sur un certain nombre
d'excellents esprits qui les partagent encore.
Ce qu'il faut demander à l'histoire du passé, ce
n'est pas des institutions applicables de nos jours.
Ceux qui ont tenté ces reconstructions trop complètes
XVI INTRODUCTION.
ont parfois mis en péril la société moderne et ont
compromis ou ruiné le dessein particulier de réforme
qu'ils poursuivaient. Pour connaître la vérité sur ces
peuples anciens et pour tirer profit de ce que cette
vérité renferme de fécond pour notre temps, il con-
vient de conduire notre étude dans un désintéresse-
ment absolu, sans songer à nous. Si de temps en
temps une situation donnée rappelle les heures vécues
beaucoup plus près de nous par notre génération, ne
nous hâtons pas de conclure du particulier au géné-
ral, notons curieusement le rapprochement des faits,
n'allons pas au delà^ c'est-à-dire, ne réduisons pas
deux épisodes à devenir les fondements d'une science
de la pratique. Rien ne serait moins fondé dans la
réalité, parce que rien, dans les temps modernes,
n'appelle et ne supporte les solutions appliquées par
les sociétés d'autrefois. En outre il n'est pas probable
que rien dans l'avenir rende nécessaire l'application
de ces mêmes solutions périmées. Nous verrons
quelles règles ont régi les hommes à une époque
pleine de grandeur et de troubles et nous consta-
terons que ces mêmes règles ne peuvent plus gou-
verner l'humanité.
La raison en est plus foncière que nous pourrions
être tentés de le croire. Pourquoi les conditions du
gouvernement des hommes ne sont-elles plus les
mêmes qu'autrefois? Disons-le tout de suite. S'il en
est ainsi, c'est qu'il y a dans l'homme quelque chose
de changé. L'homme n'est pas limité à l'instinct
comme l'est l'animal. Les ruches des abeilles, dit
Pascal, étaient aussi bien mesurées il y a mille ans
qu'aujourd'hui. Il en est de même de tout ce que les
animaux produisent. La nature les instruit à mesure
que la nécessité les presse, mais cette science fragile
INTRODUCTION. xvii
se perd avec les besoins qu'ils en ont. 11 n en est
pas de même pour l'homme qui s'instruit sans cesse
dans son propre progrès, garde et augmente tou-
jours les connaissances qu'il s'est une fois acquises.
Ainsi s'explique, par notre intelligence, le change-
ment des idées, des institutions et des lois que le
mouvement de cette intelligence tient dans une alerte
perpétuelle et comme dans un continuel progrès.
Ainsi donc, c'est parce que l'homme ne pense plus
aujourd'hui ce qu'il pensait il y a quinze siècles
qu'il ne se conduit plus comme il se conduisait.
On ne se dissimule pas l'objection que soulève
cette manière d'envisager le passé qui ne sera plus,
semble-t-il, que matière à collections d'antiquités et
à développements littéraires. Ceci n'est pas rigoureu-
sement exact. Sans doute les monuments, les œu-
vres d'art et les ouvrages de l'esprit demeureront
les éléments principaux des musées et des biblio-
thèques, mais ils n'y seront pas confinés. Les leçons
que leur étude réserve à ceux qui s'y adonnent leur
assurent une influence qui durera probablement au-
tant que l'humanité elle-même, bien qu'avec des al-
ternatives qu'il est impossible de prévoir et qu'il
serait oiseux de deviner. L'histoire de la Renaissance
du xvi^ siècle fournit un illustre exemple de ces re-
tours d'une civilisation disparue et de sacompénétra-
tion par une société moderne. La Renaissance fut
une émancipation de l'esprit humain, suscitée par le
commerce des hommes de ce temps avec la pensée
antique. Mais ne pensons pas que la rupture avec le
passé immédiat, c'est-à-dire le moyen âge, fut si
radicale qu'on nous a appris à le croire et à le répé-
ter. Il ne faut pas se laisser prendre aux attitudes et
aux déclamations des hommes. Nous savons aujour-
XVIII INTRODUCTION.
d'hui à quoi nous en tenir sur les emprunts inavoués
mais assurés du Régime moderne à l'Ancien régime.
A certains égards, la proportion est à peu près la
même quand il s'agit des emprunts de la Renais-
sance au moyen âge. Les dédains et les mépris su-
perbes n'y changeront rien. Nous pouvons d'ailleurs
en découvrir aisément la raison. Une rupture entre
deux formes politiques, religieuses ou sociales, si
profonde qu'on la suppose et qu'elle ait été, ne peut
substituer à ce qui existait, des institutions et des
directions absolument nouvelles et sans attaches,
sans prototypes. Il serait impossible de les faire fonc-
tionner et il faut y mélanger une certaine mesure de
pratique traditionnelle comme condition à leur adap-
tation et à leur exercice. Nous verrons qu'il n'en était
pas autrement dans le passé qui fait l'objet de notre
travail. Une révolution d'une brutalité et d'une rapi-
dité inouïes substituant le régime barbare en Afrique
à la civilisation romaine est obligée, sous peine d'en-
traîner les vainqueurs eux-mêmes dans un abîme
de désordre, de maintenir un certain nombre d'ins-
titutions établies et de les maintenir dans des condi-
tions désavantageuses aux conquérants. Ainsi s'o-
père une sorte de transfusion d'un esprit dans un
autre esprit, de la civilisation romaine vaincue dans
la barbarie vandale victorieuse.
L'histoire n'eùt-elle d'autre utilité que de nous
faire voir avec précision cette loi de l'évolution, ne
serait pas une science négligeable. Mais de quelle
histoire parlons-nous? De cette histoire qui va de
l'histoire naturelle à l'histoire de l'homme et de l'his-
toire de l'homme à la métaphysique. Et, afin de pré-
ciser, disons que l'histoire qui nous paraît répondre
le plus exactement au genre de service que l'humanité
INTRODUCTION. xix
en peut attendre sera la science de l'homme par l'his-
toire, la science des développements successifs de
l'esprit humain étudiés avec toutes les lumières des
témoignages historiques anciens ou récents et des
méthodes historiques nouvelles. Qui ne voit que l'his-
toire ainsi entendue est le centre même de la science
et qu'elle trouve sa raison d'être véritable qui est de
définir V originalité de chacune des synthèses vivantes
qu'a engendrées le mouvement de la vie générale.
C'est pourquoi on a pu dire que dans la définition du
génie unique, de l'œuvre propre, de l'organisation
spéciale, la physionomie originale de chaque nation
est le véritable problème historique. Et qu'on ne
parle point, sous prétexte d'impartialité scientifique,
de faire abstraction des sentiments qui font battre
le cœur d'un peuple : l'histoire la plus vraiment
patriotique est la plus vraiment scientifique.
A ce point de vue l'histoire nous apparaît comme
une sorte de révélation faite à l'homme de ses desti-
nées, ou pour parler plus rigoureusement, un com-
mentaire perpétuel de la révélation divine, et cela
tout seul nous apprend combien et comment elle nous
est utile. Cette histoire ressemble assez peu à l'his-
toire, telle que les anciens la concevaient et l'écri-
vaient. Ceux-ci n'y voyaient que la chronique des
événements qui avaient contribué au développement
ou à la ruine de la cité, de l'état ou de la famille. No-
menclature aride ou exposition brillante ne visent à
rien d'autre qu'à enregistrer les gestes des ancêtres
et à constituer les titres de la postérité. L'histoire
chez les modernes est générale, et, autant qu'elle
peut l'être, universelle, depuis surtout que la foi dé-
cline, parce qu'avec la foi les hommes savent leur
but; la foi manquant, ils ont besoin d'en chercher
XX INTRODUCTION.
l'indication dans le chemin parcouru déjà. Pour un
grand nombre, l'histoire n'est donc plus le commen-
taire perpétuel de la révélation, elle est elle-même
révélation.
Ceci aide à comprendre la passion toute moderne
des hommes pour l'histoire générale et l'amélioration
apportée par eux dans les méthodes historiques, grâce
à cette attention pénétrante, souvent anxieuse, avec
laquelle ils ont interrogé l'histoire, afin de pouvoir
ensuite l'invoquer toute seule. L'application des mé-
thodes, on le sait du reste, s'est faite dans toutes les
directions : sciences naturelles, esthétique, psy-
chologie, etc., etc.
On a interrogé les monuments, les écrits, les insti-
tutions, et l'enquête se poursuit. Parmi tant de tra-
vaux de valeur inégale et de destinées diverses, on n'a
pas manqué de s'arrêter à l'étude des groupements
provinciaux dans le passé. Ces groupements repré-
sentent ce qu'aujourd'hui, à la suite du fraction-
nement politique qui suivit l'établissement des Bar-
bares en Occident aux v^ et vi^ siècles, nous appelons
des peuples ou des nations. Chaque peuple a comme
une idée et un sentiment à faire vivre dans le monde ;
c'est sa raison, c'est sa mission, c'est son âme. Ame
mortelle; âme mourante parfois, faute d'action com-
mune ; âme capable de résurrection ; âme impérissa-
ble si la pensée dont elle vit est de celles qui touchent
aux intérêts permanents ou à la conscience sacrée de
l'humanité. Nous verrons dans ce livre un peuple se
décomposer, pour ainsi dire, et se réduire au point
de disparaître sans résurrection possible par l'abus
des rivalités intestines et l'incurable défiance empê-
chant toute action commune. Haines politiques, hai-
nes religieuses et haines ethniques viendront à bout
INTRODUCTION. xxi
de désoler, de stériliser les éléments remplis d'une
vitalité débordante, de les opposer entre eux jusqu'à
extinction et finale disparition. Après des siècles de
ce régime, l'Afrique sera réduite à une impuissance
tellement irrémédiable que la perspective du péril
suprême ne parviendra pas à rapprocher les âmes
aigries et à grouper les forces dispersées ; l'invasion
arabe apparaît et soudain, presque sans résistance,
se répand partout, recouvre tout.
C'est par ce côté que l'histoire prend pour nous la
gravité solennelle d'un terrible avertissement. Si elle
nous offre le récit des abnégations et des dévoue-
ments, elle conserve et retient à jamais les noms de
ceux qui ont entravé les réformes et empêché le salut.
Ces pauvres chroniques dont nous parlions sont par-
fois d'accablantes dépositions qui, à quinze siècles de
distance, marquent au front ceux qui se rendirent cou-
pables de préférer leur intérêt à celui de leur patrie.
C'est le retour des choses de ce monde. A quelque rang
que le mérite, l'intrigue ou la faveur ait élevé les hom-
mes, il est rare qu'ils ne s'oublient pas de temps en
temps à commettre quelque abus de cette force qui leur
avait été confiée. Aucun d'eux ne semble avoir songé
au chroniqueur obscur ramassant dans son récit les
chefs de l'accusation que formulera la postérité. Un
type accompli de ces vengeurs ignorés est ce Victor,
évêque de Tonnenna, que nous rencontrerons souvent.
Avec l'âme d'un Saint-Simon il avait le style d'un Dan-
geau et c'est dans le moule régulier d'une chronique
qu'il a coulé le flot de passion que provoquaient en
lui les tristesses des luttes religieuses sous Justinien.
Traqué, saisi, emprisonné auMandrakion, relâché et
repris, emprisonné pour la seconde fois, exilé aux
Baléares, puis relégué au fond de l'Egypte d'où il ne
XXII INTRODUCTION.
devait plus revenir. On s'était débarrassé de son oppo-
sition ; on ne songea pas à sa Chronique. Lui, Victor,
embusqué derrière ce mur d'oubli où on l'avait ense-
veli vivant, écrivait, écrivait, se disant à lui-même
peut-être quelque chose approchant de ceci :
Nous écrivons avec une plume de bronze ;
Philippe II, Sylla, Tibère, Louis onze,
Sont là sous notre œil fixe, et tremblent...
Les hommes de la trempe de l'évêque de Tonnenna
ne furent pas rares en Afrique, et la hauteur de leur
foi religieuse et patriotique est demeurée digne de tous
nos respects et de notre émulation. Car il ne faut pas
hésiter à le dire, si les institutions disparaissent sans
retour, l'exemple des vertus qu'elles ont enfantées
reste éternellement digne d'imitation. Et ils furent
encore nombreux, malgré tant de calculs mesquins et
de vanités intraitables, les Africains qui se dévouè-
rent sans réserve à la grandeur et au salut de l'Afri-
que. Ceux-ci avaient conscience que la grandeur et
la durée des peuples tient au rôle qu'ils ont à jouer et
que ce rôle ne pouvait être rempli qu'à la condition
que chacun y fît son œuvre, les uns en dirigeant, les
autres en obéissant. Au prix de cette abnégation
générale l'Afrique aurait peut-être triomphé des
germes de ruine qu'elle portait et des assauts qu'elle
subit, mais la direction et l'obéissance manquèrent
tour à tour et nous raconterons à quelles extrémités
cela conduisit.
Cette histoire glorieuse et lamentable n'a pas laissé
toutefois de tenir une place considérable et d'avoir
un profond retentissement dans la formation intel-
lectuelle des générations chrétiennes. L'Eglise d'Afri-
que, au temps de saint Augustin, et par l'opération de
INTRODUCTION. xxiii
ce grand homme, absorba la pensée chrétienne et la
rendit à la circulation comme une nouvelle richesse
que révêque d'Hippone avait beaucoup accrue. A
part une éclipse de peu de durée au xvi® siècle, la
domination intellectuelle de saint Augustin n'a pres-
que pas connu de déclin depuis le v^ siècle jusqu'au
XVIII® et on peut dire que tout le monde latin Fa subie
non seulement sans résistance, mais avec une sorte de
ferveur et de passion. De son vivant, Augustin était le
plus grand personnage, non seulement de l'épiscopat
africain, mais de toute l'Église. Depuis les apôtres,
disait plus tard Pierre le Vénérable, personne n'a
tenu une si grande place parmi les fidèles et joui
d'une autorité si incontestée. Au xvi® siècle, si Mon-
taigne et Rabelais paraissent entièrement affranchis
de son autorité doctrinale, ils ne le sont pas et ne
cherchent pas à l'être, dès qu'il s'agit de reconnaître
la hauteur et la profondeur de ce génie auquel Erasme
rend un solennel hommage, et il semble que le xvii®
siècle marque l'heure de la « définition » pour Au-
gustin, lorsque Bossuet le proclame « le docteur des
docteurs ». Faisons la part de l'enthousiasme et de
cet éclat dont on aime à revêtir les formules pour
les rendre sinon plus vraies, du moins plus majes-
tueuses et plus portatives pour ainsi dire; il reste
qu'Augustin a tenu dans l'histoire de la doctrine
et de la piété chrétienne une place unique et y a
exercé une influence prépondérante.
Si on considère son œuvre en elle-même et dans
son rapport avec les circonstances historiques qui la
virent naître et produire ses effets, elle nous appa-
raît comme un confluent où viennent s'engouffrer
toutes les richesses et parfois les scories de la pensée
antique, toutes les acquisitions et toutes les spécula-
XXIV INTRODUCTION.
tions de la pensée chrétienne. De cette mêlée des
trésors les plus disparates, sort une synthèse magni-
fique et nouvelle, nuancée de bien et de mal, comme
toutes les choses humaines, mais féconde. C'était
comme une antiquité repensée par un esprit très ou-
vert, plus subtil que les esprits antiques, en outre,
s'il est permis de s'exprimer ainsi, c'était une anti-
quité filtrée de toutes ses impuretés morales et addi-
tionnée de toute la doctrine chrétienne qui était jetée
à nouveau et versée dans les esprits. On peut se de-
mander ce qui eût subsisté de l'héritage de l'huma-
nité si les Barbares survenant et l'Empire périssant,
Augustin n'avait point paru. Peu de choses sans
doute Par la position qu'il occupe, par les relations
qu'il possède et par la tendance et le tour de son génie,
il se trouve mis en contact avec les trois seules civi-
lisations de premier intérêt, celle de la Grèce, celle
de Rome, celle de l'Orient dont la collaboration alter-
native a façonné le monde, — hommes, institutions,
idées, — tel qu'il existe au v^ siècle. Possédant toute
la philosophie de son temps et toute la théologie, il
les fait siennes, les recueille et les expose avec une
originalité véritable et une incontestable nouveauté.
Non qu'il se sépare des formules théologiques tradi-
tionnelles ou qu'il se borne à présenter selon une
ordonnance meilleure les vues des écrivains anté-
rieurs, mais il développe les germes vivants, les
découvre parfois le premier et les conduit jusqu'au
plein épanouissement.
Le rôle théologique de saint Augustin doit être
précisé. Son principal effort a porté sur les dogmes
de la chute, de la réparation, de la grâce et de la
prédestination ; il leur a donné un degré de préci-
sion et de clarté inconnu jusqu'à lui. En général la
INTRODUCTION. xxv
dogmatique et la mystique lui doivent des théories
nouvelles et des aperçus dont la fécondité n'est pas
épuisée aujourd'hui. Mais, puisque nous sommes
à étudier les idées à leur source, il n'est pas possible
de passer sous silence un dernier progrès dû aux
œuvres d'Augustin, celui qu'il a accompli dans la
langue théologique. Il s'en faut que la théorie lit-
téraire de saint Augustin ait influencé et comme af-
fecté la littérature théologique du moyen âge et cette
manière compassée, judicieuse, médiocrement élé-
gante, toute en classements, en combinaisons, que
la théologie scolastique fit sienne et qu'on lui a lais-
sée. Venant à une époque de pleine décadence litté-
raire , formé d'après des méthodes pédagogiques
déplorables, Augustin, par la vigueur de ses qualités
naturelles, a évité de graves défauts et ce qu'il avait
d'imagination nette et d'analyse vive ont pu le con-
duire parfois au talent littéraire. Mais il n'avait pas
le goût difficile, il semble même qu'il en eut peu et
cela lui a fait tort. S'il eut parlé une langue aussi
continuellement excellente que celle de Bossuet, il
eût ajouté quelque chose à sa gloire et à son action
morale sur la postérité. Cependant, et ces réserves
posées, on peut dire que la langue théologique lui
doit pour une bonne part sa fixation définitive. Elle
lui doit un grand nombre de ces formules lapidaires
d'une profondeur égale à la concision, que la scolas-
tique dégagea plus tard et dont elle tira les plus
vives clartés pour son propre ouvrage ^ .
1. On s'abstiendra d'entrer ici dans aucun développement sur l'in-
fluence doctrinale d'Augustin sur la pensée des siècles suivants. Tout,
ou presque tout, ce qui a trait à l'érudition du sujet a été récemment
traité avec précision et clarté par M. Portalié, Développement historique
de l'Augustinisme, dans le Dictionnaire de théologie catholique, in-i",
Paris, 1903, t. I, col. 2501-2561.
b
xxvi INTRODUCTION.
Si dans l'œuvre totale du grand Africain nous cher-
chons l'ouvrage capital, l'hésitation ne durera qu'un
instant, c'est la « Cité de Dieu » qui nous apparaît
comme le monument qui, par l'ampleur de ses pro-
portions et l'exactitude de ses moindres détails, a
donné l'idée la plus haute du génie de l'auteur et
exercé — en raison même de cette dépense de gé-
nie — l'influence la plus profonde et la plus durable
sur quarante générations. A l'heure des suprêmes
désastres, 'quittant les nobles contemplations et les
spéculations pures, interrompant les ouvrages com-
mencés, Augustin se mit à l'étude de l'érudition la
plus minutieuse, il s'y enferma treize ans, poursui-
vant sa tâche, au prix d'un redoublement de fatigue
et de fréquents dégoûts, mais s'acquittant , quatre
années à peine avant de mourir, de ce qu'il jugeait
un devoir envers cette société malade qu'il aimait
avec une passion tendre et silencieuse. La « Cité de
Dieu » a dominé les conceptions historiques des hom-
mes pendant tout le moyen âge et par ce côté encore
le génie africain a longtemps affecté l'esprit latin.
Si le mot du grand problème moral est dans l'expli-
cation totale par l'histoire, il a trouvé ce mot et cette
explication il la donne comme définitive parce qu'il
entend posséder la connaissance complète de l'his-
toire. Les lacunes ne l'arrêtent pas, il les remplit à
l'aide de cette suite nécessaire que sa théorie histo-
rique lui fournit et on voit aussitôt que cette histoire
est en définitive le développement de la révélation
et, pour tout dire, une métaphysique.
On vient de marquer quelques traits à l'aide des-
quels il a semblé que le lecteur pourrait se faire une
idée plus claire et plus complète de la place qui ap-
partient au génie africain dans les origines de l'es-
INTRODUCTION. xxvii
prit chrétien et latin en Occident. Pour conduire ces
simples remarques à la hauteur d'une monographie
psychologique, il faudrait une étude longue et assidue
que nous n'avons ni le loisir, ni les moyens de con-
duire à bonne fin. Cependant il pourra n'être pas
inutile de rechercher la façon dont les Africains
ont senti et pensé. Ces façons de sentir et de penser
sont des faits de premier ordre. Elles expliquent de
grands événements parce que souvent elles les ont
provoqués. On s'aperçoit qu'elles touchent à l'his-
toire de si près qu'elles se confondent souvent avec
elle et l'on sait qu'elles nous fournissent un ensemble
de documents d'une valeur capitale dans ces ouvra-
ges que leur allure toute littéraire avait fait long-
temps considérer comme de capricieuses fantaisies
totalement étrangères à l'histoire. La littérature
chrétienne de l'Afrique ne contient qu'un très petit
nombre d'ouvrages écrits avec une intention exclu-
sivement artistique. les hommes appartenant aux
diverses confessions chrétiennes sentaient agiter au-
tour d'eux des questions trop essentielles à l'exis-
tence du christianisme pour garder le calme d'es-
prit et cette sorte d'indifférence nécessaire à la
préparation des œuvres littéraires. Néanmoins leur
personnalité était si puissante que les principaux
d'entre eux n'ont pu s'interdire de la laisser voir
presque à chaque instant dans les écrits où l'on s'en
fût le mieux expliqué l'absence. C'est là, dans des
pamphlets de circonstance, des polémiques locales,
des expositions théologiques que nous les voyons se
montrer à nous avec leurs passions, leurs habitudes,
leurs gestes, leurs manies. Nulle part peut-être, plus
que dans la littérature chrétienne d'Afrique, on ne
retrouve mieux l'homme sous le document. Il y a
XXVIII INTRODUCTION.
laissé une empreinte si nette qu'il suffit d'un très
léger travail pour en faire reparaître toutes les
formes, môme les plus délicates. On ne trouverait
dans l'antiquité chrétienne aucune figure aussi
complète et aussi vivante — sauf celle de saint Jé-
rôme — que celles de Tertullien, de saint Cyprien, de
saint Augustin. C'est par là que ces vieux livres, ces
interminables traités prennent leur véritable et défi-
nitive valeur. Les querelles qui les ont provoqués,
pour ardentes et vitales qu'elles aient été, sont bien
finies et l'intérêt historique lui-même qui s'y était
attaché est très diminué ; mais les documents qui
nous en restent valent comme indices de l'être entier
et vivant, c'est par eux que nous pouvons arriver
jusqu'à lui. La distance qui sépare le document de
l'homme est la même qui sépare l'érudition de l'his-
toire qu'il n'est pas plus possible d'opposer que d'isoler
sous peine de tomber dans les illusions. L'histoire
véritable ne peut se passer de l'érudition et il im-
porte que l'érudition soit de la meilleure qualité.
Sous un écrit de véhémente polémique religieuse au
me siècle, il y a un Africain avec ses relations mon-
daines, ses ressentiments accumulés, ses manières
de voir et de sentir. Un de ces hommes qui traver-
sent plusieurs carrières , plusieurs religions , dont
ils sortent autant par inconstance d'humeur que par
excès de susceptibilité, entier, intraitable, possédant
le talent de l'insulte, habile à mettre les rieurs de son
côté grâce aune verve intarissable, à une audace sans
vergogne et à des sorties inattendues et brutales
qui ressemblent moins, par le choix des armes et le
genre de blessures , à un tournoi qu'à un pugilat,
Tertullien, rusé, hardi, impétueux, violent et féroce,
vit au milieu d'une société bruyante et violente à
INTRODUCTION. xxix
laquelle il ne déplaît pas de voir déployer ces per-
formances athlétiques et qui conçoit volontiers un
pamphlétaire comme un laniste ou un gladiateur.
Le secret de l'influence durable exercée par la lit-
térature africaine se trouve peut-être dans ce fait
qu'elle n'a été à aucun moment — sauf chez Lac-
tance, peut-être — une littérature impersonnelle.
Une histoire, une théologie, une métaphysique sont
choses éminemment abstraites ; une polémique, con-
duite d'une certaine manière, peut l'être en un cer-
tain sens^ Mais l'homme agissant, qui pense, qui
lutte, qui travaille, écrivain, jurisconsulte dans son
cabinet ou prêtre dans la chaire, soucieux de con-
vaincre, d'attacher, de se former un parti, de le con-
duire à son gré, voilà la chose complète qu'il nous
faut reconstruire aussi entière qu'il sera possible. La
supériorité que, à mérite égal, l'on attribue aux
esprits et aux caractères des siècles qui viennent
de s'écouler sur ceux des époques reculées de l'his-
toire, tient, dit Sainte-Beuve, à ce que les derniers
venus nous sont plus complètement connus. Ailleurs,
comme pour se donner un démenti, il a essayé de
retrouver, à l'aide de quelques vers épars, les traits et
le type d'un des plus délicats poètes de V Anthologie.
On pourrait tenter sur les auteurs chrétiens — on ne
veut parler ici que des Africains — une recherche
analogue et peut-être que ces chroniques informes et
ces tractatus rebutants nous livreraient à la longue,
comme les tranchées caillouteuses d'une fouille, des
débris qui réunis, rapprochés, complétés nous ren-
draient plus que des auteurs, des hommes. Ce
1. Et par polémique on entend par-dessus tout les écrits qui sont des-
tinés à soulever une polémique, qu'on relise L'Esprit des Lois, les Dia-
logues sur les blés et la préface de Cromivell.
b.
XXX INTRODUCTION.
Tertullien dont on vient de parler est à coup sur
un des anciens qui nous apparaîtraient le plus net-
tement. Se fîgure-t-on ce prêtre, ce rigoriste forcené,
ce vengeur de la morale, prenant un beau matin un
habit court à la place d'un habit long et écrivant un
volume pour nous exposer les raisons qu'il a eues de
le faire. Ce fut cependant ce qui arriva, et ces capri-
ces sont, chez les Africains, moins rares qu'on le
croit. Quoi qu'il en soit, Tertullien quitta un jour la
toge romaine et se vêtit d'un manteau grec qu'on
nommait pallùun. Là-dessus, tout ce qu'il avait d'en-
nemis dans la ville — et avec un caractère tel que le
sien on peut juger qu'il n'en manquait pas — se le
montra du doigt, criant au scandale, levant les bras
au ciel en voyant le censeur impitoyable abandonner
ainsi les traditions anciennes et le vêtement natio-
nal. Tertullien entendait et voyait tout, on peut de-
viner avec quels sentiments. Dans un petit ouvrage
qu'il a écrit Siw la patience, il commence par avouer
que c'est la moindre de ses vertus. On s'en doutait.
11 n'était pas d'humeur à supporter longtemps les
clabauderies des prétendus partisans des vieux
usages et des antiques costumes, il écrivit contre eux
son traité du Manteau.
Notez que si l'on voulait prendre la peine de réu-
nir ce que nous savons de l'homme visible chez les
auteurs africains, nous pourrions recueillir un certain
nombre de ces détails anecdotiques qui font voir,
qui font revivre et que celui qui veut peindre
n'a pas le droit de négliger. « On ne s'imagine
Platon et Aristote qu'avec de grandes robes de pé-
dants. C'étaient des gens honnêtes et comme les
autres, riant avec leurs amis. » Ainsi de nos illus-
tres. Nous nous les représentons roides et guindés
INTRODUCTION. xxxi
dans l'appareil magnifique d'une chape d'or et
nous ne pensons pas les pouvoir figurer plus au
naturel. On a vu que nous sommes renseignés sur
Tertullien; prenons la vie de saint Cyprien par Pon-
tius, celle de saint Augustin par Possidius, celle de
saint Fulgence par un contemporain et nous y re-
lèverons les traits les plus minutieux de leur cos-
tume, de leur physionomie. Nous y apprendrons à
connaître ces évêques dans leur maison, en visite, à
l'église; nous y noterons l'heure de leur repas, les
mets qu'on mange à leur table, le vin qu'on y
boit, les conversations qu'on y tient et les lectures
qu'on y fait. Nous saurons quels étaient leurs gestes
familiers et quels vêtements ils portaient de préfé-
rence. Bref, nous les trouverons décrits avec ce même
minutieux détail que nous croyons la caractéristique
des psychologues d'une école qui n'a pas un siècle
d'existence. Quoiqu'il nous manque beaucoup de cette
littérature chrétienne des premiers siècles, on con-
viendra facilement que l'on peut regarder autre-
ment que comme un fol espoir celui d'ajouter, de
compléter, de rapprocher tant et si bien cette pous-
sière anecdotique que l'on pourra recomposer, avec
leur dessin arrêté et leurs vives couleurs, ces mo-
saïques délabrées, oubliées, méconnaissables.
Nous arrêterons-nous à ce point? Non pas, car
nous n'avons pas atteint notre but qui est d'ap-
prendre les façons de sentir et de penser de ces
hommes anciens. Or, leurs gestes, leurs airs de tête,
leurs goûts, leurs vêtements ne nous les disent pas,
cependant ils nous mettent seulement sur la voie des
expressions, mais nous avons pour les connaître les
plus frémissantes de toutes, celles de l'âme. L'homme
extérieur que nous avons reconstruit et que mainte-
xxxH INTRODUCTION.
nant nous écoutons, tout en paraissant le lire, va
nous manifester Thomme intérieur. Ce qui nous a
semblé décousu, incohérent, contradictoire, se re-
joint, s'ajuste et s'ordonne. La maison, les meubles,
le costume nous expliquent les habitudes de prodi-
galité ou d'économie ; la compagnie nous donne la
mesure de culture acquise ou de finesse naturelle;
les anecdotes nous font juger du tempérament éner-
gique ou inconstant. Tout cela s'illumine si nous
écoutons la conversation, et les écrits nous en tien-
nent lieu. Du premier coup nous allons prendre la
mesure de la portée et des limites de l'intelligence,
de la puissance habituelle des idées, de la ma-
nière de penser et d'agir de notre homme extérieur,
c'est-à-dire que nous allons pénétrer au dedans de
lui-même et jusqu'au centre de l'homme intérieur.
Dans cette crypte profonde, l'historien est chez lui.
Ce qui serait pour tout autre ombre impénétrable lui
est lumière éblouissante. Il démêle le sentiment par-
ticulier qui explique quand, comment et pourquoi
telle émotion, tel raisonnement a surgi, au contact
de quel mot, de quelle image telle évocation s'est
produite, enfantant la conception nouvelle, le drame
intérieur, le monde nouveau.
Cette divination qui retrouve des sentiments éva-
nouis et impose à l'âme qui les a jadis éprouvés une
sorte de métempsycose, ou si l'on le veut de survi-
vance, dans celui qui les a retrouvés, a renouvelé
l'histoire et l'a rendue à sa véritable et primitive
destination. Entre tant d'écrivains qui se sont atta-
chés à faire revivre les trois figures colossales de
l'Afrique chrétienne, aucun, jusqu'à ce jour, n'a paru
pénétrer jusqu'à leurs âmes. Et cependant quelle
plus précieuse source qu'une dizaine de traités et
INTRODUCTION. xxxiii
une cinquantaine de lettres ou de billets qui nous
sont restés de saint Cyprien. Où trouver rien d'aussi
clair pour découvrir sous le vieil évêque impertur-
bable un homme travaillé de toutes les ardeurs d'une
imagination impatiente, soucieux du jugement qu'on
porte sur lui, agité des émotions d'un mystique et
perpétuellement occupé à atteindre cette hauteur de
vie morale où un examen moins attentif nous semble
le faire voir comme naturellement installé et défini-
tivement établi.
Lorsqu'on aura achevé de jeter la sonde dans
chacune de ces âmes et que, à l'aide des spéci-
mens que chaque coup de sonde fera remonter à
la surface, on pourra décrire chaque individu et les
disposer tous, suivant certaines catégories, con-
naîtra-t-on leurs façons de sentir et de penser? pos-
sédera-ton une psychologie africaine? Pas encore.
Ce qu'on aura décrit ne sera encore que des faits,
nombreux sans doute, mais isolés, qui donneront la
possibilité de dresser des séries et d'établir un ca-
talogue, indiquant ce que toutes ces âmes d'Afri-
cains présentent de caractères communs et, pour
ainsi dire, comme de couches psychologiques con-
tinues. De là une première remarque qui sera que
le fait d'appartenir par ses origines physiques à
l'Afrique introduit un certain nombre de variétés
psychiques dans l'être humain. Mais dans quelles
limites s'appliquera cette remarque? Tous les Afri-
cains sans exception auront-ils à subir l'atteinte
intégralement? Dans quelle mesure pourront-ils
individuellement lui échapper en partie ou même
complètement? Et pour nommer ceux qui nous sont
le mieux connus, ce Tertullien et cet Augustin
auxquels il faut sans cesse revenir, auront-ils à subir
XXXIV INTRODUCTION.
également Fempreinte africaine, la subiront-ils à un
degré quelconque ? Autant de questions qu'on a cru
résoudre autrefois et qui demeurent pendantes. Où
trouver deux personnages plus essentiellement op-
posés de tempérament, de génie, de caractère, que
ces deux grands hommes, nés sur le même sol? Leurs
points de contact, car ils en ont, paraissent simple-
ment accidentels, leurs différences demeurent irré-
ductibles. Peut-être la solution que nous cherchons
ne se rencontrera-t-elle qu'après avoir écarté ces
quelques hommes qui apparaissent de temps en temps
et dépassent les mesures extrêmes de l'humanité.
Il ne faut probablement pas tenir compte d'Alexan-
dre et de César pour porter un jugement exact sur
les Macédoniens et les Romains, pas plus qu'il ne
faut établir l'étiage des Anglais, des Florentins et
des Corses en calculant des moyennes dans les-
quelles on introduirait Shakespeare, Michel-Ange et
Napoléon. Une fois écartés ces hommes qui ne re-
présentent plus l'humanité, la tâche redevient pos-
sible et nous pouvons réintroduire Tertullien parmi
les représentants les plus authentiques et les plus
complets de ces causes primordiales qui collaborent
à la production des façons de sentir et de penser si
générales parmi les Africains qu'on peut bien les
appeler, quoique d'une manière impropre, mais d'un
mot dont on comprend le sens spécial, l'âme afri-
caine.
Parmi ces causes qui façonnent un peuple, les
forces naturelles ont une indéniable efficacité. Ces
forces sont, par exemple, la configuration du sol, la
disposition des montagnes et des fleuves, du conti-
nent et de la mer, la clémence ou la rigueur du
climat, l'abondance ou la rareté des fruits de la
INTRODUCTION. xxxv
terre. Ces causes naturelles ne sont pas inéluctables,
du moins dans leurs effets, mais elles subsistent
toujours et agissent continuellement, en sorte que
pour se soustraire à leur action, il faut le vouloir et
se tenir sur ses gardes; à peine s'en est-on relâché
qu'on s'aperçoit qu'elles tendent à faire renaître,
après un effacement passager, les caractères invé-
térés et les plis héréditaires imprimés dès le prin-
cipe aux premières générations.
L'Afrique septentrionale est un pays situé entre
la Méditerranée et le Sahara. Il jouit d'une tempé-
rature élevée et sensiblement constante du nord au
sud et de l'est à l'ouest. Les variations de climat
les plus sensibles sont celles des vallées encaissées
et des hauts plateaux, mais ce sont là des particu-
larités topographiques ; aussi peut-on dire que d'une
extrémité à l'autre du pays, l'Africain se sent chez
lui, de là ce grand nombre d'individus doués des
mêmes apparences et formant une masse ethnique
considérable.
Les conditions matérielles de l'existence de l'Afri-
cain se ressentent des particularités de la nature
extérieure. Le sol n'est fécond que s'il est entretenu
par des travaux d'irrigation compliqués et absor-
bants, mais à ce prix sa fertilité est presque fan-
tastique. Il se prête dès lors, avec d'égales ressources,
à l'élève des troupeaux et à l'agriculture, tandis que
la découpure de la côte offre des ports nombreux à
l'exportation de ce qu'on ne peut consommer sur
place. Les richesses minières du sous-sol permettent
de se procurer par des échanges tout ce que réclame
une civilisation de plus en plus exigeante et raffinée.
En résumé, une production presque sans limites,
un écoulement assuré et une importation extrême-
xxxvi INTRODUCTION.
ment rapide, voilà les conditions économiques de
l'Afrique à Tépoque romaine. Ajoutez à cela toutes
les prodigalités d'une nature méridionale, et toutes
les simplifications qui en résultent pour la vie cou-
rante. Inutilité de s'attacher à une besogne avec
cette sorte de désespoir qu'y apporte l'homme des
climats froids et des contrées marécageuses, assu-
rance de retrouver, quand on le voudra et presque
instantanément, le bien-être compromis par le dé-
sordre ou l'inaction. De là une tendance à laisser
envahir la vie active par les préoccupations de l'or-
dre intellectuel et à interrompre les travaux de la
paix pour vider les querelles les armes à la main.
Cette facilité que l'on a de triompher en donne le
goût et le désir, on ne s'explique guère les discus-
sions très prolongées, vite on veut trancher dans le
vif, de là une tendance sans cesse satisfaite à l'action
violente, une grande impatience de toute contradic-
tion, une insouciance et une intrépidité extrêmes.
Comme il arrive d'ordinaire, ces qualités ont fini par
se dégager et se poser indépendamment des raisons
de conservation et d'utihté qui les avaient suscitées.
Elles ont acquis graduellement une valeur propre et
un caractère désintéressé. Elles sont devenues
bientôt pour tous une nécessité puisque, sous peine
d'être piétiné, chacun devait pourvoir à sa sécurité
personnelle et au respect de son bien. De là, et du
moment que tous les mettaient en pratique, elles
sont entrées dans l'idéal moral de la race et s'y
sont placées très haut.
La sensation de l'Africain est d'une rapidité et
d'une netteté remarquables, les mots qui l'expriment
ainsi que les gestes et mouvements qu'elle provoque
sont comme insaisissables à force de souplesse, de
INTRODUCTION. ïxxvii
finesse et, pour ainsi dire, d'instantanéité. Les im-
pressions et les perceptions sont très multipliées et
chacune d'elles voulant se manifester par toute une
mimique, il devient impossible ou de tout dire ou
de tout traduire si on ne tend à simplifier le plus
possible le langage et l'action. De là cette agitation
incessante du discours, ces images esquissées et
déjà disparues, d'une couleur intense, d'un dessin
net et précis, comme celui de chosçs vues. Les mo-
dèles du genre sont dans les visions des martyrs.
On lira dans ce livre celles de sainte Perpétue ; elles
ne sont pas les seules que nous puissions citer, mais
nous ne choisirons qu'une simple description, une
des plus rapides et des mieux dessinées : « On con-
duisit les confesseurs au lieu du triomphe : c'était
une vallée encaissée que traversait une rivière dont
les berges s'élevaient en pente douce, et semblaient
former les gradins d'un amphithéâtre naturel. Le
sang des martyrs coulait en rigole jusqu'à la rivière » .
Voici un parfait modèle de tact littéraire dans lequel
le dessin est aussi sobre que le paysage qu'il re-
trace. En général, même dans les morceaux de
rhétorique prétentieuse ' , les descriptions si alam-
biquées qu'elles soient resteront bonnes ou passables
comme si elles participaient envers et contre le
mauvais goût littéraire à la limpidité de l'air qui
enveloppe les objets, à la beauté de la lumière qui
les baigne, à la netteté de la perception qui les
reçoit.
Cette absence de vague développera la faculté
descriptive mais tuera, semble-t-il, l'imagination
créatrice qui s'accommode mieux d'une atmos-
1. Par exemple, VEpistula ad Donatumde saint Gyprien.
L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. — I. C
XXXVIII INTRODUCTION.
phère moins diaphane, de contours moins arrêtés,
de reliefs moins nets, de teintes moins fines.
Toutes choses se présentent dans une gradation
lumineuse si mesurée qu'elles n'offrent aucune
prise au mystère et à la rêverie. Le monde exté-
rieur ne fournit à la sensibilité intérieure que
des documents complètement élaborés. Jamais la
sensibilité n'a moins reçu du dehors, aussi les ou-
vrages d'imagination semblent emprunter beau-
coup plus à l'invention qu'à l'impression directe de
la nature. Le seul chrétien d'Afrique auquel on
puisse donner le titre de poète, Dracontius, a pos-
sédé un sentiment réel et même assez vif des beautés
de la nature. 11 a su décrire l'éclosion de la vie dans
le monde naissant, la terre se couvrant d'herbes et
de forêts vêtues de leur chevelure de feuilles et habi-
tées par des nids bavards. Mais un seul tempéra-
ment de poète en cinq siècles, c'est avant tout une
exception. Ainsi donc, point de littérature d'imagi-
nation, point de goût et peut-être point de puissance
pour transfigurer les objets extérieurs, les inter-
préter, en créer de nouveaux. Nulle fécondité poé-
tique, une imagination créatrice plutôt indigente.
Quand on a cité Térence et Apulée, on a fait le tour
de la production poétique africaine, et on a peut-être
touché l'extrémité de sa faculté inventive. Le grand
et durable effort se porte ailleurs, dans l'épanouisse-
ment et l'exaltation de la volonté.
C'est dans la tension de tout l'être moral que se
trouve la plus vive et la plus pénétrante jouissance
dont les Africains paraissent susceptibles. Dans
l'ordre physique, la recherche de l'endurance paraît
être l'apogée auquel on tend. Sainte Perpétue ra-
conte que, déjà arrêtée, elle reçut le baptême; tandis
INTRODUCTION. xxxix
que j'étais dans T eau, dit-elle, jene demandais qu'une
seule chose : l'endurance de la chair. Tertullien
recommande des exercices de macération qui feront,
dit-il, que le martyr sortira du cachot, tel qu'il y est
entré, n'y rencontrant point de douleurs inconnues,
mais ses mortifications de chaque jour. Le spectacle
de cette endurance est un de ceux qui impression-
nent le plus vivement. « Lorsque des mains cruelles
torturaient les membres du saint, lorsque le bour-
reau lui déchirait les chairs, sans pouvoir abattre sa
constance, j'ai entendu, écrit un contemporain, parler
les assistants. L'un disait : C'est une grande chose
et dont je me trouble fort de voir ainsi maîtriser la
douleur. » Tertullien et Arnobe, déjà entamés par la
grâce, se rendront devant ce dernier argument de
l'intrépidité sans égale des martyrs. Enfin, saint Au-
gustin donnera la formule et comme l'épigraphe du
caractère africain dans ces deux mots : Patiendo
superare.
Tout ce développement n'est qu'extérieur, c'est au
sein même de l'intelligence qu'il faut pénétrer et
chercher l'aptitude foncière ou l'inaptitude relative
de la race à concevoir les idées générales. Qu'on se
rappelle ce qui a été dit de la nécessité de l'action et
que l'on suive pendant cinq siècles d'histoire la série
des révoltes, des invasions, des razzias, des vio-
lences locales de toute nature qui se succèdent pres-
que sans interruption pour le pays. Qu'on ajoute la
disparition d'une civilisation, son remplacement par
une barbarie et la suppression violente de celle-ci
après un siècle de ruines accumulées pour ramener
une civilisation nouvelle, mais différente, non plus
latine, mais grecque, qui disparaîtra à son tour sous
les poussées répétées d'une barbarie, différente elle
XL INTRODUCTION.
aussi de la barbarie précédente, impénétrable cette
fois à toute infiltration, accablante, définitive.
C'est dans ces conditions de lutte incessante et à
outrance que se perpétue la race. Manifestement de
pareilles conditions sont, à tout le moins, défavo-
rables à la production des idées générales. On a
observé, avec une justesse remarquable, que toute
généralisation a pour base un caractère abstrait bien
déterminé, qui se reconnaît d'autant plus aisément
et se détache avec d'autant plus de relief que les
hommes sont plus libres de s'abandonner longue-
ment et sans distraction aux impressions qui le con-
tiennent. Or, cette première condition manque en
Afrique où l'homme est sans cesse absorbé ou rap-
pelé de son rêve commencé par la nécessité de l'ac-
tion. Généralisation et abstraction, c'est tout un, ne
peuvent donc avoir leur libre jeu que si l'esprit n'est
pas sans cesse ramené, par la nécessité de l'action,
vers les réalités concrètes. Or, c'est le cas en Afrique,
on l'a vu, et ce perpétuel qui-vive dans lequel s'écoule
l'existence fait perdre à la race le bénéfice des condi-
tions extérieures non moins favorables ici qu'en Grèce
à la production des idées générales. Nous exceptons
toujours saint Augustin, et cela pour les raisons que
nous avons données. Quant aux autres Africains, à
partir du v° siècle, ils se font un plaisir de com-
prendre, mais ils n'inventent guère. Les évêques,
quelques-uns d'entre eux du moins, savent le grec
pour la satisfaction de suivre les théologiens byzantins
dans les moindres recoins de leur dialectique et de
les en débusquer. Fulgence, Primasius, Facundus,
les diacres Ferrand et Liberatus ne s'élèveront pas
au-dessus d'une vulgarisation excellente, ils ne son-
gent guère à inventer, tout leur effort se tourne à
INTRODUCTION. xli
comprendre. A partir de cette époque, chacun se con-
tente de s'arranger un logement commode dans les
vastes constructions spéculatives de l'évêque d'Hip-
pone. D'ailleurs, la nécessité impérieuse de l'effort
quotidien, la préoccupation d'en assurer l'intensité,
la continuité, l'efficacité, suffisent à occuper tout
l'homme et à lui interdire sinon l'accès, du moins le
séjour des régions supérieures. A ce régime, l'idée
générale s'est étiolée. Emprisonnée dans les limites
étroites que lui assignent les exigences de l'heure
présente, elle ne peut trouver ni le repos, ni l'atmos-
phère morale indispensables. Sans cesse subordonnée,
nterrompue, elle n'a ni l'indépendance, ni les lon-
gues et lointaines envolées qui lui permettraient de se
réfugier dans sa tour d'ivoire et là de se livrer à une
sorte d'alchimie philosophique. Toutes ses ten-
dances sont si régulièrement et si absolument con-
trariées qu'elle finit par renoncer à elle-même. Pen-
dant les cent soixante-seize années de la domination
byzantine, au sein d'une prospérité relative et d'ac-
calmies prolongées, malgré l'excitation d'une lutte
théologique d'une importance capitale, on ne ren-
contre ni un penseur, ni un poète, ni un philosophe.
Est-ce à dire que la faculté généralisatrice soit at-
teinte dans son organisme? On ne sait, mais ce qu'on
voit très bien, c'est que cette faculté ne fonctionne
plus. Sous cette discipline, les intelligences se sont
découragées d'abord, ensuite elles se sont déshabi-
tuées de généraliser. Dans cet état de siège quasi
perpétuel, l'esprit préoccupé de trouver des répli-
ques contre les donatistes, des subterfuges contre le
pouvoir central, des stratagèmes contre les tribus
barbares, l'esprit est devenu inhabile aux idées géné-
rales, il ne pense qu'au fur et à mesure des incidents,
XLii INTRODUCTION.
au jour le jour; bien plus, il s'est pris d'une sorte de
défiance à l'égard des théories et des systèmes. Dès
le début du vu® siècle, il a définitivement abdiqué.
Parvenus à ce point, nous pouvons faire une
deuxième remarque qui sera que les conditions dans
lesquelles l'intelligence fonctionne et la volonté
s'exalte déterminent pour une certaine part l'idéal
des Africains. Cet idéal est assez peu compliqué.
La nécessité de vivre et de penser au jour le jour en
même temps que la variété, la rapidité et la netteté des
sensations ont collaboré dans une opération com-
mune à produire dans l'esprit une conception natura-
liste de l'univers. L'individu n'y conçoit les pro-
blèmes et ne s'y intéresse que dans la mesure de
répercussion pratique que leur solution aura sur
lui pffersonnellement. Les conflits vraiment natio-
naux, qui ont mis aux prises la moitié du pays avec
l'autre moitié, sont des schismes et non des hérésies,
ou bien ils ne sont devenus tels que dans la suite
après avoir été envenimés et détournés de leur ten-
dance primitive. Montanistes, Libellatiques, Nova-
tiens, Donatistes, se sont insurgés pour des questions
de discipline. Pélagiens et Semi-Pélagiens sont éga-
lement à leur manière assez désintéressés du dogme
et beaucoup plus préoccupés des conséquences pra-
tiques de la solution donnée au problème de la grâce
et de la prédestination. De métaphysique il est bien
rarement question, sauf chez l'évêque d'Hippone.
Les grandes hérésies orientales n'obtiennent aucun
succès. L'arianisme a dû attendre l'invasion vandale
pour prendre pied en Afrique et y créer de force des
établissements ; dès le retour de la domination byzan-
tine il n'en est plus question. Et ces Byzantins, reçus
à bras ouverts, pourront trouver toutes les facilités
INTRODUCTION. xuii
tant qu'il s'agira d'établir leur administration; au
contraire, à peine la querelle subtile des Trois Cha-
pitres sera-t-elle soulevée que l'épiscopat africain en
masse s'y opposera, et la repoussera à coups d'ana-
thèmes plutôt qu'à coups de raisonnements. Les
seuls "opposants qu'on viendra à bout de réduire ne
se rendront pas à des arguments ; on pourra les cor-
rompre, on n'aura pu les convaincre. Qu'on fasse la
part de l'incapacité, de l'obstination et de la sagesse,
il reste une conception assez terre à terre de l'idéal.
Même dans l'ordre religieux les hautes spéculations
dans lesquelles se complaît l'esprit grec, les vastes
constructions théologiques des Pères, les subtilités
presque insaisissables où ceux-ci se jouent à l'aise
dans leur poursuite des hérétiques, sont sans corres-
pondance dans l'œuvre de la théologie africaine. Ce
qui en fournit la preuve palpable, c'est l'apparition
de saint Augustin. On verra l'importance capitale de
son œuvre, l'étendue de son activité, l'adaptation
immédiate de ses ouvrages aux conditions sociales
et religieuses de ses contemporains. Cependant, une
fois disparu, il ne suscite rien parmi ses compatriotes.
Saint Fulgence et le diacre Ferrand sont des abré-
viateurs exacts, élégants, admirablement instruits de
leur auteur dont ils savent l'esprit et la lettre ; ils ne
vont pas au delà. Ainsi pour nos Africains il semble
que tous les objets qui tombent sous les sens ont par
eux-mêmes et à eux seuls une valeur considérable et
une vertu propre. De là un équilibre moral et mental
extrêmement instable, soumis à toute la sensibilité
que l'être humain apporte à recevoir les impressions
extérieures. De là aussi cette admiration de l'équi-
libre spirituel en ceux qui le possèdent, cette re-
cherche qu'en font les martyrs, et cette haute valeur
XLiv INTRODUCTION.
démonstrative que l'on lui accorde d'un état de con-
science supérieur.
Telles sont les tendances, les unes instinctives, les
autres acquises. Au-dessus d'elles, par delà la main-
mise tyrannique qu'elles ont appesantie sur l'individu
et sur la race, se dégage ineffaçable la virtualité
primordiale de l'esprit. L'intelligence et la volonté
l'embrassent avec ferveur, la développent avec pré-
dilection : c'est là leur idéal. Quel aura été celui des
Africains ? Sommes-nous en droit de le dire? Les re-
cherches dans lesquelles notre travail nous a engagé,
suffisent-elles à justifier l'ambition de prononcer cette
formule qui devra contenir le dernier résidu du génie
d'une race et comme sa définition psychologique?
Nous ne le croyons pas. Ce que nous avons pu voir
ne supprime pas le mystère central et lointain. Ce
dernier mot de l'âme africaine et du génie africain,
continuons à le chercher. Mieux vaut peut-être le
laisser à deviner que de se hâter trop de l'écrire.
S. Michael's Abbey, Farnborough.
^AFRIQUE CHRÉTIENNE
LES PRÉLIMINAIRES DE L'HISTOIRE
CHAPITRE PREMIER
LES ÉLÉMENTS
Description. — Géographie physique. — Climatologie. — Fer-
tilité du sol. — Densité de la population. — Les autochtones
et les créoles, « l'Africain ». — L'homme et le pays.
L'Afrique septentrionale forme une sorte de pres-
qu'île limitée au nord par la Méditerranée, à l'ouest
par l'Atlantique, au sud et à l'est par le Sahara. Ce
caractère insulaire est si frappant que les Arabes,
qui ne sont qu'observateurs, lui ont donné le nom de
DJezirat-el-Maghreb, « l'île de l'Occident ». L'Atlas
forme l'ossature de la région. C'est une chaîne uni-
que ^ courant de l'ouest à l'est ^ ; elle part de l'Océan ^
1. Ptolémée a distingué à tortungfrand et un petit Allas. Cf. H. FouR-
NEL, dans les Comptes rendus de l'Acad.des 5c.,in-4°, Paris, 1847, t. XXV,
p. 82.
2. Exactement O. 16 à 18° S. ; E. 16 à 18° N. Cf. W. Sievers, Afrika,
Eine allgemeine Landeskunde, in-8^, Leipzig, 1891 ; G. Koel¥ s, Quidnovi
ex Africa?in-S°, Cassel, 1886.
3. Pline, Hist. nat., 1. V, c. v.
l'afrique chrétienne. — i. 1
2 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
et s'étend jusqu'à la petite Syrte ^ . Les géographes
de Tantiquité se sont mépris sur la formation de ce
massif montagneux ; l'Afrique du Nord n'est qu'une
annexe de l'Europe à laquelle elle se reliait par plus
d'un point aux époques préhistoriques ^. L'Atlas qui
fait l'unité géographique de l'Afrique septentrionale
lui impose aussi son aspect topographique. Une série
de hautes protubérances forme les points culmi-
nants de la région ; une série de chaînes, parallèles
au littoral dans leur direction générale, partage le
pays en zones distinctes presque isolées les unes des
autres. Nulle grande vallée, mais d'innombrables ra-
vins, des entassements de pierres et de rochers;
point de fleuve, point de rivières, mais des torrents
impétueux dont le lit se dessèche chaque année pen-
dant Tété. Le littoral n'est qu'une longue falaise à
peine interrompue, les mouillages y sont rares, plus
rares les abris. A l'intérieur les communications sont
lentes, difficiles, souvent périlleuses. Les habitants
d'une vallée rencontrent trop d'obstacles à sur-
monter dans l'échange de leurs produits pour qu'ils
songent à prendre autant de peine afin d'échanger
leurs idées. De l'isolement est née la défiance, puis
l'hostilité. Le morcellement à l'infini du sol s'est op-
posé aux communications de tribu àtribu, à leur forma-
tion en corps de nation. D'où le manque dans l'histoire
1. Le « golfe de Gabès •. Cf. G. Mannert, Géographie ancienne des
États barbaresques, trad. Marcus et Duesberg, in-8°, Paris, 1842.
2. G. TissoT, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique,
2 vol. in-40, Paris, 1884-1887, t. I, p. 1. Boule, dans l'Anthropologie, t. XI,
1900, p. 1-21, remarque « le contraste qui règne entre la faune qua-
ternaire d'Algérie et la faune quaternaire d'Europe. La première est
essentiellement une faune africaine, c'est-à-dire presque exclusivement
composée de genres habitant actuellement le continent noir et dont
beaucoup lui sont propres ».
LES ELEMENTS. 3
d'une nation africaine ; nous n'apercevons que des
Africains. Pour atteindre cette population on doit
pénétrer par les quelques brèches de la « côte de fer ».
Ce littoral était jadis bien garni de ports entre les
crêtes ardues des falaises. Depuis les Syrtes jusqu'à
rOued-Draa on comptait, à l'époque romaine, une cen-
taine de villes ^ On en trouvait au bord des moin-
dres anses, à l'abri des promontoires les plus ché-
tifs, partout où il y avait quelque facilité pour
embarquer et débarquer les marchandises. Dès la
plus lointaine antiquité historique, un point avait par-
ticulièrement attiré le commerce. Une large échan-
crure taillée entre les hautes falaises de la Numidie
et les bas-fonds des Syrtes attirait l'Asie et l'Europe
dans la presqu'île africaine. Là, au centre de la Mé-
diterranée, à égale distance de l'Egypte et de l'Es-
pagne, en face de la Sicile, de la Sardaigne et de
l'Italie, au point de la côte qui donne le plus facile
accès au Soudan, dans cette situation incomparable,
s'éleva une ville qui fut maîtresse de la mer et de la
terre, la clé stratégique de l'économie politique et de
la civilisation du pays tout entier, Carthage ^.
1. E. Cat, Petite histoire de l'Algérie, Tunisie, Maroc, 2 vol. in-lb,
Alger, 1888, t. I, p. 78.
2. Suidas, Lexicon, in-fol., Cantabrigiae, 1705, t. I, p. 398, au mot
'Acpptxavdç, on lit : Kapxyjowv, ifjxaî 'A^pixy) xai Bupaa XsyofxÉvr). C'est
inexact. STRABON,Geo(/rflp/iia,l.XVII,c.iii,§ l^,édit.Firmin-Didot, p. 706,
nous dit que Byrsa était le nom de la citadelle de Carthage, mais cette dis-
tinction était abandonnée dès le v« siècle, puisque Servius Honoratus
MAURUS énumère ainsi qu'il suit les noms successifs de Carthage : Quia
Carlhago, ante Birsa, post Tyros dicta est, post Carthago a Carlha
oppido. Comment ad jEneid., 1. IV, vs. 670, in-fol., Parisiis, 1600, p. 356.
BoCHART, Phaleg, in-fol., Lugd.-Batav., 1712, col. 735, avait déjà rectifié
ce passage. Le mot « Afrique » n'offre pas une origine mieux éclaircie.
11 est vrai que le mot est ancien. On le lit dans la Vulgate. Isai. lxvi, 19;
Nalium, m, 9; mais le texte hébreu ne dit rien de pareil et on y lit :
Phut. C'est le procédé du temps, celui des traducteurs d'Hérodote et de
4 LAFFxIQUE CHRÉTIENNE.
C'est cette région que nous nous proposons d'étu-
dier à l'époque où elle atteignit ses limites les plus
étendues ^ .
Six provinces, tantôt groupées, tantôt isolées, for-
Polybe qui disent Africa quand leur texte porte Aiêur). Il est certain que
dès le temps de Polybe, le mot Africa n'existait pas puisque cet historien
n'en fait pas usage et qu'il déclare avoir lu quatre traités conclus entre
les Romains et les Carthaginois, traités datés de 245 et 406 U. c. (509 et
348aY. J.-C), Polybe, Jlist. reliquîae, 1. IIl, c. xxn-xxiv. Le premier au-
teur dans lequel on trouve 'AcpptxiQ est Ptolémée, Geogr. lib. octo, 1. IV,
c. m. Plutarque, qui lui est un peu antérieur, emploie constamment
Aiêuï), ainsi que Hérodote, Polybe, Diodore. Dans Hérodien, Hist., 1. VU,
c. VI, ^ 19, nous lisons que les Romains donnent aux libyens le nom
d'Africains. Cf. E. Carette, Recherches sur l'origine et les migrations
des principales tribus de l'Algérie, in-8", Paris, 1853, p. 303-310; d'Ave-
ZAC, AfiHque ancienne, in-S", Paris, 1844, p. 4, col. 2; H. Fournel, Les
Berbers. Étude sur la conquête de l'Afrique par les Arabes, d'après
les textes arabes imprimés, in-4", Paris, 1875, t. I, p. 23, 28, note/".; Le
Même, Note sur un passage de Flavius Josèphe, Note sur la significa-
tion des noms Carthago, Cartenna, Cirta. Les historiens arabes ne nous
apprennent rien de positif. Un des leurs, parti du Yémen, serait venu por-
ter la guerre en Maghreb, où il construisit une ville qu'il appela de son
nom, Ifrik'ïah, laquelle donna son nom à toute la contrée. Ma'çoudî,
Moroudj-el-Dzahab, t.lll,p. 224;Mo'djam-el-Boldân, 1. 1, p. T^^f ; l.XIVsq.
Ibn-Khaldoun tombe dans de grossiers anachronismes. Les autres ont
encore moins d'autorité. On trouve la discussion de leurs textes dans
II, Fournel, op. cit., t. I, p. 25-29.
1. Pour les Arabes, Vlfrîk'ïah comprenait les provinces romaines :
1" de Tripolitaine, Tripolitana provincia quae et subventana, vel regio
Arzugum, écrit Paul Orose, Hist. libr. septem, I. I, c. ii; copié par
/Ethicus, Cosmogr. au chap. Africae situs. Tripoli apparaît pour la
première fois dans Solin, Polyhistor., c. xxvii, in-fol,, Trajecti ad Rhe
num, 1689, p. 36, Pour l'étymologie, cf, Cellarius, Notitia orbis antiqui
1. IV, c. iir, § 18; et Morcelli, Africa christiana, in-4°, Brixiae, 1816
t. I, p. 21-27, et l'argument qu'on tire du Concile de Carthage du
1®'^ sept. 256, Cf, H. Fournel, op. cit., t. I, p. 29, note 2 ; — 2» de Byzacène
— 3° d'Afrique propre, nommée aussi Zeugitane. Pline, Hist. nat., 1. V
c. IV, § 3, ou Proconsulaire ; — 4° d'Afrique nouvelle ou Numidie en y
comprenant ce qui formera sous Dioclétien la Maurétanie sitifienne qui
s'étendait de l'Anipsaga à Saldae. Cf. C. Jullian, Corrections à la liste
de Vérone, dans les Mél. d'arch. etd'hist., 1882, t, II, p. 84; Onnesorge,
Die rômische Provint Liste von 297. La liste de Vérone est publiée dans
la Notitia dignitatum, édit. Seeck, p. 250-251, cf, Czwalina, Ueber das
Verzeichniss der rômischen Provinzen von Jahre291.
LES ELEMENTS. 5
meront les divisions principales ; ce sont : la Byza-
cène ^ la Tripolitaine, la Proconsulaire ou Zeugitane,
la Numidie, les Maurétanies désignées sous les noms
deSitifienne, Césarienne et Tingitane. Ces divisions
sont l'œuvre de Dioclétien ^.
Nous ne pouvons songer à aborder plusieurs ques-
tions qui n'admettent pas la brièveté ; particulière-
ment la géographie physique, orographie, hydro-
graphie qui, malgré leur importance pour l'histoire
politique et psychologique et même pour Thistoire
des querelles religieuses, peuvent être omises avec
moins d'inconvénients que d'autres notions. De ces
conditions naturelles du sol et des modifications
que lui a fait subir la civilisation résultent certaines
conditions d'existence pour la population, condi-
tions auxquelles nous devons nous arrêter. Il n'est
pas superflu, en effet, de connaître l'état clima-
térique de l'Afrique ancienne, puisque de cet état
dépend, pour une part considérable, la production
d'un pays, ses ressources, partant sa richesse, le dé-
veloppement et la solidité de ses institutions politi-
ques et religieuses. Le climat de l'Afrique est tempéré
et assez semblable sur le littoral à celui des côtes
méridionales de l'Europe ^ ; dans 1 intérieur, il varie
suivant les altitudes. Les saisons se succèdent avec
une remarquable régularité. L'hiver n'est autre chose
1. HÉRODOTE, Hist., 1. IV, c. cxiv :rû!^avT£ç; Polybe, 1. 1IJ,c. xxiii,
§2. Strabon, 1.II,c. V, §33; Pline, Hist. naf.,1. V, c. iv, §3. H. Fournel,
op. cit., p. 30.
2. Lactaxce, De mortibus persecutorum, c. vu. La Tingitane était
réunie à l'Espagne. Tacite, Histor., 1. I, c. lxxviii. Poinsignon, Essai
sur le nombre et l'origine des provinces romaines, in-S", Paris, 1846,
p. 60-61; H. Fournel, op. cit., t. l, p. 30, note 1, note i, p. 32, note 2;
Baale, De provinciis africanis aetate imper atoria, in-S", Grôningue, 1896;
Schulten, Das rômische Afrika, in-S", Leipzig, 1899.
3. Lucain, Pharsale, L IX, vs. 411 sq.
6 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
que la saison des pluies, il dure deux mois \ le prin-
temps finit avant le mois de mai, l'été se prolonge
jusqu'en octobre. Les vents ont une grande influence
sur la température et l'équinoxe est généralement
annoncé par de violentes rafales, c'est VA fric us '^. A
l'époque chrétienne nous voyons apparaître un nom
nouveau pour désigner un coup de vent furieux qui,
vers le milieu de septembre, passe sur le golfe de
Tunis. On le nommait « la Cyprienne » parce que cet
ouragan se produisait presque toujours à l'anniver-
saire de la mort de saint Cyprien (XVIII des kalendes
d'octobre = 14 septembre). Lorsque Archélaus,
amiral de la flotte de Bélisaire, voulut mouiller dans
le golfe, à cent cinquante stades de Carthage, ses pi-
lotes lui remontrèrent les dangers de la côte et l'ap-
proche de cette tempête annuelle. La flotte alla en
conséquence s'abriter dans le lac de Tunis ^.
Le sol est généralement fertile dans les parties
basses et les terrains d'alluvions. Columelle observe
que le sable de Numidie est fécond lorsqu'il est ar-
rosé '' ; il est demeuré tel jusqu'à nos jours. Pline nous
a laissé de l'oasis de Tacape, qu'il avait certainement
visitée, une description pleine d'intérêt. « On ren-
contre au milieu des sables, dit-il, quand on se rend
1. Janvier et février. Les indigènes n'ont qu'un seul mot pour désigner
la pluie et l'hiver : Ech-Chta, « la pluie ».
2. Virgile, JEneid., I, vs. 85.
3. Procope, De bello Vandalico, 1. I, c. xx. 'Eirei 8è toû TCveufxaTOç
(Tçîffiv ÈTTiçôpou ovToç àno (TTaStwv 7revTr,xûvTa xai éxaTÔv Kap-/r,-
86'^OQ èysvovTo. 'ApxéXao; (Jièv xal ol (TTpaTtwTat aùtoO ôpfAKTaaOai
ÈxéXeuov, TYjv Tou çTpaxyiYoO Ssôiots; u6ppy](Tiv, ol ôè vauTai oOx èiret-
6ovTO* TTQV TE yccç) èxsivr) àxTyjV à).l[x.£vov ê(pa(Txov sivai xat )(£t(i,wva
£7îi<Tyi(xov aÙTcxa (iiâXa yevYiaeaôat âuîfioHov elvai, ôv ôyj ol èirixwpioi
KuTtptaxà xa),oO(7t.
t\, Columelle, De re rustica, prapf. Quibusdam {sicut in Africa Vu-
midia) piitres arenae fecunditate vel robuslîssinnim soluyn vincunt.
LES ELEMENTS. 7
aux Syrtes et à Leptis la Grande, une ville d'Afrique
du nom de Tacape. Le sol, qui y est arrosé, est d'une
fertilité plus que merveilleuse sur une étendue de
trois mille pas en tous sens; une source y jaillit,
abondante, il est vrai, mais dont les eaux ne se distri-
buent aux habitants que pendant un nombre fixé
d'heures. Là, sous un palmier très élevé, croît un
olivier, sous l'olivier un figuier, sous le figuier un
grenadier, sous le grenadier la vigne ; sous la vigne
on sème du blé, puis des légumes, puis des herbes
potagères, tout cela dans la même année, tout cela
s'élevant à l'ombre les uns des autres *. » Sans doute
cette description ne doit être appliquée qu'à des ré-
gions limitées, mais si on veut avoir une idée exacte
de l'Afrique à l'époque chrétienne, il ne faut pas juger
d'après l'état actuel du sol dont la stérilité contraste
avec la réputation de fécondité dont il a joui dans
l'antiquité. Il est probable qu'il faut lire avec un
grain de scepticisme les descriptions enthousiastes
des anciens. Si nous prenons un exemple, nous
voyons qu'une loi d'Honorius ^ prétend déterminer
dans les provinces de Byzacène et de Proconsulaire
les terres imposables et les terres dégrevées comme
devenues improductives. Or nous voyons ^ :
1. Pline, Hist. nat., 1. XVIII, c. li. « Ce tableau est celui de toutes les
oasis tunisiennes. » C. TissoT, op. cit., t. I, p. 2^9.
2. Code Théodosien, 1. XI, tit. XXVIII, 1. Xlil, datée du 20 février 422.
3. Soit 200 jugera par centurie = pour la Proconsulaire 41.251 centu-
ries 3/5 ou 8.250.316,5 jugera; en Byzacène, 94.834 centuries 4/5 ou
18.966.962 jugera. Polybe, 1. III, c. xxiii, § 2, explique certaines clauses
du premier traité conclu entre les Carthaginois et les Romains par le
désir de ne pas faire connaître à ceux-ci la rare fécondité de la Byza-
cène, dont le sol, au dire de Varron, produisait cent pour un. C. Tis-
SOT, op. cit., 1. 1, p. 254-385, a décrit les « Productions naturelles » ; p. 254 :
Règne minéral, métaux, exploitations minières ; p. 259 : Marbres, pierres
à bâtir, pierres précieuses; p. 272 : Flore naturelle et productions végé-
tales; p. 321 : Faune. Pour les travaux hydrauliques et l'élevage du bé-
8 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
Proconsulaire.
Terres fertiles 9.002 centuries 141 jugera.
Terres improductives.. 5.700 centuries \AA,^ jugera.
Byzacène.
Terres fertiles 7.460 centuries 180 jugera.
Terres improductives.. 7.615 centuries 3,^ jugera.
L'étendue des terres fertiles dans la Proconsulaire,
dans le premier quart du v* siècle, était un peu plus
tail, cf. Carton, dans le Bull, du Comité, 1895, p. 339 sq. ; Le Même, dans
la Bévue tunisienne, t. II, 1895, p. 201-211 ; t. III, 1896, p. 281, 373, 530;
t. IV, 1897, p. 27; Le Même, dans le Bull, de l'Acad. d'Hippone,
t.XXVIl, p. 1-Ub; t. XXVIII, p. 77-89. P. Gauckler, Les aménagements
agricoles et les grands travaux d'art des Romains en Tunisie, dans la
Bévue générale des sciences pures et appliquées, 1896, p. 954 ; Le Même,
Le domaine des Laberii à Vthina, dans Fondation Eugène Piot : Monu-
ments et mémoires, in-4», Paris, 1897, t. III, p. 177-229 et pL XXII, « Scènes
de la vie rurale » ; Enquête sur les installations hydrauliques romaines
en Tunisie, ouverte par ordre de M. René Millet, sous la direction de
M. Paul Gauckler, I, La Byzacène orientale, in-8o, Tunis, 1897 ; De la
Blanchère, L'aménagement de Ceau et l'installation rurale dayis l'Afri-
que ancienne, in-8°, Paris, 1895; Carton, Variations du régime des
eaux dans l'Afrique du Nord, dans les Annal.de la Soc. géol. du Nord,
1896, t. XXIV, p. 29-47. Cf. H. Fo u RN E L, iîic/ie5,$e minérale de l'Algérie^
accompagnée d'éclaircissements historiques et géographiques sur cette
partie de l'Afrique septentrionale, in-^», Paris, 1849. Observons encore
que ces conditions favorables ont pour résultat une extrême densité de
population. Cf. J. Toutain, Les cités romaines de la Tunisie, p. 33. « Sur
certains points de ce territoire (Afrique propre et Numidie) la densité
de la population a dû être considérable. Voici, par exemple, le bassin
de l'Oued Khalled, petite rivière qui se jette dans la Medjerdah, en amont
de Testour; la superficie peut en être évaluée approximativement à
550 kilomètres carrés ou 55.000 hectares, soit 7.000 hectares de plus que
le département de la Seine : c'est donc un district peu étendu. Eh bien !
six villes au moins, dont trois importantes, y ont existé sous l'empire
romain, à quelques kilomètres les unes des autres : Aunobaris, Agbia,
Thugga, Thubursicum Bure, Thignica et Numialis. Voici encore la vallée
de l'Oued Jarabia, l'une des branches principales de l'Oued Miliaire;
l'étendue de cette vallée, connue sous le nom de Fahrs er Riah, paraît
être tout au plus égale à la superficie du département de la Seine; et
pourtant, sur les flancs des collines qui encadrent ce petit bassin, sept
cités au moins ont vécu, dont les noms antiques sont aujourd'hui con-
nus et dont quelques-unes ont laissé sur le sol des traces grandioses de
leur prospérité d'autrefois : Bisica, Avitta Bibba, Tepelte, Abbir Cella,
LES ELEMENTS. 9
du tiers de la superficie totale ; dans la Byzacène, le
sixième environ. La situation ne put que s'aggra-
ver pendant la période de troubles et de violences
qu'inaugura l'invasion vandale.
L'Afrique qui avait été longtemps un des greniers
de Rome, fut, avec le temps, de plus en plus obligée
de subir l'importation. L'auteur de la Johannide
montre l'armée romaine campée dans la Byzacène,
sur le littoral, recevant par mer ses approvisionne-
ments, tandis que de leur côté les Maures manquent
de blé. La terre est évidemment abandonnée; elle
se couvre encore de pâturages, elle ne donne plus
de moissons. Toutefois la ruine est plus apparente
que réelle. Partout où le sol a conservé une couche
de terre végétale, il possède sa fécondité qui n'est,
pour lui, qu'une question d'eau.
Pour prévenir les conséquences de la civilisation,
les Romains multiplièrent en Afrique les travaux
hydrauliques, car l'expansion de la population qui
suivit l'occupation romaine ne fut pas sans modifier
sensiblement les conditions météorologiques de la
contrée dans laquelle on pratiquait régulièrement le
déboisement pour faciliter l'établissement des colons,
et par déboisement il faut entendre les broussailles
et les vergers ainsi que les forêts. Ce déboisement
systématique avait eu pour conséquence en Afrique
Apisa Majus, Thibica et Thuburbo majus Ailleurs, sans doute, par
exemple sur les vastes plateaux qui s'étendent au sud du Kef, entre
l'Oued Mellègue et l'Oued Tessaa, les agglomérations urbaines furent
moins denses; il n'y a toutefois qu'une vingtaine de kilomètres du
Kef aux ruines de Lares ; il n'y en a pas vingt-cinq entre Lares et Althi-
burus ; il y en a un peu moins entre Ammaedera et Thala. Et ce n'étaient
pas là d'humbles cités. Enfin, entre les villes et les gros bourgs, la cam-
pagne était couverte de hameaux et de fermes isolées dont les traces
sont encore visibles ». Sur la densité de la population, cf. Marchand et
Derrien, dans le Bull. d'Oran, 1895, p. 207-220, 281-296.
1.
10 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
le ruissellement plus rapide de l'eau de pluie que
ne retardait plus le multiple obstacle des feuilles
mortes, des racines, des touffes d'herbes et la terre
que soutenaient les arbres. La pluie tombant suivant
une densité fort inégale dans les différentes pro-
vinces de l'Afrique du Nord, les Romains, suivant
en cela l'exemple que les rois numides leur avaient
laissé, entreprirent d'obvier aux inconvénients de
cette répartition. Pas une goutte d'eau tombant sur
le sol n'était perdue, les canaux la recueillaient et
la drainaient sur les portions arides du pays; aussi
peut-on dire que tant qu'on prit soin d'entretenir
ces travaux la prospérité et les conditions de la vie
matérielle changèrent peu. Le déboisement amena
un changement assez notable, depuis qu'on laissa
glisser l'eau sur le sol au lieu de l'y introduire ; il
produisit un abaissement de niveau de la nappe sou-
terraine. La corrélation qui existe entre l'action des
forêts et l'humidité de l'air ^ amenait donc un dessé-
1. Carton, dans la Revue tunisienne, 1896, t. III, p. 87-94; Le Même,
La restauration de l'Afrique du Nord, dans le Compte rendu du Con-
grès international colonial, 1897, in-8°, Bruxelles, 1898, p. 28 ; Drappier,
Enquête sur les installations hydrauliques romaines en Tunisie, in-S»,
Tunis, 1899, 1900; ajoutons que cette opinion n'est pas adoptée par tous
les météorologues ; cf. Ed. Cat, Essai sur la province de Maurétanie
Césarienne, in-S", Paris, 1891 ; Blaxchet, dans l'Association française
pour l'avancement des sciences, Tunis, 1896, t. II, p. 807 sq. Nous insis-
tons à dessein sur ce sujet parce qu'on n'y prête généralement aucune
attention, tandis que toute recherche vraiment historique doit être pré-
cédée d'une enquête sur les conditions dans lesquelles l'histoire a pu se
produire sur un point déterminé. Un des documents les plus importants
à consulter pour le régime agricole en Afrique sous le Haut Empire est
l'inscription de Henchir-Mettich ; cf. Pernot, dans Mél. d'arch. etd'hist.,
1901, p. 67 ; TouTAiN, Nouv. revue du droit fr. et étr., 1899, t. XXIII,
p. 137-169, 284-312, 401-414, cf. S. Gsell, dans Mél. d'arch. et d'hist.,
1900, p. 103-106; 1898, p. 106-111 ; 1899, p. 49-52. Seeck, dans Neue Jahr-
bucher fur das Klassische Alterthum, 1898, t. I, p. 628-634; Le Même,
dans Zeitschrift fur Social-und Wirthschaftsgeschichte, 1898, t. .VI,
p. 330-368; GAGNAT, dans Comptes rendus de l'Acad. des Inscr.^ 1898,
LES ELEMENTS. 11
chement du pays, dessèchement dont l'influence ne
pouvait manquer d'être ressentie par le tempérament
des indigènes. C'est à ce point de vue que le phéno-
mène nous intéresse et nous aide à comprendre l'état
économique de l'Afrique dans l'antiquité. Nous sa-
vons d'ailleurs, par l'état des ruines relevées jusqu'à
ce jour, que certaines régions dépourvues d'eau
p. 681. GSELL, dans Mél. d'arch. et d'hist., 1898, p. 106-111. 11 y a donc
lieu de consulter, outre les travaux de Fournel et de C. Tissot, loc. cit.,
les monographies suivantes : P. Bourde, rapport sur Les cultures frui-
tières et en particulier sur la culture de l'olivier en Tunisie, in-12, Tunis,
1893; J. TouTAiN, Les cités romaines de la Tunisie : Essai sur V histoire
de la colonisation romaine dans l'Afrique du Nord, in-S", Paris, 1896,
p. 10, 35, 38-^4, p. 56-75 ; R. DE LA Blanchère, Voyage d'étude dans une
partie de la Mauritanie Césarienne, dans les Archives des Miss, scien-
tif» et littér., 3® série, t. X, 1883. Dans cet ordre d'idées nous devons
mentionner le réseau des routes africaines qui rendit sur place au chris-
tianisme de grands services. 11 faut consulter à ce sujet, C. I. L., p. 859 :
Viae publicae provinciarum africanai^um, n. 10016-10473; C. Tissot,
Recherches sur la géographie comparée de la Maurétanie Tingitane,
in-4°, Paris, 1878; Le Même, Le bassin du Bagradà et la voie romaine
de Carthage à Hippone par Bulla Regia, in-4°, Paris, 1884 ; Le Même,
Géogr. comparée, etc., 2 vol. in-4°, Paris, 1884-1888; Cos?<eau, De ro-
manis viis in Numidia, in-8°, Paris, 1886: Carton, Essai de topographie
archéologique sur la région de Souk el Arba, dans le Bull, du Comité^
1891, p. 207; S. GSELL et Graillot, Ruines romaines au nord de l'Au-
rès, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 1893, t. XIII, p. 463 sq.; Toussaint,
dans le Bull, du Comité, 1899, p. 185-235; Reisser, dans le Bulletin
d'Oran, 1898, p. 136-139. Winckler, dans la Revue tunisienne, 1897,
t. IV, p. 225 et 242 ; TouTAiN, T'oies romaines au sud de la Tunisie et
en Tripolitaine, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 1895, t. XV, p. 201-229;
Privé, dans le Bull, du Comité, 1895, p. 78-131; Hilaire, dans le même
recueil, 1901, p. 95-105. Winckler a décrit la route de Simitthu à Tha-
brgca, servant au transport des marbres, dans la Revue tunisienne, 1895,
t. II, p. 38-47. Cf. Colonel Mercier, Notes sur les ruines et les voies
romaines de f Algérie, dans Bull, du Comité, 1885, 1886, 1888. On peut
encore utiliser, mais avec précautions, quelques anciennes dissertations,
par exemple Récit d'un voyage au Kef exécuté en 1744, par le sieur Ga-
briel Dupont, dans la Revue de l'Afrique française ancienne, 1888,
t. VI, p. 368. Enfin on peut tirer grand parti de S. Gsell et Graillot,
Exploration archéol. dans le département de Constantine. Ruines ro-
maines au nord des monts de Batna, dans les Mél. d'arch. et d'hist.,
1894, t. XIV, p. 501-609.
12 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
n'ont guère vu jadis les colons. On en trouve une
démonstration sensible dans le pays situé au sud et
au sud-est de Kairouan. Le régime des eaux y a été
totalement négligé; on ne rencontre, dans ces para-
ges, ni aqueducs, ni barrages, ni aménagements
quelconques, mais seulement des bassins, des réser-
voirs, des citernes destinés à recevoir la provision
d'eau pluviale indispensable à l'existence. A mesure
qu'on s'éloigne du littoral, les zones se succèdent de
plus en plus stériles et désertes. Les Romains se
sont groupés sur le littoral ; vers l'ouest on ne ren-
contre plus que des villages, puis des fermes isolées
et quelques forts de défense, enfin les habitations
s'espacent et disparaissent ; de loin en loin se voient
encore des mausolées de type punique ou romain,
des citernes; c'est ici que séjournèrent les nomades.
Ces observations sont capitales pour la recherche
des directions de l'expansion du christianisme en
Afrique.
Plusieurs races vivaient sur le sol ainsi exploité
par l'administration. Elles conservaient toutes ou
presque toutes leurs caractères essentiels. Il n'est
pas moins nécessaire de les connaître que de men-
tionner les régimes politiques qui échouèrent dans
toutes les tentatives d'assimilation qu'ils essayèrent
sur ces races. Les indigènes dont nous n'avons pas
à rechercher l'origine, offraient, sous les noms de
Libyens, Maures, Berbers un type particulièrement
résistant. Ils paraissent avoir été les plus anciens
possesseurs connus du soP, ceux du moins pour
lesquels on peut le plus anciennement constater l'é-
1. H. FouRNEL, op. cit., t. I, p. 32-35; P. DUPRAT, Essai historique sur
les races anciennes et modernes de l' Afrique septentrionale., in-8**, Paris,
18^5.
LES ÉLÉMENTS. 13
tablissement. Quel que fût leur fond commun, ils
paraissent avoir subi profondément l'influence des
diverses régions qu'ils habitèrent; ils formèrent trois
groupes, celui des hommes de la montagne, celui
des hommes de la plaine, celui des hommes du lit-
toral. Ce dernier se civilisa un peu ou, du moins,
devint moins farouche que les autres grâce au con-
tact fréquent avec les navigateurs et les marchands
étrangers. Les hommes du littoral ^ s'amollirent
et firent assez mauvaise garde le long du rivage,
permettant à plusieurs reprises aux étrangers de
pénétrer et même de s'établir chez eux 2. Ces cita-
dins laissèrent s'altérer le type qui se retrouve mieux
conservé chez les montagnards et chez les nomades.
Les uns et les autres vivaient durement, cultivant la
terre, chassant; ils se nourrissaient de galette cuite
sous la cendre et de figues ; parfois mangeaient un
peu de viande, c'était lorsque la nécessité de se vêtir
entraînait celle de tuer quelques bestiaux.
Les montagnards se réunissaient un certain nom-
bre et formaient des villages dont ils choisissaient
l'emplacement dans les lieux les moins accessibles.
Les nomades adonnés à l'élevage des troupeaux
dans un pays où le pâturage est rare devaient par-
1. On leur donna le nom de Maures, Maupoijcjtoi ou Barbares, Bàp-
êapoi, mais ce dernier nom était beaucoup plus général.
2. Les colonies furent nombreuses sur la côte de Libye. Salluste,
Bell. Jugurth., c. xv; Pline, Hist. nat., 1. V, c. xix. La plus ancienne
connue avec certitude est celle qui, partie de Tyr, fonda Utique (1105 av.
J.-C). D'autres phéniciens vinrent, 287 ans plus tard, fonder Carthage :
Trogue-Pompée, Hist. Philipp., I. XVIII, c. v, dit que les Africains témoi-
gnèrent vivement du désir de les retenir. Polybe, Histor. reliq., 1. XXXI,
c. XX, § 12; DiODORE, Bibl. hist., 1. XX, c. xiv, § 2. L'établissement des
Carthaginois donna lieu à des relations et à des alliances avec les groupes
de l'intérieur, mais ces alliances étaient extrêmement fragiles, cf.
H. FOURNEL, op. cit., t. I, p. U5.
14 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
courir des espaces considérables, changeant chaque
jour de place, plantant à la nuit les piquets de la
tente, désœuvrés, misérables, toujours à l'affût du
bien d'autrui, sans attache au sol, sans culture d'es-
prit, vagabonds et ignorants.
Pendant la durée de la domination carthaginoise
nous voyons les Africains toujours préparés à la
révolte par l'effet de cette passion d'indépendance
qui caractérise la race. Il en sera de même sous la
domination romaine, quoique celle-ci doive jeter un
contingent étranger beaucoup plus considérable
dans le pays ' . Il y eut dès lors trois races en Afri-
que : Italiens, Phéniciens, Berbères^ se compénétrant
1. Carthage avait cependant de très nombreux comptoirs, par exemple :
à Utique, à Hippo-Zaryte, à Ilippo-Regius, à Rusicade, à Chullu, àlgilgili,
à Saldae, à Rusazus et Rusippisir, à Rusguniae, à Icosium, à loi, à Car-
tennae, à Siga, à Tingis, etc. Elle pénétra aussi dans l'intérieur et s'allia
fréquemment non seulement par traité, mais par des mariages, avec la
population berbère, à tel point qu'il se forma une race intermédiaire que
les anciens auteurs avaient désignée sous le nom de Liby-Phénicienne.
Carthage était trop sensée pour rêver d'un empire maritime qui ne fût
pas soutenu par un empire continental et elle voulut très certainement
l'un et l'autre. Pour les Romains, cf. Azéma de Momgravier, Études
d'histoire et d'archéologie sur Cinvasion de l'Afrique septentrionale par
les Bomains, dans les Mémoires de la soc. archéol. du Midi de la France^
1860, p. 302 sq. Pour les données positives concernant l'établissement
des Romains, cf. G. Pallu de Lessert, Fastes de la Numidie sous la
domination romaine, dans le Bec. de Constantine, 1889; Le Même, Les
gouverneurs de Maurétanie, dans le Bull, des antiq. a fric, 1885; Le
Même, Vicaires et comtes d'Afrique, dans le Bec. de Constantine, 1892;
C. TissoT, Fastes de la province romaine d'Afrique, in-8°, Paris, 1885;
G. BoissiÈRE, Esquisse d'une histoire de la conquête et de l'adminis-
tration romaines dans le nord de l'Afrique et particulièrement dans
la province de Numidie, in-8o, Paris, 1878, p. 197-360.
2. 11 n'est pas de notre sujet d'entrer dans le détail concernant la
race autochtone qui n'a jamais fourni un appoint bien considérable dans
le contingent chrétien. Outre le travail cité de H. Fournel sur les Ber-
bers, on peut recourir à E. Re\an, La société berbère, dans la Bévue
des Deux Mondes^ ï^"" sept. 1873; G. Boissière, L'Algérie romaine,
p. 139-155; E. Masqueray, Formation des cités chez les populations sé-
dentaires de r Algérie, in-8°, Paris, 1888;Halévy, Études berbères, in-S*»,,
LES ÉLÉMENTS. 15
et s'isolant tout à la fois pendant les six siècles
que dura la domination romaine. Des conditions
d'existence de ces races que leurs intérêts, leurs
plaisirs ou leur devoir rapprochent constamment
dans les villes, sortira fatalement une fusion plus ou
moins ébauchée ou complète de leurs éléments en
un type nouveau, original, qui durera inaltéré aussi
longtemps que se produira le croisement ethno-
graphique qui lui a donné naissance ; ce sera V Afri-
cain. C'est lui qui va recruter la masse compacte
de l'Église chrétienne en Afrique, lui aussi qui don-
nera à cette Église son caractère, c'est presque lui
seul que les documents nous laisseront apercevoir ;
il n'est donc pas superflu de s'arrêter quelques
instants à le considérer.
L'Église d'Afrique sera faite à son image et cette
image se résume en trois faces ou, si l'on le veut, en
trois hommes, peut-être en trois génies : Tertullien,
Cyprien, Augustin. Trois noms éclatants, trois sou-
venirs exclusifs, qui condensent toutes les vertus et
toutes les erreurs de la race, tout le secret du pro-
grès, de l'apogée et de la décadence de l'œuvre.
Avant tout, ils procèdent de Rome, ils lui doivent
le goût de la force et l'ignorance de la grâce. Mais ils
n'aiment la force que pour l'action qu'elle suppose,
action irrésistible et triomphante. Ils ne conçoivent
Paris, 1875 ; Letourxeux, Mémoires sur les inscriptions libyco-berbères,
in-8°, Paris, 1878; Duveyrier, Recherches des antiquités dans le nord
de l'Afrique, in-8°, Paris, 1890, p. 45-62. 11 est indispensable de faire le
départ entre la race autochtone et les envahisseurs Bédouins du xi« siè-
cle; cette distinction permet de ressaisir les traits de la population de
l'Afrique à l'époque chrétienne, laquelle ne ressemblait pas à celle qui
occupe le sol aujourd'hui et donne en partie à l'Afrique du Nord son
caractère. Cf. Ha\otaux et Letourneux, La Kabylie et les coutumes
kabyles, in-8«, Paris, 1872; De Vigneral, Ruines romaines de l'Algérie,
Kabylie du Djurdjura, in-S", Paris, 1868.
16 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
la lutte que sous l'aspect de la victoire. Entre leurs
principes et le but logique auquel ces principes les
mènent il n'y a presque pas « d'entre-deux ». Ils ont
l'obsession de leurs desseins et ne s'en délivrent
qu'après les avoir accomplis. Pour en venir à bout
ils sont admirablement doués. Ils sont d'une fécon-
dité intarissable d'abord; encore que l'instrument
dont ils usent soit médiocre, ils arrivent à en tirer
tout ce qu'il peut rendre. Ecrivains, orateurs, gram-
mairiens, rhéteurs, jamais poètes, ils frappent, ils
piétinent, ils écrasent les dieux, les hommes, les ido-
les, peu importe; il leur faut quelque chose à briser,
puis ils raillent ce qu'ils ont brisé et incontinent s'at-
taquent à autre chose. Juifs, païens, hérétiques de
toute nuance, il les leur faut tous et tous en même
temps. Ils parlent et ils écrivent sans cesse, bien
qu'ils écrivent mal, malgré des élans de génie.
Et c'est ainsi qu'ils sont tous, tous ceux du moins
qui donnent le branle et règlent l'allure. Le plus
pondéré d'entre eux, saint Cyprien, est stoïque.
Contradictions, disputes, menaces, rien ne Fébranle.
C'est une colonne.
Mais leur force n'est pas majestueuse. Ils sont
trop sensibles pour être bien calmes. Chez eux l'ima-
gination va trop vite, le sens pratique est trop fort.
Ils n'ont eu ni de très grands écrivains, ni de très
grands artistes ; ils ne rêvaient pas assez et faisaient
usage d'une langue déjà gâtée ^ Leur vie s'épuise en
1. Ceci atteint saint Augustin, il faut donc s'en expliquer ; je ne trouve
rien de plus sensé que ce qu'en a dit Sainte-Beuve, Port-Royal, in-12,
Paris, 1878, t. I, p. 421 : « Saint Augustin est comme ces grands empires
qui ne se transmettent à des héritiers même illustres qu'en se divisant.
M. de Saint-Cyran, Bossuet et Fénelon (on y joindrait aussi sous certains
aspects Malebranche) peuvent être dits au dix-septième siècle d'admi-
rables démembrements de saint Augustin. Il n'y a qu'un point à excepter
LES ELEMENTS. 17
une action ininterrompue. Ils entassent œuvre sur
œuvre sans attendre que tout ait le temps de se
consolider, de se tasser un peu, et il arrive qu'à l'u-
sage, on constate que tout n'y estpas également solide.
A les voir grandir, décroître et disparaître, on
éprouve une impression de lassitude comme serait
celle d'une ascension trop roide, trop rapide. Cela
tient peut-être à ce que, pour les hommes comme pour
leurs œuvres, il faut faire deux parts, car ils semblent
avoir eu tous deux personnalités, deux activités,
deux tempéraments, l'un berbère et l'autre romain,
qui ne se sont jamais bien fondus, qui même ne
paraissent pas s'être entendus toujours ensemble.
Du berbère ils tenaient tous les instincts : la sensua-
lité, l'emportement, l'indépendance; du romain ils
tenaient tous les goûts : l'utile, le grand, le fort.
L'apport constant que les relations commerciales
faisaient de l'élément romain servait à maintenir à
peu près invariable ce tempérament en partie dou-
ble que l'action du sol natal aurait dû, semble-t-il,
attirer bientôt irrésistiblement vers le type de l'an-
cêtre berbère. Mais, malgré tout, la fascination du
pays d'Atlas l'emportait. Ces Africains mâtinés de
toutes les populations du monde : asiates, orientales,
grecques, italiotes, gauloises, ibères, n'étaient bien-
tôt plus qu'Africains. Quitter leur Afrique était la
plus cruelle rupture de leur vie ; n'y pas mourir leur
était comme mourir deux fois. C'est que le sol était
toutefois, et par où saint Augustin est fort inférieur à deux des précé-
dents : je veux parler du style. II y cède de beaucoup à Bossuet et à
Fénelon. Non pas qu'il n'ait dans le sien grandeur et fleur, mais il a
mauvais goût. Cela tient à son siècle, à un temps de décadence et de
rhétorique oîi nul plus que lui n'abonda. II est grand écrivain, mais dans
une langue gâtée; Bossuet et Fénelon sont de grands écrivains dans une
langue saine. Malebranche n'y est qu'excellent, »
18 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
vraiment l'image de la race qui en avait senti le
charme pénétrant et enchanteur.
Pour comprendre l'Africain, « il faut regarder la
nature. De Tripoli au fond du Maroc, le long d'une
côte de cinq cents lieues, entre les flots bleus de la
Méditerranée et les flots rouges de la mer des sa-
bles, s'étend cette contrée originale, d'un gris ardent,
qui ne ressemble à aucune autre. Elle est toute en
contrastes déconcertants. Tout y est violent et heurté.
Ici la côte sombre, bordée de courants perfides',
ordinairement fouettée par une mer démontée; là, le
roc nu, fauve et mangé par la vague; ou bien de har-
dies montagnes, au profil sévère, vêtues de bois
d'olivier, coupées de gorges profondes, d'où tombent
de maigres torrents à moitié bus par les lauriers ro-
ses. On double un cap, et soudain l'on voit se dé-
rouler un large terrain plat, morne et sec, comme
le steppe désolé où se traîne le Chéliff ; ou c'est une
vaste plaine lumineuse, sans ondulations, d'une mer-
veilleuse fécondité, comme la plaine du Sig ou la
Métidja d'Alger, comme les belles vallées de la Sey-
bouse ou de la Medjerda. Plus loin, vers le Sud,
derrière d'âpres montagnes, ce sont de hautes
plaines isolées, très riches encore malgré leur alti-
tude, comme autour de Bel-Abbès, de Sétif et de
Tébessa. Plus loin encore, le steppe, les lacs salés,
et le désert morne, violet ou jaune, rayé de dunes ou
fleuri d'oasis. Et partout, sur la montagne, comme
sur la plaine, à la côte comme au désert, un soleil de
feu, un immense rayonnement de lumière, un air vif
et sec, des lignes tourmentées, un éblouissement de
couleurs.
« Sous ce climat, la passion s'allume vite, amoury
haine ou colère. Les sens s'aiguisent dans une orgie
LES ÉLÉMENTS. 19
de parfums, de rayons et de sons. Au pied de l'Atlas,
le soleil exalte l'activité ou l'imagination de l'homme,
sans l'épuiser ni l'écraser ; le colon s'y trouve aussi bien
pour travailler que le nomade pour rêver; le Bédouin,
d'ordinaire accroupi et somnolent, déploie une acti-
vité prodigieuse quand vient l'heure d'agir. De tout
temps, l'homme d'Afrique s'est jeté alternativement,
avec une égale fureur, dans le rêve et dans l'action.
Ce qu'il a été , ce qu'il est encore dans la vie réelle,
il l'a été en littérature, où il a su créer à son usage
un style plus chaud, plus concret et plus vivant : il
y a donné à l'imagination et à la passion plus qu'à la
raison, à la fantaisie et à l'audace plus qu'à la logique
ou à la tradition. Par ses ascendants, le citoyen de
Carthage ou d'Hippone tient à la fois du rhéteur
gréco-romain, du prophète oriental et de l'artisan
kabyle, tout cela s'est fondu dans l'xjmportement de
la nature et la violence du climat, et il en est sorti cet
être original et complexe : l'Africain ^ . »
1. p. Monceaux, Les Africains^ p. Uh-hb. Cf. E. Fromentin, Une année
dans le Sahara, in-12, Paris, 1856; Le Même, Une année dans le Sahel,
in-12, Paris, 1858.
CHAPITRE II
LES SOURCES
Êpigraphie. — Paléographie. — Archéologie monumentale.
Mobilier. — Inslrumenlum domesticimi.
Au premier coup d'œil, les textes ayant rapport à
l'histoire de lAfrique chrétienne sont nombreux, ex-
plicites et importants ; l'historien qui en aborde l'é-
tude est donc favorisé. A y regarder avec plus d'at-
tention, on s'aperçoit que si les documents sont en
grand nombre, l'histoire de cette province a été
aussi singulièrement plus fournie d'événements et il
se pourrait, en définitive, que la proportion différât
assez peu de celle des provinces sur lesquelles
nous savons peu ou rien parce qu'il ne leur advint
pas grand'chose.
Tous les documents qu'on pourrait faire comparaître
pour une étude de l'Afrique chrétienne ne nous sont
pas parvenus; nous ignorons, en partie du moins,
ce qui a péri, et cela suffit à jeter quelque incerti-
tude sur la valeur absolue et sur la valeur relative
de ce qui nous reste. Dans ce qui nous manque,
tout n'est pas irrémédiablement perdu; les décou-
vertes, principalement archéologiques, réduisent
insensiblement, mais régulièrement, la mesure de
notre ignorance.
LES SOURCES. 24
Ce que nous savons présente des degrés dans la
certitude et la plénitude ; mais c'est là la condition
de toute connaissance historique. Cette considéra-
tion serait décourageante si on ne se disait que sous
chaque document, sous chaque débris il y a un
homme. C'est jusqu'à lui qu'il faut arriver, et s'en
tenir au document comme s'il était seul, est une
erreur. Agir ainsi, c'est réduire l'historien au rôle
de l'antiquaire et tomber dans une illusion de mu-
sée et de bibliothèque. Mais toute science, pour être
telle, doit débuter par une période empirique, celle
des fouilles, des classements, des variantes et de la
critique interne. Ce sont les éléments qu'elle analyse^
rapproche, accepte ou repousse pendant les opéra-
tions de cette période que nous devons énumérerici.
Dans l'ordre de la dignité, la première place ap-
partient, parmi nos moyens d'information, aux textes-
épigraphiques. Ceux-ci n'ont eu à souffrir que du
temps et de la malveillance. L'épigraphie chrétienne
d'Afrique n'a guère tenté les Pirro Ligorio. Nous
possédons des textes nombreux, quelques-uns éten-
dus, intéressants pour la plupart, qu'on trouve dis-
persés dans les volumes du tome VIII^ du Corpus
inscriptionuin latinarum et dans les Supplementa,
Ces textes n'ont jamais été réunis et commentés ,^
quoique le vœu d'un recueil des Inscriptiones chris-
tianae Africae ait été formulé depuis longtemps.
Au fur et à mesure des découvertes et des fouilles,
les périodiques locaux et étrangers éditent les textes^
nouveaux ^
1. Voici quelques indications qui, bien qu'incomplètes, pourront
servir ; C. I. £., t. VIII, 25 = 11416, n. 55, 56, 57 = 11106, 58« = 11117,
67, 78, 150, 181, 252 = 11415, 449, 450-458, 459 = 11256, 460, 462 =
11644, 463, 464, 586, 603, 618, 670-674, 706, 707, 748, 749, 791, 839, 870^
22 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
Les textes paléographiques sont bien loin d'offrir
les garanties d'inaltérabilité que présentent les textes
épigraphiques. Leur nombre est considérable, quoi-
579,880, 913, 983, 984, 992, 1015, 1083, 108^1, 1086-1H6, 1138, 1156, 1169,
1169% 12ia, 1246, 1247,1389-1393, 1767-1769,2009-2018, 2046, 2051, 2079,
2189, 2215, 2218, 2219, 2220 = 17614 = 17714, 2223, 2272, 2291, 2293, 2308,
2311, 2315, 2334 et additam., p. 951, 2335, 2389, 2447, 2448, 2492, 4321,
4353, 4473, 4488, 4671, 4762, 4763, cf. S. Gsell, dans le Bull, du Comité,
1896, p. 178, n. 59 ; 4770, 4787, 4792, 4794, 4799, 5176, 5262-5265, 5352, 5488-
5494, 5664, 5665, 5669, 7924, 8031, 8189-8192, 8379, 8397, 8427, 8429, 8431,
8620-8654, 8706-8709, 8730-8731, 8757, 8769, 8825, 9248, 9253, 9255, 9270,
9271, 9285, 92b6, 9313, 9585, 9586, 9590-9594 et additam,, p. 974, 9691-
%95, 9703, 9704, 9708-9719, 9722, 9731, 9733, 9751, 9752, 9789, 9793, 9794,
9804, 9808, 9810, 9821, 9823, 9866, 9867, 9869-9871, 9877, 9878, 104758,
1047563, 104847/104854, 104855, 10509, 10515, 10516 et 11258, 10517, 10518,
10518% 10522, 10540-10550, 10636-10642, 10656, 10665 ^ 17607 ; ad n. 2095
additam., p. 943 ; 10686-10689, 10693, 10694, 10698, 10701 = 17617, 10706,
10707 =17615, 10708, 10711, 10713-10715; cf. 2309 et additam., p. 950 ; ad
2311, p. 951; 10787, 10904; ad. n. 8429, additam., p. 970; 10905, 10927,
10928, 10933; ad 8655, p. 973; 10947, 10689,11064, 11077-11096, 11099, 11104,
11113, 11118-11124, 11126-11134, 11269, 11270-11273, 11295, 11414-11416,
11482, 11522, 11526, 11643-11657, 11726", 11727, 11893-11909, 12130, 12196-
12200, 12410, 12411, 12457, 13393-14257, 14326-14329, 14424, 14443, 14544,
14600, 14681, 14746, 14790, 14902, 15245-15245, 15419, 16219-16257, 16351,
16396, 16485, 16488, 16655-16666, 16674, 16701, 16738, 16755, 16758, 16805,
16839-168^11, 16907, 16908, 17265, 17382-17388, 17414, 17445, 17460. 17580.
17589, 17604, 17608-17610, 17714-17719, 17729-17732, 17746, 17747, 17758,
17768, 11782, 17801, 17802, 18517, 18523, 18539, 18552, 18621, 18656, 18668,
18683, 18704, 18705, 18713, 18714, 18742, 18782, 19102, 19671, 19914, 19918.
Il y a lieu, en outre, de consulter ; Hubner, C. I. L., t. II, n. 2110, cf.
H. DE ViLLEFOSSE, dans les Archives des miss, scientif., 1874, p. 401 ; et
les Mélanges d'arch. et d'hist. de l'École française de Rome, 1880 sqq.
passim; Bulletin trimestriel de géographie et d'archéol. d'Oran, 1880
sqq.passim ; Bulletin archéologique du Comité des trav. histor.; Comptes
rendus de V Académie des inscript, et belles-lettres; De Rossi, Bul-
lettino di arch. cristiana, 1863 sqq.: R. Gagnât, L'année épigraphi-
que, dans la Revue archéologique; E. Espérandieu, dans la Revue de
l'Art chrétien; Bibliothèque d'archéologie africaine; Bulletin tri-
mestriel des antiquités africaines; Revue africaine; Awiuaire et
ensuite Recueil de la société archéologique de ta province de Cons-
tantine; Bulletin trimestriel de correspondance africaine, Ephe-
meris epigraphica. Archives des missions scientifiques, Nouvelles
Archives des missions scientifiques, Bulletin de la Société des 'Anti-
quaires de France, Bulletin épigraphique de la Gaule, Bulletin de
. l'académie d'Hippone,
LES SOURCES. 23
que dans des proportions différentes selon qu'il s'a-
git des ouvrages des Pères, des recueils canoniques,
des écrits liturgiques et des manuscrits bibliques.
Ces divers sujets sont fort étendus et il n'y aurait
aucun profit à donner sur chacun d'eux des biblio-
graphies écourtées. Nous n'avons d'ailleurs qu'à uti-
liser ces sources dont la valeur critique sera déter-
minée ailleurs ^ Ce que nous ne pouvons omettre de
faire remarquer, ce sont les effets historiques de cette
littérature. C'est par elle que l'Église d'Afrique
a exercé une influence considérable et, à certains
égards, prépondérante sur le développement de la
pensée chrétienne en Occident. Saint Cyprien a été
le collaborateur et, sur plusieurs points, l'initiateur
des évêques de Rome dans la constitution de la
discipline intérieure du christianisme ; saint Au-
gustin a donné pour l'avenir à l'Eglise catholique
la direction intellectuelle sur plusieurs questions
Quant aux livres, nous ne pouvons songer à en dresser ici la biblio-
graphie. On en trouvera les premiers éléments dans l'Index bibliogra-
phique placé au début du tome VIII® du C. I. £., mais il y aurait beau-
coup à faire pour le mettre à jour. Il n'y a d'ailleurs, dès maintenant,
qu'à attendre l'apparition du Recueil des inscriptions chrétiennes
d'Afrique que prépare M. P. Monceaux, cf. Revue archéologique^ juil-
let-août 1903, p. 59 sq.
1. On peut mettre à profil, pour la période ante-nicéenne : O. Bar-
DENHEWER, Gcschichtc dcr altkirchlichen Lilteratur, in-S", Freiburg
im B., 1902, 1903, t. I. et II; pour saint Augustin : E. Portalié, article
S. Augustin, dans E. Maxgenot, Z>^c^de théol. catholique, in-^", Paris,
1903, t. I. col. 2268-2317. Pour les collections canoniques il faut encore
s'en remettre aux renseignements et résumés de Héfélé, Concilien-
geschichte, in-S", Tiibingen, 1855, et aux textes de la Conciliorum amplis-
sima collectio de Mansi qui, telle qu'elle est, avec ses incontestables dé-
fauts, ses erreurs même, vaut sans doute incomparablement mieux que
celle qu'on nous promet. La liturgie d'Afrique et ses sources ont été ré-
cemment étudiées par D.F. Cabrol, Dictionn. d'archéoL chrétienne et de
liturgie, in-i", Paris, 1903, t. I, col. 591-657. Les versions africaines de la
Bible ont été l'objet d'une dissertation de M. P. Monceaux, Histoire
littéraire de l'Afrique chrétienne,' in-S", Paris, 1901, 1. 1.
24 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
llléologiques ^ ; enfin « ce furent principalement des
Africains, apologistes célèbres ou traducteurs igno-
rés de l'Ecriture sainte, qui imposèrent le latin
comme langue officielle aux Églises d'Occident. A
cette époque, et à cette époque seulement, l'Afrique
du Nord a joué un rôle prépondérant dans l'histoire
du monde ^ ». C'est à ce point de vue agrandi qu'il
faut juger les sources qui se sont épanchées de l'A-
frique en nappes plus ou moins fécondes sur les gé-
nérations et les races comme d'étage en étage,
c'est-à-dire de siècle en siècle.
Les monuments figurés ou, si l'on le veut, l'archéo-
logie monumentale, forme une catégorie de docu-
ments dont l'étude pressentie par des hommes
moins instruits que dévoués, plus épris des ruines
que préparés à les interpréter ou même à les dé-
crire, a été reprise depuis quelques années avec une
méthode exacte et une science approfondie ^. Cette
partie tout empirique de l'enquête sur le passé ap-
1. PoRTALiÉ, op. cit., col. 2501-2561 : Développement historique de
l'Augustinisme.
2. S. GSELL, C hronique aixhéologique africaine, dans les Mél. d'arch.
et d'hist., 1900, t. XX, p. 100.
3. L'ouvrage capHal est S. Gsell, Les Monuments antiques de l'Algé-
rie, in-8°, Paris, 1901-1902, t. II, p. 113-^29 : Monuments chrétiens et
byzantins. Il suffira de se reporter aux notices bibliographiques qui
accompagnent la description de chaque monument pour savoir où trou-
ver tout ce qui a été dit sur les édifices décrits. Voir encore S. Gsell,
Edifices chrétiens de Thelepte, et Edifices chrétiens de Ammaedera,
dans Atti del 11° Congresso internationale di archeologia cristiana te-
nuto in Roma nell' Aprile 1900, \n-k°, Roma, 1902, p. 191-241. O. Gran-
DiDiER, Deux monuments funéraires à Tipasa, Ibid., p. 51-79. Pour les
édifices chrétiens de la Tunisie : R. Gagnât et P. Gauckler, Les monu-
ments historiques de la Tunisie, 1. 1. Les monuments antiques, in fol.,
Paris, 1898. Ce tome ne contient guère que ce qui a trait à la transla-
tion de temples païens aux communautés chrétiennes, un des volumes
traitera des monuments chrétiens. Cf. H. Leclercq, art. Archéologie
de l'Afrique dans D. Cabrol, Dict. d'arch. chrét. et de liturg., t. l, col.
658-747.
LES SOURCES. 25
porte un contingent de faits nouveaux particuliè-
rement riche en Afrique, grâce aux circonstances
historiques et aux conditions géologiques du pays.
Nombre d'édifices reparaissent aujourd'hui dans
l'état où les dernières violences des invasions suc-
cessives les ont laissés ; le sable est venu enterrer
ces ruines, et « le Temps » dont on a dit trop de
mal, demeure fort au-dessous, en fait de ravages,
des impitoyables destructeurs du moyen âge, de la
Renaissance et du xviii* siècle. L'appoint fourni par
l'archéologie monumentale à l'étude des institutions,
des coutumes, des idées qui furent successivement
en honneur dans l'Afrique chrétienne est plus con-
sidérable qu'on ne serait tenté de le croire. Grâce
à un dosseret' retrouvé dans les ruines d'une basi-
lique, à Tigzirt, on peut constater l'essai d'une dis-
position architectonique aussi rare que disgracieuse,
les frontons destinés à soutenir les colonnes, qui
n'était rien moins qu'un renversement hardi et com-
plet de l'ordre classique, bouleversant « de fond en
comble, on peut le dire sans métaphore, toute l'esthé-
tique architecturale des Grecs. Ceux-ci faisaient
porter leurs frontons sur des colonnes ; nos Afri-
cains imaginèrent de faire porter les colonnes sur des
frontons. Tentative audacieuse, nous le répétons,
mais plus bizarre encore, et qui n'a eu d'ailleurs au-
1. Cette pièce joue dans Tarchitecture chrétienne un rôle analogue
à celui du coussinet sur lequel les Grecs faisaient repos er l'architrave»
Nous ne pouvons donner ici un simple aperçu des sources de l'archéo-
logie figurée. Il faut, pour se rendre compte de ce qu'elle pourrait fournir
de renseignements positifs, voir la Collection des musées d'Algérie et de
Tunisie qui comprend déjà Tebessa, Philippeville, Alger, Cherchell,
Carthage, Stuhlfauth, yiittheilungen des archâologischen Instituts',
Rom. Abth., 1898, t. XIII, p. 281-30i, pi. IX-X; les publications du R. P..
Delattre, les Comptes rendus de l'Acad. des Inscriptions.
2
26 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
cun succès en Occident, si toutefois elle y a été
connue^ ». C'est ici un exemple choisi entre plu-
sieurs, mais il suffît à faire entrevoir ce que Farchéo-
logie monumentale peut révéler sur les tendances
esthétiques d'une race ; il nous serait aisé d'en
prendre d'autres qui feraient ressortir ce que l'étude
descriptive peut apporter de clartés à l'obscurité des
textes. L'architecture a connu en Afrique des épo-
ques bien distinctes et les édifices appartenant à
chacune d'elles sont des documents que l'historien
a le devoir de mettre à profit. L'époque la plus fa-
vorable aux constructions monumentales en Afri-
que fut celle des Antonins et des empereurs syriens
(96-235 après J.-C), pendant laquelle l'architec-
ture ne laisse pas de montrer une certaine indépen-
dance des traditions romaines. La période d'un
siècle environ, d'Alexandre-Sévère à Constantin
(225-323), nous fait assister à une décadence rapide
suivie d'une renaissance artistique coïncidant avec
l'établissement officiel du christianisme dans l'Em-
pire ^. « Les monuments élevés pendant cette période ,
dite période latine, sont remarquables par l'emploi
traditionnel des formes de l'architecture classique,
joint à un soin extrême dans l'appareil des cons-
tructions^. » Cette renaissance est brusquement
1. p. Gavailt, Étude sur les ruines romaines de Tigdrt, in-S», Paris,
1897, p. 39, cf. p. 73, fig. 15.
2. Voir particulièrement les monuments chrétiens de Haïdra et de
Henschir-Goubeul. H. Baladin, Rapport de 1882-1883, dans les Arcliiv.
des miss, scientif., 1887, p. 223.
3. H. Saladin, Rapport de 1885, dans les Nouv. archiv, des miss,
scientif., 1892, t. II, p. 379. Cf. J. Gailhabaid, L'architecture du vi" au
XVI® siècle, m-k'^, Paris, 1850-1858, t. lil. « Crypte de Jouarre ». Comparer
le chapiteau mérovingien provenant de l'église Saint-Vincent (actuel-
lement Saint-Germain des Prés) déposé au musée chrétien du Louvre,
avec celui dessiné à Bir-Oum-Ali. H. Saladin, Rapport de 1882-1883,
LES SOURCES. 27
interrompue par l'invasion vandale (420) qui entraîne
une misère matérielle et une pénurie d'artistes et
d'ouvriers romains telle que « les monuments de
cette époque nous offrent, avec de nombreuses ré-
miniscences classiques dues à l'influence des mo-
numents encore debout ou des fragments existants,
un art d'un caractère tout particulier qui, par cer-
taines interprétations de l'ornementation végétale
ou conventionnelle, offre plus d'une analogie avec
nos monuments mérovingiens ou romans. Malgré
les nombreuses attaches de l'Église d'Afrique avec
Rome, les édifices religieux n'ont pas été copiés
sur ceux de la capitale du monde latin; ils ressem-
blent beaucoup plus à ceux de la Syrie et de
l'Egypte qu'à ceux de Rome.
La période byzantine (depuis 533) substitua dans
tous les centres de population un peu importants le
goût oriental à celui qui avait inspiré les écoles indi-
gènes. Les investigations faites en Tunisie tendent à
« confirmer la réalité de la conception que nous nous
étions faite de l'évolution de l'art architectural à la fm
dans les Arcinv. des mîss. scientif., 1887, fig. 266. Nous ne pouvons
nous attarder ici à faire une monographie de 1' « ornement à relief
plat », dont on a trouvé un grand nombre d'exemplaires à Tébessa.
Ce genre de décoration obtint la vogue, à partir du iv« siècle, dans le
bassin de la Méditerranée ; il ressemble à un découpage appliqué et la
technique du bois y est évidente. Cf. Clermoxt-Ganneau, dans la Revue
archéol., 1873, I, p. ^01 ; S. Gsell, Le Musée de Tébessa, in-i", Paris,
1902, p. ^6; Cattaxeo, L'Architettura in Italia del secolo VI al mille
circa, Bicerclie storico-critiche, in-8o, Venezia, 1888, p. 70 sq. ; L. CouRA-
JOD, Origines de l'art roman et de l'art gothique, in-S", Paris, 1S99, p. 13,
118 sq., 275, 310 sq. Nous verrons plus loin que les documents légen-
daires insinuent une origine syro-orientale à l'Église d'Afrique; il est
intéressant d'en rapprocher ce fait constaté par M. S. Gsell que les mo-
numents chrétiens de l'Afrique du Nord ressemblent beaucoup plus à
ceux de la Syrie et de l'Egypte qu'à ceux de Rome. Précisément l'orne-
ment à relief plat abonde en motifs orientaux et pourrait bien êti'e
d'origine syriaque.
28 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
de FEmpire romain. Au moment où le christianisme
fut officiellement reconnu, les traditions d'art s'é-
taient unifiées et codifiées depuis longtemps. Les
mêmes exigences du nouveau culte agissent de la
même façon sur les éléments essentiels des traditions
architecturales, et de l'unité des programmes et de
leurs exigences partout les mêmes, naquirent un cer-
tain nombre de types d'édifices qui formèrent en
quelque sorte un patrimoine commun dans lequel
tous les architectes chrétiens puisèrent leurs inspira-
tions ^ ». Il faut ici distinguer entre la Tunisie et
l'Algérie. Le vaste territoire de la Numidie et des
Maurétanies n'a, semble-t-il, jamais connu le type
basilical byzantin à coupole centrale, aucun exemple
jusqu'à ce jour n'en peut être cité ^ et ceci s'accorde
bien avec ce que nous savons des difficultés rencon-
trées par l'administration byzantine qui, en dehors de
la Proconsulaire, ne posséda jamais qu'une étroite
bande de terre le long du littoral méditerranéen. La
Tunisie posséda au contraire quelques belles églises
byzantines ^.
L'archéologie monumentale appelle comme natu-
rellement le mobilier et tout ce que l'on désigne sous
le nom ^ instrumentum domesticum. Il n'est pas
possible d'entreprendre d'en donner le détail ; toute-
fois sous ce titre de mobilier nous devons comprendre
1. H. Saladin, Rapport de 1882-1883, p. 5^1 1 sq.
2. S. GSELL, Monuin. antiq. de l'Algérie^ t. II, p. 120.
3. Mentionnons, sans nous y arrêter, trois catacombes. A Arch-Zarra,
près de Salakta, cf. De la Blanchère, Découvertes archéologiques à
Carthage et dans la presqu'île du cap Bon, dans le Bull, du Comité,
1895, p. 371 sq.; 1880, p. 216; 1889, p. 107; Comptes rendus de l'Acad.
des Inscrip., 1887, p. 92 ; Toi lotte, Byzacène, p. 181 ; à Khenchela, cf.
Bec. de Constantine, 1898, p. 362 sq.; à Kherbet-bou-Addoufen, cf.
S. GSELL, Becherc lies archéol. en Algérie, in-S-», Paris, 1893, p. 181.
LES SOURCES. 29
ce qui a trait non seulement aux nécessités de la vie,
mais à l'opulence, les arts libéraux ainsi que les pro-
duits industriels \
Bien qu'il soit impossible de classer parmi les
« sources » proprement dites les travaux d'exégèse
entrepris pour élucider les textes et les monuments,
les classer, les éclairer les uns par les autres, on ne
saurait néanmoins les passer sous silence. Nous ne
mentionnerons aucun ouvrage en particulier parce
que les titres et références de ceux qui nous ont rendu
le plus de services se rencontreront souvent dans
notre travail. Il n'existe pas aujourd'hui d'ouvrage
d'ensemble sur l'Afrique chrétienne. Les travaux an-
ciens de Melch. Leydecker, Emm. de Schlestrate,
St. Morcelli, Fr. Miinter, Cel. Cavedoni doivent tou-
jours être consultés, mais vérifiés et complétés ou
parfois même suppléés et refaits entièrement. Chaque
année voit apparaître des documents nouveaux et des
commentaires ingénieux ; on les trouvera mentionnés
et appréciés dans la Chronique africaine de M. Sté-
phane Gsell dont l'information et la critique sont de-
puis dix années la providence de tous ceux qui s'in-
téressent aux choses de l'Afrique chrétienne ^. ,
1. Il est impossible d'entreprendre à cette place une bibliographie.
Espérons qu'il se trouvera un jour un homme ou une académie qui fasse
les frais d'un Corpus rei archeologicae christianae. Nous avons groupé
quelques informations qui nous ont semblé plus typiques que d'autres
dans Archéologie de l'Afrique, cf. D. Cabrol, Dict. d'arcli. et de liturg.,
t. 1, col. 707-742.
2. S. Gsell, Chronique archéologique africaine, dans les Mélang.
d'archéol. et d'hist., 1895, t. XV, p. 301-350; 1896, t. XYI, p. Wl-490;
1898, t. XVllI, p. 69-140 ; 1899, t. XIX, p. 35-83 ; 1900, t. XX, p. 79-143 ;
1901, t. XXI, p. 182-241 ; 1902, t. XXII, p. 301-345. La Chronique de l'année
1893, p. 117-196, est de M. J. Toutain; nous n'avons pu prendre connais-
sance à temps de la Chronique de 1903. H. Fournel, Étude sur la con-
quête de l'Afrique par les Arabes, a su reconnaître l'importance des
documents d'origine chrétienne, in-4'', Paris, 1857, préf., p. i : « Plus
2.
30 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
d'une fois, dit-il, les sources ecclésiastiques me sont venues en aide,
tantôt pour fixer la date de certains travaux métallurgiques dont je
retrouvais les restes stériles, tantôt pour faciliter la découverte ulté-
rieure de gisements. » Nous n'avons pas à résumer l'histoire de l'incurie
et souvent même de l'hostilité de l'administration française à l'égard des
monuments de l'Algérie. Les administrations municipales et les corps
réputés savants, uniquement préoccupés d'intérêts matériels, se sont fait
un divertissement de ruiner des monuments, principalement des textes
épigraphiques, dans un pays où on les pourrait croire soucieux d'émula-
tion à l'égard des seuls Vandales dont ils ont dépassé quelquefois
les méfaits. Cf. G. Doublet et P. Gauckler, Musée de Constantîne,
in-i", Paris, 1892, p. 6, 13 ; L. Renier, dans la Revue des Sociétés savantes^
1880, p. U8U ; J. Schmidt, Bericht ûber eîne epigraphische Reise nach
Alger und Tunis, in^**, Halle, 1883, p. 7-8; R. Gagnât, dans le Bull,
épigr. de la Gaule, t. I, p. 238 ; L. Bertrand, Catalogue du musée de la
ville de Pliilippeville et des antiquités existant au théâtre romain, in-16,
Philippeville, 1890-1892, p. 6 ; De la Blanchère, Rapport à M. le Mi-
nistre de Cinstr. publ. et des beaux-arts, dans G. Doublet, Musée d'Al-
ger, 1890, p. 6-9. On peut juger du respect porté aux monuments par ce
fait que le temple romain de Tébessa fut affecté successivement depuis
la conquête à une fabrique de savon, un bureau du service du génie, un
prétoire pour le juge musulman, une cantine, un cercle militaire, une
prison, une église; il est enfin revenu à la direction des beaux-arts.
G. Diehl, Za conquête archéologique de l'Algérie, 1831-1881; Le vanda-
lisme contemporain dans l'Afrique du Nord, dans la Revue interna-
tionale de l'Enseignement, 1893.
CHAPITRE III
LES ORIGINES
Origine historique. — Légendes. — Prétention à l'apostoli-
cité. — Les synagogues. — La nécropole du Djebel-Khaoui.
— Expansion rapide du christianisme. — Il pénètre chez
les tribus indigènes. — Statistique. — Les at^eae et les pre-
miers édifices du culte chrétien.
L'Église d'Afrique entre dans l'histoire, en l'année
180, avec deux groupes de martyrs, l'un à Scilli \
l'autre à Madaure ^. Quelques années plus tard, on
s'aperçoit que le christianisme avait fort prospéré
puisque, au dire de Tertullien, il poussait ses con-
quêtes au delà des frontières de l'empire ^, chez les
Gétules et chez les Maures, au sud et au sud-est de
l'Aurès. Il semble qu'après les deux faits de persécu-
tion relevés en l'année 180, une longue accalmie ait
favorisé le développement des communautés ^ ; ce
n'est que pendant les années 198 à 200 (ou 201) que
nous sommes avertis de nouvelles violences. A cette
1. Pour la bibliographie assez étendue de cette pièce, cf. H. Leclercq,
Les temps néroniens et le deuxième siècle, in-80, Paris, 1901, p. 108 sq.
Les origines de l'Église d'Afrique sont rapidement exposées par L. Du-
CHESNE, Les origines chrétiennes, in-S", Paris, s. d., lithogr., p. 397 sq.
2. Epist. XVI, inter Augustinianas, P. L., t. XXXIII, col. 82.
3. Tertulliex, Adv. ludaeos, 7.
h. Ad Scapulam, k.
32 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
date apparaît FEglise de Cartilage, nombreuse, or-
ganisée, opulente. En l'année 197, Agrippinus est
évêque de cette ville ^ ; on ne saurait dire avec certi-
tude s'il en fut le premier évêque 2; il semble toute-
fois le plus ancien de ceux qui nous sont connus ^
puisque sous son épiscopat se serait tenu un concile
que saint Cyprien qualifie de « très ancien « ^*. A ce mo-
ment, le christianisme est assez répandu pour que
Agrippinus puisse grouper autour de lui soixante-
dix évêques venus de la Proconsulaire et de la Nu-
midie ^. Ainsi au début du iii^ siècle, l'évangélisation
est assez ancienne pour avoir donné le temps de fon-
der une Église importante, de pénétrer dans l'inté-
1. MORCELLI, Africa cUristiana, t. II, p, hU.
2. PoNTius, Vila Cypriani, 5, parle d'une série d'évèques de Carthage ;
or il écrit au milieu du iii^ siècle, il est donc possible qu'en cinquante
ans le siège ait vu se succéder plusieurs évêques; il peut se faire qu'on
doive reporter au début de la liste un nom que nous ne connaissons
pas, mais plus ancien que celui d'Agrippinus. On a voulu rajeunir Agrip-
pinus de quelques années et le donner pour successeur à Optatus,
mentionné dans les Actes de sainte Perpétue, cf. A. Harnack, Geschichte
der altchristliclien Litteratur, in-8°, Leipzig, 1893, t. I, p. 687 sq.;
G. SCHMIDT, dans Gôtting. gel. Anzeig., 1893, p. 240; mais cette opinion
est fondée sur une fausse interprétation d'un passage de Tertullien, cf.
P. Monceaux, Histoire littéraire de l'Afrique chrétienne depuis les ori-
gines jusqu'à l'invasion arabe, in-8°, Paris, 1901, t. I, p. 19. On a voulu
aussi vieillir Agrippinus jusqu'à la fin du i« siècle. Cf. A. Toulotte, Géo-
graphie de l'Afrique chrétienne, t. I. Proconsulaire, in-8<>, Montreuil-s.-
Mer, 1891, p. 13, sans plus de succès.
3. Tertullien, De jejunio, 13 : Aguntur praelerca per Graecias illa
certis in locis concilia ex universis ecclesiis, per quae et altiora quae-
que in commune tractantur,et ipsa repraesentatio totius nominis Chris-
tiani magna veneratione celebralur. On a conclu de là que jusqu'après
213, date du traité, les réunions d'évêques étaient inconnues en Afrique
et que, par suite, il fallait reporter les synodes et l'épiscopat d'Agrippinus
après cette date. Le texte n'autorise pas cette explication puisqu'il
parle de concilia ex universis ecclesiis.
II. s. Cyprien, Epist. LXXIÏI, 3 : Quando anni sint jam muUi et
ionga aetas ex quo sub Agrippino.
5. S. Cyprien, Epist. LXX, U; S. Augustin, De unie, baptism. contr.
Petilian., XIII, 22.
LES ORIGINES. 33
rieur et d'y établir un grand nombre de sièges, d'aller
plus loin encore et de s'infiltrer dans les tribus indé-
pendantes. Il est superflu de chercher une date, on ne
la lira nulle part. Le bon sens des Africains les a
préservés de la prétention à 1' « apostolicité » ; il
leur suffisait d'être chrétiens. Ils ne semblent pas
avoir souhaité autre chose sinon d'établir que l'Eglise
africaine dépendait du siège de Rome pour la doctrine
seulement et la hiérarchie ecclésiastique \ En ce
1. Le texte connu delERTiLLiEi^, Depraescripl. Iiaeret., 36, rapproché
du même traité, 20, ne dira rien de plus que si d'autres textes, qui
restent à découvrir, le disent eux-mêmes. Cf. A. Harnack, Die Mis-
sion und Ausbreitung des Cliristenlums in den drei ersien Jahrhunder-
ten, in-S", Leipzig, 1902, p. 51i, note 2. Cf. Fr. Mûnter, Primordia
Ecclesiae Africanae, in-l", Hafniae, 1829, p. 10. S. Cypriex parle de
l'Église de Rome qu'il qualifie de radix et matrix, mais c'est pour
l'Église entière, Ecclesiae calholicae, qu'il la rconnaît telle ; or il est
clair que nul ne songeait à attribuer à l'Église de Rome la fondation de
celle d'Antioche, par exemple ; les termes de radix et matrix ne peu-
vent donc être pris au sens qu'une lecture hâtive leur a fait donner. La
question fut soulevée au iV siècle; elle est résolue par saint Augustin,
Episl. XLlll, 7 : Erat etiam {Carthago) transmarinis vicina regionibus
et fama celeberrima nobilis : unde non mediocris utique auctoritas ha-
beat episcopum, qui posset non curare multitudinem inimicorum quum
se videret et Romanae Ecclesiae, in qua semper apostolicae calhedrae
viguit principatus, et céleris terris, unde evangelium ad ipsam Afri-
CAM VENIT, per communicatorias litteras esse coniunctum... Dans VAl-
tercatio cum Pascentio ariano on lit au contraire : Si enim licet dicere
non solum barbaris lingua sua, sed etiam romanis : si hora armen,
quod interpretatur : Domine, miserere ! cur non liceret in conciliis Pa-
trum, in ipsa terra Graecorum unde ubique destinata est fides, lin-
gua propria homousion confiteri... Mûnter à qui nous empruntons ce
texte le fait suivre d'un autre plus clair encore : Addamus, dit-il, con-
vicium eiusdem yiugustini in donatistarum sectam quam accusât : ut
PRAEC1SAM AB ILLA RADICE ECCLESIARUM ORIENTALIUM, UNDE EVANGELIUM
IN Africam venit. Epist. XLllI, 7. F. Munter, op. cit., p. 12. Il est assez
remarquable que dans la lettre du pape Innocent à Decentius de Gubbio,
on ne réclame pour Rome que l'honneur d'avoir établi des Églises en
Afrique, il n'y est pas question de la foi ; la lettre du pape saint Gré-
goire I®"' à l'évéque de Carthage Dominique est tout à fait décisive :
« Sachant fort bien, dit-il, où I'épiscopat de vos Églises a pris son point
de départ, vous avez raison de chérir notre chair apostolique d'y re-
34 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
qui concerne les origines proprement dites du chris-
tianisme africain et la question de savoir si les pre-
miers missionnaires de TÉvangile qui mirent le pied
en Afrique étaient envoyés par Rome, nous n'avons
aucun parti à prendre. On a parlé du culte des
apôtres Pierre et Paul ^ , mais nulle part la dévotion
pour ces saints n'a été plus vive qu'en Angleterre où
l'on ne peut songer à y voir un sentiment de recon-
naissance pour une évangélisation personnelle ; les
analogies liturgiques et épigraphiques entre les for-
mules romaines et les formules africaines se réduisent
à quelques mots et à quelques rites dont on retrou-
verait ailleurs des équivalents. Ce qui est historique
et ce que nous devons retenir, c'est le lien intime qui
n'a cessé pendant des siècles d'attacher l'Église
d'Afrique, autant par la sympathie que par le senti-
ment du devoir, à l'Eglise de Rome.
Le christianisme a dû pénétrer en Afrique par Car-
thage, nous ne savons rien de plus. L'activité com-
merciale de cette ville et ses relations avec les ports
syriens peut donner lieu de penser que l'un des con-
vertis orientaux de la première heure venu de Jé-
rusalem, d'Antioche ou d'Alexandrie, y aura le pre-
mier introduit le christianisme ^. Cette distinction
entre l'envoi des évangélistes et l'établissement de la
hiérarchie ne doit jamais être perdue de vue. Malgré
courir comme à la source de votre ministère et de vous y tenir cons-
tamment unis par une affection bien justifiée. Episl., 1. VIII, n. 33.
1. P. Mo^CEALX, Hist. litt. de l'Afrique chrétienne, 1. 1, p. 4, note 4.
2. Il suffît de rappeler en note que, d'après un récit grec anonyme,
saint Pierre serait venu deux fois en Afrique et y aurait fait élire son
disciple Crescent évêque de Carthage : ... tîq KapyyjSovewv 7i6)>et TÎj;
'Acpptxï^ç £7riêa:v£f èv tt) tôv KpiQtTxsvTa èîtiaxoTrov X£ipofO''^<y*Ç» £'?
AtyuTTTOv IpysTai... "ETreita sic AlyuTZTov è'^KTTpéd'aç, 6ià t^ç 'Açpi-
v.r\i a56tç eîç 'Pto[j.Y]v ÛTté^Tpe^'ev. Anonyme, De ss. Petro et Paiilo, 3,
LES ORIGINES. 35
l'obligation où l'on se trouve de ne pas accepter sans
restrictions les indications fournies par les Pères
et les écrivains ecclésiastiques des premiers siècles
en matière d'histoire, on ne peut se refuser à prendre
en considération quelques paroles très claires, mais
malheureusement bien tardives et relevant peut-être
plus de l'ardeur de la polémique que de la sérénité
de l'histoire. Tertullien ne paraît pas avoir reçu l'é-
cho d'une tradition sur l'origine directement aposto-
lique de l'Église locale \ Saint Cyprien parle d'une
manière peu précise. Saint Augustin est très net
d'abord, puis il hésite ^. Salvien appelle Carthage
11, dans Acta sanct., juin, t. V, p. U16. Ps. Flavius Dexter, Clironicon,
ad ann. 50 : Petrus ut Christi vicarius, Hispanias adiit Multis eum
comitantibus... Barnaba Judaque. Hinc ad Africain et jEgyptum mi-
grât. Cf. TiLLEMONT, Mém. pour servir à l'Iiist. ecclés., l. I, p. 525; P.
Monceaux, op. cit., 1. 1, p. 5, note 1. Ces voyages des apôtres mériteraient
une étude. Nicéphore Calliste, Hist. eccl., 1. II, c. xl, découvre tout
un itinéraire : ... tv^ 'Aippixr) npoaêaXwv, MaupiTaviav xz xal ôtov ty;?
AiêuYiç èaTt Tw Eùaf^znoii ôtaôpa(xc6v xat upo; éauéptov wxeavàv
elaêaXtov. Dans le Martyrolog. Hieronym., édit. De Rossi-Duchesne,
V Kal. Nov. = 28 octobre, p. 136 : Et in Carthagine Natal, aposlo-
lorum Simonis Cananei et Judae Zelotis. Il ne serait pas impossible
que l'on ait même songé à dépouiller les Alexandrins de saint Marc,
malgré leur modestie à se contenter d'un simple évangéliste. Nicé-
phore, op. cit., I. Il, c. XLiii : eut Ô£ Tiêsptou Kaicapoç x^ AiyijTCTtp xal
AiêuTÇ], £Tt ôs xal T^ BapoaptxTg uàcT) tov Xptaxoù làyo'J eùaYyeXt»
<yà{i.£voç
1. Cf. la note avant la précédente. De prescript., 36 : liomam unde
nobis quoque auctoritas praesto est... Videamus quid didicerit, quid
docuerit, cum Africanis quoque ecclesiis contesserarit.
2. S. AUGUsnx, De unitate ecclesiae, 15, 37, cite les paroles de l'évêque
donatiste de Cirta, Petilianus, affirmant que « l'Evangile est arrivé tard
icn Afrique » ; S. Augustin répond : « Certainement l'Afrique n'est pas la
dernière dans l'ordre de la foi ». A la conférence de Carthage il est beau-
coup plus affirmatif : Quaeris autem a me unde communia mea sumat
exordium Coepit ista praedicatio ab Hierusalem, inde se ab illus-
trissimo exordio diffudit, diffundens Ecclesiam quam tenemus : primo
per vicina, deindeper longinqua etiam in Africam venit. Mansi, Conc.
ampLiss. coll., t. IV, p. 229. Cf. Enarrat. in Psalm. XLIV, 23, 32; £narr.
i3}Psalm. XLIX, 3.
36 L'AFRIQL'E CHRÉTIENNE.
« une ville chrétienne, une ville ecclésiastique, que
les apôtres ont jadis instruite ^ ». Au vi^ siècle, nous
voyons les évoques de Numidie solliciter officielle-
ment du pape Grégoire P*" le maintien de toutes leurs
vieilles coutumes « qui s'étaient maintenues jusque-
là, pendant si longtemps, depuis les premières ordi-
nations faites par saint Pierre, prince des apôtres ^ ».
Leur demande fut accordée ^. Il n'y a rien à conclure
historiquement de ces indications tardives et vagues.
Nous pouvons grouper d'autres faits et, celte fois,
avec un profit plus réel pour l'étude des origines de
la chrétienté africaine.
Il n'est pas possible de s'occuper de l'expansion
du christianisme sans tenir compte du rôle joué par
les synagogues. Les Actes des Apôtres ne nous lais-
sent rien à apprendre sur la tactique des premiers
missionnaires de l'Évangile ; il n'y a pas de raison
de croire que l'on usa ailleurs qu'en Syrie et en Asie
Mineure d'un procédé différent. Il semble que par-
tout, ce soit par les communautés juives qu'on ait
amorcé la prédication évangélique. Les Juifs étaient
nombreux alors dans l'Alrique du Nord \ Nous y
1. Salvien, De gubomatione Dei, édil. Halm,1. VII, n. 18, 79: ... quam
quondam doctrinis suis aposloii instiluerant.
2. S. GREGOIRE l"", Epist., 1. I, n. 77 : Gregorius universis epîscopis
Numidiae Petistis etenim per Hilarum chartularium nostrum a
beatae memoriae decessore noslro, ut omnes vobis rétro temporum con-
suetudines servarentur, quas a beati Pétri apostolorum principis ordi-
nalionum iniliis hactenus vetustas longo servavit.
3. M. P. Monceaux, op. cit., t. I, p. 6, voit dans celte concession l'ap-
parence d'un fondement quelconque dans la demande ; nous croyons, au
contraire, que dans une circonstance semblable, la concession ne saurait
acquérir cette portée.
k. Un des monuments les plus curieux est le cimetière situé à Car-
tilage entre Marsa et Gamart qui remonte à l'époque des empereurs.
A. Delattre, cité par De VogOé, dans la Revue arcUéot., 1889, t. XIII,
p. 178 sq. ; E. de Sainte-Marie, Mission à Carlliage, in-8°, Lyon, 1895.
LES ORIGINES. 37
connaissons l'existence de plusieurs synagogues ' et
de quelques colonies juives ^ et Ibn Khaldoun donne
une longue liste des tribus berbères de Tripoli et du
Maroc qui observaient les rites du judaïsme ^.
Sur les établissements des Juifs en Afrique, cf. Talmud de Jérusalem,
tr. Scliebtovoh, ol. 36; tr. Oiddouschim, fol. 61, col. 111 ; Talmud de Ba-
hylone, tr. Berakhotli, fol. 29 a; tr. Menachoth, fol. 110 a; Gazes, Essai
sur l'histoire des Israélites de Tunisie, depuis les temps les plus reculés
jusqu'à l'établissement du protectorat de la France en Tunisie, in-8°,
Paris, 1888 ; Lapie, Les civilisations tunisiennes, in-8°, Paris, 1898,
p. 52-60, 123-135, 164-170, 220-226; ISAAC Block, Inscriptions tumulaires
des anciens cimetières israélites d'Alger, in-8*^, Alger, 1888; Wahl, V Al-
gérie, in-8°, Paris, 1889, p. 214 sq. ; P. Mo\ceaux, Hist. litt. de l'Afrique
clirét., t. I, p. 8, 9.
1. A. Volubilis (Maroc), cf. P. Behcer, dans le Bull, du Comité, 1892,
p. 64; à Sétif, cf. C. I. L., n. 8423, 8499; à Hammam-Lîf (= Naro), cf.
Journal officiel tunisien, 18 et 29 mars, 11 mai 1883; A. J. Delattre,
Ruines d'une antique synagogue à Ilammam-Llf, dans Le Monde, 11 mai
1883; Schlumberger, dans la Rev. archéol., 1883, t. I, p. 157 sq. ;
Comptes rendus de l'Acad. des Inscript., 1883, p. 15; E. Rexan, dans la
Revue archéol., 1884, t. I, p. 273 sq., fis?, pi. VII-X; u. Kaufmanx, dans la
Revue des Etudes juives, 1886, p. 46 sq. ; Reiivach, dans la même revue,
p. 217 sq. ; De Rossi, dans les Archives de l'Orient latin, t. II, p. 452;
R. Gagnât et P. Gauckler, Les monuments historiques de la Tunisie,
in-fol., Paris, 1898, p. 152 sq. ; C. I. L., n. 12457 a, b, c. ; R. de la Blan-
chère et P. Gauckler, Collections du musée Alaoui, in-4°, Paris, 1890,
1. 1, p. 12, n. 15-18; Bull, de la Soc. des Antiq. de France, 1895, p. 150 sq.
2. A Auzia, cf. C. I. L., n. 20760; à Tipasa, cf. S. Gsell, dans les Mél.
d'arch. et d'hist., 1894, t. XIV, p. 804; à Gésarée de Maurétanie, cf. S.
Gsell, Cherchel, Tipasa, in-8'', Alger, 1896, p. 25 ; à Oea, en Tripolitaine,
S. Augustin, Epist. LXXI, 3, 5 ; à Girta, C. I. L., n. 7150, 7155. Pour les
textes il faut d'ailleurs se reporter à Reinach, dans Saglio, Dict. des
antiq. gr. et romaines, t. III, p. 622. Cf. C. I. L., n. 4321 et additam.,
p. 956; Delattre, Lampes chrétiennes, dans la Rev. de l'Art chrétien,
1890 et Revue des Eludes juives, t. XIII, p. 219 sq. ; C. I. L., n. 8423, 8499,
7155; Ephem. epigr., t. V, n. 537 ; Rev. des Etudes juives, t. XIII, p. 46,
217.
3. Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes, trad. de
Slane, 4 vol. in-S^», Alger, 1855-1858, t. III, p. 208; en Tripolitaine, dans
TAurès et dans les Ksour. Ibn Khaldoun, Hist. des Berbères (trad. de
Slane), in-8°, Alger, 1852, t. I, p. 208, nous dit qu'une partie des Ber-
bères professait le judaïsme. Parmi les Berbères juifs, on distinguait les
Djeraoua, tribu qui habitait l'Aurès. Les autres tribus juives étaient les
Nefouça, Berbères de l'Ifrikia; les Feudelaoua, les Mediouna, les Beh-
loula, les Ghiatha et les Fazaz, Berbères du Maghreb-el-Asca.
L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. — I. 3
38 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
La colonie juive de Carthage fut probablement
florissante ; c'est du moins ce que les souvenirs qui
nous en restent autorisent à penser. On peut juger
de son importance par l'étendue de son cimetière qui
ne paraît pas cependant avoir été l'unique ; il ne com-
porte que quelques centaines de caveaux, taillés dans
le calcaire, distribués et décorés d'après les procédés
en usage en Palestine^. La colonie de Carthage
1. Hypogées rectangulaires ayant accès par des escaliers. Les corps
étaient logés dans les niches percées dans les parois. L'épigraphie n'y a
trouvé que peu de chose; la plupart des épitaphes sont gravées sur le
marbre, quelques-unes sont peintes en rouge. Cf. R. Gagnât et J.
SCHMiDT, dans C. I. X., n. 1^097-1^114; A. Delattre, dans le Cosmos,
1888, fasc. 167, p. 16 sq. ; 1890, fasc. 258, p. 132. Ajouter Tinscription du
C. I. L., n. 14191. Pour la description de cette nécropole et l'indication
des peintures et épitaphes, cf. A. Delattre, Gamart ou la nécropole
juive de Cartluuje, in-4°, Lyon, 1895; De Vogué, dans la Rcv. arcliéoi.,
1889, t. I, p. 163 sq. ; Babelon, Carthage, in-12, Paris, 1896, p. 175 sq. ;
H. Leclercq, Afi-ique, dans D. Cabrol, Dict. d'arch. et de liturg., t. I,
col. 745.
M. P. Monceaux a étudié récemment Les colonies juives dans l'A-
frique romaine, dans la Revue des Etudes juives, 1902, t. XLV, p. 1-28.
Son travail laissera probablement peu de chose à ajouter au sujet d'ici
très longtemps. La colonie juive de Carthage nous est mieux connue que
les autres : outre les textes d'auteurs, les tombeaux, les épitaphes, les
tabellae devotionis, les lampes en terre cuite et un témoignage du Tal-
mud, nous la voyons fréquemment mentionnée par les auteurs chrétiens.
Tertullien met en scène, Adv. Judaeos, 1, un prosélyte juif qu'il avait
lui-même entendu discuter. Le Talmud mentionne à plusieurs reprises
les noms des rabbins de Carthage, qui paraissent avoir vécu entre le
ii<^ et le iv« siècle de notre ère. Cf. Munter, Primordia Eccl. africanae,
p. 165 ; Neubauer, La géographie du Talmud, in-8°, Paris, 1868, p. 411 ;
Hamburger, Beat. Encyclopddie fur Bibel und Talmud, art. Karthago.
La littérature chrétienne mentionne la présence de groupes juifs ou
de juifs isolés dans plusieurs localités. Outre celles oii nous avons men-
tionné l'existence d'une synagogue, nous rencontrons un archon à Cli-
que, C. I. L., n. 1205 = Additam., p. 931; un sorcier juif à Uzali, près
d'Utique, cf. S. Augustin, De civil. Dei, XXII, 8, 21 ; des Israélites à Simitiu,
S. Augustin, Appendix, Sermo XVII, 9, P. L., t. XLVI, col. 881; des
judaïsants habitaient à Thusurus (= Tozeur) sur les bords du lac Triton
dans la Proconsulaire, et l'évêque local était avec eux, cf. S. Augustin,
Epist. 196. Tertullien nous parle de païens judaïsants, Apolog. 16, dont
on relève peut-être une trace épigraphique, cf. P. IMonceaux, Païens
LES ORIGINES. 39
n'avait dégénéré en rien des usages et des sentiments
du reste de la nation. Mais il n'en avait pas été ainsi dès
la première heure et la nécropole du Djebel-Khaoui
en a gardé bon témoignage. Juifs et chrétiens y sont
enterrés côte à côte ^ S'il en était ainsi, « c'est donc
que l'on avait vécu en bons termes; car deux reli-
judaïsants, essai d'explicatioyi d'une inscription africaine, dans la
Revue archéologique, 1902, clans une inscription de Henschir-Djouana,
à l'est de Kairouan, localité voisine de Henschir-Joudia. Hadrumète avait
aussi sa colonie juive qui a fourni bon nombre de tabellae devotionis,
cf. De la Blaxchère, Collections du Musée Alaoui, in-4°, Paris, 1890,
p. 57 sq., p. 101 sq. ; Comptes rendus de l'Acad. des Inscript., 1892, p. 226,
231 ; WiJ>iSCH, dans le Rheinisches Muséum, t. LV, 1900, p. 2^6 sq. ; S.
GSELL, dans les Mél. d'arch. et d'Iiist., 1901, p. 205; H. de Villefosse,
dans le Bull, de la Soc. des Antiq. de France, séance du 11 décembre
1901. En Tripolitaine, nous connaissons deux communautés juives, à
Oea, cf. S. Augustin, Epist. LXXI; au S.-E. d'Oea, à Iscina, ouScina qui
porte dans la Table de Peutinger le nom de Locus Judaeorum Augusti,
cf. TissoT, Géogr. comp., t. I!, p. 237. Plusieurs localités portent les
noms loudi, loudia, en composition de leur dénomination. Un peu à
l'Est de Leptis Magna, dit M. P. Monceaux, près de l'emplacement de
Simnuana, un petit cap s'appelle Ras-el-lhoudi. C. Tissot, op. cit., t. Il,
p. 223. Entre Iscina et la frontière du pays de Barca, une localité qui
répond à la station antique du Presidio, porte encore le nom de lehou-
dia. C. Tissot, op. cit., t. Il, p. 238. De l'autre côté de la frontière, en
Cyrénaïque, la première ville qu'on rencontrait, Borion, renfermait
beaucoup d'Israélites au témoignage de Procope, De aedificiis Justiniani,
VI, 2; depuis la petite Syrte, toute une série de colonies juives jalonnait
le chemin des grandes communautés de Cyrène et d'Alexandrie. Il faut,
pour bien comprendre ce système, lire les voyages du juif Benjamin de
Tudela, Voyages en Europe, en Asie et en Afrique depuis l'Espagne
jusqu'à la Chine, 2 vol. in-8°, Amsterdam, 173^. La Numidie avait une
communauté juive à Hippone, cf. S. Augustin, Sermo CXCVI, 4; à Cirta,
cf. C. I. L., n. 7150, 7155, 7530 (= p. 965), 7710; à Henschir-Fuara, près
de Morsolt, cf. C. I. L., n. 16701; au Ksour-el-Ghennaia, entre Lambèse
et Diana, cf. C. I. L., n. i»321 (= p. 956). Dans les Maurétanies nous trou-
vons des communautés à Sétif, C. I. L., n. 8^23, 8499, cf. 8640 qui se
rapporterait à un juif devenu chrétien; à Auzia, cf. C. I. L., n. 20760;
à Tipasa, cf. Passio s. Salsae, 3; à Césarée de Maurétanie, cf. Acta
Marcianae, 4; à Volubilis, cf. P. Berger, dans le Bull, du Comité, 1892,
p. 64-66; M. P. Monceaux a résumé ce que nous savons dans un tableau,
op. cit., p. 10, fort bien fait.
1. A. Delattre, Gamart; E. Babelon, Carthage, p. 176-177.
40 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
gions en guerre ne se réconcilient pas autour d'un
cercueil ^ ». Cette circonstance jette un jour assez vif
sur les origines du christianisme en Afrique ; elle est
le seul fait contemporain de l'événement et a droit à
plus d'attention de la part de l'historien que tous les
textes que nous avons eu l'occasion de citer. Le mot
le plus juste qui semble avoir été prononcé sur cette
question se trouve chez saint Augustin. Carthage,
dit- il. était alors une ville importante et célèbre; ses
évêques étaient en relations épistolaires ininterrom-
pues non seulement avec l'Eglise de Rome, mais
aussi « avec toutes les autres régions, d'où l'Evan-
gile est venu dans l'Afrique elle-même ^ ». « Aucune
base historique un peu solide ne prête donc à sup-
poser que les pays compris dans l'espace que nous
traitons aient vu s'établir une église proprement dite,
c'est-à-dire un épiscopat fixe avant le ii® siècle. Tout
concourt plutôt à prouver que, dans leurs instants
de prétentions les plus hautes, ils n'ont jamais songé
à se chercher des droits de résistance en faisant va-
loir des traces quelconques d'origine précisément
apostolique ^. »
1. p. Monceaux, op. cit., 1. 1, p. 9.
2. S. Augustin, Epist. XLIII, 7. Cf. P. Monceaux, op. cit., t. I, p. 7.
G. Cavedoni observe que l'on pourrait rattacher la prédication primitive
de l'Evangile en Afrique au texte de Act. Apost., II, 10, qui comprend
dans rénumération des convertis du jour de la Pentecôte : .... eipartex
Libtjae quae est circa Cyrcnen... des Africains ou Libyens qui durent
rapporter la foi dans leurs familles en revenant de Jérusalem. Mais ce
texte ne peut concerner que des habitants de la Marmarique et de la
Cyrénaïque appartenant à la civilisation gréco-égyptienne. Toutefois ces
deux contrées sont voisines du golfe de la Grande-Syrte et celui de la
Tripolitaine et les relations commerciales étaient alors assez actives
entre ces diverses provinces.
3. [G. Cahier] Souvenirs de l'ancienne Église d'Afrique, ouvrage
traduit en partie de l'italien, iu-12, Paris, s. d., p. 80; d'après G. Cave-
LES ORIGINES. 41
L'expansion du christianisme dut se faire de proche
en proche, mais ici encore nous sommes réduits à
n'enregistrer le premier fait de statistique qu'à l'épo-
que du synode d'Agrippinus que nous voyons entouré
de soixante-dix évêques venus de la Proconsulaire et
de la Numidie ^ A ce moment, et dans la profonde
obscurité où elle est encore plongée, l'Eglise d'Afrique
donne un pape à l'Eglise de Rome, c'est saint Victor P^'
qui occupe le siège de saint Pierre de l'année 189
à l'année 199'^. Il semble à peine douteux que cette
circonstance ait contribué à mettre l'Église d'Afrique
en état de faire grande figure, alors même que Ter-
tullien qui, pour cette première période, concentre
presque exclusivement sur lui l'attention, n'aurait
pas paru vers le même temps. Quoi qu'il en soit, ici
comme sur d'autres points, le christianisme semble
avoir gagné de proche en proche assez rapidement.
« Il n'est pas impossible, pense M. P. Monceaux, que
le caractère tout particulier des vieilles religions in-
digènes y soit pour quelque chose. Les dieux afri-
cains n'avaient pas une physionomie bien arrêtée;
souvent une divinité locale a été successivement assi-
DONi, Memorie deir antica Chiesa afvkana désunie dell' Africa cris-
tiana di Stefano Antonio Morcelii, dans Memorie di religione, scienze
e letteratura di Modena, II« série, t. VIH, p. 305-365; t. IX, p. 5-51 ; 225-
272; t. X, p. 5-30, 185-2'48. En Afrique, on songea à accaparer Simon le
Cyrénéen, cf. S. Augustin, Scrnio XLVI, ^il, sur Ezéchiel, c. xxxiv.
1. Nous avons dit plus haut les raisons que nous avons de placer Agrip-
plnus dans les dernières années du ii« siècle. Morcelli donne au concile
de Carthage la date 198, Mûnler donne 215; Héfélé, Conciliengcschiclite,
in-8°, Freiburg, 1855, t. 1, p. U8 sq., donne 218-222. Nous avions adopté
cette date dans un autre travail; nous croyons devoir revenir à celle de
Morcelli. Cf. S. Augustin, De unico baplismo contr. Petilian., 13, 22.
2. S. JÉRÔME, De scriploribus ecclesiasticis. 53 ; édit. Richardson, in-S",
Leipzig, 1896, cf. Tillemont, Mém. pour servir à riiist. eccl., in-4",
Bruxelles, 1734, t. III, p. hU. Liber pontificalis (édit. Duchesne), t. I,
p. CCLX.
42 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
milée à plusieurs divinités gréco-romaines. On ado-
rait volontiers ces dieux par couples ou par triades ;
et, dans chacun de ces groupes, les êtres divins qu'on
associait n'étaient, en réalité, que des aspects divers
d'un même être ^ De là, ces innombrables et curieux
ex-voto de Carthage à Tanit « face de Baal » 2. Au
fond du polythéisme africain, se cachait donc une
involontaire profession de foi monothéiste. A l'un
des conciles de Carthage que présida saint Cyprien,
l'évêque de Tucca, Saturninus, prononça ces paroles
remarquables : « Les païens, quoiqu'ils adorent des
idoles, reconnaissent pourtant et adorent un Dieu
souverain, père et créateur^. » Plus tard, un païen,
Maxime de Madaure, déclarait à saint Augustin qu'il
croyait à « un Dieu unique, un Dieu souverain^ ».
Sans doute on pourrait observer en d'autres pays,
chez les païens éclairés, les mêmes tendances au mo-
1. p. Berger, La triade carthaginoise, dans la Bévue archéologique,
1884, t. I, p. 209, Stèles d'Hadrumète, dans la Gazette archéoL, 1884;
TouTAiN, Les cités romaines de la Tunisie, in-8°, Paris, 1895, p. 227 sq.
Cf. p. 224 sq. : « Pas plus que les noms nouveaux et multiples donnés aux
dieux et aux déesses, les métamorphoses progressives subies par les mo-
numents religieux de toute sorte ne doivent nous induire en erreur.
Lorsqu'ils invoquaient Saturne, Jupiter, Mercure, Pluton, Esculape, Her-
cule, Gérés, Diane ou Vénus, les Africains du ii« et du iii'^ siècle de l'ère
chrétienne priaient les mêmes divinités que leurs aïeux, dont les sup-
plications ou les actions de grâces étaient adressées à Baal, à Baal Ilam-
mon, à Eschmoun, à Melqart, à Tanit, à Astarté. L'introduction de la
mythologie gréco-romaine en Afrique fut beaucoup plus apparente que
réelle. » A. Audolle.xt, dans VAssocialion française pour l'avancement
des sciences, 1896, t. II, p. 802, affirme que la Demêter grecque a été iden-
tifiée à Tanit; S. Gsell, dans Mél. d'arch. et d'hist., 1898, p. 91, repousse
cette identification.
2. C. I. Semiticarum, pars I, ch. xiii. Cf. P. Berger, Les ex-voto du
temple de Tanit à Carthage; Inscription dédicatoire des sanctuaires
d'Astarté et de Tanit à Carthage, dans la Revue d'Assyriologie, 1898.
3. Sententiae episcoporum de haeret. baptism., n. 52. P. L., t. III,
col. 1107.
4. S. Augustin, Epist. XVJ, 1.
LES ORIGINES. 43
nothéisme ; mais nulle part elles ne semblent avoir
été aussi marquées, surtout aussi habituelles et aussi
populaires qu'en Afrique. La propagande chrétienne
a dû profiter des profondes affinités du christianisme
avec les religions locales; elle trouvait un secret
auxiliaire jusque dans la conscience de ses ennemis.
On est tenté du moins de l'admettre pour expliquer
un fait que nous ont révélé des fouilles récentes : la
brusque désertion des sanctuaires de Baal, le Sa-
turne africain, vers le milieu du iii^ siècle*, juste
au moment où le christianisme s'étend et s'orga-
nise dans tout le pays à la voix de saint Cyprien.
Coïncidence très significative, qui paraît annoncer
des conversions en masse : si des foules pouvaient
passer si facilement au christianisme, c'est donc
que leur instinct religieux n'y était point dépaysé.
Voilà qui peut-être aussi aide à comprendre les
1. J. TouTAiN, De Saturni dei in Africa romana cuUu, in-S", Parisiis,
1896, p. 138-139 ; Le Même, Mél. d'ardu et d'Iiist., 1892, t. XII, p. 112 ; Le
MÊME, Les cités romaines de la Tunisie, p. 228 sq. : « Ce fut le peuple,
ce furent les humbles et les pauvres qui se convertirent d'abord. Les
premiers évèques africains furent, sauf de très rares exceptions, des
plébéiens. La religion du Christ fut surtout accueillie et confessée dans
les classes sociales qui étaient restées les plus fidèles à l'antique religion
carthaginoise. » Nous trouvons dans les textes épigraphiques des preuves
matérielles de cette « contiguïté » entre la terminologie africaine et la
terminologie chrétienne. J. Toutain attribue aux fidèles de Saturne des
dédicaces qui nous paraissent pouvoir faire l'objet d'un doute au profit
de l'épigraphie chrétienne. Selon lui, les inscriptions du C. I. L., n. 1^551 ;
Deus Sanctus Aeternus ; n. 196 : Aeternum numen praestans propi-
tium; n. 12003, 1134^4 : Deus patrius; Bull, du Comité, 1893, p. 233,
n° 50 : Invictum numen appartiendraient à la religion africaine. Nous
serons moins affirmatifs. Une inscription trouvée à Oued-el-Hammam
(Maurétanie Césarienne) et datée de l'année 261, est ainsi libellée :
Deo aeter \\no votum l quot prom- H isit Boga- || tus Sabinil{lus?
la?) S fecit. [anno] pr [ovinciae] H ccxxii. Cf. L. Demaeght, dans le
Bull. trim. des antiq. afric., 1884, p. 100, n. 345. Il faut rapprocher
celte formule de celle d'un autel chrétien trouvé à Orléansville, C. I. L.,
n. 9704 : Aram Deo ]] Sancto Aeterno.
44 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
progrès rapides de révangélisalion au ii® siècle K »
Il n'est pas aisé de délimiter les frontières ecclé-
siastiques de rÉglise d'Afrique ; sans doute ici, comme
presque partout ailleurs, le christianisme marchait
dans le sillon tracé par l'administration romaine,
adaptant ses circonscriptions embryonnaires aux di-
visions provinciales 2. Au iii^ siècle, l'Afrique était
divisée en trois provinces : 1° l'Afrique propre, com-
prenant la Tripolitaine, la Byzacène et la Proconsu-
laire; 2<^ la Numidie; 3^ les Maurétanies. Cette divi-
sion apparaît dans les actes d'un Concile tenu à
Cartilage, en 258 : Qiium m unum Carthagini con-
çenissent episcopi pliirimi ex provincia Africa,
Numidia, Mauretania ^. Elle a dû faire place, dans
l'organisation chrétienne, à une division nouvelle
adaptée à celle que Dioclétien imposa et que nous
avons indiquée*. Quoi qu'il en soit, il est probable
que nous ne saurons jamais avec précision le détail
de l'organisation ecclésiastique en Afrique pendant
le iii^ siècle. Nous devons sans doute laisser une part
à l'imprévu, mais nous ne croyons pas préjuger à
l'aventure en prêtant à l'Afrique chrétienne, d'une
façon générale, les mêmes divisions qu'à l'Afrique
1. p. Monceaux, op. cit., t. I, p. 10.
2. Aucun document ne nous donne lieu de croire que l'Église d'Afrique
ait agi différemment de ce qui se passait ailleurs.
3. En l'an 27, lors du partage de l'Empire en Provinces de César et
Provinces du Peuple, l'Afrique et la Numidie firent partie des dernières.
Mais d'Auguste à Dioclétien les changements se multiplièrent. Cf. H.
FouRNEL, Les Berbers, t. I, p. 50 sq. Nous ne savons rien d'assez précis
sur le christianisme africain au iii« siècle pour espérer établir un rap-
prochement à cette époque entre les divisions civiles et les divisions
ecclésiastiques. S. Cyprien, Opéra, in-fol., Parisiis, l'726, p. 329. Cf. H.
FouRNEL, op. cit., 1. 1, p. 62, note 3.
'i. La répartition provinciale de Dioclétien aboutit dans l'ensemble à
un morcellement des anciennes divisions. En ce qui concerne l'Afrique,
nous voyons que l'on songea à se prémunir contre le danger des grands
LES ORIGINES. 45
telle que l'avait divisée Fadministration impériale ^ .
11 faut néanmoins réserver la part de cet esprit
d'apostolat, inhérent au christianisme, qui entraînait
ses adeptes et bientôt sa hiérarchie dans des direc-
tions que les civilisations phénicienne et romaine
n'avaient pas abordées. Car il s'en faut que ces civi-
lisations eussent conquis toute la région de l'Atlas.
La Maurétanie conserva toujours quelque chose d'in-
dépendant ; la région montagneuse à l'ouest de FAurès
et les plateaux qui dominent le Tell ne devinrent
guère romains. Des tribus berbères et maures, à
l'égard desquelles Rome se contentait d'une alliance
avecles cheikhs nationaux, couraient dans l'immense
commandements et à rendre plus facile le maniement des populations
indigènes. Un passage de Lactance, De mortib. persecut., 7, ne laisse
pas de doute à ce sujet. Ce calcul ne réussit guère. Cf. H. Fournel, op. cit.,
t. I, p. 63, note 3. La « Liste de Vérone » qui date, d'après Mommsen, de
l'année 297, nomme les provinces d'une façon un peu différente, mais
cette liste ne peut être utilisée qu'après une forte opération critique. Cf.
Fallu de Lessert, liée, de Const., 1888, t. XXV, p. 171 ; Revue arcliéoL,
t. XIV, p. 393; G. JULLLAN, Mél. d'arcli. et d'hist., 1882, t. II, p. 85; MOMM-
SEN, C. I. £., Introd., p. xvii sq.; G. Tissot, Géogr. comparée de l'Afr.
rom., t. II, p. 42; F. Ferrère, Tm situation religieuse de l'Afrique ro-
maine depuis la fin du iv^ siècle jusqu'à l'invasion des Vandales (429),
in-8°, Paris, 1897, p. U sq. Gf. L. Godard, Observations sur la formation
des diocèses dans l'anc. Egl. d'Afrique, dans la Revue africaine, t. II,
p. 399sq. ; L. Renier, dans G. Boissière, ^s^uiised'Mng histoire de la
conquête et de l'administration romaine dans le nord de l'Afrique, princi-
palement en Numidie, in-8'>, Paris, 1878, p. 424. Appendice H : Les diocèses,
1. Il importe de ne pas faire de confusion entre ce qui est dû à Rome
et aux races précédemment établies dans le pays. Il faut distinguer
entre VAfrica et la Maurétanie Césarienne. Cf. J. Toutain, Les cités ro-
maines de la Tunisie, p. 2, 16 sq. ; E. Cat, Essai sur la province de
Maurétanie Césarienne, in-8°, Alger, 1891. Pendant les premiers siècles
de notre ère, villes romaines et villes indigènes vécurent à côté les unes
des autres, mais il n'y eut guère de mélange entre les institutions des
unes et des autres; c'était le cas en Maurétanie. Dans VAfrica, l'assi-
milation a été réelle entre les traditions locales et les méthodes im-
portées par les vainqueurs. Partout on remarque la prépondérance et
très vite la prédominance du système romain. C'est ce qu'il nous im-
portait de constater.
3.
46 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
plaine du Tell ; les hauts plateaux, le Sahara et tout
l'ouest de l'Atlas, c'est-à-dire la Tingitane, étaient
occupés par les Gétules, qui descendaient jusqu'à la
côte, tantôt pour le commerce, tantôt pour le pillage.
AudiredeTertullien, quelques tribus gétules avaient
entendu annoncer l'Évangile avant le commencement
du iii^ siècle ^ « L'évangélisation de cette frontière
n'a pas d'histoire distincte de celle de l'évangélisation
de l'Afrique en général. On ne connaît aucun apôtre des
Maures; on ne trouve nulle part une Église, une or-
ganisation ecclésiastique spéciale à ce peuple. Le
christianisme s'y est infdtré de proche en proche,
comme dans la province elle-même; les évêchés se
sont fondés au milieu des groupes de population, à
une distance plus ou moins grande vers l'intérieur.
Mais c'est toujours l'Église d'Afrique^. » Si nous
tenons compte de ces « enfants perdus », nous ne
pouvons cependant les faire entrer dans l'étude du
développement régulier qui fait l'objet de notre re-
cherche.
Tertullien est le premier écrivain qui nous parle
de l'Église d'Afrique ^. Il écrit dans les dernières an-
nées du 11^ siècle et le début du iii^ et, à cette époque,
il est manifeste que l'Église de Carthage est le cen-
tre et le foyer du christianisme africain. A Carthage,
nous dit Tertullien, on voyait chaque jour, en temps
1. Tertullien, Adv. ludaeos, 7.
2. L. DUCHESNE, Eglises séparées, in-12, Paris, 1896, p. 280. Cf. Y.
Geslin de Bourgogne, JSote sur l'occupation des Aurès par les Ro-
mains, dans les Mém. de la Société d'émulation des Côtes-du-Nord,
1873-1874; E. Masqueray, De Aurasio monte, in-8°, Paris, 1886. On
trouverait peut-être dans les idiomes barbares des tribus actuelles quel-
ques indications utiles. Les Touaregs appellent un bon génie enjelous.
Cf. Vivien de Saint-Martin, L'Année géographique, 1863, p. 126.
3. Il n'est pas le premier Africain clirétien qui ait écrit, ainsi que nous
Talions voir plus loin.
LES ORIGINES. 47
de persécution, plusieurs chrétiens jugés et mis à
mort ^ les fidèles isolés en péril, les propriétés des
chrétiens saccagées ^. Chaque jour aussi quelque
assemblée chrétienne, dénoncée par un traître, était
envahie et pillée ^, les cimetières étaient violés ^*. Ce
que nous savons de plus précis se lit dans un texte
célèbre qu'on ne saurait omettre de citer. S'adressant
à la population païenne, Tertullien lui dit : « Sans
prendre les armes, sans nous révolter, nous pourrions
vous combattre, simplement en nous séparant de
vous ; car, si cette multitude d'hommes vous eût
quittés pour se retirer dans quelque contrée éloignée,
la perte de tant de citoyens de tout état aurait décrié
votre gouvernement et vous eût assez punis : vous
auriez été effrayés du silence de votre solitude, du
silence, de Fétonnement du monde, qui aurait paru
comme mort ; vous auriez cherché à qui commander ;
il vous serait resté plus d'ennemis que de citoyens. A
présent, la multitude des chrétiens fait que vos enne-
mis paraissent le petit nombre... Nous ne sommes que
d'hier^ et nous remplissons tout, vos villes, vos îles,
vos châteaux, vos bourgades,vos conseils, vos camps ^,
1. Tertullien, Exhort. ai martyres, 1-6.
2. Apologeticus, 37.
3. Ibid., 7.
U. Ibid., 37. Les fouilles du R. P. Delattre, à Carlhage, ont rendu au
jour des cimetières païens de l'époque impériale, maison n'a pas retrouvé
la trace de cimetières chrétiens d'une si haute antiquité, bien qu'ils
aient très probablement existé. Les émeutes, dont parle Tertullien, les
ont sans doute fait disparaître et des actes semblables ont pu se renou-
veler pendant le iii^ siècle.
5. 11 se pourrait que celle expression concernât surtout le christianisme
en Afrique; il semble difficile, même à un avocat, de qualifier deux
siècles écoulés comme un seul jour.
6. Il y a ici, du moins en ce qui concerne l'Afrique, une inexactitude
manifeste. En dehors du soldat célébré par le De Corona et qui se trou-
vait au camp de Lambèse, nous ne connaissons qu'une seule inscription
48 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
VOS tribus, vos décuries, le palais, le sénat, le Ib-
chrétienne relevée jusqu'à ce jour dans tout le camp de Lambèse et dans
ses cimetières. Cf. R. Cagnat, Le Musée de Lambèse, in-i", Paris, 1895,
p. 25. Celte inscription, publiée par Poulle dans le liée, de Conslantine,
t. XXII, p. aoo, n. 161 et C. I. L., n. 18^88, est déposée aujourd'hui au
praetorium. Elle offre une belle formule; lign. 7 : InCristo vivas et in
me[liuscrescas\. Le fait est dautant plus remarquable que la présence des
chrétiens dans les armées a été un des facteurs de l'expansion du christia-
nisme. M. R. Cagnat, L'Armée romaine d Afrique et l'occupation militaire
de l'Afrique sous les empereurs, \n-k°,VixY\%, 1892, p. ai3,aparlé A\x Culte
des dieux dans le corps d' occupât ion d' Afrique ; il n'a pas abordé la ques-
tion du culte chrétien ni des soldats chrétiens. L'armée d'occupation com-
portait des légions et des troupes auxiliaires indigènes que fournissaient
les tribus établies dans le pays. La Numidie possédait la légion III« Au-
guste et des corps auxiliaires, les Maurétanies Césarienne et Tingitane
n'avaient pas de légionnaires. Ce n'est donc qu'à Lambèse (qui fournis-
sait la cohorte de garnison en détachement à Carthage), C. I. L., n. 2532,
que nous devons chercher la trace de chrétiens venus de contrées loin-
taines et important le christianisme en Afrique, car, outre la legio III'^
Augusta, nous savons que les légions IX'^ Hispana, VI^ F errata, I^
Macriana Liberalrix, VII^ Gemina, III" Cyrenaica, XXII'^ Primigenia,
IV^ Flavia, F» Macedonica, ///» Gallica, /» Italica, 11^ ?, III^ Ita-
lica, III^ Parthica, XX^ Valeria Viclrix, ont envoyé à différentes épo-
ques des détachements en Afrique. Cries épitaphes chrétiennes mention-
nant en Afrique la profession militaire sont extrêmement rares ,*(7. /./,.,
n. 5229 : miles; 9248 : tribunus numeri Primanorum; 9255 : ex prae-
posilis equilum armigerorum juniorum; 16655 : veteranus; P.Blanchet,
dans iVouv. arch. des miss, scientif., 1899, p. 112, n. 7 : centurio; et tou-
tes ces épitaphes ne sont pas préconstantiniennes. Nous ne croyons pas
que l'épisode du martyr-conscrit Maximilien, Rlixart, Actasincei^amar-
tyrum, in-4<>, Parisiis, 1689, p. 309, dénote un état d'esprit assez général
en Afrique, pour expliquer historiquement le fait archéologique que nous
signalons; d'autre part, il nous paraît avéré que l'Afrique s'est trouvée
dans des conditions tout à fait analogues à celles de la Gaule ou de la
Grande-Bretagne. Or, ni l'un ni l'autre de ces pays qui ont hébergé des
légions pendant les trois premiers siècles du christianisme n'ont rendu
une seule pierre qui mentionne la profession militaire d'un chrétien. Cf. G.
WiLMANNS, Die rômische Lagerstadt Africas,ûans les Commentationes in
honorem Mommsenii, in-8°, Berlin, 1877, p. 190 sq., trad. H. Thédenat,
Etude sur le camp et la ville de Lambèse, dans le Bull, des antiq. afric,
1884; Delamare, Recherches sur l'ancienne ville de Lambèse, dans les Mém.
de la Soc. des Antiq. de Frarice, 2« série, t. I, p. 30 sq. W. Pfitzner,
Geschichte des rômischen Legionen von Augustus bis Hadrianus, in-S",
Leipzig, 1881; M. Fiegel, Historia Legionis IW^ Augustae, m-8°, Berlin,
1882. Pallu de Lessert, Les briques légionnaires. Contribution à la
géographie militaire de l'Afrique romaine, dans la Rev. de l'A/rique
LES ORIGINES. 49
rum ^L' « Apologétique » fut écrite vers l'année 197 ^ ;
le livre « A Scapula », qui est de l'année 212^, nous
donne des chiffres : « Que ferez-vous de tant de mil-
liers d'individus de tout sexe, de tout âge, de tout
rang, qui s'offriront à vos coups ? Qu'il faudra de bû-
chers et de glaives ! Que souffrira Cartilage que vous
devrez décimer^*. » Il dit encore que « dans chaque
ville plus de la moitié des habitants sont chrétiens ^ »,
et il y avait dans l'Afrique septentrionale des centai-
nes de villes ^ dont quelques-unes très peuplées.
Ailleurs il raille le fisc dont l'ingénieuse rapacité n'a
pas songé à exploiter une source d'abondants reve-
nus en imposant les consciences chrétiennes ^. Mal-
gré l'habituelle exagération des paroles de TertuUien,
son témoignage paraît, en l'espèce, recevable. Il
écrit dans le pays même dont il parle et où il sera lu,
/"rançatse, 1888. Pour être complet ou, du moins, pour ne soustraire au-
cun détail à la discussion, nous devons signaler la découverte, en 1856,
au sud-est des ruines de Lambèse, d'une area rectangulaire de ôO^X^O"",
close par un mur de 0'",50 d'épaisseur. Elle renfermait un grand nombre
de sépultures, tombes en briques disposées en triple étage et sarcophages
en pierre isolés ou par groupes ; un de ces groupes comprenait de 70 à
80 tombes sur trois rangs. Il n'y avait aucun mobilier funéraire. « Ce ci-
metière, ditMoLL, Ayin. de Constantine, 1858-1859, p. 216 sq., pi. XI, est
d'origine chrétienne, cela nous paraît probable. » « Je serai comme cet
auteur, enclin à le croire », ajoute S. Gsell, Monum. antiq. de l'Algérie,
in-80, Paris, 1902, t. II, p. 400, note 1.
1. Tertulliem, Apologeticum, 37.
2. D. CABROLetD. Leclercq, Monum. Ecoles, liturg.^ in-4°, Parisiis,
1902, t. I, praef., p. cxciv; P. Monceaux, Chronologie des œuvres de
TertuUien, dans la Revue de Philologie, 1898, t. XXII, p. 77, adopte la
date 197.
3. D. Cabrol et D. Leclercq, op. cit., p. cxiv ; Monceaux, op. cit.,
p. 77.
U. Tertullien, Ad Scapulam, 5.
5. Tbid.
6. Pour VAfrica et la Numidie, voir p. 8, note. Toulotte, Géogra-
phie de U Afrique chrétienne, in-8°, Montreuil-sur-Mer, 1894.
7. Tertullien, De fuga in persecutione, 12.
50 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
il s'occupe de la situation présente, il paraît donc
tenu à observer quelque précision dans ses évalua-
tions; en outre, si on le juge d'après ce qu'il a écrit
sur l'expansion du christianisme dans les autres con-
trées de l'Empire, il semble avoir eu, en ces matières,
quelque souci de l'exactitude ^ . Mais les monuments
ne nous permettent pas d'en vérifier le degré. Nous
ne savons d'après quelles données Miinter a cru pou-
voir fixer pour l'Afrique romaine, au début duiii^ siè-
cle, le chiffre de la population chrétienne à 100.000
âmes; aucun texte, à notre connaissance, n'appuie ou
n'infirme ce calcuP que B. Aube croit un peu trop
élevé ^.
Si la période préconstantinienne a fourni quelques
épitaphes, elles sont en trop petit nombre pour pré-
senter les éléments d'une statistique et nous croyons
devoir nous abstenir d'attribuer à des sépultures chré-
tiennes, violées ou désaffectées, toute une catégorie
de marbres funéraires d'où les formules païennes
sont absentes. Nous ne pouvons songer à recueillir
ici les épitaphes que leur formulaire place parmi les
plus anciens monuments du christianisme en Afrique ' ;
1. Nous avons eu l'occasion de nous en expliquer dans Les Martyrs^
Recueil de pièces authentiques, in-S", Paris, 190'4, 1. 111, préf., p. Lxxxv. Cf.
P. MuRY, Le nombre des chrétiens de yéron à Commode, dans la liev.
des Quest. hist., 1877, t. XXII, p. 522.
2. F. MÛMER, Primordia Ecclesiac Africanae, in-4°, llafniae, 1829,
p. 2a.
3. B. AUBÉ, L'Église d'Afrique et ses premières épreuves sous le règne
de Septime-Sévère, dans la Bcvuc historique, 1879, t. XI, p. 246.
4. Il ne faudrait pas toutefois se confier absolument au laconisme des
formules pour revendiquer une antiquité imaginaire à l'épitaphe. C'est
ainsi que le nom d'une défunte suivi des seuls mots : in pace se ren-
contre jusqu'au v^ siècle, P. Gauckler, dans le Bull, du Comité, 1901,
p. 140, n. 67; ce qui dépasse la mesure ordinaire du retard des provinces
sur le formulaire de Rome, cf. C Bayet, De titulis Atticae christianis
antiquissimis, iii-S", Luleliae, 1878; E. Le Bla\t, Manuel d'épigraphie
LES ORIGINES. 51
nous ferons exception pour deux d'entre elles qui
nous révèlent les noms de deux chrétiennes. L'une
est celle de Rasinia Secunda, morte à Tipasa en Fan-
née 238:
RASINIA
SECVNDA
REDD-XVI
KAL-NOVEM
P-CLXXXXVIIII
Rasinia Secunda redd[idit spiritum), XVI kalend.
Noçembr. [anno] p[rovinciaê) 199^.
L'autre est celle d'une chrétienne enterrée à Giufi
{=: Henschir Mscherga)^ dont l'épitaphe rappelle en
même temps que sa mémoire celle de cinq jeunes en-
fants. Le christianisme de cette femme est attesté par
son nom de Quod vult deus. L'épitaphe rédigée par
les soins du mari survivant nous apprend qu'elle dut
mourir avant l'année 227. Aucun signe de christia-
nisme ni de paganisme sur cette pierre que fit graver
un proconsul romain C. Quintilius Marcellus semble
une raison suffisante de présumer que ce personnage
d après les marbres de la Gaule, ia-12, Paris, 1869, p. 29. Au iv*= siècle, oia
trouve : in pace et l'ancre à Damous-el-Karita, C. I. L., n. 13^71. La formation
du type épigraphique chrétien en Afrique se fit très lentement et par con-
séquent l'épigraphie ne nous apporte qu'un secours minime pour Tétude
de la période des origines. Les épitaphesde Magna Crescentina, S. Gsell,
dans les Mél.d'arch. et d'hist.,l89U,l.Xl\\p. ^07 et de Rasinia Secunda,
C. I. L., n. 9289, se comptent bien vile et n'apprennent guère autre chose
que des noms et des dates.
1. A. Berbrugger, dans la lievue africaine, 1867, t. XI, p. ^87; C. I.L.,
n. 9289; addenda, p. 974,- supplem., n. 20856; L. Duchesae, dans les
Précis historiques, 1890, p. 523-531, et dans les Compte* rendus de CAcad.
des inscr., 1890, p. 116; De Rossi, Bull, di arch.crist., 1815, p. 12,150;
S. Gsell, Tipasa, dans les Mél.d'arch. et d'hist.,189'i, p. 313; P. Mon-
ceaux, Hist. litt. de l'Afr.chrét.,l. II, p. 121, note 3.
52 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
était chrétien ; nous en avons une autre preuve dans
réloge qu'il consacre à l'épouse défunte Pescennia
Qiiod {>ult deus^honestae memoriae femina ^ bonis na-
talibus nata, matronaliter nupta. On remarquera
que ces mots sont empruntés à un célèbre document
chrétien, la « Passion de sainte Perpétue », écrite
quelques années auparavant : Vihia Perpétua^ ho-
neste nata, libéralité?' instituta^ matronaliter nupta ^ .
Voici l'épitaphe de Pescennia ^ :
PESCENNIA QVODVVLDEVS
H -M- F- BONIS NATALIBVS
NATA • MATRONALITER
NVPTA • VXOR CASTA
5 MATER PIA GENVIT FILI
OS-m-ET FILIAS-IPVIXIT
ANNIS-XXX- P- VICTORI
NA-VIXIT-ANNIS-VlhP-
SVNNJVS • VIXIT • ANNIS
10 III • P • MARCVS VIXIT
ANNIS • Il • P • MARCEL
LVS-VIXIT-ANNV-I-P-FO
RTVNATA- VIXjT • ANNIS
XIII • M • VIII • P MARCEL
15 LVS^CONIVGI DIGNAE
SED ET FILIS FILIABVS
QVE NOSTRIS ME VI
VO MEMORIAM FECI
OMNIBVS ESSE PERENNEM
1. Armitage Robinson, The Passion of S. Perpétua, % II, dans Texts
and Studies, 1. 1, n. 2, 1891, p. 62.
2. C. I. £., n. 870; ligne 15 : Proconsciv.... ; Ximemes, Hîstoria, fol.
2^6; Procos... ; Shaw, Travels, p. 138. C. Cahier, C. Cavedoni, Souve-
nirs de l'Egl. d'Afrique, p. 8'a. A la dernière ligne, il faut suppléer :
LES ORIGINES. 53
Le a liber ad Scapulam » nous apprend que parmi
les fidèles se trouvaient « des chevaliers et des dames
romaines, nobles comme [le proconsul], peut-être ses
plus proches parents et ses amis les plus intimes ^ »,
dont la vaillance dans les supplices provoquait un
mouvement continuel de conversions. « Bien des
hommes, écrit Tertullien, frappés de notre coura-
geuse constance, se prennent à s'enquérir d'une si
admirable patience, et, sitôt qu'ils connaissent la vé-
rité, ils sont des nôtres et marchent dans nos voies ^. »
La période qui s'étend de l'année de 198 à l'année
212 paraît avoir été signalée par plusieurs persécu-
tions et les documents s'accordent à parler de nom-
breux martyrs ^, parmi lesquels les uns furent tortu-
rés avant le jugement '', d'autres relégués dans les
îles ^, d'autres décapités ^, d'autres encore livrés
aux bêtes '^.
Tous ces faits rapprochés et additionnés donnent
quam volo. Cf. Rossi, dans SpicU. Solcsmense, t. IV, p. 507; Schwarze,
op. cit., p. 64, note I.Morcelli,' A frica clvistiana, in-fol., Brixiae, H67,
t. II, p. 91.
1. Tertullien, Ad Scapulam, 5.
2. Ibid. C'était son cas à lui-même, celui de Justin l'Apologiste et ce
sera celui d'Arnobe. Un peu plus tard, vers le milieu du iii® siècle, l'au-
teur d'un traité attribué à saint Cyprien dira de même : « Lorsque des
mains cruelles torturaient les membres du saint, lorsque le bourreau lui
déchirait les chairs sans pouvoir abattre sa constance, j'ai entendu par-
ler les assistants. L'un disait : « C'est une grande chose dont je me trouble
fort que de voir maîtriser ainsi la douleur. » D'autres reprenaient : « Cet
homme doit avoir des enfants, car une épouse est assise à son foyer et
cependant l'amour des siens est impuissant à le fléchir. Il faudra péné-
trer et connaître le mystère qui fait sa force. » Ps. Cyprien, Liber de
laude martyrii, 15. Cf. E. Le Blant, Les persécuteurs et les martyrs,
in-8o, Paris, 1893, p. 99.
3. Passio s. Perpetuae, 13, dans Ruixart, Acta sincera, 1689, p. 92.
U. Tertullien, Apologeticum, 12.
5. Ibid.
6. Ibid,
7. Ibid.
54 L'AFRIQUE CHRÉTIENiNE.
la preuve de Texistence d'une Église d'Afrique,
étendue, florissante; mais dont il ne nous est pas
possible, en l'état de nos connaissances, de dresser
la statistique pas plus que d'en faire une description
précise. Si l'Eglise d'Afrique se dérobe à la curio-
sité, l'historien ne se trouve pas cependant réduit à
tout ignorer de ce qui la concerne. Fort heureuse-
ment, la métropole de cette Eglise, la communauté
de Cartilage, nous est parfaitement connue vers la
fin du 11*^ siècle. Nous devons nous y arrêter quel-
que temps puisque, à cette période des origines,
elle est notre sujet tout entier.
C'est une question de savoir si les Eglises ont été
organisées et traitées d'après les lois qui réglaient
l'existence des collèges funéraires^ ; mais il n'est pas
douteux que la communauté chrétienne de Carthage
n'ait formé de très bonne heure un groupe fermé
ayant ses lieux de réunion dans lesquels elle n'ad-
mettait que les seuls fidèles. Il semble que ces lieux
de réunion aient été établis dans les cimetières qui
attiraient particulièrement l'attention ^. Ces cime-
tières ne ressemblaient pas à ceux dans lesquels
s'assemblaient les communautés à Rome, à Naples,
à Clusium, à Syracuse, à Malos^ et dans d'autres
régions où la nature du sol invitait à y pratiquer
des excavations. En Afrique, les catacombes sont
1. MOMMSEN, Decollegiis et sodaliciis liomanonim, in-8o, Kiliae, 1843;
De Rossi, I collegii funeraticii famîgliari e privatî, e le loro denomi-
nazîoni, dans Commentationes pliilologae in honorem T. 3Iommsenii,
in-8°, Berolini, 1877, p. 705-711 ; J. E. Keating, Roman législation on
collegia and sodalicia and its bearing on the history of tlie Agapè, dans
The Agapè, in-12, London, 1901, p. 180; H. Leclercq, au mot Agape
dans D. Cabrol, Dict. d'ardu et de Uturg., 1. 1, col. 788 sq.
2. Tertullien, Ad Scapiilam, 3 : Areae non sint!
3. 11 va sans dire que nous ne prétendons pas introduire des commu-
nautés chrétiennes dans toutes ces villes dès la fin du il" siècle.
LES ORIGINES. 55
exceptionnelles^ ; les cimetières étaient à ciel ouvert,
on les appelait areae. Celles de la communauté de
Carthage nous sont connues. Elles étaient situées,
ainsi que l'exigeaient les lois romaines^, hors de l'en-
ceinte des villes que ne devait pas souiller le con-
tact des cadavres. Dans les grandes agglomérations,
à Rome, à Carthage, à Alexandrie^, les cimetières
des chrétiens se trouvent dans le voisinage immédiat
des cimetières païens; mais ils en sont isolés par
des clôtures^. 11 était scandaleux de laisser enterrer
un chrétien parmi les membres d'une association
païenne^; aussi pouvons-nous croire qu'on excluait
avec rigueur de \area tous ceux qui n'avaient pas
1. Catacombe : 1" à Sullecthum, dans le BmIL du Comité, 1886, p. 216;
1889, p. 107; 1895, p. 371; 2° près de Khenchela, au Djebel Djabba, cf.
Vars, dans le Bec. de Constantine, 1898, t. XXXIII, p. 362-370. Elle con-
siste en une galerie circulaire dans laquelle d'autres galeries viennent
déboucher. « Ces couloirs sont taillés dans un tuf assez friable; leurs
parois présentent des loculi superposés, que ferment des briques séchées
au soleil. On n'a vu dans cet hypogée aucune inscription chrétienne, ni
aucun monogramme du Christ; mais les dispositions en sont assez ca-
ractéristiques pour qu'on y reconnaisse une catacombe creusée par des
chrétiens. » S. Gsell, Monum. antiq. de l'AlgéiHe-, 3° peut-être se trouve-
t-il une catacombe dans l'une des basiliques de Kherbet-bou-Addoufen :
elle consisterait en une galerie longue d'au moins 60 mètres, large de
2 mètres environ. Des cases « en forme de mangeoire de cheval » sont
creusées par étages superposés dans les parois. Les cases étaient fermées
par des briques. Ragoï, dans le lîec. de Constanline, 1873-74, t. XYI,
p. 252; S. Gsell, Recherches archéol. en Algérie, in-8°, Paris, 1893,
p. 181 ; Le Même, Monum. antiq. de l'Algérie, t. II, p. 181.
2. H.Leclercq, Ad Sanctos, dansD. C\brol, Dict. d'arch. et de liturg.,
t. I, col. 479.
3. Le Même, Alexamlrie, Ibid., t. I, col. 1125.
h. Il existait aussi des aî'cac païennes, par exemple à Carthage, les deux
areae dans lesquelles furent ensevelis les gens de la maison impériale.
Pour les cimetières chrétiens de Carthage, cf. A. L. Delattre, Décou-
verte d'un cimetière chrétien dans les ruines de Carthage, dans Les
Missions catholiques, 10 mars 1882; Fouilles et découvertes dans un
ancien cimetière chrétien de Carthage situé près de La Malga, dans
même revue, févr.-mars 1883.
5. S. Cyprien, Epist. LXVII, 6 (édit. IIartel).
56 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
appartenu de leur vivant à la communauté ^ . Les
fidèles de Carthage se trouvaient ainsi rassemblés
pour dormir le dernier sommeil dans un terrain au
nord de Byrsa, le long et en dehors d'un vieux mur
d'enceinte qui séparait de la ville proprement dite le
faubourg de Mégara. Uarea s'étendait depuis le
village actuel de la Malga jusqu'au Bordj-Djedid.
Là reposèrent des milliers de chrétiens ^ parmi les-
quels il a dû s'en trouver d'illustres ^ ; nous sa-
1. Nous connaissons d'autres areae que celle de Carthage, malheureu-
sement nous ne pouvons faire autre chose ici que de les indiquer, il
existait à Cirta une area martyrum. Le texte qui nous renseigne à son
sujet est fort intéressant. Appendice à S. Optât (édit. Ziwsa), p. 19i,
ligne 25, 27, p. 196, ligne 16, parce qu'il mentionne l'existence d'un
édifice situé sur ce cimetière des martyrs. Il dit que les évêques s'y
réunirent, en mars 305, in casa maiore. Par suite de la persécution, on
avait transporté dans ce lieu la chaire épiscopale, Ibid., p. 19^, ligne 7-
8, cf. p. 195, ligne 28. A Césarée de Maurétanie, autre area célèbre. Cf.
C. I. £., n. 9585; G. Doublet, Musée d'Alger, in-a^ Paris, 1890, pL II,
fig. 1;De Rossi, Borna sotlerr., t. I, p. 86, 96, 97, 105-106; t. III, p. 411 ;
Bull, diarch. crist., 1861, p. 28; 1878, p. 73 ; 1881, p. 120; Inscript.
chrisL urb. Romae, t. II, p. xyxiv ; H. Leclercq, au mot Agape.
dans D. Cabrol, Dict. d'arch. et de liturg., 1. 1, col. 810 sq., 813, note 1 ;
P. Monceaux, dans le Bull.de la Soc. des anliq. de France, 1901, p. 253,
256; Le Même, Hist. liit. de l'Afr. clirét., t. II, p. 125-129; S. Gsell,
dans les Mél. d'arch. et d'hist., t. XXII, 1902, p. 3'42, noie 5. L'inscrip-
tion nous apprend que cette area fut d'abord propriété privée de Seve-
rianus, qui la mita la disposition de ses coreligionnaires ; puis elle devint
propriété de l'Église de Césarée. Kunstle, dans Theolog.Quarlalschri^t,
1885, p. ^'jl ; Lavigerie, De l'utilité d'une mission archéologique perma-
nente à Cartilage, in-8o, Alger, 1881, p. 42 sq., rapporte des fouilles exé-
cutées dans cette area, située à l'ouest de la ville, près de la voie qui con-
duisait à Cartennae (= Toie^); malheureusement ces fouilles furent faites
sans méthode et interprétées plutôt que décrites. Aujourd'hui le terrain
a été bouleversé; cf. S. Gsell, Cherchel-Tipasa, p. 67 sq. Schwarze,
op. cit., p. 124.
2. A.-L. Delattre, Vépigraphie chrétienne à Carthage, in-8'', Paris,
1891 ; C. I. L., n. 13393-14096 ; cf. 14415-14269, en tenant compte des in-
dications topographiques pour chacun des tituli de cette 2« série. Les
tombes les plus anciennes sont du côté de l'ouest.
3. Quoiqu'il faille se montrer d'une extrême réserve en fait d'identi-
fications, rappelons celles qu'a proposées le R. P. Delattre touchant
LES ORIGINES. 57
vons que saint Cyprien fut enterré « dans les areae
du procurateur Macrobius Candidianus, situées rue
des Mappales, à côté des Piscines ^ », et son tombeau
devint un centre où l'on apportait les morts d'assez
loin, par exemple : le martyr Maximilien dont une
dame de Théveste, nommée Pompeiana, apporta les
restes pour les ensevelir en ces lieux ^.
On s'explique les colères de la populace contre les
cimetières de Cartilage si on observe que les docu-
ments les plus anciens nous font voir l'usage d'élever
dans ces cimetières un édifice servant de lieux de
réunion aux fidèles^; on appelait très modestement
les martyrs scillilains, cf. Cosmos, 27 févr. 189i, et les saintes Perpétue
et Félicité. Cf. Lavigerie, op. cit., p. 52; Delattre dans le Bull, du
Comité, 1886, p. 220 sq.; Cosmos, lU janv. 1888, 19 mars 1892, 27 janv. et
3 févr. 189^.
1. Acla proconsuloria Cyprîani, 5 ; cf. A.-L. Delattre dans le Cosmos,
1 déc. 1889; P. Monceaux, Le tombeau et les basiliques de S. Cyprien à
Carthage, dans la jRei». archêol., 1901, t. XXXIX, p. 190 sq.
2. Acta S. Maximiliani, 3, dans Ruinart, ylcta sincera (1713), p. 301.
3. Pour le m^ siècle, les témoignages ne manquent pas. Outre la cella
de Cherchel dont nous allons parler, C. I. L., n. 9585, nous mentionne-
rons celle de Cirta : casa maior, cf. supra, p. 56, note 1, ce qui in-
dique Uexistence dans le même cimetière d'une casa minor et peut-être
d'autres encore; quand ces édifices étaient vastes, ils prenaient le nom
de Basilicae. Ainsi, à Carthage, au début du iv" siècle, la basilica no-
varum était construite sur un cimetière, les areae novae, cf. Mél. d'arcli.
et d'hist., 1901, t. XXI, p. 207. Ceci est absolument conforme au sens du
mot basilica eu Gaule, cf. H. Leclercq au mot Agaune, dans D. Cabrol,
Dict. d'arcli. et de liturg., t. I, col. 851 sq. L'inscription de Césarée con-
cernant la cella construite par le propriétaire légal de Yarea porte une
indication de propriété. Ce point est important à noter pour l'étude de
la condition légale des communautés chrétiennes. S. Gsell, Monum.
antiq, de l'Algérie, retarde l'inscription jusqu'à l'époque constantinienne
à cause de la présence des sigles a. co. Cf. H. Leclercq, A. w. dans D.
Cabrol, Dict. d'arch. et de liturg., t. I, col. 11 sq. Le titulus de Cherchel
ayant été probablement retranscrit d'après celui qui avait été détruit,
cela nous reporte assez haut et la cella de Cherchel pourrait faire men-
tion d'un martyr Sévérianus, cf. Martyrol. hieronym. (édit. De Rossi,
Duchesne), in-fol., Bruxelles, 1894, au 23 janvier, contemporain de la
persécution de Valérien, ou même de Septime-Sévère qui y aurait été
58 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
cette salle, cella, mais il ne faut pas songer à
retrouver jamais rien de la cella qui dut entendre
sans aucun doute les ardentes prédications du prêtre
Tertullien . Les areae africaines comprenaient deux
parties distinctes : Vhortus, où se pressaient les
tombes, eiVarea martyrum^ qui contenait sous un
édiculeles corps des martyrs. Les dimensions ont dû
varier beaucoup suivant les localités et le dévelop-
pement que prenaient les communautés. A Césarée
de Maurétanie, l'enclos n'aurait eu, paraît-il, que
30 mètres de long sur 15 mètres de large. « Au
centre s'élevait un édicule de 2 mètres de côté, ainsi
qu'un autre plus petit; ils étaient voûtés et montés
sur quatre murs à cintres ouverts^. » Autour de l'é-
dicule on avait accumulé les cadavres et, en certaines
parties, on trouva six corps superposés ; plus loin
ils s'espaçaient dans Varea et en dehors de l'enclos,
dans Vhortiis, qui ne communiquait avec l'enclos que
par une seule porte.
C'était là primitivement et en temps de persécu-
tion, lorsque les domaines funéraires restaient seuls
accessibles, que les fidèles se réunissaient^. Là se
enseveli cf. P. Monceaux dans le Bull, de Soc. des Antiq. de France.
1901.
1. On trouve aussi casa maior, area muro cincta.
2. TouLOTTE, Géographie de V Afrique chrétienne. Maurétanies,]).26,
cf. S. GSELL, Monum. antiq. de C Algérie, t. II, p. 399-400. D'après A.
TouLOTTE, les deux édicules seraient ceux de Sévérianus et du prêtre
Victor dont l'inscription a été trouvée tout à côté et qui mentionne la
construction d'un accubitorium renfermant plusieurs corps. C. I. £,.,
n.'9586 ; G. Doublet, Musée d'Alger, p. 23, 62, pi. II, fig. h ; De Rossi, Roma
Sotterranea, t. I, p. 106.
3. Gesta apud Zenophilum, en appendice à S. Optât, dans Corpus
script, eccl. latin., 1893, t. XXVI, p. 194; Cives in area marttjrum fue-
runt inclusi; et plus loin : Populus Dei in casa maiore fuit inclusus.
L'isolement de la cella était facile à obtenir d'après le texte que nous
rapportons ici.
LES ORIGINES. 59
trouvait la mensa du martyr, c'est-à-dire la dalle en
forme de table qui recouvrait son tombeau. Il est
possible que, malgré les bouleversements subis par
l'Église de Carthage, il nous soit resté quelque chose
de l'une de ses anciennes areae. On a remarqué
que le grand atrium annexé à la basilique de Da-
mous-el-Karita récemment fouillée, offre les mêmes
éléments que nous avons rencontrés à Cherchel,
quoique avec des dispositions différentes; c'est-à-
dire, «un enclos demi-circulaire, à ciel ouvert, entouré
de portiques et un trichonim où chacune des absides
renfermait une mensa de martyr.
« Évidemment, cet atrium de Carthage a été re-
construit au moment où l'on éleva la basilique; mais,
selon toute apparence, pour ne point toucher aux
tombes des martys, on y a reproduit le plan de Varea
primitive^ ». Peut-être la décoration de ces édicules
était-elle inspirée des modèles qui obtenaient la
vogue dans l'Église de Rome; on a tout lieu de le
supposer. Qui sait si quelque riche fidèle n'avait pas
fait appel à un peintre nommé Hermogène, qui exer-
çait à Carthage sa profession et tomba dans l'hé-
résie -. Quelques épitaphes auxquelles on hésite à
1. p. Monceaux, HisU lUt. de l'Afrique clirét., t. I, p. 15; A. L. De-
LATTRE, Basilique de Damous-el-Karita, Cartilage, 1892, in-8^ Cons-
tantine, 1892, 17 pp. et 1 pi. ;Le Même, La basilique de Damous-el-
Karita, dans le Recueil de Constantine, 1890-1891, t. XXYI, p. 185-202;
S. GSELL, dans les Mél. d'arch. et d'Iiist., 1900, t. XX, p. 118; 1901,
t. XXI, p. 211, note 2, au sujet de l'identification proposée dans le Nuovo
bulL di arch. cristiana, 1898, t. IV, p. 219-226; Fr. Wieland, Ein
Ausflug ins altcliristliclie Afrika, in-12, Stuttgart, 1900, p. 2ft-36, et pi.
p. 27; G. Stuhlfauth, Bcmerkungen von einer cliristlich-arcliâologis-
x:hen Studien reise nacli Malta und Nord-Afrika, dans Mittheilungen
des K. deustch. archàoL Instituts. Rômische Abtheilung, 1898, p. 275-
304; H. Leclercq, au mot Afrique, dans D. Cabrol, Dict. d'arch. et de
iiturg., t. I, col. 692 sq.
2. Tertullien, Adv. Hermogenem, 1 sq. Il professa l'éternité de la matière.
60 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
fixer une date, mais assurément très anciennes*,
portent les symboles cliers aux fidèles : la colombe,
l'ancre, la palme, le chrîsmon. De semblables ima-
ges auront pu tapisser les murailles des premières
cellae.
La communauté de Carthage paraît ne s'être pas
contentée d'une simple cella; elle avait un local sans
doute plus proche du centre de la ville; ce serait celui
que Tertullien nomme Vecclesia ^ et qui semble avoir
comporté une maison entière^. Nous ne savons rien
de plus sur sa situation, sa distribution intérieure ; à
peine peut-on dégager des textes quelques traits que
confirment d'ailleurs les usages connus d'autres
églises. Cette église possédait un autel '* et lorsque
les frères s'y rassemblaient, il était facile de distinguer
les fidèles demeurant debout du clergé autorisé à
s'asseoir^. Mais ces lieux de réunions étaient connus
de tous ^ et il est probable qu'il existait des refuges
dissimulés avec cette ingéniosité qu'inspire une foi
ardente aux jours de danger. Ce fut parmi des alter-
natives de paix et d'angoisses que grandit la commu-
nauté. Nous les raconterons bientôt, mais l'histoire
ne se compose pas seulement du récit des événements,
elle s'intéresse aux épisodes de la croissance et de
1. Épitaphe de Magna Crescentina, à Tipasa, cf. S. Gsell, dans les
Mélang. d'arch. et d'hisU, 1894, t. XIV/p. 407. Cf. C.I.L., n. 791; 13471,
13550; P. Gauckler, dans le Bull, du Comité, 1892, p. 92, n. 7. 11 faut
sur ce terrain se montrer assez circonspect, car il y avait des « amateurs
d'antiquité » alors comme de nos jours. On rencontre au v® siècle une
formule du type le plus archaïque, P. Gauckler, dans le Bull. duComité^
1901, p. 140, n. 67.
2. Tertullien, De virginibus velandis, 13,
3. De pudicitia, 4.
4. De oratione, 28. Cf. ibid., 11, 19.
5. De exhortatione caslitatis, 7.
G. Ad ISationes, i, 7.
LES ORIGINES. 61
révolution morale, au progrès des institutions et des
arts, à toutes les directions que l'activité de l'homme
aborde et parcourt avec un succès dont elle demeure
juge. Ceci semblerait étendre indéfiniment notre su-
jet; nous nous efforcerons de rester bref.
On ne saurait apprécier exactement la première
période de l'histoire de l'Afrique chrétienne à l'aide
des seules circonstances qui ont marqué quelques-
unes des années de ce début. Nous savons peu de
chose, mais nous pouvons combler nos lacunes au
moyen des renseignements de toute sorte que nous
apportent les institutions fondées dès cette époque
des origines et maintenues ou développées dans la
suite. Dès les premières années du m® siècle, l'Afri-
que chrétienne se montre vivante et viable. Il se peut
que l'efflorescence de ses institutions ne lui soit pas
particulière et que d'autres Églises aient vu des com-
mencements non moins sages et prospères, mais nous
n'avons à nous intéresser qu'à l'Afrique, elle suffira à
notre tâche. Ses institutions ayant été l'ossature qui
a servi de soutien à tout ce grand corps, il y a lieu
de les exposer avec quelque détail ^ .
1. Sur les institutions dont nous allons exposer l'origine et le progrès on
peut consulter : Pamelius, Liturgica latinorum, 2 vol. in-^^, Coloniae
Agrippinae, 1571 ; P. Le Brun, Explication des prières de la Messe, in-8°^
Paris, 1777, t. III, p. 131 sq. ; J. Bixgham, The Antiquities of tlie Chris-
tian Church, in-80, Oxford, 1855, t. I sq. ; Warren, The Liturgy and
Bitual of the antenicene Church, in-S», London, 1897; L. Duchesxe, Les
origines du culte chrétien, in-8°, Paris, 1898; Mone, Lateinische und
griechiesche Messen aus dem ziveiten bis sechsten lahrhundert, in-8°^
Frankfurt ani Mein, 1850. G. J. Bunsen, Analecta antenicaena, in-8",
London, 1851, t. III, p. 237-242; M. Gerbert, Vêtus liturgia alemannica,
in-i", San Blasii, 1776, 1. 1, p. 63 ; Krazer, De apostolicis necnon antiquis
Ecclesiae occidentalis liturgiis, in-8°, Auguslae Vindelicorum, 1786; E.
Schlestrate, De fide et ritibus ecclesiae Africanae, dans Antiquitates
Ecclesiae, in-foL, Romae, 1692; Grancolas, L'ancien sacramentaire de
l'Église, t. L Les anciennes liturgies, in-8°, Paris, 1704; Morcelli, yl/"n'ca
4
62 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
cliristiana, in-i", Brixiae, 1816 ; C. Cwedom, Memorie deU'antica Chiesa
africana, dans les Memorie di Modena, II® série, l. VIII, p. 305-365; t. IX,
p. 5-51, 225-272; t. X, p. 5-30, 185-248. C. CAHIER, 5owuem>s de l'ancienne
Église d'Afrique, in-12. Paris, s. d. F. Probst, Liturgie der drei ersten
christlichen lahrhunderte, in-S", Tùbingen, 1870; D. Cabrol, Liturgie
de l'Afrique, dans le Dict. d'arch. et de liturg., 1903, t. I, col. 591-657;
D. Cabrol et D. Leclercq , Monum. Eccl. liturg., in-V, Parisiis, 1902,
1. 1, n. 1578-21/ia ; 2149-2172 ; 2808-2824, 3933-4042, 4168, 4353, 4353 a, b.
CHAPITRE IV
LES INSTITUTIONS
Formation de la semaine et de l'année chrétiennes. — Fêtes du
Seigneur. — Périodes privilégiées. — Les jours de « station ».
— Le culte des morts. — La hiérarchie. — Le métropolitain
de Carthage. — Les circonscriptions ecclésiastiques.
Il faut se garder d'attribuer aux origines des insti-
tutions sociales une consistance et une prévoyance
qui sont les résultats d'un développement dont nous
pouvons suivre les phases principales. A l'origine, les
fidèles introduisent parmi les occupations de leur
journée l'assistance à une réunion remplie par des
exercices religieux ; le caractère quotidien ou lieddo-
madaire de ces réunions n'est pas absolument déter-
miné, peut-être a-t-il varié suivant les Eglises et les
circonstances. Chaque réunion est isolée de celles
qui l'ont précédée et de celles qui la suivront; elle
n'a aucun rapport avec l'année civile ou avec l'année
religieuse ^ Les frères gardent leur année civile,
1. Et cela aussi bien pour les Juifs que pour les Gentils. Comme le point
peut sembler obscur, nous renvoyons à la démonstration que nous avons
faite de l'impossibilité d'attribuer une valeur de repas pascal liturgique à
l'Eucharistie, à cause de sa réitération fréquente dans le cours de l'année.
H. Leclercq, Agape, dans F. Cabrol, Dict. d'arcli. et de liturg., t. I, col.
780-783.
€4 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
juive pour les Juifs, grecque ou romaine pour les Gen-
tils; de là sortira l'année ecclésiastique, combinaison
des deux usages , juif et gréco-romain ^ . Mais ceci
suppose un temps plus ou moins long. Au début, tout
se réduisait au sacrifice qui « a été le centre de for-
mation, et dans toute la rigueur du terme, le noyau
de la liturgie catholique^ », et à la réunion synaxaire
occupée par la lecture des écrits des apôtres et le
chant des psaumes. Sacrifice et réunion synaxaire se
soudèrent en un épisode unique qui ne laisse pas ce-
pendant de montrer aujourd'hui le point de suture de
ses deux parties^. Le cursus cottidianus s'était ainsi
constitué et, tel quel, il pouvait s'adapter à n'importe
quel jour de la semaine. L'influence juive paraît avoir
conduit vers une fixation plus stable de l'institution
nouvelle. Depuis une époque très ancienne, un grou-
pement de sept jours, dont le dernier consacré à la
prière et au repos, existait chez les Juifs. Les chré-
tiens se conformèrent à cette périodicité jusqu'à ce
qu'ils aperçussent une convenance qui tôt ou tard ne
pouvait manquer de les frapper. Il s'en fallait d'un
jour seulement pour que la solennité hebdomadaire
coïncidât avec la commémoration du jour de la ré-
surrection du Seigneur '*. La réunion chrétienne
se tenait le jour du sabbat au soir, comme dans la
synagogue; on y priait, on y prêchait; après cela
avait lieu la fraction du pain; la cérémonie s'achevait
à l'aurore, le dimanche. La synaxe et le sacrifice se
firent donc le dimanche matin ; cela devint une cou-
1. D. Cabrol et D. Leclercq, Momim. Eccl. lilurg., 1. 1, p. 193*.
2. D. Cabrol, Les origines de la messe et le canon romain, dans la
Bévue du Clergé français, 1900, t. XXIII, p. 585.
3. D. Cabrol et D. Leclercq, op. cit., t. I, p. lxxxiii sq.
h. Ibid., t. I, n. 623, 68i, 815, Si'i, 1701.
. LES INSTITUTIONS. 65
tume chrétienne. Le dimanche fut le jour liturgique
par excellence; il devint ainsi le pivot de la se-
maine , et , d'autres causes aidant , il remplaça le
sabbat. Il fut appelé le jour du Christ, le jour du Sei-
gneur^ xupiaxïi, dont c'était la fête^. Ce fut un nou-
veau pas dans la voie de la formation d'une année
chrétienne ^.
La préoccupation toute sentimentale de la commé-
moration d'où était sorti le dimanche paraît avoir con-
duit à un nouveau stade. Il est possible qu'au retour de
l'époque de la fête de Pâques, les frères aient éprouvé
un besoin plus vif de célébrer le grand événement
dont la commémoration hebdomadaire était devenue
un fait consacré. Ainsi par une sorte de parallélisme,
la fête hebdomadaire servit de type à la fête annuelle.
De \octa{>e sortit \ anniversaire. A ce point le cycle
chrétien avait reçu son caractère essentiel et défini-
tif 3.
Puis la fête annuelle qu'on appela la pâque^ se dé-
1. 11 se produisit donc une sorte de glissement qui entraîna la solennité
du sabbat jusqu'au lendemain, mais le sabbat ne fut probablement pas
aboli, pas plus que le dimanche ne fut décrété. Quand le déplacement fut
un fait accompli, le sabbat ne laissa pas de retenir une dignité particu-
lière, surtout en Orient, ainsi qu'en témoignent Cassien et Éthéria,
Peregrinatio ad loca sacra.
2. Cf. en faveur de celte théorie, Act , xx, 7 sq.
3. 11 va sans dire que nous nous abstenons de toute fixation chronolo-
gique pour l'histoire de ce développement.
U. Ce qui tendrait à montrer que tout ce développement s'est accompli
de bonne heure, pendant les années où l'Église naissante se trouva sous
l'influence presque exclusive du judaïsme. Remarquons que Jésus n'avait
pas imposé de nom, il dit : toùto, Matth. xxvi, 26, 28; Marc, xiv, 22, 2U ;
Luc. XXII, 17, 19. Pour la liturgie, nous retrouvons l'influence asiatique
que nous avons constatée déjà. La lettre de Firmilien à saint Cyprien
concernant la procédure à suivre pour le baptême des hérétiques et pour
les jours de station, concorde avec l'Asie et diffère de l'usage romain.
L. DUCHESNE, Origines du culte chrétien, in-8°, Paris, 1898, p. 220 sq.
Par contre, LeBlant signale des analogies verbales, telles que : qui nos
precesserunt, refrigerium, mais elles prêtent à des objections.
4.
66 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
veloppa, gagna de proche en proche sur le cours de
l'année qui se mit à graviter autour d'elle; elle s'an-
nexa une préparation, le carême, et un complément,
le temps pascal, qui isolèrent trois mois de Fan-
née. La Pentecôte, autre solennité juive, entra dans
la dépendance de la Pâque ; puis survinrent d'autres
anniversaires, mais ceux-ci consacrés aux martyrs.
A partir de ce moment, nous rencontrons les textes
positifs, c'est cet état de choses que nous décrivent
les écrivains africains.
A la fin du ii^ siècle, c'est-à-dire à l'heure où elle
entre dans l'histoire, l'Église d'Afrique a rompu toute
attache avec le culte et le calendrier juifs : Nobis
quibus sabbata extranea sunt et neomeniae et feriae
a Deo aliquando dilectae \ écrit Tertullien, et ail-
leurs : Pe7' Jesum nunc quoque concussum est sab-
batum ^. Il est intéressant de rapprocher de ces pa-
roles une lampe trouvée à Carthage représentant le
serpent infernal et le chandelier à sept branches ren-
versé, foulés aux pieds par le Christ^. Le samedi n'a
cependant pas perdu tous ses privilèges, car certains
fidèles prétendent que ce jour-là, comme le dimanche,
on ne doit pas fléchir les genoux''. Un privilège ana-
1. Tertullien, De idololatria, li.
2. ID., Adv.Marc, IV, 12. AUeslalion analogue chez S. Cyprien, Tes-
tim. adv. Judaeos, I, 16.
3. E. Le Bla>'T, La controverse des chrétiens et des Juifs aux pre-
miers siècles de l'Église, dans les 3/ém. de la Soc. des antiq.de France,
1896, p. 249, planche en regard de la p. hl. On sait combien le chande-
lier est fréquent sur les épitaphes juives, C. I. G., t. IV, n. 9910, 9903,
9907, 9910, 9912, 9914, 9916, 9917, 9919-9921, 9923,9926; à Venouse, cf.
C. I. L., t. IX, n. 6199, 6204, 6212, 6219, 6221, 6224, 6225, 6236. A Car-
thage, cimetière juif de Gamart, C. I. L., n. 14102, 14104. E. Le Blant,
Inscr. chrét. de laGaule, in-4», Paris, 18561865, t. II, p. 621, et Nouveau
■recueil, in-4°, Paris, 1892, n. 284 a, 292.
4. Tertullien , De oratione, 23, On trouve cet usage prescrit par les ca-
nons, mais seulement à une époque postérieure, en ce qui concerne l'Afrique.
LES INSTITUTIONS. 67
logue consacre dès lors officiellement la période du
temps pascal. La Pâque qui se célèbre au premier
mois, est suivie d'une série de 50 jours, pendant les-
quels on prie debout et on supprime toute pénitence ^ .
D'autre part, la semaine avec son jour de pénitence^
semble avoir de bonne heure une institution corres-
pondante dans le carême annuel ; en outre, la nuit de
Pâques se passe en veilles et en prières et la passion
répond au premier jour des azymes^. On est surpris
de ne rencontrer nulle part la fête de Noël à la date
où nous la célébrons, mais un écrit, peut-être afri-
cain, le livre De Pascha computus^ dont la compo-
sition remonte au milieu du iii^ siècle ^, assigne la
date de naissance du Christ au 28 mars.
L'importance prise dans le férial africain par le
culte des martyrs ne doit pas nous induire en erreur.
En réalité, les solennités attribuées aux martyrs
sont demeurées très longtemps sans influence sur la
formation du cycle ordonné exclusivement d'après les
éléments que nous avons dégagés; aussi étudierons-
nous séparément ce culte simplement intercalé dans
les périodes laissées libres par d'autres périodes privi-
légiées, exclusives de tout autre culte ^. Le dimanche
i. Tertullien, Z)e jejunto, \h; Be idololatria, 14; De orationey23.
2. Tertullien, De jejunio^ lU.
3. Tertullien, Ad uxorem, II, U ; Adv. ludaeos, 8.
4. En la 5e année du règne de Gordien (= 242-243 apr. 7.-C.). A. Har-
NACK, Gesch.der allchr. Litteralur, 1. 1, p. 720, n. 15; E. Hufmayr, Die
pseudocyprianîsche Sclirift « De Pascha computus », in-S», Augsburg,
1896, revendique cet écrit pour un membre du clergé romain ; P. Mon-
ceaux, Hist. litt. de l'Afr. chrét., t. II, p. 97-102, écarte également cet
écrit de la littérature africaine ; Corp. script, eccl. lat., édit. Hartel,
t. III, p. 267. Notons que S. AUGUSTIN, Sermon CCII, reprochera aux do-
natistes de ne pas observer cette fête.
5. C'est le cas pour le Carême qui, au vi^ siècle, dans le calendrier
de l'Église de Garthage, demeure exempt de fêtes de martyrs.
68 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
prenait une importance croissante : Ethnicis semel
ajinuusdies^ quisque festus est: tibi octa^us quisqiie
dies ^ ; il avait pris définitivement son titre de « jour
du Seigneur », Z)o/7z/n/67^s dies^\ il avait ses privi-
lèges et ses rites d'institution. Le jeûne et l'agenouil-
lement sont interdits^; de plus, il y a vigile et cé-
lébration de l'eucharistie'^. Dans le cours de la
semaine, nous voyons apparaître, à une époque dont
la fixation reste fort difficile, deux jours particulière-
ment signalés, le mercredi et le vendredi, jours de
jeûne et de pénitence que les fidèles ont coutume
d'appeler jours de station. Il semble que ces jours
n'aient pas obtenu en Afrique une approbation uni-
verselle, on chicane sur leur origine, ou bien on les
représente comme des rigueurs purement montanis-
tes; dans tous les cas, on souhaite voir un adoucis-
sement de la discipline à leur endroit, et on réclame
que le jeûne ne soit pas, en ces jours, prolongé au
delà de none (3 heures de l'après-midi) ^. Ces sta-
tions sont indiquées dans les documents anciens et
dans la Didachè^ mais on ne se montrait satisfait que
si on parvenait à leur donner une interprétation quel-
conque. Peut-être ne faut-il pas chercher autre chose
sinon dans la station du vendredi un mémento de la
passion, une sorte de carême hebdomadaire ; dans
la station du mercredi un mouvement de ferveur at-
tribuant au jour central de la semaine un privilège
destiné à le signaler ou simplement à satisfaire quel-
ques esprits désireux de pénitence et imaginant par
1. Tertullien, De idololatria, lU.
2. De corona, 3, 11.
3. Ibid., 3.
U. Ad iixorem, II, U.
5. De jejunio, 2, 10, 13.
. LES INSTITUTIONS. 69
rigueur de s'abstenir en ces jours de station de re-
cevoir le corps du Seigneur dans la crainte que les
espèces eucharistiques ne rompent le jeûne. Ter-
tullien conseille en pareil cas de réserver l'eucha-
ristie jusqu'à l'heure où le jeûne est terminé ^^.
Comme les dimanches, les jours de station eurent
leur cérémonial. Ces jours-là, on priait toujours à
genoux ^^ et, si la persécution devenait menaçante,
on redoublait d'austérités^^. Cette organisation n'est
encore qu'embryonnaire, mais tous les linéaments de
l'organisme définitif existent et fonctionnent : la pas-
sion, la fête de Pâques, le carême, le temps pascal, le
dimanche, les jours de station, quelques anniver-
saires de martyrs et des défunts de la famille, et c'est
tout.
Pendant une longue période d'un siècle environ,
de 258 à 380, c'est-à-dire de saint Cyprien à saint
Augustin, les documents deviennent rares et laco-
niques. Nous ne pouvons pas suivre le développement
régulier des germes que nous avons observés, mais
nous pouvons constater l'importance des institutions,
nouvelles qui en sont sorties. Tout d'abord, on a
maintenu les solennités existantes, on y a même
ajouté quelque chose. Pâques conserve ses privi-
lèges ; son caractère festival se caractérise de plus
en plus et se fixe dans tous les textes qui lui sont
attribués, tels que le psaume : Haec dies qiiam fecit
DojninuSj exultemus et laetemur in ea^ et l'acclama-
tion : Alléluia ^ Pâques continue à attirer à elle le
1. De oratione, 19.
2. Ibid., 13, 23.
3. De fuga, 1.
U. S. Augustin, Senno CCXXV, cf. Sermones CXXV, CCX, CCXLIII,
CCLII, CCLIV, CCLV, etc. Epist.XWY]. Les moines eux-mêmes quittent
leur solitude pour venir célébrer celte fête, Epist. CCXIY, CCXY.
70 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
carême et le temps pascal. Le début du carême est
maintenant fixé à quarante jours avant la fête ; on
diminue le nombre des jours de pénitence de tous les
dimanches qui se rencontrent dans ce temps ^ et aux-
quels on conserve le caractère de joie. Pendant le
courant de la semaine, on se livre au jeûne, à la
prière, à la lecture et aux œuvres de charité ^; ces
exercices absorbent presque entièrement les jour-
nées du vendredi et du samedi saints, consacrés par
des cérémonies longues et solennelles^.
Plusieurs fêtes gravitent autour de la fête de Pâ-
ques. Ce sont la Pentecôte, pourvue d'une vigile ''* ;
l'Ascension qui est fêtée, dit saint Augustin, toto orbe
terrarum et qu'il met sur le même rang que les
grandes solennités de Pâques, de Pentecôte, de
Noël^. D'autres fêtes sont fixes; ce sont : la Noël et
l'Epiphanie, bien nettement distinguées l'une de
l'autre ^.
Le l*^"" des calendes de janvier, commencement
de l'année civile, était consacré par des réjouis-
sances païennes d'un caractère licencieux. L'Eglise
institua un jeûne à pareil jour et, dès le iv® siècle,
cette pratique de pénitence était répandue in unwer-
sum mundum'^\ elle devait finalement abolir l'usage
qu'elle était destinée à combattre.
1. Sermo CCV; cf. Scrmones CXXV, CCLX, OCX.
2. Epist. LV.
3. Sermones CCXVIII, CCXIX, CCXXI.
h. Sermones CCLIX, CCLXVI.
5. S. Augustin semble considérer les fêtes de Noël et de l'Ascension
comme d'institution apostolique, c'est une erreur; elles étaient incon-
nues de TertuUien et de S. Cyprien. Quant à l'Ascension, il paraît dé-
montré que son institution était fort récente au début du v*' siècle. Cf.
Scrm. XCVl, CCLXU; Epis t. Ll\; Paléographie musicale, i.\, p. 102.
6. Sermones CLXXXIV, CLXXXV, CLXXXVI, CLXXXYIII, CLXXXIX, etc.
7. Serwo CXCVlir.
LES INSTITUTIONS. 71
L'apparition du culte des martyrs dans le cycle
chrétien est attestée à une date certaine dès l'année
155*, à Smyrne. En Afrique, nous rencontrons une
attestation non moins formelle dès l'année 250^.
Saint Cyprien écrit aux confesseurs de la foi : « Mar-
quez le jour de la mort (de ceux qui périssent en
prison) afin que nous puissions célébrer leur commé-
moraison parmi les mémoires des martyrs. Ce jour-
là, nous ferons des oblations et des sacrifices en sou-
venir d'eux. Vous n'avez pas oublié que nous offrons
des sacrifices chaque fois que nous célébrons la mort
et l'anniversaire des martyrs^. » Ce culte des martyrs
n'a pas toujours été nettement distinct du culte des
morts et les honneurs à rendre à la dépouille des
fidèles n'incombent pas moins gravement que lors-
qu'il s'agit de la dépouille des martyrs ^. On garde le
souvenir des uns et des autres : adhihe sororum
nostrarum exempla^^ ^ et leurs noms sont écrits au-
près de Dieu : quorum nomina pênes Deum^^ parfois
lui seul les connaît : quorum nomina scit is qui
fecit ^, mais il suffit, puisqu'on reste en communion
avec eux : sancti Dei memoramini in conspectu
1. Martyrium Polycarpi, c. xviii, dans Opéra pair. aposL, édit. F. X.
FUNK, 1. 1, p. 302.
2. D. Cabrol et D. Leclercq, op. cit., 1. 1, p. cxcv.
3. S. Cyprien, Epîst. XXVIII, 2; XXXIV, 3.
U. S. Cyprien, Epist. II, 3 : Corpora medicata condimentis aepullura
mausoleis et monumentis sequestrantur corpora martyrum aut cae^
terorum si non sepeliantur, grande pericuium imminet eis quibus in
cumbit hoc opus.
5. Tertullien, Ad uxorem, I, 4.
6. Ibid.
7. C. I. L., n. 7924, cf. H. Leclercq, Actes des Martyrs, dans D. Ca-
brol, Dict. d'arch. et de liturg., 1. 1, col. 416; E. Le Blant, Inscript,
chrét. de la Gaule, n. 563 ; D. Cabrol et D. Leclercq, Monum. Ecoles*
liturg., t. I, p. CLX.
72 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
Domini ^ ; formules qui se retrouveront sur les dipty-
ques, dans les oraisons, dans les inscriptions, dans
les martyrologes. On emploie Fencens lors de la
sépulture^, on prie pour ceux qui ne sont plus, on
sollicite pour eux l'obtention d'un lieu de rafraîchis-
sement et l'admission parmi les élus : pro anima
ejus orat et refrigerium intérim adpostulat et ei in
prima resurrectione consortium ^. Ces derniers
mots nous font entrevoir la distinction la plus grave
que l'on commença à faire entre les morts et les
martyrs. TertulMen enseigna que les martyrs en-
traient dans le paradis sans aucun délai ^' ; quant
aux fidèles qui n'avaient pas confessé le Christ
dans les supplices, les opinions étaient partagées.
Deux courants d'opinions divisaient les esprits : sui-
vant les uns, l'âme ou juste ou purifiée était admise
près de Dieu dès l'instant où elle quittait la terre ;
suivant d'autres, le ciel lui restait fermé jusqu'au
jour de la résurrection. « Le ciel n'est ouvert à per-
sonne tant que la terre subsiste, » écrit Tertullien ^;
et il développe sa pensée dans sa réfutation de l'hé-
rétique Marcion qui enseignait que ceux qui avaient
cru à la Loi et aux prophètes étaient tourmentés en
enfer, tandis que ceux qui avaient cru et obéi à Dieu
et à Jésus-Christ étaient portés dans le sein d'Abra-
ham. Or, être reçu dans le sein d'Abraham, c'est le
rafraîchissement dans l'attente du dernier jour et de
1. C. I. L.,n. 792^.
2. Tertullien, De idololatria, 11; Apologeticiim, U2.
3. Tertullien, De monogamia, 10.
k. De Resurr. carnis, 17; E. Le Bla>'t, Les persécuteurs et les mar-
tyrs, in-8o, Paris, 1893, p. 10^.
5. De anima, 55; De resurrectione carnis, '»3. Cf. Maï, Script. vet<.
nova coUcctio, m-U°, Tîomac, 1831, t. V, p. 34, u. 2.
LES INSTITUTIONS. 73
la résurrection du corps ^ Mais cette résurrection
n'est elle-même que la « première résurrection »,
signal d'une période de bonheur matériel et spirituel
dont les élus seuls doivent jouir. Cette doctrine fut
adoptée par Tertullien^, Commodien^, Lactance ^'
et saint Augustin ^ ; elle nous révèle l'opinion la plus
importante pour notre recherche puisque l'idée d'un
état intermédiaire des âmes des fidèles inaugurait
une distinction féconde en conséquences dont la prin-
cipale et la première qui se dégagea concernait le
culte des martyrs admis dans le paradis par antici-
pation du jugement dernier ®.
La pensée de solliciter le refrigerium^ « rafraîchis-
sement » ou « soulagement » quelconque, témoigne
de la croyance à un échange de services entre les
vivants et les défunts, et c'est d'après cette idée que
s'introduisirent des usages liturgiques basés sur la
préoccupation ordinaire de l'anniversaire : Offert
annuis diebus dormitionis ejus'^... pro dormitione
ejus apud i>os fiât ohlatio, aut deprecatio aliqua
nomine ejus in Ecclesia frequentetur^ . Pro cujus
spiritu postulaSj pro quo oblationes annuas red-
dis..., in oratione commémoras, offeres, et commen-
1. Adv. Marcioncm, IV, 34.
2. Ibid., III, 24.
3. ïnstructiones, II, 3.
4. Instît. divinae, VU, 14.
5. De civitate Dei, XX, 7.
6. Plusieurs liturgies de l'Orient et de l'Occident s'accordaient à en-
seigner la rémunération tardive des âmes. Pour le détail de cette ques-
tion dans les liturgies, cf. H. Leclercq, Ame, dans D. Cabrol, Dict.
darcli.et de litiirg.; L. Atzberger, Gescliichte der christliche Eschato-
logie innerhalb der vorcânisclien Zeit, in-S", Freiburg, 1896, p. 137, 245,
276, 277, 303 sqq., 307, 309, 314, 393, 396, 401, 532.
7. Tertullien, De monogamia, 10.
8. S. Cyprien, Epist. LXYI, 1, 2.
l'afriqce chrétienne. — I. 5
74 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
dahisper sacerdotem etascendet sacrificium tuum ^ .
Oblationes pro defunctis^ pro natalitiiSy annua die
facimus^.
Outre la prière officielle pour les morts, nous avons
un exemple de la prière privée ^ et d'assez bonne
heure nous entrevoyons des catégories pour lesquelles
on ne prie pas. Ce sont d'abord les indignes dont le
nom ne doit pas être prononcé dans la prière des
prêtres à l'autel : neque enim apud altare Dei me-
retur nominari in sacerdotum prece qui ah altari
sacer dotes et ministros noluit as^ocari^*. Puis
viennent ceux qui sont morts dans le Christ et qui
vivent en Dieu : quos ç^içere apud Deum dicimus^\
ce sont les martyrs au sujet desquels saint Augustin
est catégorique. On doit, dit-il, prononcer leur
nom, on ne doit pas prier pour eux ^, ce serait leur
faire injure de prier pour eux ^ ; au contraire, l'Église
se recommande à leurs prières ^. En ce qui concerne
les enfants, il semble que leur jeune âge ne les dis-
pense pas du secours des prières. Lugere [quod fas
est) nolite, tamen orate pro illis ^, dit à leur propos
Commodien.
Une inscription trouvée à Rome, mais qui doit être
1. Tertullien, De Exhort. castitatis, 11.
2. De corona, 3.
3. Passio s. Perpetuae, 7; cf. Monum. Eccl. lilurq., 1. 1, n. 3962-396^1,
3978.
U. S. Cyprieiv, loc. cit.
5. De mortalitale, 20.
6. S. Augustin, Sermo CLIX, 1 : Cum martyres eo loco recitantur ad
altare Dei, ubi non pro ipsis oretur : pro caeteris autem commemoratis
defunctis oretur.
7. Sermo CLIX, 1 : Injuria est enim pro martyre orare, cujus nos
debemus oralionibus commendari.
8. Sermo CCLXXXIV, 5.
9. Instructiones, H, 32 : Filios non lugendos.
LES INSTITUTIONS. 75
très probablement restituée à l'Afrique, nous apprend
que, vers la première moitié du iv^ siècle, on ne lais-
sait pas de rencontrer des personnes qui croyaient à
l'admission immédiate des âmes — de celles des
enfants du moins — dans la béatitude ^ :
MAGVS PVER INNOCENS
ESSE lAM INTER INNOCENTIS COEPISTI
-f QVAM STAVILES TIVI HAEC VITA EST
QVAM TE LETVM EXCIPET MATER ECLESIA DE OC
5 MVNDO REVERTENTEM.COMPREMATVR PECTORVM
GEMITVS • STRVATVR FLETVS OCVLORUM J/
Magus puer innocens esse iam inter innocentis^
{= ntes) coepisti quant staçilestwi (= ista nie tibi?)
haec cita est. Quant te letum excipet Mater e[c)cle-'
sia de [h)oc mundo reçertentem, Comprematur
pectorum gemitus, Struatur fletus oculorum.
A partir du iv^ siècle, les commémoraisons de mar-
tyrs augmentent en nombre et en solennité. On leur
donne encore les noms anciens de natalitîa, anni-
versaria, patrocinia 2, mais on tend à substituer à
ces appellations les termes plus pompeux de 50-
1. De Rossi, De tilulis cartliaginiensibus, dans Pitra, Spicil. Soles-
mense, t. IV, p. 535, 536; cf. Guasco, Musaei capitolini antiquae inscrip-
tiones, in-fol., Romae, 1775, t. III, p. 138; Adami, Del culto dovuto ai
sanli martiri, p. 111. Il n'est pas douteux qu'il s'agisse d'un enfant
en bas âge, c'est le sens ordinaire du mot innocens dans l'épigraphie
africaine; cf. C. I. L., n. 5491, un an; 5492, huit ans; 8636, trois ans;
ces formules sont tirées de S. Cyprien, De Utpsis, 2: Quam vos laeta
excipit mater ecclesia de praelio revertentes , ei Ibid., 16 : Compri-
matur pectorum gemitus, slruatur fletus oculorum. L'inscription per-
met de corriger la leçon inintelligible des mss. qui portaient staluatur.
C'est la deuxième fois qu'un texte africain permet de rétablir la leçon
altérée d'un ms. Cf. E. Le Blant, L'Épigraphie en Gaule et dans l'A-
frique romaine, p, 117-119.
2. S. Augustin, Sermones III, XIII, CCLXXXV ; In psalmum LXXXVIIL
76 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
lemnia, solemnitales , festwitates ^. Le jour de la
fête de saint Cyprien est désigné comme le sanctissi-
muSy le solemnissimus dies^. Le culte des martyrs
tend à prendre des proportions excessives. Le férial
se charge de noms et il semble qu'on ait, dès le
début du V® siècle, adopté le système des fêtes ren-
voyées ^. Évidemment, si on agit de la sorte, nous
pouvons conclure à une tendance marquée vers l'ex-
tension du sanctoral et probablement, ainsi qu'il arrive
d'ordinaire, aux dépens du temporal^.
Le culte des martyrs tourna finalement à l'abus.
Les édicules et les basiliques se multiplièrent à tel
point qu'on en rencontrait en tous lieux, en rase
campagne, le long des routes, et la plupart d'entre
eux ne se rapportaient à aucun épisode de la vie des
martyrs, ne contenaient parfois aucune relique. Le
canon 34® du concile tenu à Carthage en 438 régla ce
point de discipline et décida que ces édifices non
pourvus de reliques seraient démolis; si les dispo-
sitions du peuple ne permettaient pas de le faire sans
danger, on avertirait, en sorte que les fidèles s'abs-
tinssent d'y venir '^.
La hiérarchie ecclésiastique en Afrique n'offre
rien de particulier ; elle est conforme à ce que nous
rencontrons partout dans le christianisme primitif.
1. s. Augustin, Sermones III, CCLXXX, CCXCV.
2. Sermones CCCIX-CCCXIII.
3. In psalm. LXXX, P. L., t. XXXVII, col. 1046 : Sed quoniam peren-
dino die, id est quarta sabbali non possumus ad mensam Cypriani con-
venire quia festivitas est sayictorum martyrum; crastino die ad ipsam
mensam conveniamus.
h. P. Batiffol, Histoire du bréviaire i^omain, in-12, Paris, 1893,
•p. 121 sqq.
5. Mansi, Concil. ampliss. coll., t. III, col. 971; cf. t. TV, col. 494. Peut-
être avons-nous un édifice de celte catégorie à Aïn-Mechira; cf. S. Grail-
tOT et S. GsELL,dans les Mélang. d'arch, et d'Iiist,, 1894, l, XIV, p. 591.
LES INSTITUTIONS. 77
Nous avons vu à Carthage deux évêques, Agrippinus
et Optatus ^ , et nous savons que ceux qui président
les réunions des fidèles sont des hommes éprouvés,
des senior es, dont la charge ne s'achète pas, mais se
donne à Félection^. Les noms d'évêque, de prêtre,
de diacre sont, à cette époque, d'un usage déjà
ancien, et nous voyons que ceux de veuve, de vierge,
de docteur et de martyr sont également connus^,
ce qui suppose que les rangs eux-mêmes existent
dès lors. Il n'est pas tout à fait clair que par le titre
de docteur, Tertullien ne désigne un personnage orné
de la grâce des charismes^*. On saisit bien, surtout
dans la correspondance de saint Cyprien, quelques
froissements entre les membres des divers degrés
de la hiérarchie qui cherchent à s'affranchir de la
subordination'^, mais cela même prouverait l'exis-
tence de cette subordination. On troiwe, vers le milieu
du iii*^ siècle, le titre de sous-diacre*^, des acolytes,
un exorciste, un lecteur; il y a même une charge,
tombée plus tard en désuétude, le doctor audien-
1. A lire le texte de Passio S. Perpétuée, on ne trouve rien qui rattache
ce personnage à l'Église de Carthage; nous irons même un peu plus
loin et nous dirons qu'il pourrait plus probablement avoir été évêque
de Thuburbo, En effet, Perpétue le voit dans une de ses visions et lui
reproche la façon dont il laisse s'introduire le désordre parmi les fidèles
à la sortie des assemblées chrétiennes. Le texte ajoute que l'évèque
disputait, suivant sa coutume, avec un de ses prêtres, nommé Aspasius.
Or Perpétue n'habite pas Carthage, mais elle habite Thuburbo ; elle a
bien plus de chances de savoir ce qui se passe dans sa ville que partout
ailleurs. En outre, elle lui reproche la sortie tumultueuse des fidèles, or
elle était catéchumène et sortait avant la fin de la réunion; c'est donc
ce qui se passe et ce qu'elle a appris parce qu'elle habite la ville.
2. Tertullien, Apologeticum, 39.
3. De prsescriptionibus, 3.
U. Ibid. : Est utique frater aliquis doctor gratia scientiœ donalus.
5. S. Cyprien, Epîst. 65.
6. Epist. 2'i, 78, 79, 80 {inter Cyprianicas) ; cf. Commodien, Instruc-
tiones, II, 26.
78 L'AFRIQUE CHUETIENXE,
tium ^ . Peu de modifications sont intervenues après
la paix de l'Église ; on voit, dans saint Augustin, la
mention des chantres et, à l'époque de la persécution
vandale, l'Eglise de Carthage compte un archidiacre
désigné sous le nom de secundus in officio tninis-
trorum 2. '
Ce qui, dans cette hiérarchie, mérite de retenir
l'attention, c'est la place qu'y tenait l'évêque de
Carthage, qui avait, sans en porter officiellement le
titre, le rang et les prérogatives de primat d'Afrique.
Le primat de Carthage jouissait d'une situation
considérable. Les Africains se flattaient eux-mêmes
en relevant son prestige. Il semble que, jusqu'à la
paix de l'Eglise, la situation, quoique florissante,
des Eglises provinciales ait pu être connue direc-
tement par le primat d'Afrique 3. A partir du iv^ siècle,
on commence à relever les mentions de primaties
provinciales. Dès 305, il y avait un primat de
Numidie^'; peut-être, dès 314, la Byzacène, la Tri-
politaine et les Maurétanies en sont-elles pourvues ^ ;
en 349, la Byzacène a son primat^; en 393, la Mau-
1. Episi, 1h.
2. Victor de Vite, De pcrsecutione vandalica et C. I. L., n. 58 a.
3. On ne relève nulle trace de primats provinciaux dans la corres-
pondance de saint Cyprien ni dans les actes des conciles tenus sous son
épiscopat. MoRCELLi, Africa christiana, t. 1, p. 30. Le texte grec de la
Passion des martyrs scillitains donne à Carthage le titre de « métro-
pole » Tzly]alov KapOayevvyi; (xyiTpouoXewç, et ce titre se lit encore au
vi« siècle dans la Notitia Alexandrina, édit. Gelzer dans le Byzanti-
nische Zeitschrift^ 1892, p. 22 sq. : Kapx^^wv (JiyiTpdTtoÀi; [LZ-^xh] t^ç
Atêuyîç Trîç ôyxix^ç.
h. Secundus, évOque de Thiges (= Kourbala), qui présida le concile
de Cirta, contre les Donatisles. Cf. S. Optât, De schism. Donatisl., ^;
S. Augustin, Contra Cresconium, III, 26.
5. C'est douteux, car la lettre de Constantin au proconsul d'Afrique
prescrit l'envoi de délégués à Arles, choisis par les évêques. Pour la
Tripolitaine et une des Maurétanies, le fait semble bien prématuré.
6. Le synode pour lequel l'évêque d'Hadrumète réclame la confirma-
LES INSTITUTIONS. 79
rétanie Sitifîenne en obtient un*. Rien ne nous
apprend que la Tripolitaine qui ne possédait que
sept évêques et la Tingitane qui ressortissait ecclé-
siastiquement de la Maurétanie Césarienne, aient
jamais possédé de primats. Cette organisation s'ex-
plique eu égard au nombre des évêchés qui, sou-
dainement accru au iv^ siècle dans une proportion
considérable, demeura stationnaire. Les listes épis-
copales africaines comptent parmi les plus précieux
documents historiques de ce pays, mais elles ont
subi le sort de tant d'autres pièces ; altérées d'abord
par les copistes ignorants du moyen âge, elles ont
été dans la suite mal interprétées par les commen-
tateurs^. EUies Dupin porte le nombre des évêchés
d'Afrique à 690 3, Morcelli à 720 '*. L. de Mas-Latrie
à 768^, F. Ferrère à 632^, Nous croyons qu'il serait
prématuré de tenter ici un classement des anciens
évêchés de l'Afrique septentrionale ; des recherches
entreprises dans ce but nous ont permis de juger
tion du concile provincial de 3^9, témoigne de l'existence d'un primat
provincial convocateur du synode. Sur les primats provinciaux, cf.
HiNSCHius, Kirchenrecht (1878), t. II, p. 2.
1. Synod. Hippon. (392 \ can. 3.
2. Il faut se garder d'en faire à ces derniers un reproche trop sévère,
car ils avaient tout à deviner et savaient si peu de choses avec certi-
tude ; ils ne soupçonnaient même pas l'épigraphie — quoique dès le
xvii" siècle, Jacques Spon eût dû leur entr'ouvrir les yeux. — Le P. Har-
douin, Ellies Dupin, Morcelli ont fait presque tout ce qu'ils pouvaient
faire à l'époque où ils ont travaillé.
3. s. Optati Milevitani Opéra, édit. E. Dupix, in-fol., Parisiis, 1700,
Praefatio. Sur les sièges épiscopaux cf. Kuhn, Die stâdlische und biir-
gerliche Verfassung des rômischen Reichcs, t. II, p. U51. A. Harnack,
Die dMission, in-S", Leipzig, 1902, p. 516, note 5. Pour les évêques des
Saltus, cf. C. I. L., t. VIII, suppl. 1, p. 1171 ; L. Schmidt, op. cit., p. 59.
'i. Morcelli, op. cit., t. I, au commencement.
5. L. DE Mas-Latrie, Les anciens évêchés de l'Afri]ue septentrionale,
in-8o, Alger, 1887, 19 pp.
6. F. Ferrère, op. cit., p. 359-376.
80 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
que les questions multiples qui s'attachent à ce sujet
n'autorisent pas encore un travail définitif ^ .
Les primats provinciaux étaient nommés par les
synodes de leurs provinces respectives dont ils
faisaient connaître la décision au primat de Car-
tilage^; leur autorité se réduisait à peu de chose.
Ils présidaient le synode provincial, désignaient les
délégués au concile de Carthage^, jugeaient les
appels des prêtres, diacres et clercs de la province
condamnés par leur évêque à moins que les appelants
n'eussent préféré s'adresser immédiatement eux-
mêmes à Cartilage ^ ; enfin ils donnaient à ceux qui
allaient en Italie des litterae formatae^ .
Le lien très étroit qui attachait l'Eglise d'Afrique
à l'Église de Rome ne faisait de doute pour per-
sonne, malgré l'attitude très indépendante — parfois
même jusqu'à la résistance ouverte — du clergé
africain à l'égard du pape ^. Des textes bien connus
1. Il faudra tenir compte de quelques identifications heureuses de
A. TouLOTTE, Géographie de V Afrique chrétienne, Numidie, p. 151, en ce
qui a trait aux Gubzatenses. Une observation de M. F. Ferrère, op. cit.,
p. li, domine les recherches à faire. « Il est probable que les listes
d'évêchés ont été grossies... On verra qu'il n'y avait pas tout à fait, en
Afrique, 500 évêchés. Ce qui explique l'exagération des chiffres donnés
par Ellies Dupin et par Morcelli, c'est qu'ils ont dressé leurs listes en
relevant tous les noms d'évêques cités dans les monuments de l'histoire
ecclésiastique africaine. Or, beaucoup d'évêchés n'ont pas existé simul-
tanément; beaucoup d'autres n'ont pas eu une place déterminée et fixe,
quand un disparaissait, un autre était constitué ailleurs. »
2. Synod. Hippon., can. 5.
3. Conc. Carthag. XVI, can. 11. Ce concile était annuel, ou peu s'en
faut, jusqu'en ^07. On déclara alors qu'il se réunirait dans le cas d'absolue
nécessité seulement et dans une ville à désigner d'après la commodité du
plus grand nombre.
U. Conc. Carthag. XVI, can. 17.
5. Synod. Hippon, can. 27. Ces lettres rendaient à peu près les mêmes
services que le celebret de nos jours.
6. Cf. J. Cii.vPMAX. The holy See and Pelagianismus , dans Dublin
lievieiv, t. CXX, p. 88-112; t. CXX, p. Jil-ôO. Le Même, Apiarius, dans la
LES INSTITUTIONS. 81
et souvent cités de saint Augustin, de saint Cyprien,
et même, dans une certaine mesure, les attaques de
Tertullien, établissent cette prépondérance de l'Eglise
romaine sur celle d'Afrique. Cependant un ensemble
de circonstances avait contribué à grandir le primat
de Carthage aux yeux de toute l'Église d'Afrique et
les titulaires ne semblent avoir rien tenté, à notre
connaissance du moins, pour modérer la tendance à
exalter l'influence de l'évêque de Carthage, fût-ce
au détriment de la subordination nécessaire à l'égard
de l'évêque de Rome. L'un d'eux disait qu'il portait
le fardeau de toutes les Églises d'Afrique : Ego cunc-
tarum Ecclesiaruîn, dignatione Dei, sollicitudinem
sustineo K C'était ce qu'on lui répétait parmi ses
collègues : « Vous êtes chargé de soutenir les
Églises )). Necesse habes omnes Ecclesias sufful-
cire ^. Le primat visitait les provinces chaque année,
principalement à l'approche des conciles; s'il y man-
quait, on réclamait sa présence ^. Ses pouvoirs étaient
assez étendus. Il avait le droit de choisir un prêtre
dans un diocèse différent du sien et de l'ordonner
évêque, ou bien encore il pouvait imposer à un dio-
cèse la mutation d'un clerc dans un autre diocèse^*.
C'était à lui qu'il appartenait de convoquer les con-
ciles de l'Afrique entière, de ratifier les élections
épiscopales ^, de signer au nom de tous les lettres
même revue, t. CXXIX, p. 98-122; Le Même, S. Augustin and his angli-
can Critics, dans la même revue, juillet 1890, p. 89-109, cf. Anal, bol-
land., 1891, t. X, p. 488.
1. Codex Canonum Africae, 55. Sur ce recueil, formé en M9, cf. HÉ-
FÉLÉ, Hist. des Conciles (trad. Delarc), t. II, p. 304 sq.
2. Ibid., M.
3. Ibid.,b2.
U. Conc. Carthag. III, can. 7.
5. Synod, Hippon, (393), can. h.
5.
82 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
synodales ^ ; de fixer, une année à l'avance, le jour de
la célébration de la fête de Pâques ^.
Quand on voit la façon dont saint Cyprien exer-
çait les droits de sa charge dans son Église ^, on
constate l'existence, au moins transitoire, d'une
sorte de régime représentatif, mais il se peut que la
modération apportée par ce grand homme n'ait pas
été toujours suivie par ses successeurs ; ainsi la pri-
matie dégénéra parfois en une sorte de patriarcat
indépendant dont les sentences étaient sans appel.
C'est contre cet abus que tentait de réagir un concile
qui conférait aux clercs le droit de soumettre leur
cas au concile général de Cartilage ''.
Les canons de l'Église d'Afrique témoignent de la
jalousie avec laquelle elle garda ses privilèges et
portent parfois même la trace d'une volonté arrêtée
d'entraver la liberté d'un recours à Rome ^. Un
1. Conc. Carthag. V, can. 19.
2. Ibid., can. 19.
3. Beauchet, dans la Nouvelle Bévue historique du Droit, 1883, p. 395,
U. Conc. Carthag. XVI, can. 17. Cf. L. de Mas-Latrie. L'episcopus
Gumnitanus et la primauté de l'évêque de Cartilage, dans la Bibiioth.
de l'Ecole des Chartes, 1883, p. 72 sq.
5. En droit, les évêques pouvaient s'adresser au pape, mais il semble
bien qu'on ne s'y soit résigné en fait qu'en raison de l'amoindrissement
croissant que les rivalités intérieures infligeaient au siège de Carlhage.
Ces dispositions peuvent être le résultat du foisonnement des évêchés
et de la valeur fort différente de ceux qui occupaient les sièges. Déjà
saint Cyprien trouve matière aux observations suivantes : « Les évêques
qui doivent instruire les autres et leur montrer l'exemple, méprisent l'ad-
ministration des choses saintes pour se mêler des affaires séculières, et
plusieurs, abandonnant leur chaire et leur peuple, courent de province en
province, pour se livrer à de honteux trafics. Au moment même où leurs
frères meurent de faim, ils ne songent qu'à amasser beaucoup d'argent; ils
s'emparent par fraude des héritages d'autrui et font profiter leur argent
par l'usure. » De lapsis, et toute la fin de ce passage est reprise et citée
par S. Augustin, Epist. CVIll, 10, ad Macrobium. On s'étonne moins de
ces récriminations en apprenant qu'Aurélius, primat de Carthage, dit
avoir un évêque à ordonner tous les dimanches, Cod. canon. A fric, can. U9.
LES INSTITUTIONS. 83
prêtre excommunié, fût-il réintégré par « un juge-
ment d'outre-mer » , demeure exclu du clergé d'Afri-
que; bien plus, lorsque prêtres, diacres ou clercs
croiront avoir à se plaindre du jugement rendu par
leur évêque, ils pourront, avec le consentement de
ce dernier, s'adresser aux évêques voisins qui pren-
dront connaissance du différend. S'ils veulent en
appeler de nouveau, la cause sera portée devant leur
primat ou devant le concile d'Afrique, mais quicon-
que fera appel à un tribunal d'outre-mer doit être
exclu de la communion dans l'intérieur de l'Afrique.
Ce n'était là d'ailleurs que l'extension au bas clergé
d'une mesure qui avait atteint depuis longtemps les
évêques, au moins sous la forme des obstacles amon-
celés sur leur chemin dès que, sans l'aveu du primat,
ils songeaient au voyage de Rome ^ .
Il importe à la suite de notre travail, de fixer les
limites des circonscriptions ecclésiastiques, qui, à
Comme toujours, les textes canoniques expliquent bien des choses.
La multiplication des sièges était amenée dans bien des cas parles vieux
sentiments païens sur la cité antique, indépendante. 11 semble que
saint Léon le Grand soit le premier pape qui ait essayé une réforme sur
ce point. Illud sane inter omnia volumus statuta canonum custodiri, ut
non in quibuslibet locis^ nec in quibuslibet castellis, et ubi ante non
fucrunt episcopi consecrenlur. Ubi minores sunt plèbes, minoresque
cojiventus, presbyterorum cura sufficiat; episcopalia autem gubema-
cula tion nisi majoribus populis et frequeyitibus civitatibus oporlel
praesidere. S. Léon, Epist. LXXXVII, 2. Il y avait des évêques ruraux
en assez grand nombre, principalement dans les fundî, les saltus, cf.
Collât. Carthag. (411), dies I, ch. clxxxi : Alypius Thagastensis dixit :
Scriptum sit omnes istos in fundis, vel in villis esse episcopos ordinatos,
non in aliquibus civitatibus. — Petilianus respondit : Sic etiam tu
multos habes per omnes agros dispersos.
1. Ces mesures avaient d'ailleurs un côté utile. Osius de Cordoue
disait publiquement devant les Pères de Sardique (347) : « Beaucoup
d'évêques vont constamment à la cour impériale, surtout les évêques
africains, qui n'acceptent pas les conseils salutaires de notre collègue et
frère bien-aimé Gratus (de Carthage). Ces intrigues inconsidérées nous
font du tort et sèment des rancunes »; Concil. Sardicense, can. 7.
84 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
partir de l'an 393, vont s identifier avec les circons-
criptions civiles, sauf un petit nombre d'exceptions,
notamment la Tingitane qui, au point de vue ecclé-
siastique, fut réunie à la Maurétanie Césarienne. Il
semble que, jusqu'à la fin du iii^ siècle, on ne se soit
guère préoccupé de calquer exactement le dispositif
adopté par l'état romain. Saint Cyprien mentionne
l'existence des trois provinces civiles auxquelles il
oppose l'unique province religieuse concentrée sous
le gouvernement du métropolitain de Carthage \ Il
est possible que l'on ait eu l'idée préconçue de n'a-
dopter le cadre des grandes circonscriptions civiles
que lorsque le nombre et la prospérité des Églises
permettraient de le remplir. Ainsi, à mesure qu'on
s'éloignait de Carthage, l'apparition des circonscrip-
tions se fait de plus en plus tardive^. La Proconsu-
laire avait pour métropole Carthage, et pour limites :
au nord, la mer; à l'ouest, uub frontière passant par
1. s. Cyprien, Epîst. XLV : Latins fusa est nostra provincia, habel
enim Numidiam et Mauritaniam sibi coliacrentes. De nombreuse
éditions disent : et Maurîtanias duas; Baluze, Notae ad Cyprianuirij
p. U5li, a expliqué que cette faute remonte à l'édition de Paul Ma-
nuce, 1563, et elle est reproduite dans les éditions d'Aide dont EUies
Dupin a dû faire usage, ce qui l'a induit en erreur dans sa Geogra-
phia sacra. Sur le texte du concile de 256 : Cum in unum Cartha-
gini convenissent kalendis septembris episcopi plurimi ex provincia
Africa, Numidia, Mauritania, cum presbyteris, cf. H. Fournel, Etude
sur la conquête de l'Afrique par les Arabes, t. I, p. 62, note 3, note c et
notes 1*, 2*.
2. S. Augustin, Epist. LYIII, parle des deux Numidies, ainsi que les
actes du concile de Carthage, en 419; néanmoins rien ne permet de
supposer que la hiérarchie ecclésiastique se fût conformée alors, par la
nomination de deux primats, aux deux Numidies, la consularis et la
proconsularis. D'ailleurs la distinction civile ayant pris fin en 313, ou
au plus tard en 320, cf. Goyau, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 1893,
t. XIII, p. 251 sq., p. 277, il reste douteux qu'elle se fût maintenue près
d'un siècle dans la hiérarchie ecclésiastique. C'est le contraire, avec la
Maurétanie Sétifienne, qui, dès le temps de Dioclétien, a son existence
propre et sa métropole; on attendra jusqu'en 393 pour la détacher de la
LES INSTITUTIONS. 85
Ammaedera ^ la région de Simittu et Naraggara et
contournant Thaia qu'elle laissait à la Numidie. Celle-
ci était bornée au nord par le rivage de la mer de
Tucca à Thabraca: à l'ouest par une ligne partant de
l'embouchure del'Ampsaga et enfermant les villes de
Cuicul, Zaraïet Bagaï^. LaByzacène se terminait aux
points suivants : entre Altiburus-Tugga et Mactaris-
Aggar, Leptis Minor, entre Putput et Upenna. Les
villes de Upenna, Horrea Cœlia, Hadrumète, Rus-
pina lui appartenaient ; à l'ouest, ses limites passaient
à Cilium. Thelepte, Capsa, Thiges, Tuzurus; au sud,
Nepte, le lac Triton; au sud-est, la région des Arzu-
circonscription ecclésiastique de la Numidie. Ce n'est qu'au synode
d'Hippone (393) qu'on lui concède un primat.
1. 11 faut remarquer que les circonscriptions civile et ecclésiastique ne
coïncident pas toujours rigoureusement. L'adrinistration civile avait
placé Calama et Theveste dans la Proconsulaire ; la répartition épiscopale
les met en Numidie, mais par contre elle dépouille la Numidie de Sicca
et BuUa-Regia qu'elle attribue à la Proconsulaire. A. Schwarze, Zur
Entivicklung der kirchliclien Provinzen, dans tinter suc hung en iiber
die ausscre Entivicklung der afrikanischen Kirche, mit besonderer Ver-
wertung der archdologischen Funde, in-S", Gottingen, 1892, p. 18-28 et
pour les provinces civiles, ibid., p. 2-18.
2. Ces indications sont souvent soumises à des variations; c'est ainsi
qu'une inscription a permis une rectification topographique qui n'est pas
sans importance. Cette inscription, découverte en 1895 à Kherbet-el-Ma-el-
Abiod, à mi-chemin entre Aziz-ben-Tellis et Bordj-Mamra, est datée de
Vanno provinciae ^35 = UlU apr. J.-C. On faisait donc usage en ce lieu
de l'ère de Maurétanie. « Ce document, écrit M. Cagnat, permet de rec-
tifier le tracé de la province de Numidie vers l'ouest. On admettait jus-
qu'ici que cette frontière, après avoir suivi l'Oued-Enja, passait entre
Cuicul et Mons et descendait en ligne droite jusqu'au Chott Beida (entre
Perdices et ISova Sparsa). Nous voyons maintenant que la région voi-
sine d' Aziz-ben-Tellis et de Bordj-Mamra était comprise dans la Mauré-
tanie puisqu'on s'y servait pour la supputation des années de l'ère mau-
rétanienne. » R. Cagnat, Chronique d'épigraphie africaine, dans le Bull,
du Comité, 1895, p. 319 sq. Cf. E. Michon, Nouvelles ampoules à eulo-
gies, dans les Mém. de la Soc. des Antiq. de France, 1897, p.* 299;
Ch. Clermom-Ganneau, Le culte de saint Mennas en Maurétanie, dans
Recueil d'arch. orientale, t. II, p. 180-181 ; C. I. L., n. 13'423.
86 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
ges ' qui s'étendait de la Tripolitaine au pied de
l'Aurès. La Tripolitaine était comprise entre le lac
Triton et la petite Syrte, au nord; la mer et la grande
Syrte, à l'est; la région des Arzuges, à l'ouest; le
désert et la Cyrénaïque, au sud. La Maurétanie Sé-
tifienne avait la Numidie pour frontière orientale, la
mer pour frontière septentrionale ; enfin une ligne
tirée à l'ouest du Sinus Numidicus, à gauche de l'em-
bouchure de rUsar, passant au sud de Zabi, au nord
de Tubuna et s' enfonçant au désert, marquait sa li-
mite avec la Maurétanie Césarienne. Celle-ci était
séparée de la Tingitane à l'est par une ligne droite
allant de l'embouchure du Malva à l'Atlas ; la mer et
le désert formaient ses limites au nord et au sud ^.
1. C'est le Belad-el-Djerid. Aurelius, Epist. Carthag. ad omnes epi-
scopos per Byzacenam et Arzugitanam provinciam constitiitos, dans Har-
DOUIN, Concilia, t. I, col. 1232 ; d'après Orose, Histor., 1, 2, elle aurait
fait partie de la Tripolitaine.
2. Un autre point de dissemblance entre circonscriptions civiles et cir-
conscriptions ecclésiastiques. Celles-ci n'avaient pas de métropole en
dehors de Carthage, métropole de toute l'Eglise d'Afrique. Dans chaque
circonscription, le primat était l'évêque le plus âgé, il demeurait dans
son siège, on le qualifiait de senex, ou bien de primae sedis episcopus.
Ce n'était, en définitive, qu'un doyen. « Quand saint Augustin dominait
l'Afrique par son génie, le primat de Numidie était Mégalius, obscur
évêquede Calama. » F.Ferrère, La situation religieuse de f Afrique ro-
maine depuis la fin du iv« siècle jusqu'à l'invasion des Vandales (^429),
in-8°, Paris, 1897, p. 9; Thomassin, Ancienne et nouvelle discipline de
l'Eglise, in-8°, Barle-Duc, 1875, t. V, ch. xx, paraît croire qu'on eût été
embarrassé pour désigner des villes primaliales dans chaque circonscrip-
tion ; la raison véritable est probablement plus disciplinaire. Il y avait ici
ou bien un souvenir de l'ancien usage qui interdisait à l'évêque de changer
d'Eglise, ou bien une remontrance à l'usage nouveau qui voulait qu'un
évêque pût échanger son siège contre celui d'un archevêque. S. Léon V",
Epist. IV, nous apprend qu'on comptait les années d'ancienneté pour la
primatie d'après le temps de la consécration. Ceci concorde bien avec la
mention de quelques épitaphes d'évêques. C. I. L., n. 2009, mort à 52
ans, dont 12 années d'épiscopat; R. Gagnât, dans le Bull, du Comité,
1895, n. 328, mort à 60 ans, dont 18 années d'épiscopat. Plus ordinai-
rement on supprime la mention des années de la vie pour se borner
LES INSTITUTIONS. 87
aux années d'épiscopat, C. I. L., n, 9286, 9709, 11893, 1189^, H. Char-
don, dans le Bull, du Comité, 1900, p. 115, pi. V. Le pape Grégoire P'',
Epist. LXXIV, écrivit à Gennadius, prescrivant que désormais le primat
résiderait dans une ville déterminée après avoir été élu par l'assemblée
des évêques. Mais il ne fut pas tenu compte de ces prescriptions.
CHAPITRE V
LES DIALECTES
Existence d'une littérature chrétienne primitive en Afrique.
— Dialectes en usage. — Le grec. — Influence du pape
Victor. — Le punique. — Le libyque. — Le latin.
L'expansion du christianisme nous apparaît en
Afrique dès les premiers documents qui nous parlent
de son existence : àMadaure \ à Scilium, àCarthage,
dans la Proconsulaire, laNumidie, laByzacène, à Ha-
drumète, à Thysdrus, à Lambèse, àUthina, à Tipasa
en Maurétanie. Ces débuts font présager le pullule-
ment de la période qui va du iv^au vie siècle; mais,
à vrai dire, la conquête chrétienne de l'Afrique est
1. La nomenclature et l'onomastique ne doivent pas être négligées
dans la recherche des origines. Parmi les premiers martyrs africains se
trouvent des noms puniques. Cet élément punique doit être au moins rap-
pelé, puisqu'on ne peut faire plus, dans ces débuts de l'Eglise d'Afrique.
Cf. T. Zahîv, Geschichte des neutestamentliche Kanons, in-S", Erlangen,
1881, t. I, p. UQ sq. Bon nombre de noms indigènes sont d'autant plus inté-
ressants qu'ils permettent de se faire une idée de la composition de l'E-
glise de l'Afrique. Ce sont des noms puniques ou berbères demeurés inal-
térés; il y en a aussi de libyques ; Baric, Jader, Mettun, NamfamOf
Namgedde, Gudden, Miggin, Sanaë. La rareté des noms patronymiques
dans les inscriptions chrétiennes d'Afrique n'est pas telle qu'on ne puisse
espérer gagner quelques autres noms. Sur toute cette question, cf.
TouTAiv, Les cités romaines de la Tunisie, p. 167-196.
LES DIALECTES. 89
faite, sinon achevée, dès le début du iv^ siècle ^ Nous
avons dit les éléments ethniques sur lesquels elle
s'est exercée. De leur diversité surgissait une diffi-
culté considérable. Quel idiome adopter avec les con-
vertis?
Aussi longtemps qu'il ne s'agissait que de fonder
des Églises ou d'envoyer en avant des missionnaires,
il suffisait d'avoir sous la main des hommes possé-
dant les notions du langage employé par ceux qu'ils
allaient rencontrer; mais dès qu'il s'agissait de fon-
der des provinces ecclésiastiques, de les rattacher à
la métropole, la question devenait complexe. N'était-
ce pas rebuter à tout jamais les indigènes, ces insai-
sissables Berbères, que d'espérer les convertir assez
à fond pour les amener à employer la langue de con-
quérants détestés ; d'autre part, fallait-il subordonner
à leur conversion très problématique les chances
d'établissement solide qu'on trouvait en s'appuyant
sur la population coloniale gréco-romaine ^ ? Incon-
testablement et à première vue, la province d'Afrique
était une terre latine^.
1. A. Ha.rna.Ck, Die MissîoJi und Ausbreitung des Christentums in den
ersten drei Jahrhunderten, p. 520-527. Cette liste est la plus récente;
nous y renvoyons provisoirement sous réserve des additions et des ré-
férences à faire.
2. Nous ne mentionnons pas l'élément punique parce qu'il se conser-
vait principalement dans les basses classes qui offraient de sérieuses
ressemblances avec l'élément libyque ou berbère et, par conséquent,
formait comme une annexe très voisine de l'élément autochtone, quant
aux mœurs, aux passions, aux intérêts. 11 peut, à ce point de vue, sans
qu'on s'écarte trop de la réalité historique, être considéré comme peu
différent de celui-ci. Les classes élevées conservaient le punique, mais
c'était sans doute affaire d'élégance, comme on se pique de savoir le
celte ouïe provençal; la bourgeoisie en usait couramment.
3. Nous verrons qu'elle a fourni les premiers monuments latins de la
littérature chrétienne; en ce qui concerne la littérature païenne, cf.
P. Monceaux, Les Africains, Étude sur la littérature latine d'Afrique,
in-12, Paris, 189^1.
90 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
Nous savons peu de chose sur les origines de la lit-
térature chrétienne en Afrique en dehors des ouvrages
qui nous ont été conservés. Tertullien parle d'impro-
visations qui se faisaient dans les repas communs
des frères et il est probable qu'elles avaient la forme
ou, du moins, Fallure lyrique ^ Peut-être même
s'essaya-t-on parfois à des compositions sur un thème
marqué d'avance, comme par exemple : les souf-
frances et le triomphe des martyrs ^. On ne peut rien
dire de ces ouvrages, mais on peut croire qu'ils se
ressentaient des goûts et des préoccupations ordi-
naires des communautés naissantes. On repensait la
Bible, avec la vigueur et l'exaltation qu'une foi nou-
velle met au cœur des hommes ; peut-être aussi, avec
cette hauteur et cet emportement de sentiment avec
lesquels ces hommes se donnaient à leur nouvelle re-
ligion. « Si vous aimez le théâtre pour les leçons
qu'on y trouve, disait Tertullien, nous avons, nous
chrétiens, une assez belle littérature, assez de vers,
assez de sentences, assez même de cantiques, assez
de chants; et ce ne sont pas des fables, ce sont des
vérités ^. » Ils avaient donc dès lors une littérature.
De quoi se composait-elle? Nous l'ignorons.
Nous ne sommes pas beaucoup plus avancés au
sujet de la langue dont on usait dans les réunions et
dans laquelle les communautés célébraient la liturgie.
Nous savons que les dialectes grecs et latins et les
idiomes indigènes se partageaient l'Afrique, mais
1. Tertullien, Apologetlcum, 39 : Post aquam maniialemet lumîna, ut
quisque de Scripturis sanctis vel de proprîo ingenio potest, provocahir
in médium Deo cancre.
2. Scorpiace, 7 : cantatur et exitus martyrum.
5. De spectaculîs, 29; P. Monceaux, //wf. litt. de l'Afriq. chrct., t. I,
p. 50, croit qu'il s'agit ici de la Bible; c'est assez possible, c'est même
probable, mais la phrase de Tertullien n'est pas limitative.
LES DIALECTES. 91
rien ne donne lieu de supposer qu'ils se soient trouvés
limités à des circonscriptions nettement localisées;
c'est le contraire que les faits semblent insinuer.
L'Afrique fut témoin d'un essai d'hellénisme ; il dura
peu, et il n'en resta rien ^ Pendant le règne du roi de
Maurétanie, Juba, la ville de Gœsarea (= Cherchel),
sa capitale, devint une cité grecque. Après sa mort et
celle de son fils Ptolémée, leur création tomba aux
mains des empereurs et Césarée se transforma en
une ville romaine. Le latin conquit tous les esprits
cultivés de Carthage à Tanger. Il ne faudrait pas
en conclure que l'Église d'Afrique n'ait eu ni la con-
naissance, ni aucune impression des sources, des rites
et des usages qui faisaient alors l'illustration des
Églises de l'Orient.
Le grec était, au ii® siècle, parlé couramment à
Carthage ^. Quatre traités de Tertullien furent écrits
1. Nous entendons ceci, au point de vue de la culture générale, et du
tour intellectuel de la société africaine, car au point de vue archéologique
le règne de Juba laissa un monument d'un grand intérêt, son tombeau élevé
sur une crête du Sahel algérien. Les Arabes le désignent sous le nom de
Kbour-er-Roumia, mais il est plus connu sous le nom de Tombeau de
la chrétienne (au sud-ouest de Koléa), et ce nom n'a pas laissé de pro-
voquer plusieurs méprises, cf. S. Gsell, Les nioyiuments antiques de
P Algérie, in-8°, Paris, 1901, 1. 1, p. 69. Sur Juba et sou essai de royaume
helléniste, cf. G. Muller, Fragm. hist. grsecoy^um, t. III, p. û65 sqq. G. de
LA Blanchère, De regeJuba; P. Monceaux, Statues de Clierchel prove-
nant du musée grec des rois maures, dans la Gazette archéologique,
1886.
2. L. DucHESNE, En quelle langue ont été écrits les actes des saintes
Perpétue et Félicité, dans les Comptes rendus de l'Acad, des inscr.,
1891, séance du 23 janvier, p. 41. Sur toute cette question du grec et
des idiomes indigènes, cf. W. Bernhardy, Grundriss der rômischen Li-
teratur, in-8°, Halle, 1850, note 53. Voir une hypothèse ingénieuse de
M. P. Monceaux, Hist.Utt., t. I, p. 83, au sujet de la conversation en
grec de sainte Perpétue avec l'évêque Optât. Perpétue, croit-il, parlait
grec ordinairement; elle aura écrit en grec. Saturus, lui, était pour le
latin puisqu'il a remarqué que sa compagne parlait grec, donc il y aurait
eu un premier récit en grec, un autre en latin et les deux ont été com-
pulsés par le montaniste qui a rédigé la Passion en latin.
92 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
en grec et il est remarquable que c'étaient ceux qui
s'adressaient au grand public; d'autres furent tra-
duits en cette langue ^ . Le texte latin de la Passion
de sainte Perpétue contient un certain nombre de
mots grecs et nous montre la jeune femme s'entrete-
nant en grec avec son évêque Optatus. Le récit de
son martyre et celui des martyrs de Scilli a été écrit
primitivement en latin, mais traduit en grec de bonne
heure "-. Un autre fait nous montre à quel point la
1. C'étaieut les traités De spectaculis. De baptismo, De velandis vii^gi-
nibus. De corona militis. Cf. C. P. Caspari, Oin Tertuil graeske Skrifter
dans Forhandlinga^ in Verdensk. Selsk. i Cliristiana, 1875, p.^03 sq.; A.Har-
NACK, Gesch. der allchristl. Literatur^ in-S", Leipzig, 1893, 1. 1, p. 673 sq.
On pourrait citer des témoignages non moins probants empruntés à la
littérature païenne. Nous possédons encore l'esquisse d'une leçon d'A-
pulée qui fut commencée dans une langue et achevée dans l'autre. A
Carthage en particulier (et cette ville dut sur bien des points donner le
ton aux autres communautés), l'influence helléniste était prépondé-
rante au ii« siècle de notre ère. Cf. Perrot et Chipiez, Histoire de
CArt dans l'antiquité, in-4°, Paris, 1885, t. III, p. i53 sq. ; Pu. Berger et
H. Saladin, Recherche des antiquités dans le nord de l'Afrique, 1890,
p. 78-95. P. Monceaux, Les Africains, p. 81 sq. Le trafic avec les Asiates
avait attiré ceux-ci près des comptoirs de Carthage. Cf. pour ces relations
de l'ancienne Carthage avec le monde grec, Polybe, Hist., XXII, 4;
TITE-LIYE, Hist., XLl, 22; C. /. G., n. 1565, 2322 b, 5365, 5?i96 ; VIVIEN
DE Saint-Martix, Le nord de l'Afrique dans l'antiquité gr. et rom.,
in-8o, Paris, 1863, p. 326 sq. ; Lexormant, Monnaies et médailles, in-8",
Paris, 1883, p. 1^4l-l^»^i. Par la Numidie s'étaient produites des infil-
trations sur un autre point, car les relations étaient fréquentes dès le
temps de Massinissa, cf. Bull, de corresp. hellénique, t. II, p. 400; t. III,
p.i69;Cirta avait une colonie de Grecs; Strabox, XVII, p. 832; Salluste,
Jugurlha, 26; L. Muller, Numism. de l'anc. Afrique; E. Babelon, Re-
cherche des antiq. du nord de l'Afrique, p. 174-195; P. Monceaux, Grecs
et Maures d'après les monnaies grecques du musée d'Alger, dans le
Bull, de corr. africaine, 1884. Césarée de Maurétanie fut un autre point
d'infiltrations helléniques.
2. A. ROBiNSON, The Passion of Perpétua, dans Texts and Studies,
in-8°, Cambridge, 1891, 1. 1, p. 47 sq. M. Harris et Gifford avaient émis
l'opinion que le texte grec découvert par eux dans la bibliothèque du
patriarcat grec de Constantinople était l'original; cette opinion avait été
adoptée par A. IIarnack dans Theotogische Litcraturzeilung, 1890,
p. 423.
LES DIALECTES. 93
langue grecque était répandue dans la communauté
de Carthage. Une incantation amoureuse dont l'au-
teur paraît être une esclave chrétienne d'une instruc-
tion assez négligée est écrite en latin, avec des
caractères grecs ^ . Cependant il semble que le grec
était moins répandu que le latin ^ ; ce dut être la raison
qui engagea Tertullien à traduire en latin les traités
qu'il avait d'abord édités en grec et à abandonner
cette dernière langue dans les écrits qu'il publia
dans la suite. Le pape Victor devait être assez peu
familier avec la langue grecque, quoique africain de
naissance, pour que, devenu chef d'une Eglise dans
laquelle le grec était encore la langue officielle, il
ait écrit ses quelques ouvrages en latin ^, ce qui
semble avoir été une innovation ^. C'était le premier
des Africains qui fit figure dans l'Église et, en véri-
table Africain, il montait au premier rang. Il n'est
pas douteux que sa présence à Rome n'ait exercé une
influence considérable et définitive sur l'Eglise d'A-
frique. Ce pape latin sut tourner ses compatriotes
africains vers le génie latin et la langue latine.
Quoique n'entrant dans l'histoire qu'après avoir
quitté l'Afrique, il ne cesse de lui appartenir par ce
1. Nous l'avons publiée et commentée, D. C^brol et D. Leclercq,
Monum. Eccl. liturg., t. I, n. 4353; Dict. d'arch. et de liturg., 1. 1, col.
527 au mot Adjuration. On y trouvera la littérature de ces curieux do-
cuments.
2. Peu d'épigraphie grecque à Carthage et dans les quelques villes du
littoral, presque rien dans les villes de Tintérieur. Il faut y regarder de
bien près avant d'accueillir comme témoignages africains les estampilles
doliaires qui peuvent venir d'officines étrangères. Cf. P. Monceaux,
Hist. litt. de VAfr. chrétienne, 1. 1, p. 51, notes 2, 3 ; J. Toutain, Les cités
romaines de la Tunisie, p. 200.
3. s. JÉRÔME, De vir. illustribus, 53. La première épitaphe papale en
latin est celle de Corneille (258).
4. Ibid. Cf. Liber ponlificalis (édit. Duchesne), t. I, 1886, p. 137.
Cf. p. 61.
94 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
qu'il avait d'immuable, son tempérament. C'était un
lutteur, actif, énergique, tenace. Son pontificat ne
nous paraît si rempli d'obstacles que parce qu'au lieu
de les tourner, il les enfonçait. Il excommunia
Théodote de Byzance ^ , et les montanistes ^. Ayant
rencontré une opposition considérable sur la question
de la date de la Pâque^ et les évêques d'Asie lui ré-
sistant, il les excommunia ^ et les fit céder. Ceux
qui tinrent bon devinrent hérétiques ; c'était bataille
gagnée. Il écrivait mal, dit saint Jérôme, qui était
bon juge ^, mais il écrivait quand même et il écrivait
en latin. Dans son orbite, on rencontre un certain
Archeus^, évêque de Leptis en Tripolitaine, dont il
reste une phrase ou deux.
Le progrès de la colonisation romaine en Afrique
amenait l'abandon graduel de la langue grecque. Au
début du iii^ siècle, un citoyen de Leptis s'exprimait
plus aisément en grec qu'en latin '^ ; vers le milieu du
siècle, l'empereur Gordien, l'élu de Carthage, a pour
auteurs favoris Platon et Aristote ^ ; on nous dit qu'un
siècle plus tard, le professeur de philosophie de saint
Augustin commente avec emphase les Catégories
d'Aristote, mais saint Augustin et le poète Dracontius
sauront fort mal cette langue ^. La domination by-
1. EusÈBE, llxst. eccl., V, 28.
2. Tertullien, Adv. Praxeam, 1.
3. D. Cabrol et D. Leclercq, Monum. Eccl. liturg., t. I, p. 193*.
^. L. DUCHESNE, La question de la Pâque au concile de Nicée, dans la
Revue des questions historiques, juill. 1880.
5. S. JÉRÔME, Chron. ad ann. 2209 : Victor... cujus mediocria de re-
ligione extant volumina.
6. Mai, Specilegium romanum, t. III, p. 707 ; A. Harnack, Gesch., t. I,
p. 776; P. L., t. V, col. IWO; P. Monceaux, Hist. litt., t. 1, p. 5'i.
7. AuRELius Victor, Epitome, 20.
8. Capitolin, Gordianus, 7.
9. s. Augustin, Confessiones, I, \U ; Contra Peliiianum, I, 91 ; De Tri-
nitate, III, 1. « Nous n'avons pas, nous autres Africains, assez d'habitude de
LES DIALECTES. 95
zantine réveillera dans les villes de l'Atlas les tradi-
tions helléniques, mais le Tell oriental et la côte mau-
rétanienne seront seuls atteints; encore pourrait-on
se demander si le byzantinisme du vi® siècle doit être
considéré comme un prolongement de l'hellénisme.
A cette dernière phase de son existence, le grec
offre quelques productions parce que les Africains
ne se déshabituèrent jamais complètement d'écrire.
Les littérateurs, somme toute, sont seuls avec les
membres des administrations venus de la métropole à
savoir le grec et peut-être aie parler et à l'entendre ^.
Il ne nous est demeuré aucun monument punique
de la littérature chrétienne^, bien qu'il ne soit pas
douteux que pendant toute sa durée l'Église d'Afrique
ait eu à employer cette langue. C'était surtout,
semble-t-il, dans les villes du littoral de la Procon-
sulaire, anciens comptoirs de Carthage, que le pu-
nique était répandu. La bourgeoisie y avait gardé sa
langue, sa religion, ses coutumes^. Le peuple et la
classe moyenne parlaient punique : on n'entendait
la langue grecque pour être capables de lire et d'entendre les livres que les
Grecs ont écrits sur la Trinité. » Au contraire S. Fulgence de Ruspe et
Facundus d'Hermiane savaient assez de grec pour suivre toutes les sub-
tilités des théologiens grecs.
1. Voyez l'œuvre de Priscien deCésarée, de Junilius, de Victor de Tunis
et surtout de Corippus.
2. HiLGENFELD a proposé une conjecture touchant un original punique
des actes de sainte Félicité ; elle était inacceptable. Cf. L. Duchesne, En
quelle langue ont été écrits les Actes de sainte Perpétue? dans les Comptes
rendue de l'Acad. des inscr., 1891, p. Ul.
3. Les villes africaines avaient conservé quelque chose de leurs an-
ciennes coutumes, par exemple, Carthage et plusieurs autres villes étaient
gouvernées par des sufètes, C. I. £., n. 7, 10525; t. V, n. 4922; L.
MiJLLER, Numismatique de l'ancienne Afrique, t. Il, p. 149; on trouve
même des sufètes à Calama, C. I. L., n. 5306, 5369; à Thibiuca, à
Avltta Bibba, C. I. Z., n. 765, 797. Il y aurait lieu de s'assurer que l'or-
ganisation ecclésiastique en Afrique ne s'est pas ressentie, elle aussi»
pour quelque chose de ces vieux usages.
96 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
guère de latin qu'à l'école^. L'épigraphie témoigne
à quel point le vieil idiome était répandu. A Maktar,
à Masculula, à Thugga, à Smitthu, à Mididi ^ ont été
retrouvées des épitaphes ; en Byzacène et en Tripo-
litaine et même à Tingis en Maurétanie, on a battu
monnaie avec des légendes puniques jusqu'au temps
de Tibère^. Nous savons par ailleurs que Septime-
Sévère, né à Leptis, était fort disert en cette langue
dont il avait gardé quelque chose de rauque dans la
voix, afrum quiddam, et la sœur de cet empereur
ayant continué d'habiter Leptis, ville de la Tripoli-
taine restée phénicienne, ne quitta sa cité pour Rome
qu'après l'élévation de Sévère ; mais elle y parla un tel
jargon qu'on fut contraint de la renvoyer à Leptis, au
grand regret de la cour qui s'en amusait fort ^'. La
prédication chrétienne a donc dû se faire souvent en
punique. 11 n'y a pas lieu d'être surpris que nous ne
possédions aucun monument technique de la liturgie
en cette langue, car on sait que l'Afrique n'a livré
jusqu'à ce jour aucun de ces anciens livres, même en
langue latine ^ ; mais ceci n'enlève rien au fait prin-
cipal et nous savons qu'au temps de saint Augustin,
dans le diocèse d'Hippone, la connaissance du pu-
nique était indispensable aux prêtres de certaines
localités ^. A la fin du v*' siècle et au vi% Arnobe le
1. TOUTAIN, op. cit., p. 202.
2. C. I. I., n. 5209, 5216-5218, 5220, 5225, 17317, 17319, 17320.
3. L. MiJLLER, Numismatique de l'ancienne Afrique, in-i", Paris,
1860-1874; E. Babelon, Recherche des antiquités, p. 175-184. Il était admis
dans les tribunaux, cf. Digeste, XXXII, xi, 1 ; XLV, i, 1.
U. Spartien, Severus, 15; C. I. L., p. 2; R. Basset, Études sur les
dialectes berbères, in-8°, Alger, 1894, n. 7, 15, 16.
5. Il est possible que les Églises de langue punique aient été, au point
de vue du langage liturgique, dans le même cas que celle de Scythopolis,
cf. RuiNART, Acta sincera, 1689, p. 372.
6. S. AUGUSTIN, Epist. CVIII, 14; CCIX, 3; Sermo CLXVII, 3.
LES DIALECTES. 97
jeune ^ et Procope ^ mentionnent encore son exis-
tence ^. Parmi les derniers et les plus célèbres parti-
sans de la langue punique, il faut mentionner les
Circoncellions ^.
L'idiome libyque ou berbère ^ est presque totale-
ment ignoré des écrivains de l'Afrique, à l'exception
de saint Augustin qui en dit quelques mots et traite
cette langue comme un idiome à Fusage des tribus
barbares. Dès le règne de Massinissa, le libyque
avait vu consommer sa déchéance au profit du pu-
nique. Les progrès du punique en Numidie n'y effa-
cèrent cependant pas le souvenir du libyque dont on
a retrouvé autour de Cirta un grand nombre de frag-
ments épigraphiques. D'autres ont été relevés dans
la vallée de la Chefïia, à quelques lieues d'Hippone.
« A partir de Massinissa, beaucoup de Numides par-
lèrent à la fois le libyque et le punique, comme leurs
descendants usent de l'arabe et du berbère, puis le
latin vint par-dessus, comme aujourd'hui le français,
et il eut sa place entre les deux autres langues, sans
les faire tout à fait oublier ^. »
1. Arnobe le jeune, Comment, in Psalm. CIV.
2. Procope, Bell, vandal., II, 10.
3. Cf. MOYERS, Die Phônizier, in-S", Breslau, 1841-1846, t. II, p. 476-
A78.
4. TiLLEMONT, Mém. hist. eccL, in-4°, Bruxelles, 1731, t. VI, p. 38,
col. 2; cf. H. FOURNEL, Les Berbers, in-4°, Paris, 1875, t. I, p. 64.
5. Berbère est le nom qu'on lui donne aujourd'hui. Il s'est conservé
jusqu'à nos jours presque sans altération parmi plusieurs tribus du
Sahara et peut-être fut-il refoulé par le latin et le néo-punique dans les
districts montagneux et d'un accès difficile, en particulier dans le massif
qui sépare la Tunisie de l'Algérie. Quant au punique, il n'a pas disparu,
mais il s'est fondu lors des invasions arabes dans la langue des conqué-
rants. Les affinités très étroites qui existaient entre les deux idiomes
jd'origine sémitique expliquent sans peine cette fusion. Cf. H. Leclercq,
dans D. Cabrol, Dict. darch. chrét. et de liturg., t. I, col. 754.
6. G. Boissier, L'Afrique romaine, in-12, Paris, 1901, p. 350.
6
08 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
D'après ce que nous venons de dire, on peut pres-
sentir que la langue officielle de l'Jiglise d'Afrique =a
été le latin. Mais cette question du latin d'Afrique
demeure, après beaucoup de solides travaux, assez
obscure. Et tout d'abord nous ignorons jusqu'aux
éléments d'une statistique partageant les africains
qui employaient les vieux idiomes indigènes et le
grec et ceux qui parlaient latin ; nous savons même
qu'au temps d'Apulée, qui avait fait cependant de
fortes études à Carthage, ce latin était assez mauvais
pour qu'on ne pût se risquer à le parler à Rome sans
l'avoir corrigé ^ Ce qui paraissait impoli dans ce
latin, c'étaient souvent de vieux termes ou des tours
archaïques qu'on eût retrouvés dans les campagnes
d'Italie et dans les ruelles misérables du Transtévère
et de la Suburre ^ ; mais le fond archaïque demeura
toujours un peu trop à la surface du latin africain,
même policé ^. Il eut encore à supporter le contact et
même certains compromis philologiques avec les
idiomes punique et libyque. La résistance obstinée
de ces deux idiomes à toute tentative de suppression
ou d'assimilation était telle que leur connaissance
avait fini par s'imposer même aux fils des colons nés
1. Apulée, Métam., I, 1. Cela tenait à ce que « ce ne furent point les
beaux esprits de Rome qui, au lendemain de la conquête, partirent pour
Utique et s'établirent dans les comptoirs de la côte et dans les plaines de
l'intérieur. Ce furent de pauvres gens, anciens soldats, métayers ou mar-
chands ruinés, aventuriers en quête de la fortune. Ils emportèi-ent avec
eux et répandirent autour d'eux la langue qu'ils avaient toujours parlée,
le patois des carrefours ou des municipes italiens, comme aujourd'hui nos
zouaves et nos tirailleurs acclimatent dans nos colonies l'argot de nos
faubourgs ». P. Monceaux, Les Africains, p. 100.
2. Voir dans plusieurs inscriptions chrétiennes les traces de ce latia
populaire; par exemple, Marturorum.
3. Cet aspect archaïque du latin d'Afrique a été mis en lumière par K.
SiTTL, Die lokalen Verse hiedenlieiten der lateinische Sprache, in-S", Er-
langen, 1882, p. 120-1^0.
LES DIALECTES. 99
en Afrique. On ne pouvait songer à se faire entendre
du peuple des campagnes sans ces idiomes; de là
cette action des patois indigènes, plus sensible chez
les chrétiens « contraints par la nécessité et habitués
à prêcher en libyque ou en punique, comme nos
prêtres aujourd'hui encore se servent du flamand
dans les campagnes du Nord, du celtique en Bre-
tagne et du provençal dans le Midi ^ ». D'autre part,
les exigences de la polémique et de l'exégèse à sou-
tenir contre les colonies juives nombreuses en Afri-
que ont laissé, elles aussi, leur empreinte sur la
langue^. Ajoutez la déformation lente produite par
une prononciation fautive et sur plusieurs points,
semble-t-il, irréformable. On transportait dans la
langue des mots non pas nouveaux, mais d'une phy-
sionomie nouvelle ^. On reconnaissait un Africain à
1. p. Monceaux, op. cit., p. 103.
2. P. SiTTL, op. cit., p. 92-109.
3. A. AUDOLLEM, De l'orthographe des lapicides carthaginois, dans la
Revue de philologie, 1898, t. XXII, p. 213-222. Ce très judicieux travail ne
dispense pas de recourir aux auteurs qui l'ont précédé, cf. K. Sittl, op.
cit.; G. W. MoELLER, Titulorum africanorum orthographia, in-8°, Gry-
phiswaldae, 1875; M. Hoffmann, Index grammaticus ad Africae provin-
ciarum TripoUtanae, Byzacenae, Proconsularis titulos latinos, formant
le t. I des Dissert, philol. Argent, selectae, in-S", Argentorato, 1879; B.
KUEBLER, Die latein Sprache auf afrik. Inschriften, dans Archiv, ftir
lateinische Lexik und Grammatik, 1892, l. VIII, p. 161-202 ; H. Leclercq,
au mot Afrique, dans D. Cabrol, Dict. d'arch. et de liturg., t. I, col.
752. Sur les infiltrations indigènes dans la langue latine il faut remarquer
qu'à mesure qu'avança la colonisation romaine, l'élément sémitique se fit
une place plus large dans le vocabulaire et les procédés d'expression. A
cet égard, observe M. Monceaux, il est fort curieux de comparer entre
elles les différentes inscriptions trouvées dans le pays. On y voit le latin
se déformer de plus en plus, au contact des idiomes indigènes, à mesure
que s'étend son domaine géographique ; il s'altère progressivement non
seulement d'un siècle à l'autre, mais encore de l'Est à l'Ouest et du Nord
au Sud. C'est qu'à chaque étape de la colonisation augmentait dans l'en-
semble du pays la proportion d'indigènes parlant ou essayant de parler
latin.
100 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
son langage, à ce stridor punicus dont parle saint
Jérôme \ ou bien au labdacisme^ qui « fourmille
en Afrique où il est rare d'entendre bien prononcer
un L ^ ».
Ce latin avait donc une physionomie singulière,
mais ce n'est qu'à partir de l'époque chrétienne et
dans son rapport avec l'Eglise d'Afrique que nous
devons faire entrer notre recherche. Ce qui paraît
l'avoir préservé d'une absorption complète ou d'une
pénétration trop dissolvante par les idiomes indi-
gènes, c'est le goût très vif des choses littéraires qui
s'empara des Africains dès la fin du i^'' siècle de notre
ère. L'instruction, la grammaire, la rhétorique prirent
en Afrique un subit développement. L'élite s'attarda
au style, mais l'élan était donné. Apulée avait laissé
la formule définitive à l'usage des cerveaux africains,
un mélange de baroque et de puissant avec la re-
cherche à tout prix de l'effet violent. Le succès fut
grand et durable ; ce n'était plus, comme avec le grec,
le punique ou le libyque, un moyen de transaction,
c'était l'expression du tempérament africain. De là
son expansion et sa pénétration parmi les masses.
Cependant, vers le début du v® siècle, il existait
encore des christiani punici ^ mais nous ne saurions
préjuger de leur nombre. La langue latine dut être
en Afrique, comme dans les autres provinces de
l'Empire, la langue officielle imposée avec une cer-
1. s. JÉRÔME, EpisU CXXX, 5. p. I., t. XXII, col. 1109.
2. s. Isidore, OHg., I, 38, 8; Schulten, Die rômische Afrîca, in-B°,
Leipzig, 1900,
3. Pompée le Maure, Comm. art. Donat., p. 286, dans les Gramm.
latini de Keil, t. V, p. 95 sq. Nous ne pouvons faire un grand nombre de
citations, nous renvoyons à P. Monceaux, Les Africains, p. 110 sqq. et à
la Bibliographie que nous avons donnée, dans D. Cabrol, Dict. d'arcfi.
et de liturg., 1. 1, col. IIU sq.
LES DIALECTES. 101
taine ostentation par l'administration romaine : Opéra
data estf dit saint Augustin, ut imperiosa cwitas non
solum jugum^ ^eruni etiom linguam suant domitis
gentibus imponeret ' .
Toutefois cette exigence ne dépassait pas le cercle
toujours assez restreint de ceux qui doivent régler
leur façon d'agir d'après les volontés du pouvoir ; le
sermo plebeius, vulgaris, cottidianus, ne subit que
lentement l'infiltration de la langue classique et
cette infiltration s'opéra principalement par le mou-
vement qui poussait en masse vers les écoles la jeu-
nesse de ce temps. Ces générations d'hommes ins-
truits ont dû puissamment aider l'administration
romaine à refouler les partisans du sermo vulgaris
dans l'obscurité. Ces jeunes lettrés, précisément afin
de faire montre de leur science, ont pris à tâche
d'employer les mots recherchés qu'une érudition,
mieux préparée de nos jours qu'elle ne l'était jadis,
à pu restituer à leurs légitimes inventeurs; et ce
sont ces jeunes lettrés, Apulée, saint Cyprien, Ar-
nobe, Lactance, saint Augustin qui, rhéteurs de pro-
fession, ont constitué le fond caractéristique de la
littérature africaine.
Après tant d'essais infructueux pour dresser un
catalogue des termes relevant certainement de Va-
fricitas, nous nous bornerons à constater que, dans
l'état actuel delà philologie, les « africanismes » sem-
blent réduits à n'être plus que des phénomènes au
lieu de constituer un idiome complet. Ce qui paraît
vraisemblable, c'est que le latin classique et officiel
ne se laissa guère pénétrer par les patois africains
1. s. Augustin, De civitate Dei, XIX, 7. Cf. Plutarque, Cato, 12;
Suétone, Claudius, 16.
6.
102 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
qu'il poussa devant lui à mesure que s'étendait la
civilisation et la puissance romaines. Nous avons vu
que, du temps d'Apulée, on parlait à Madaure un si
méchant latin que cet écrivain fut obligé, à son arri-
vée à Rome, d'apprendre à nouveau la langue; deux
siècles plus tard, la petite ville numide avait bien
changé, on s'y était à ce point latinisé que les noms
puniques sonnaient d'une manière étrange aux
oreilles de Maxime le grammairien. Les sons latins
sont maintenant les premiers qui frappent les oreilles
d'un jeune enfant qui n'a besoin que d'écouter pour
apprendre cette langue K
Le christianisme devint un moyen puissant d'ex-
pansion de la langue latine. A défaut de livres litur-
giques qui semblent tous perdus, les traités catéché-
tiques des Pères ne nous sont parvenus qu'en latin;
de plus, les inscriptions qui ornaient les églises, fron-
tons de marbre ou pavements de mosaïque, présen-
tent presque exclusivement l'emploi du latin. Sans
doute, il fallait faire effort pour être entendu ; saint
Augustin commet volontairement des fautes de gram-
maire et emploie des mots incorrects, aimant mieux,
dit-il, mécontenter les savants que de rester in-
compris de son peuple, et l'ensemble des inscriptions
païennes et chrétiennes des derniers siècles de l'em-
pire nous prouve que les personnes de la condition
la plus modeste choisissaient pour leur tombe une épi-
taphe latine ; en effet, les tituli grecs ou rédigés dans
l'idiome indigène sont si rares qu'ils méritent à peine
une mention. « Si les inscriptions, observe juste-
ment M. Gaston Boissier, étaient d'une correction
1. Pour les locutions vicieuses et VAppendix Probi, cf. H. Leclercq,
au mot Afrique, dans Dict. d'arch. et de liturg., t. I, col. 743, n. 37.
LES DIALECTES. 103
irréprochable, on pourrait supposer qu'elles n'ont
été rédigées que par des lettrés de profession, et
qu'au-dessous d'eux on ne connaît que les idiomes
du pays. Les impropriétés de termes, les erreurs
de grammaire, les solécismes et les barbarismes
qu'on y rencontre presque à chaque ligne, nous
montrent que nous avons affaire à des ignorants,
qu'ils parlent mal latin, mais qu'au moins ils le par-
lent. Il faut donc croire que les Africains ont fini
par se rendre maîtres d'une langue qui leur était
d'abord étrangère, puisqu'ils s'en servent pour ex-
primer les sentiments qui leur tiennent le plus ^ . »
Enfin si les « africanismes » se sont trouvés faire par-
tie de la langue classique, on peut en dire autant des
termes barbares. Il n'y avait pas deux façons de par-
ler mal le latin, mais une seule, qui se retrouve dans
toutes les provinces; l'Afrique, l'Espagne, la Gaule,
l'Italie et Rome même commettent des fautes sem-
blables, et sur ce point encore Vafricitas ne nous
donne rien de positif. « Où est le latin vulgaire qui
soit différent du latin de l'Eglise d'Afrique? Dans
toutes les provinces de l'Empire, le latin fut la lan-
gue du peuple romain, la langue de la maison, de la
famille, du marché, de la rue, de l'atelier et des
camps. Mais pourquoi parler donc du latin africain?
Le voici : cette langue commune à toutes les pro-
vinces devint d'abord, en Afrique, la langue écrite et
la langue littéraire. A Rome, en Italie et dans les
autres provinces, elle fut seulement parlée et n'eut
pas de littérature. L'Afrique seule eut des Tertulliens,
des Cypriens et des Augustins. Voilà pourquoi il est
permis de prononcer le nom de latin africain et
1. G. BoissiER, L Afrique romaine.^ in-12, Paris, 1901, p. 344 sq.
104 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
d'appuyer cette dénomination sur le caractère spécial
de ces grands écrivains, mais non sur la langue elle-
même \ »
1. J. Aymeric, Origine africaine du Codex Lugdunensis, dans les
Lettres chrétiennes, t. IV, p. 255.
L'HISTOIRE
CHAPITRE PREMIER
l'époque de tertullien
Les cultes païens en Afrique. — Attitude du christianisme à
leur égard. — Calomnies contre les fidèles. — Hostilité
ouverte. — Tactique des Églises pour obtenir la tolérance
de l'État romain. — Les martyrs scillitains (180). — Mal-
veillance des proconsuls (197-8). — L' « Apologétique » de
Tertullien. — Premiers martyrs. — La fuite pendant la per-
sécution, — L'édit de Sévère (202?). — Le martyre des saintes
Perpétue, Félicité et de leurs compagnons (203). — L'inci-
dent de Lambèse (211). — Proconsulat de Scapula Tertullus
(212). — Le rôle et l'influence de Tertullien. — Son passage
au montanisme.
La prédication du christianisme en Afrique provo-
qua une opposition dont le sentiment populaire fut,
beaucoup plus que les lois impériales, le véritable
motif. L'Afrique n'était pas moins tolérante que
Rome à l'égard des importations religieuses, à con-
dition que celles-ci s'accommodassent de l'état de
choses existant. Le christianisme y eût trouvé sa
place aussi bien que toute autre religion nouvelle
sans son exclusivisme qui, en Afrique comme partout
ailleurs, le rendait intolérable aux partisans des
106 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
vieux cultes. Or, en Afrique plus qu'ailleurs, cet ex-
clusivisme se heurtait à des positions acquises et à
des convictions tenaces. Tout le pays, aussi bien
dans les villes du littoral que dans les cités de l'in-
térieur, était livré à ce qu'on pourrait appeler le
bigotism. Les dieux pullulaient. C'étaient d'abord les
vieilles divinités indigènes : Monna à Thignica ( =
Aïn-Tounga) ^ , Mathamos à Masculula ( = Henschir-
Guergour) ^, Draco dans la région de Thignica et de
Thubursicum (= Teboursouk) 3, Haos etJocolon aux
environs de Naragorra (= Ksiba-Mraou) et de Tha-
gaste (= Souk-Arras) '*, Lilleus à Madaure (=
Mdaourouch) ^, leru près de Cirta ^, Medaurus à
Lambèse ^, Baldir à Calama (= Guelma) ^, Bacax
dans la grotte du Taïa ^. En Maurétanie, on adorait
les dieux maures ^*^, la divinité de Maurétanie ^\ la
déesse maure ^^ ou la Diane des Maures ^^, Au-
liswa à Tlemcen^^; Hiempsol^^, Ptolémée^^ et
1. C. I. L., n. IWll. On trouvera un grand nombre de détails précieux
sur l'Afrique dans E. de Ruggiero, Dizioyiario epigraftco cli antichîta ro-
mana, t. I, p. 3^6 sq.
2. Ibid,, n. 15779.
3. Ibid., n. 152^7, 15378; cf. 9326 et Passio S. Salsae.
li, C. I. L., n. 16759 (= ^6Zil); 16809.
5. Ibid., n. ^1673.
6. Ibid., n. 5379.
l.Ibid., n. 26^2; cf. 2581.
8. Ibid., n. 5279, 21481 ; cf. 19121-19123 ; S. AUGUSTIN, Epist. XVII, 2 :
habere tuos in numinibiis Abaddires.
9. C. I. L., n. 5504-5518 ; 18828-18857.
10. Ibid., 2638-2641 ; cf. 9327, 21486.
11. Ibid., n. 8926.
12. Ibid., n. 21665.
13. Ibid., n. 8436; cf. Tertullien, Ad. nation., II, 8, Varsutina Mau-
rorum.
14. C. I. L., n. 9906-9907.
15. Ibid., n. 8834, 17159; cf. 9007, 20731.
16. Ibid., n. 9342, 8927, 20977.
L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 107
Juba^ anciens rois du pays, y avaient des autels.
Ce personnel mythologique avait fait bon accueil
à celui des envahisseurs puniques dont les idoles
avaient survécu à la puissance de leurs adorateurs ^.
Les noms de Tanit ^, la Juno Caelestisy Virgo Cae-
lestis, Caelestis, et de Baal étaient révérés dans toute
la Proconsulaire, dans la Numidie ^* et jusqu'en Mau^
rétanie ^. Baal-Hammon ^, identifié avec Saturne,
l'emportait sur tous les autres dieux puniques; on
l'adorait dans un grand nombre de sanctuaires, prin-
cipalement à Thugga ^, à Thignica ^ et sur le
Djebel-bou-Kerneïn, en face de Carthage ^.
D'autres dieux s'étaient associés à ceux-ci et ils
1. Miixucius FELIX, Octavîus, 21 : Juba Maiiris volentibus deus est;
Lactance, Divin. inslit.,i, 15; De la Blanchère, 7)e rege Juba, p. 107;
P. Gauckler, Musée de Cherchel, p. 20 ; C. I. L., n. 20627. D'autres rois
des dynasties indigènes étaient l'objet d'un culte, cf. Tertullien, Apo-
logeticum, 24; S. Cyprien, Quod idola dii non sunt, 2.
2. P. Berger, Recherche des antiquités dans le nord de l'Afrique,
1890, p. 62 sq.
3. C. I. Semit., part. I, c. xiii; C. I. £., n. 2226; cf. Carton, Le sanc-
tuaire de Baal-Saturne à Dougga, in-8°, Paris, 1896; De la Blanchère
et Gauckler, Musée Alaoui, G. 754-76Ji.
4. C. I. L., /i. 993, 999, 1318, lU2li, 8241, 12376, 14850, 15512, 16411,
16415, 16417. Cf. Gagnât, Gauckler, Sadoux, Les monuments histori-
ques de la Tunisie, I. Les temples païens, p. 24-34 ; Doublet et Gau-
ckler, Musée de Constantine, in-4<>, Paris, 1890, p. 58, 82-84, pi. III.
5. C. L L., n. 9796; G. DOUBLET, Musée d'Alger, m-U", Paris, 1890,
p. 63 sq., pi. III-IV.
6. P. MONCEAUX, Hist. litt. d. l'Afr. chrét., 1. 1, p. 31, note 4.
7. Carton, op. cit., cf. Comptes rendus de VAcad. des inscr., 1891,
p. 437; 1893, p. 357; Bull. d'Oran, 1893, p. 63 sq. ; C. L L., n. 15515; Ga-
gnât, Gauckler et Sadoux, op. cit., p. 82-85, pi. XXV-XXVII.
8. P. Berger et R. Gagnât, Le sanctuaire de Saturne à Aïn Tounga,
dans Bull, du Comité, 1889, p. 207 sq. ; C. I. L., n. 14912-15199; Gagnât,
Gauckler et Sadoux, op. cif., t. I,p. 79; De la Blanchère et P. Gauckler,
Musée Alaoui, G. 113-650, D. 15-301.
9. TouTAiN, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 1892, p. 19 sq.; Gagnât,
Gauckler et Sadoux, op. cit., 1. 1, p. 81-82 ; De la Blanchère et Gauckler,
op. cit., G. 651-655, D. 302-357.
108 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
étaient sans nombre ; car le monde antique tout en-
tier contribuait à remplir ce Panthéon éclectique. La
statistique ne pourra en être dressée d'ici longtemps,
car les fouilles continuent à apporter des indications
inconnues jusqu'à nos jours, mais on peut prévoir que
la conclusion à laquelle il faudra s'arrêter, c'est que
l'Afrique n'était pas moins hospitalière aux cultes
des Latins, des Grecs et des Orientaux qu'à d'autres
cultes qui étaient en droit de se réclamer d'une an-
tiquité plus lointaine. « Sérapis, écrit M. Monceaux,
avait ses adorateurs non seulement à Carthage \
mais encore dans de simples bourgades de l'inté-
rieur 2; la Grande Mère des Dieux avait les siens
dans beaucoup de villes de la Proconsulaire et des
autres provinces, à Sicca Veneria, à Zama-Regia, à
Mactaris, à Lambèse, à Thibilis, à Mileu, à Cae-
serea ^. Puis l'Afrique avait adopté presque toutes
les divinités gréco-romaines ^*. Chaque culte avait
ses temples ou ses autels, et ses prêtres ^. Même des
associations particulières de dévots s'étaient formées
1. CI. L., n. 1002-1007; 12Zi9M2W3.
2. Ibid., n. 14792, 21487; Musée Alaoui, G, 863; Gsell, Musée de Phi-
lippeviUe, in-4°, Paris, 1898, p. 53, pi. V; Musée de Cherchel, m-k°, Pa-
ris, p. 135, pi. XIV. Plusieurs monuments africains se rapportent au
culte d'Isis ; R. Gagnât, Musée de Lambèse, \u-U°, Paris, 1893, p. 23 ; à
Gherchel, Musée de Cherchel, p. 95 et 137, pi. III et XIV; à Bulla-Regia,
Musée Alaoui, K. 134-135.
3. C. I. L., n. 1649, 2633, 5524, 8203, 9401, 15848, 16440 ; Bull, du Co-
mité, 1891, p. 529. Sur le temple de Mactaris, cf. Gagnât, Gauckler et
Sadoux, op. cit., 1. 1, p. 60-61.
4. Gf. TouTAiN, Les cités romaines de la Tunisie, p. 206 sq. Signalons
encore des monuments du culte de Mithra, trouvés dans diverses loca-
lités, CL L., n. 2675, 6975, 9256, 18025, 18235, et surtout à Philippeville,
cf. Musée de Philippeville, p. 44-51, pi. VI. Revue critique, 9 mars
1903.
5. 11 y avait souvent plusieurs prêtres pour un même dieu. C L L.,
n. 998, 117%, 12001, 12003.
L'EPOQUE DE TERTULLIEN. 109
en bien des endroits : des collèges de Dendrophores
en l'honneur de la Mère des Dieux ^ de Marten-
ses en l'honneur de Mars ^, de Venerii ^ ou de Ce^
reaies ^ en l'honneur de Vénus ou de Cérès, sur-
tout ces mystérieuses curies, si nombreuses dans
la région, et qui correspondaient probablement à des
divisions municipales ^. Au milieu de tous ces dieux
étrangers, arrivés à la suite des marchands ou des
soldats, des administrateurs ou des colons, brillait
au premier rang la Triade Capitoline, composée de
Jupiter, Junon et Minerve que l'on associait dans un
temple triple ou dans trois temples voisins. A l'exem-
ple de Rome et de Carthage, la plupart des cités
importantes paraissent "avoir eu leur Capitole ^ :
c'était le cas à Thugga '^, à Sufetula ^, à Thamu-
1. Dendrophores : à Thugga, C. I. L., n. 15527 ; a Mactaris, BuU. du
Comité, 1891, p. 529; à Cirta, C. L L., n. 69aO-69^tl ; à Rusicade, Ibid.,
7956; à Silifis, Ibid., n. 8^57; à Caesarea, Ibid., n. 9401, 21070; à Thamu-
gadi, Ibid., n. 17907.
2. Martenses à Uccula, C. I. L., n. 14365.
3. Venerii à Sicca, C. I. L., n. 15881.
4. Céréales ou Cerealicii, à Bisica, Vaga, Mustis, El-Oust, C. I. Z,.,
n. 12300, 14394, 15585, 15589, 16417. Sur les temples africains des Cereres,
cf. Gagnât, Gauckler et Sadoux, op. cit., 1. 1, p. 35-38.
5. C. I. L., n. 629, 826, 829, 974, 1828, 2712, 2714, 2596, 3302, 11008,
11201, 11340 sqq., 11774, 11813 sqq., 12353 sqq., 14613, 14683. Sur ces
curies africaines qui sont mentionnées par les inscriptions d'une foule de
villes en Proconsulaire et en Numidie, cf. Toutain, op. cit., p. 278 sq. ;
S. GSELL, dans Bull, du Comité, 1900, p. xvii.
6. Sur ces capitoles africains, cf. l'article Juppiter, dans le Lexikon
der griech. und roem. Mxjthol. de Roscher, t. II, p. 470 sq. ; P. Gau-
ckler, L archéologie de la Tunisie, 1896, p. 43 sq.; Boeswillwald, Gagnât
et Ballu, Timgad, in-4o, Paris, 1896-1897, p. 156-157; Gagnât, Gauckler
et Sadoux, op. cit., 1. 1, p. 1-18, pi. I-IX.
7. C. I. L., n. 1551315514, cf. H. Saladin, dans les Nouvelles ar-
chives des Missions scientif., t. II, p. 490 sq.; Gagnât, Gauckler et Sa-
doux, op. cit., t. I, p. 1-4, pi. I. II.
8. H. Saladin, dans les Archives des Miss, se, 3^ série, t. XIII,
p. 66 sq.; Gagnât et Saladin, Voyage en Tunisie, in-8'>, Paris, 1894,
p. 140 sq.; Gagnât, Gauckler et Sadoux, op. cit., p. 14-18, pi. VIII-X.
L^AFRIQUE CHRÉTIENNE. — I. 7
ItO L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
gadi \ à Théveste et Lambèse ^, à Cirta ^, en bien
d'autres endroits, même dans de très petites villes'*.
« Au-dessus de toutes ces religions, le culte offi-
ciel des empereurs, qui, peu à peu, allait envelopper
tout le reste. En mainte cité, plusieurs Dwi avaient
leur temple distinct ^ ; bientôt l'on allait élever par-
tout des autels à Septime-Sévère, un enfant du pays,
dont les Africains devaient garder un long souve-
nir ^. Pour n'oublier personne, la plupart des villes
avaient institué un culte collectif des empereurs di-
vinisés. Enfin, chacune des provinces africaines pos-
sédait sa religion provinciale : culte des Din, d'après
quelques savants; culte de Rome et d'Auguste '^,
suivant l'hypothèse la plus vraisemblable ^. »
Qu'on juge d'après cette énumération — et elle
est loin d'être complète — de la multitude de
croyances, d'habitudes, d'intérêts que le christia-
nisme devait froisser et alarmer. Il y a plus. Contrai-
1. C, I. L., n. 2388. Le capitole de Thamugadi a été déblayé récem-
ment par le Service des Monuments historiques, cf. Boeswillwald,
Cagxat et Ballu, Timgad, une cité africaine sous l'empire romain,
in-V, Paris, 1896-1897, p. 153-182 ; G. BoissiER, L'Afrique romaine,
in-12'>, Paris, 1895, p. 203 sq.
2. C. I. L., n. 1858; R. Cag.xat, Lambèse, in-8'', Paris, 1893, p. 56 sq.
3. C. I. L., n. 6981, 6983-698'i; A, Audollent, dans la Revue archéoL,
1890, t. I, p. '32 sq.
h, C. I, L., n. 906, 6339; Comptes rendus de l'Acad. des inscr.,
1891, p. Ukl; 1892, p. 232. Bull, du Comité, 1892, p. 15^.
5. C. I. L., n. 6948, 7963, cf. n. 993, lk9h; E. KoKNEMANN, Beitràge
zur alten Geschichte, 1901, 1. 1, p. 112, 127, 128, 139, 140-142.
6. Spartien, Severus, 13; C. I. L., n. 19121.
7. Pallu de Lessert, Les assemblées provinciales et le culte provin-
cial dans l'Afrique romaine, in-8°, Paris, 1884; Le Même, Nouvelles
observations sur les assemblées provinciales dans l'Afr.rom., 1890; cf.
GuiRAUD, Les assemblées provinciales, in-S», Paris, 1886, p. 74 sq. ; Beur-
LiER, Essai sur le culte rendu aux empereurs romains, in-8°, Paris,
1890, p. 120 sq.
8. P. MONCEAUX, op. cit., t. I, p. 32 sq. N'oublions pas Mithra, S. Gsell,
Musée de Philippeville, in-4<», Paris, 1898, p. 48.
L ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 111
rement à ce qui se passait sur d'autres points de
l'empire où les âmes étaient abandonnées au plus
profond scepticisme par suite de la déchéance de la
religion officielle, les Africains possédaient ce que
nous devons appeler, faute d'une autre expression,
une vie spirituelle. Il en était pour eux comme pour
les Orientaux. Les cultes sémites recelaient une part
d'inexprimable béatitude dans leurs formules et
leurs théologies mystérieuses. L'engouement qui ac-
cueillit le judaisme au i^"" siècle, le mithriacisme au
siècle suivant dans les milieux occidentaux comme
la Gaule et Rome répondait à la solitude désespé-
rée où les religions esthétiques de la Grèce et du
Latium avaient plongé leurs affiliés. Cette émotion
d*âme que les hommes de ce temps voulaient con-
naître, ils ne la trouvaient pas dans les charmants
enfantillages municipaux auxquels se réduisait le
paganisme officiel. Et s'il en était ainsi sur le sol
natal de ce paganisme, à plus forte raison la situa-
tion était-elle la même et plus accentuée encore dans
la province d'Alrique toute imprégnée des religions
sémites sur lesquelles le contraste du culte officiel
avait jeté un nouvel attrait. Les Africains respec-
tueux de ce culte se soumettaient à ses prescriptions,
mais les hommages rendus à Esculape, à Saturne,
à Junon, étaient détournés de leur destination et
s'en allaient à Eschmoun, à Baal-Hammon, à Tanit
avec lesquels on les identifiait.
Le christianisme ne pouvait et ne voulait entendre
parler à aucun prix d'un semblable compromis de
conscience et si, nonobstant sa résistance, il en
profita lui-même dans la suite, ce fut parce que le
vieux germe punique survécut et opéra quand même,
pour lui, quoique malgré lui. Ce qui exaspéra les
112 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
Africains fut la prétention du christianisme à s'isoler
et à remplacer ; car il ne s'agissait pas de la réforme
des vieux cultes, mais de leur destruction. Et cette
destruction impliquait non seulement le désaveu de
la croyance, mais encore l'abandon des espoirs in-
digènes, toujours vivaces, d'indépendance et de
liberté conjoints à cette croyance.
11 est possible que cette doctrine des chrétiens —
la seule chose qu'en voulussent voir les païens — ait
été exposée ou pratiquée avec une certaine mala-
dresse; qu'on ait fait usage d'affirmations trop caté-
goriques, d'anathèmes trop offensants ; on peut le
croire puisqu'il s'agit d'Africains — mais on ignore
tout de ces premières polémiques et de l'accueil qui
fut fait généralement à la nouvelle secte. Si les
chrétiens firent des avances, elles furent probable-
ment reçues avec défiance ; car, en Afrique comme
dans le reste de l'Empire, la prétention à s'isoler
indisposait à leur égard. La société au milieu de
laquelle on vit est ordinairement assez mal disposée
pour ceux qui la dédaignent. Tertullien répétera
bien haut que les chrétiens ne se distinguent des
autres citoyens que par une morale plus sévère ;
il fera remarquer qu'on les voit au forum, aux ther-
mes, au marché, dans les boutiques, qu'ils exercent
tous les métiers; cela ne servira de rien. Pour les an-
ciens, la pierre de touche était la vie domestique ; là
se célébrait le culte, là se réunissait la famille. Or,
à mesure que cette famille voyait ses membres s'af-
filier au christianisme, ses rangs s'éclaircissaient à
l'heure des réunions, les rites devenaient difficiles à
remplir ; peut-être parfois, faute de la voix d'une
jeune fille ou d'un adolescent, fallut-il omettre les
hymnes sacrés; le culte en souffrait, la prospérité
L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 113
de la famille était menacée. S'il s'agissait des sacri-
fices publics, on remarquait les mêmes vides, ou
bien, le jour des jeux, le cirque et l'amphithéâtre
étaient délaissés, dédaignés. Et, pendant ce temps,
on savait que les nouveaux sectaires se réunissaient,
usant d'artifices pour demeurer à l'abri des investi-
gations. On ignorait ce qu'ils faisaient, mais des
bruits circulaient avec persistance qu'on chuchotait
avec dégoût. Ces gens, si empressés à condamner
toutes les pratiques saintes qui étaient comme l'his-
toire même delà patrie, eux qui fuyaient toutes les
pratiques innocentes que leurs parents, leurs amis,
observaient avec bonheur, et même avec consolation ;
eux enfin qui repoussaient toutes ces pratiques nobles
qui avaient donné la richesse et la liberté dans le
passé ; ces chrétiens qui refusaient de faire acte de
croyant, acte de citoyen, se livraient à des plaisirs
d'un dévergondage inouï; ces moralistes étaient des
athées, des traîtres, des infâmes.
Parmi ceux qui exploitaient et colportaient avec
le plus d'acharnement ces calomnies se trouvaient les
Juifs, et on les croyait.
Les plaisanteries d'un tour grivois ou obscène
avaient presque toujours accueilli les Juifs dans la
société romaine, leur rendant inabordables certains
lieux de réunion, les thermes et les bains plus par-
ticulièrement ^ Habiles à détourner l'attention, sur-
tout lorsque de gênante elle devenait dangereuse, les
synagogues paraissent avoir trouvé, grâce à l'impé-
1. KE1SA.N, Marc-Aurèle, in-S», Paris, 1883, p. 556, note 1 ; Eild, Les Juifs
à Rome devant l'opinion et dans la littérature, dans la Revue des études
juives, 1884, t. VIII, p. 1 ; 1885, t. XI, p. 18, 161 ; P. Lejay, Le sabbat juif
et les poètes latins, dans la Revue d'Iiist. et de litt. religieuses, 1903,
t. VIII, p. 305-335.
114 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
ratrice Poppée, dans le christianisme débutant, le
nouveau bouc émissaire ' . La distinction entre Juifs
et chrétiens mit longtemps à se faire aux yeux de
l'Etat romain, quoique dans chaque camp on s'effor-
çât de dissiper cette confusion volontaire. En Afrique,
où le nombre des Juifs était considérable ^, Tertullien
les considérait comme une des forces ennemies qu'il
avait à combattre. Leur influence ne put prévaloir
pendant les années de calme qui suivirent la persé-
cution de l'an 180. Les proconsuls se montrèrent
tolérants, parfois même bienveillants ^ ; Pudens, sous
le règne de Sévère, pendant les années où cet em-
pereur africain témoigna des sentiments favorables
aux chrétiens '*, avait appliqué à ceux-ci ce que con-
tenaient de favorable les rescrits de Hadrien -^ et
d'Antonin ^ ; il avait même renvoyé libre un chrétien
1. Ce poiat parliculier est trop étranger au sujet du présent travail
pour être traité ici avec les développements qu'il exige; nous y revien-
drons.
2. ViTRk, Spicilegium Solesmense, in-i", Parîsiis, 1852, t. I, p. xx-xxi;
E. NoELDECHEN, TcrlulUan's Gegen die Juden auf Einheit, Eclitheit.
Enststehung, dans Texte und Untersuchungen, t. XII, 2* partie, in-8°.
Leipzig, 1894, p. 5-lU.
3. Pertinax (188-189); Didius Julianus (189-190) ; Cincius Severus (190-
191) ; cf. Fallu de Lessert, Fastes des provinces africaines, 1896, t. 1.
p. 223-22'i et Vespronius Candidus (191-192). Ibid., t. I, p. 230-233. La
démonstration faite par J. Sch.midt, Ein Beitrag ziir Chronologie dcr
Schriften Tertullians, dans le Bheinisclies Muséum, 1891. 77 sq., ne
laisse aucun doute sur la qualité de proconsul de tous ces personnages.
U. Sévère était né à Leplis, Spartiex, Severus, 15; pendant son gou-
vernement dans la Lyonnaise (186), naquit l'ainé de ses fils, Antonin, plus
connu sous le nom de Caracalla ; il lui donna une nourrice chrétienne.
Pendant le règne de Sévère, le nombre d'esclaves et d'affranchis impé-
riaux professant le christianisme est assez considérable. On est fondé
à croire que les Africains y étaient représentés.
5. G. Callewaert, Le rescrit d'Hadrien à Minucius Fundanus, dans
la Rev. d'hist. etdelitt. relig., 1903, t. Vlil, p. 152-190, et la bibliographie,
p. 152, note 1. Ch. Guigxebert, Tertullien, étude sur ses sentiments à
l'égard de l'empire et de la société civile, in-8°, Paris, 1901, p. 73-9'i.
6. A. IlARNACK, Das Edikt des Antoninus Plus, in-8°, Leipzig, 1895;
L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 115
qui n'était pas accusé régulièrement'. Cependant
les bruits les plus calomnieux circulaient sur les
fidèles. Le peuple qui de tout ne comprend que les
dehors accueillait avidement les récits infâmes qu'on
colportait; plus l'accusation était monstrueuse ou
ridicule, plus elle obtenait de crédit : « Tel com-
mence à calomnier, dit TertuUien, puis vient un
second qui ajoute aux mensonges du premier ; bien-
tôt un troisième va renchérir sur les fables débitées
par ses devanciers, et ainsi de suite. Le vulgaire
accepte tout les yeux fermés et se fait l'écho docile
des infamies qu'on invente sur notre compte^. » La
calomnie s'exerçait en particulier au sujet des cala-
mités physiques qui ravageaient les provinces (peste,
fièvre, épizootie) ^, et des infamies dont les assem-
blées chrétiennes passaient pour être le théâtre.
« Si le Tibre inonde Rome, si le Nil n'inonde pas
les campagnes, si le ciel est fermé, si la terre trem-
ble, s'il survient une famine, une guerre, une peste,
un cri s'élève aussitôt : « Les chrétiens au lion ! à
mort les chrétiens ^ ! » Tel était le premier mou-
vement de la foule ; parfois sa fureur avait une cause
différente. Depuis longtemps, les païens se divertis-
saient à tourner en ridicule la dévotion des Juifs
L. Saltet, VédH d'Antonin, dans la Bev. d'Iiist. et de litt. relig.^ 1896,
t. I, p. 383-392.
1. TERTULLIEN, Ad Scopulam, 4 : Pudens ctiamque missiim ad se
chrislianum in elogîo concussione ejvs intellecto, dimisit, scisso elogio,
sine accusatore negans se audilurum hominem secundum mandatum.
Il semble que le proconsul brusqua le débat et que, personne ne se
présentant pour soutenir la plainte, il déchira le rapport de police et
refusa de procéder à l'interrogatoire. Les mots secundum mandatum
indiquent qu'on appliquait encore la législation du rescrit de Trajan
interdisant de recevoir une accusation anonyme.
2. TERTULLIEN, Ad nationcs, 1, 7.
3. Ibid., I, 9; Apologeticum, 40.
4. Ibid.
116 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
qu'ils accusaient d'adorer une tête d'âne ^. Ceux-ci,
vexés, s'étaient ingéniés à reporter sur les chrétiens
cette imputation, et ils y avaient réussi^. Un jour,
un Juif apostat, valet d'amphithéâtre ou bestiaire,
imagina de se promener dans les rues de Car-
tilage portant un tableau sur lequel on avait peint
un personnage vêtu de la toge, tenant un livre, ayant
des oreilles d'âne et un pied fourchu ; on lisait au-
dessous : « Le Dieu des chrétiens, onocoitès^ ». Ca-
lomnie dont l'expression obscène dépasse la mesure
de ce que l'on peut écrire, mais qui devait peu
surprendre et dégoûter les païens habitués à l'ex-
trême licence de leurs divinités '*.
1. Tacite, Hist., V, 5.
2. Parmi les monuments qui nous sont parvenus de cette calomnie,
on connaît le « crucifix du Palatin », reproduit très souvent. F.-X. Kraus,
Das Spott-crucifix vom Palatin, m-8°, Wien, 1869, trad. Ch. de Linas,
Le crucifix blasphématoire du Palatin, in-8°, Arras, 1870; D. Cabrol et
U. Leclercq, Monum. Eccl. liturg., t. 1, n. 3802. Une intaille publiée
par Stefanom, Gemmae antiquae, Veneliis, 16^6, pi. XXX, représente
un âne faisant le maître d'école devant quelques enfants respectueusement
inclinés; republiée par Fr. Munter, Primorclia Ecclesiae Africanae,
in-4°, Hafniae, 1829, p. 218 ; cf. p. 167 sq. Le musée de Luynes {Biblioth.
nationale, cabinet des antiques, terres cuites, n. 779) possède une terre
cuite venant de Syrie, représentant un petit homme vêtu d'une longue
robe, tenant un livre ; il a la tête d'âne, de longues oreilles ; détail ob-
scène. Cf. E. Renan, dans les Comptes rendus de CAcad. des inscript.,
1770, p. 32-36.
3. Tertulliex, Ad nationes, 1, Vi ; Apologelicum, 16. De Rossi, Roma
sotterranea, 1. 111, p. 85^, a fait observer qu'il y avait eu deux courants
différents, l'un simplement ridicule, mais qui ne faisait que rapprocheT
le christianisme des sectes égyptiennes, adoratrices de figures kunocé-
céphales, leonlocéphales, etc. ; l'autre était rigoureusement monstrueux
ainsi que le prouve la lecture ôvoxottr]; = Cf. Dictionn. d'arcliéoL
rlirét. et de liturgie, 1. 1, au mot Ane.
k. En dehors des esprits attachés au sens graveleux que les grands
mythes païens étaient susceptibles de recevoir et de la foule ignorante,
les dieux avaient conservé pour de bons esprits une signification assez
voisine des hautes conceptions morales dont ils avaient été, dans les
temps plus anciens, l'expression concrétisée. Cette manière de consi-
dérer dieux et déesses a été exposée avec toute la clarté et l'exacti-
L'EPOQUE DE ÏERTULLIEN. 117
Il semble que toutes les classes de la société fus-
sent conjurées dans la haine à l'égard des chrétiens.
Le rhéteur Fronton, dont le talent n'égalait pas la
réputation, avait pris parti contre eux. 11 débita un
grand discours Contre les chrétiens ^ , qui ne valait
sans doute ni plus ni moins que ses autres ouvrages,
mais Fronton était à la mode et on dut trouver qu'il
avait raison. Après lui, Apulée imagina, dans ses
Métamorphoses, une femme ayant une passion folle
pour un âne. « C'était, dit-il, une ennemie de la foi,
une ennemie de toute pudeur ; elle méprisait et foulait
aux pieds nos divinités saintes; en revanche, elle
était initiée à une certaine religion sacrilège, elle
croyait à un Dieu unique ; par ses dévotions hypocri-
tes et vaines, elle trompait tous les hommes^ ». Pour
ceux qui avaient vu le valet juif portant son tableau
obscène dans la ville, l'allusion était bientôt com-
prise. Il n'était bruit alors dans la ville entière, dit
Tertullien, que de ce Dieu des chrétiens engendré
par un âne ; on ne parlait que de cela^. On donnait des
détails sur les assemblées, détails obscènes, comme
le sont d'ordinaire les accusations qu'on porte contre
les novateurs religieux. C'était l'inceste d'Œdipe
et le festin de Thyeste; car de la part des chrétiens,
toutes les abominations semblaient possibles.
Nous ne savons pas tous les heurts que chrétiens
et païens eurent entre eux pendant cette période;
mais il est probable que, pendant les années de paix,
quelques difficultés se produisirent, qui pouvaient
lude désirable par Paul de Saim-Victor, Les deux Masques, in-S",
Paris, 1883, t. I, et Les grandes Déesses, dans Hommes et Dieux, in-12,
Paris, 1883.
1. MiNUCius FELIX, Octavius, 9 et 31.
2. Apulée, Métamorph., IX, 14.
3. Tertullien, Ad Naliones, I, l'j.
7.
118 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
faire présager les violences qui suivirent. Sous le
proconsulat de Pertinax, son historien enregistre un
grand nombre de séditions provoquées par les pro-
phétesses du temple de Caelestis^. Peut-être les
chrétiens faisaient-ils l'objet de ces prédictions me-
naçantes? En toutes circonstances, il leur fallait se
tenir sur leurs gardes. A la première bagarre il y
avait toujours quelques pierres qui leur étaient ré-
servées. Pendant les bacchanales, on envahit leurs
cimetières et on viola les tombes ^ ; c'était un des
divertissements de la populace de Carthage que
d'extraire ainsi de la tombe des corps en putréfac-
tion et de les mettre en pièces^. Les fidèles s'en
vengeaient par des épigrammes '*.
Ce qu'il y avait de grave et vraiment menaçant
dans tout ceci, c'était que les chrétiens se trou-
vaient, de fait, hors la loi. Celle-ci attribuait au
terrain où un mort était inhumé le caractère de
« lieu religieux » ; elle le prenait sous sa protec-
tion, le rendait inviolable, inaliénable, imprescrip-
tible^. Or nous ne voyons pas que les dévastateurs
aient été punis ^; on se contenta probablement de
prévenir de nouveaux désordres.
Les chefs des Éo^lises s'efforçaient sans doute de
1. Jules Capitolin, Pertinax, u.
2. Tertullien, Ad Scapulam, 3.
3. Ibid. Mêmes intentions, pendant l'intérim d'Hilarianus, de la part
de la foule, qui réclame l'abolition du caractère religieux des cimetières,
c'est-à-dire l'impunité pour les violateurs.
U. Ibid. Après cet'e violation des areae cémétériales survint une fa-
mine et TertuUien fit observer que les areae des païens, dans lesquelles
on battait le blé, étaient devenues également inutiles.
5. Marcien, au Digeste, I, viii, 6; cf. P. Allard, Les Domaines funé-
raires des chrétiens, dans llist. des pcrséc, t. 11, p. ^57 sq.
6. TertuUien n'eût pas manqué d'eu tirer un argument contre de nou-
velles émeutes.
L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 119
calmer cette effervescence. Il semble que, malgré
quelques esprits remuants, la direction adoptée en
Afrique ait été sage et pleine de modération. Une
opinion se répandait alors qui tendait à prévaloir, et
l'illustre catéchiste d'Alexandrie, Clément, devait
l'enseigner sans doute, puisqu'il la pratiquait \
On professait que celui qui ne se sent pas la force
d'affronter la confession de sa foi au milieu des
tourments, doit prendre la fuite. En Afrique, les
fidèles recevaient cet enseignement, ou bien on leur
conseillait d'acheter à prix d'argent le silence des
officiers subalternes chargés de la recherche des
fidèles^. Non seulement les particuliers, mais des
Églises entières espéraient par ce moyen détourner
le coup ^. Cette conduite ne recueillait pas que des
applaudissements et, ainsi qu'il arrive trop souvent,
au moment où le danger devenait imminent, la
dissension se mettait parmi les fidèles.
La Passion de sainte Perpétue nous fait voir un
évêque Optatus et un prêtre Aspasius occupés par
leurs perpétuelles disputes, et dans le même temps
le clergé de Carthage comptait en Tertullien un de
ces hommes dont le talent entraîne toujours — quels
que soient leurs sophismes — ce groupe de brouil-
lons et de mécontents qu'on rencontre partout. Tandis
qu'on s'efforçait de calmer les ressentiments qui
grondaient, ces fanfarons bravaient le peuple et irri-
taient les magistrats dont les dispositions étaient
devenues moins favorables. Tertullien lui-même
avait, en un temps, partagé l'opinion de ceux qui
1. CLEMENT, Stromata, IV, U.
2. Tertullien, De fuga, 12.
3. Ibid., 13.
120 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
parlaient de fuite ^ ; mais il ne pouvait pas être bien
longtemps modéré.
Il avait cependant d'autant plus de raisons de mé-
nager les susceptibilités qu'on avait déjà senti s'ap-
pesantir le bras de l'administration romaine. Pendant
la première année du règne de Commode en 180,
le proconsul d'Afrique Vigellius Saturninus- fit com-
paraître devant son tribunal douze chrétiens envoyés
de Scillium ^. Ils étaient sept hommes et cinq fem-
mes et, si on en juge d'après leurs noms, plusieurs
d'entre eux étaient d'origine punique '\ Tous s'ef-
facèrent devant l'un d'entre eux, qui parla au nom
des autres. On leur proposait un délai pour réfléchir.
'( Dans une cause si juste, il n'est pas besoin de délai,
répondirent -ils, qu'on le tienne donc pour écoulé. »
On les prit au mot et on leur coupa la tête. Ils fu-
1. Tertulliex, Ad uxorem, 1, 2.
2. TissoT, Fastes de la province romaine d'Afrique, in-S", Paris, 1885,
p. 121-122; Fallu de Lessert, Fastes des provinces africaines, ia-H», Pa-
ris, 1896, t. I, p. 221-223.
3. Les Actes des martyrs de Scillium sont le plus ancien document
daté de la littérature latine chrétienne. Ils ont une littérature assez con-
sidérable et qu'on trouvera énumérée dans II. Leclercq, Les temps
néroniens et le deuxième siècle, in-S", Paris, 1902, p. 108 sq. Comme il
existe cinq recensions latines et une recension grecque du texte, cette
pièce fournit un autre genre d'intérêt. Cf. H. Leclercq, au mot Actes
des martyrs, dans D. Cabrol, Dict. d'arcli. et de liturg., t. I, col. 378.
Ces martyrs sont inscrits au Marlyrologium hicronymianum, p. lxx et
92 et dans le Kalendarium carlhaginense au XV[1J k. Aug. = 17 juil-
let. Leur lieu d'origine n'est pas définitivement identifié. Il a existé
une Ecclesia Scillitana dans la Proconsulaire ; elle est mentionnée par
la liste de Uii et par la lettre de 6^6. Cf. C. Tissot, Géogr. comp. de la
prov. rom. d'Afr., t. II, p. 636 et 775. Noter que cette Ecclesia Scillitana
est certainement distincte de Cillium ( = Kassrine) en Byzacène.
U. Speratus, Nartzalus, Cittinus , Veturius, Félix, Aquilinus, Lac-
tancîus, Januaria, Generosa, Vestia, Donata, Secunda. Dans la version
grecque des Actes, Laktantius est remplacé par Kelestinos; dans d'au-
tres textes latins on lit Venerius au lieu de f'eturius et Vestigia pour
Vestia.
L'EPOQUE DE TERTULLIEN. 121
rent ensevelis près de la ville ^ et une basilique fut,
dans la suite, élevée sur leur tombeau -. On a cru en
retrouver remplacement à l'ouest de Cartliag-e, près
du hameau de Douar-el-Chott^.
Ces Actes sont d'un grand intérêt historique, mal-
gré leur forme littéraire dialoguée et l'absence de
toute prétention littéraire, ils nous font voir le niveau
moral des premières chrétientés de l'Église d'Afrique.
L'autorité dont jouit Speratus parmi ses compagnons
donnerait lieu de croire que ce personnage a été évé-
.que ou prêtre, mais c'est là une simple conjecture.
Speratus est visiblement préoccupé des accusations
qui se colportent contre les frères. Il y répond au lieu
de répondre à celles du proconsul. « Je n'ai pas volé,
dit-il, et quand j'achète quelque chose, je paie l'im-
pôt. » Manifestement lui et ses compagnons ont fort
à cœur de déclarer qu'ils honorent l'empereur, qu'ils
l'honorent en tant que César.
On voit que dans leur ville de Scillium, eux aussi
et dès avant cette première date de 180 avaient été
molestés ; « mais, quand on nous maltraitait, nous
avons rendu grâce ; car nous honorons notre empe-
reur'^ ». Ils sont condamnés — et probablement
l.KaTaxôiVTai Ôà Tzkrinio^i KapOayévvyiç (xy]Tp07r6X£a);,ditle Mapxûpiov
SîrepaTou, The Passion of s. Perpétua, tvîth an Appendix on the Scil-
litan martyrdom, édit. Robixson, in-8°, Cambridge, 1891, p. 117.
2. Victor de Vite, Hist. persec. vandal., I, 3, 9 (édit. Halm). S. Augus-
tin, Sermo CLV.
3. A. L. De,.attre, dans le Cosmos du 27 février 1894. Pour la discus-
sion critique des textes et la priorité à accorder au texte latin sur la
recension grecque. Cf. P. MoycEXVX, Hist. litt. de VAfr.chrét., t. I,p.66sq.
4. Le mot car semblerait insinuer qu'il s'agit de sévérités des em-
pereurs, c'est-à-dire de l'administration, et non de brutalités populaires.
II est possible qu'il y ait là une allusion à quelque persécution sous
Marc-Aurèle. Malheureusement nous ne savons rien de précis sur l'esclave
Namphamo, martyr à Madaure. On a parlé du 5 décembre 180, P. Mon-
ceaux, op. cit , t. I, p. 43; du k juillet de la môme année, P. Allard,
122 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
poursuivis — en vertu de la législation de Trajan ;
voici le verdict : « Speratus, Nartzalus, Cittinus,
Donata, Vestia, Secunda et les autres ont confessé
qu'ils vivaient suivant le rite chrétien. Attendu
qu'on leur a offert la faculté de revenir à la religion
des Romains, et qu'ils ont refusé avec obstination,
nous les condamnons à périr par le glaive. »
Calomnies et bravades amenaient un état d'exaspé-
ration qui se satisfaisait dans quelques brutalités
populaires, mais les hommes de sens, les esprits
rassis, réservaient leur irritation pour une accusation
plus grave et qui touchait plus profondément les
vieux Romains et les loyalistes provinciaux. On im-
putait aux fidèles l'abandon, et qui plus est, la haine
des traditions nationales ' et, au moment où les
frontières de l'empire commençaient à devenir le
théâtre d'incursions sans cesse renaissantes, dans
cette Afrique où l'on s'occupait déjà peut-être de
tracer le fossé de Sévère, il fallait peu de chose pour
alarmer un patriotisme aussi ombrageux que sincère.
Les protestations de fidélité, de dévouement aux em-
pereurs, n'entraînaient guère la conviction, et la sus-
picion officielle se montrait déjà plus menaçante,
lorsqu'un acte inconsidéré vint probablement hâter
la persécution ouverte.
op. cit., t. I, p. ^36; du h décembre, Neumanx, Die rômische Staat und
die atlgemeine Kirche bis auf Diocletian, in-8, Leipzig, 1900, t. I, p. 76,
286. Tout cela est conjecture. Rien n'indique que le Namphamo du nori'
Decembr. au Martyrol. hieron. (1894), p. 150, soit celui dont nous par-
lons. Ce nom se retrouve p. 15'4, XV Kal. Jan. et p. 155, XIV Kal. Jan.
et C. I. L., n. 540, 642, 1529, 11681, 11696, 14418, 14606, 14617, 14644,
15599, 15712. Cf. TouTAiN, Les cités romaines, p. 176, et S. Augustin,
Epist. XVII. On n'a rien de plus sûr pour le martyr Miggin, nom très
commun en Afrique ; C. I. L., n. 11476, 15794, 18656, 20600.
1. H. Leclercq, Comment le christianisme fut envisagé dans l'empire
romain, dans Le Deuxième siècle. Dioclétien,'m-S°, Paris, 1902, p. 1-51.
L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 123
Depuis quelques années, l'Eglise d'Afrique jouis-
sait de cette paix troublée lorsqu'en 197 ou 198, les
proconsuls se montrèrent tout différents de leurs
prédécesseurs . Des fidèles furent arrêtés pour délit
de religion et mis en prison^. Tertullien leur écrivit:
« Bienheureux martyrs désignés, pendant que l'É-
glise, notre mère et notre maîtresse, vous nourrit
du lait de la charité et que le dévouement de vos
frères vous apporte dans la prison de quoi soutenir
la vie du corps, permettez-moi de contribuer à la
nourriture de votre âme Vous habitez un séjour
ténébreux, mais vous êtes vous-mêmes lumière. Des
liens vous enchaînent, mais vous êtes libres pour
Dieu. Vous respirez un air infect, mais vous êtes
un parfum de suavité. Vous attendez la sentence d'un
juge, mais vous-mêmes vous jugerez les juges de la
terre ^. » Deux livres du même auteur, écrits vers le
même temps ^, sont certainement antérieurs à la
jurisprudence introduite par l'édit de 202 et il semble
que ce soit encore d'après les lois ou rescrits des deux
premiers siècles que les fidèles aient alors été in-
quiétés^. La publication de V Apologétique marque
1. Probablement à Carthage.
2. Tertullien, Ad Martyres, 1. Comparer ce traité avec celui d'Orl-
gène portant le mCme titre et qui n'est qu'une pesante dissertation sur le
martyre. J'ai fixé ailleurs à l'année 202 la date de cet écrit; il me semble
qu'il faut remonter plus avant de quelques années. Rapprocher les der-
niers mots de la citation des paroles de sainte Perpétue et de ses com-
pagnons à Hilarianus dans l'amphithéâtre : « Tu nous juges, mais Dieu
te jugera.»
3. Ad Nationes et Apologeticum. Le premier de ces écrits en février,
le deuxième vers la fin de l'année.
^. La situation juridique décrite par Tertullien dans Y Apologeticum,
qui est postérieure aux livres Ad Nationes, nous reporte exactement
à celle contre laquelle réclame le premier groupe apologiste : Justin,
Méliton, Athénagore. L'accroissement considérable de l'élément chrétien
dans l'empire paraît être la principale raison du rescrit ou de l'édit de
124 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
un instant solennel dans Thistoire du christianisme
africain. Ce livre, composé avec un art et une passion
égale, rempli d'une amertume et d'une logique
troublantes, va devenir pour les fidèles tout autre
chose qu'une arme défensive, ainsi que semblerait l'y
destiner son nom; mais une arme offensive. Telle
sera le plus souvent désormais l'attitude des chré-
Sévère devenu une nécessité puisque l'application de l'ancien droit était
rendue impossible à raison des multitudes contre lesquelles il eût fallu
sévir. Nous voyons que, jusqu'à cette année 202, les chrétiens condam-
nés sont les seuls qui, traduits devant les magistrats, ont trahi leur
foi. Pcrducimur ad potestales. Tertulliex, Ad Nationes, I. 1 ; Chris-
tianus interrogatus, confilelur; damnolus, gloriatur. Apolog., 11.
On emploie l'exil et la mort non pour obtenir les aveux, mais pour
l'apostasie, Apolog.,9, 11; enfin on fait usage de voies extraordinaires,
Apolog., 12, 31, 50. Ce droit ne fut pas abrogé, mais l'ordonnance de 202
prévoyait un cas nouveau, jusque-là ignoré ou négligé par la jurispru-
dence : la conversion. Si l'on admet — et il faut bien l'admettre - que
les lois répondent à une situation donnée, on reconnaît à cette seule
observation combien le mouvement de conversions devait être devenu
inquiétant pour les partisans des dieux de l'État. Ils voyaient déjà les
chrétiens en majorité, ruinant ces divinités qui pour eux se confondaient
avec les destins de l'Empire : Obsessam vociferanlur civitatem. C'était
à ce péril que prétendait s'opposer et remédier l'ordonnance de Septime-
Sévère dont Spartiex, Severus, 17, nous a conservé la disposition inté-
ressante pour nous : Judaeos péri sub gravi poena vetuit, item etiam
de ckristianis sanxit. A cette époque, la propagande juive était presque
réduite à rien; plusieurs écoles rabbiniques Tinterdisaient même. Les
chrétiens étaient donc particulièrement visés et un délit spécial se
trouvait introduit contre eux. Dans Je cas de conversion, ils tombaient
sous le coup de la jurisprudence nouvelle; le conquirendinonsunt, deTra-
jan, ne leur était pas applicable. C'est le cas pour sainte Perpétue et ses
compagnons. Mais la violence et l'arbitraire ne peuvent facilement se
fixer une limite. Le péril de l'ordonnance de Sévère est d'inaugurer le
droit de recherche. Ce n'est encore, à vrai dire, que contre une caté-
gorie d'individus et, somme toute, la catégorie sur laquelle, si on fait
abstraction du droit supérieur de la conscience, TÉtat pouvait réclamer
comme sur des transfuges de son culte à lui; mais le principe est posé,
on ne s'y tiendra pas, ou bien on s'y tiendra, mais en imaginant de nou-
velles catégories. Après celle des déserteurs du paganisme, ce sera celle
<les embaucheursdu christianisme. A l'ordonnance de 202 contre les con-
vertis fera écho l'édit de 257 contre les chefs officiels des communautés
chrétiennes.
L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 125
tiens indigènes ou créoles africains à l'égard de
l'État intolérant ou persécuteur. Il ne s'agit plus
dans cette Apologie, comme dans celles des écri-
vains plus anciens, de faire appel à la raison, au bon
sens, à l'iiumanité. Tertullien invoque le Droit ro-
main ^ .
Jamais chez les chrétiens on n'avait lu pareil livre.
On ne peut songer à le résumer, car, s'il avait pu
l'être, Tertullien lui-même l'eût résumé; mieux
vaut le lire tel qu'il Fa écrit. On a cité mille fois
quelques-uns de ses mots éclatants qui sont entrés
dans le fonds commun de la défense du christianisme ;
ils sont encore dans toutes les mémoires, comme ils
furent sur toutes les lèvres dès l'heure de leur appa-
rition^. Tout de suite, les Eglises s'aperçurent qu'une
chose grave venait de se passer. Désormais il ne
s'agissait plus de tolérance, mais de droits.
Ïa' Apologétique n'était pas le coup d'essai du maître.
Cet Africain était né à Carthage vers l'an 160^, d'une
famille païenne '' . Les ouvrages témoignent de la bril-
1. Cela fît entrer la polémique religieuse dans une phase nouvelle :
Méliton aboutissait à une pastorale, Théophile à un concordat. V Apo-
logétique do. Tertullien eut pour premier résultat d'écarter l'ancienne mé-
thode apologétique: cf. C. Ferrim, Die juristisclien Kenntnisse des Arno-
bius und des Laktanlius, dans Zeitschrift der Savigng-Stiftung fur
Rechtsgeschichte. lîoman. Abtheilung, t. XV, 18%, p. 3^3-352. Pour les
connaissances et la carrière juridiques de Tertullien, cf. Teuffel-Schwabe,
Gesch. der altchrisll. Liter. (5 édit.), p. 938; Schanz, Gc5c/i. der rôm.
Liter. (1896), t. III, p. 182; P. Mo\CE\ux, Hist. lîlt. de l'Afrique chrét.
(1901), t. I, p. 180 sq. ; EusiiBE, Hist. eccl., II, 2; I. A. Pagenstecher, De
jurisprudenlia TertuUiani, in-^o, Harderoviae, 1743.
2. Sur la traduction grecque de l'Apologétique, cf. A. Harnack, Die
griechische Uebersetzung des Apologeticus Tertullians, in-8°, Leipzig,
1892. Cf. O. Bardeivhewer, Geschichte des altkirclilichen Literatur,
in-8«, Freiburg, 1903, p. 333.
3. Ou même vers l'an 150, cf. Noeldechen, Tertullians Geburtsjalir,
dans Zeitsclirift fur wissensch. Tlieol., 1886, t. XXIX, p. 207 sq.
U, Son père aurait été centurion. S. Jérôme, De viris illustr., 53. Pour
126 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
lante culture littéraire qu'il avait reçue ; la langue
grecque ne lui était pas moins familière que la langue
latine'. Il s'adonna à l'étude du droit ^ et y prit sans
doute le goût des arguments juridiques et du style
oratoire dont il devait faire un fréquent usage. Doué
d'une originalité du meilleur aloi, d'un esprit iro-
nique, d'une imagination vive, il exalta tous ces dons
jusqu'à la bizarrerie, la méchanceté et la fantaisie
pure ; mais non pas à tel point qu'il ne put ressaisir
son génie, le conduire à son gré et lui faire pro-
duire des ouvrages du plus rare mérite. Cependant
la fougue de son âme l'emportait sans cesse. Il pen-
sait trop vite et trop fort; sa conviction était toute
de passion ; on ne s'aperçoit pas qu'il ait aimé rien ni
personne. C'était un lutteur et un convaincu, il se
trompa, changea de camp et apporta soudain à l'at-
taque le même entrain, la même fougue, qu'il avait
mis à la défense. Il ne devait guère avoir de cœur,
car il vécut très vieux, dit-on, et il disputa trop. On
Fa comparé au grand Arnauld à qui il ne ressemblait
guère et à Lamennais à qui il ne ressemblait pas.
Les hommes de cette qualité ne sont qu'à un seul
exemplaire. A cet âge, où les hommes commencent à
apprécier leurs aises, il se fit montaniste, peut-être
ses noms, cf. Ronsch, Das Neue Testament TertuUians, in-8°, Leipzig,
1871, p. 3 sq.
1. Les traites qu'il écrivit en grec sont perdus; les suivants nous sont
parvenus traduits par lui-même en latin : De speclaculis, De baptismo.
De velandis virginibus.
2. Il y a eu un juriste du nom de Tertullien qu'on reste libre d'identi-
fier avec le prêtre de Carlhage, dont Euskbe, Ilîst. eccl.^ II, 2, nous dit
Toù; 'P(o{JLa((ov v6[jlo\;ç rjxpiêwxw; àvrjp. Cf. Teuffel, i/î5f. de /a /ttf.
rom., trad. Bonnard, in-S», Paris, 1883, t. II, p. 61, n. 6. A. Harnack,
TertuUian in cler Littcj^alur der allenkirche, dans Siliungsberichle
der pliilol. hist. Klasse, Berlin, 13 juin 1895, p. 559, se déclare pour
l'identification.
L'EPOQUE DE TERTULLIEN. 127
par besoin de dispute, fatigue de la modération. Son
caractère ne se démentit pas , tous ses écrits sont écrits
du même ton, tous ses raisonnements sont raisonnes
de la mên]te manière. Il avait lu beaucoup et mal.
Son style paraissait à Renan « le phénomène litté-
raire le plus étrange : un mélange inouï de talent, de
fausseté d'esprit, d'éloquence et de mauvais goût^ ».
1. E. Renan, Matx-Aurèle, in-S", Paris, 1883, p. ^56. Nous devons ré-
péter ici ce que nous avons dit au début de ce livre : nous ne pouvons tout
dire et nous exposons l'enchaînement psychologique qui forme l'histoire
de l'Afrique chrétienne. Nous omettons donc bien des points qui ont
leur intérêt et leur importance, mais qui, selon nous, ne modifient pas
essentiellement nos conclusions. Il va sans dire que chaque point de dé-
tail, un traité, un pamphlet, une question gardent leur valeur, mais
nous ne nous arrêtons pas. Quant aux sources d'information pour la
critique textuelle, littéraire et le commentaire historique des écrits de
Tertullien, nous renvoyons à la notice de cet écrivain dans O. B\rden-
HEWER, Gescli. der alticîrchl. Lilcratur, in-8", Freiburg im B., t. II,
p. 332-39^. La partie bibliographique y est traitée avec un soin qui rend
superflu tout essai de ce genre d'ici quelques années; il suffira de la
tenir « au courant ». Nous nous bornerons à quelques indications :
Uhlhorn, Fundamenta chronologiae Tevtullianeae, in-8'', Gôttingen,
1852; BONWETSCH, Die Schriften TertuUians nacli dcr Zeit ihrer Ab
fassung, in-S", Bonn, 1878 ; Smith, Dictionarxj of Christian Biograpky,
au mot Tertullianus ; Noeldechen, Die A bfassungszeit der Schriften Ter-
tuUians, in-8°, Leipzig, 1888; J. Schmidt, Ein Beitrag ziir Chronologie
der Schriften TertuUians dans, Rheinischcs 3Iuscum, 1891, p.77sq. ; Kell-
NER, Ch7^07iologiae Tertullianeae 5wp/;/e?ne)jfa,in-8», Bonn, 1890; Schanz,
Gesch.der rôm. Liter., in-8o, Mùnchen, 1896, p. 241 sq. ; P. MoNCEAix,C/iro-
nologie des œuvres de Tertullien, dans la lievue de Philologie, 1898, p. 77
sq. ; Le Même, Hist. litt. de VAfr. chrét., t. I, p. 193 sq. Sur le person-
nage lui-même, cf. P. Monceaux, op. cit., t. I, p. 177 sq. Les bibliogra-
phies de Chevalier et Donaldson, et H. Gomperz, TertuUianea, in-8",
Vindobonae, 1895; A. Hauck, Tertuilian's Lebcn und Schriften, in-S»,
Erlangen, 1877; A. Kroymann, Quacstiones Tertullianeae, in-8'', Gottin-
gue, 1893 ; L van der Vliet, Studia Ecclesiastica, Tertullianus, iii-8°,
Lugd. Batav., 1891 ; G. H. Wirth, Der Verdiensl. Begriff in der christ-
lichenkirche, in-8", Leipzig, 1892; G. A. Schneider, Tertullian, in-S**,
Lugd. Batav., 1896; J. Kaye, The Ecclesiastîcal History of the second
and third Centuries illustraled from the ït'ritings of Tertullian, in-8°,
Edinburg, 1898; C. Guignebert, Tertullien. Étude sur ses sentiments à
l'égard de Cempire et de la société civile, in-S», Paris, 1901. Ce dernier
écrit est trop excellent dans son ensemble et sauf quelques réserves, pour
128 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
C'est trop dire. Si médiocre que fût la société, si
grossier que fût le peuple de Carthage à la fin du
II'' siècle, il fallut plus que cela pour forcer l'atten-
tion et commander l'enthousiasme ; car ce fut par son
seul talent que Tertullien gagna l'ascendant et l'au-
torité qu'il exerça sur les esprits. Il avait les habi-
tudes delà composition classique. Il commençait par
exposer la question, réfutant ce qu'il jugeait erreur,
proclamant ce qu'il tenait pour vérité et poursuivant
sa démonstration, absolvant et condamnant tour à
tour au nom des principes qu'il a posés, et qu'on ne
discute pas. Comme son œuvre, celle du moins
que nous possédons, est avant tout polémique, il faut
s'attendre à une certaine force de langage. Pour y at-
teindre, Tertullien se fait un style très personnel,
comme d'un homme qui veut à tout prix être lu^
Ce style tient à son tempérament et à son milieu. Il
emprunte presque sans démarquer et prend son bien
où il le trouve, chez Apulée surtout. Il pratique l'art
pour produire l'image, pour le beau littéraire, au
moins autant que pour la vérité. Sa langue est faite
du latin des rhéteurs, de celui du peuple, et du
grec ; à cela il ajoute tout ce qui s'entend alors et
peut servir à sa démonstration : mots techniques,
néologismes, mots vulgaires, il accepte tout, et
lorsque, malgré cela, il en manque, sur-le-champ il
improvise un mot nouveau ; on le croirait du moins.
On ne sait où en était le latin chrétien avant lui et il
n'est pas prudent de lui rien attribuer en propre. Il
qu'on s'acquitte de l'éloge dont il est digne en le signalant ainsi au passage.
Il est l'introduction indispensable à l'étude du christianisme en Afrique
et dans les provinces occidentales de l'Empire.
1. Comparez Les philosophes français du xix« siècle, de Taine, pour
le procédé, littéraire.
L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 129
est possible qu'il n'ait fait que rajeunir de vieux
mots, qu'il en ait composé d'autres d'après les rè-
gles de l'analogie. Est-ce lui qui a inauguré les
verbes en izare calqués sur les verbes grecs en ti^eiv,
lui qui a augmenté le nombre des adverbes, altéré le
sens de certaines prépositions et qui doit être tenu
pour responsable de quelques autres violences gram-
maticales? Tout cela est possible, mais rien de tout
cela n'est assuré. Ce qui est bien à lui, mais non à
lui seul, c'est l'emphase : l'accumulation des mots
équivalents : maie ac pessime, magistri et praepo-
siti; accouplements de synonymes : justitia innocen-
tiae, fides obsequii; abus du pluriel pour les mots
abstraits : concatenatîones temporum, simplicitatesy
enormitates ; comparatifs et superlatifs renforcés :
extremius, extremissimi, magis proxima.
Ce style ardu, souvent obscur et bientôt fatigant,
avec son intarissable flux de mots éclatants, d'images
brutales, de pensées trop rapprochées par une logique
sans trêve, une élocution précipitée; ces pamphlets
haletants, faits pour être tournés en harangue, ont,
malgré la logique qui les mène, quelque chose de dis-
loqué dans l'exécution; une accumulation de termes
qui ne laisse aucun repos à l'esprit et qui rem-
place la conviction par la surprise ; une rapidité de
diction qui laisse des inconnues dans la phrase et con-
traint parfois à interrompre l'auteur pour reprendre
dans l'énigme de sa parole la suite de sa pensée.
Nature trop puissante, logicien, poète, il eut des
clartés sur tout, même sur le Beau, ce qui est presque
sans exemple parmi les chrétiens de ce temps. Érudit,
orateur, trop fort pour être très bon, il eut quelques
partisans, beaucoup d'admirateurs : on ne parle nulle
part de ses amis.
130 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
Un tel homme venait au moment le plus dange-
reux. La position des chrétiens, nous Tavons vu, était
redevenue intolérable. Un grand nombre de fidèles
étaient en prison. Parmi eux se trouvaient sans doute
quelques-uns des « nombreux frères martyrs » dont
parlent les Actes de sainte Perpétue ' , peut-être aussi
deux apostats repentants Castus et zEmilius. « Vain-
cus dans un premier combat, rapporte saint Cyprien,
Dieu les rendit victorieux au second. D'abord ils cé-
dèrent aux flammes ; les flammes leur cédèrent en-
suite. Ils terrassèrent l'ennemi par les mêmes armes
qui avaient servi à les terrasser auparavant^. »
L'exorde de V Apologétique montre la condition des
chrétiens. Plusieurs d'entre eux comparaissaient
chaque jour devant les tribunaux^. La cause ne
traînait pas en longueurs; accusés, ils ne se défen-
daient pas; interrogés, ils avouaient; condamnés,
ils s'en faisaient gloire^. Quelques-uns furent tor-
turés avant le jugement^; il y en eut de relégués
dans les îles^; d'autres furent décapités"^; d'autres
encore déchirés par les bêtes féroces^, par les crocs
de fer^; des fidèles furent brûlés ^*^; il y en eut de
crucifiés ^ ^ ; une chrétienne fut condamnée à subir
les derniers outrages'^. Des frères furent lapidés
1. Passio S. Perpeluae, 13.
2. S. Cyprien, De lapsis, 13.
3. Tertullien, Apologet., 1.
U. Ad Nationes, I, 1.
5. Apologeticum, li.
6. /d., 12.
7. Ibid.
8. Ibid.
9. Ibid.
10. Ibid.
11. Ibid.
12. /d., 50.
L'ÉPOQUE DE ÏERTULLIEN. 131
à coups de pierres dans les rues, et leurs maisons
furent brûlées ^ .
Le paganisme, qui ne voyait le plus souvent dans
les actes religieux qu'une démonstration d'ordre
civique et à qui l'inviolable asile de la conscience
était mal connu, croyait venir à bout de son dessein
contre ces opiniâtres en obtenant d'eux une partici-
pation purement extérieure aux sacrifices. 11 arriva
souvent que, ne pouvant obtenir l'abjuration, on intro-
duisait de force dans la bouche des fidèles des bou-
lettes de pain trempées dans le sang des victimes
immolées aux idoles^.
Ce revirement soudain d'une paix relative à une
persécution ouverte ne trouvait pas toutes les âmes
préparées à l'épreuve. Beaucoup de chrétiens pri-
rent la fuite au début de la persécution, ainsi que
les y autorisait la condescendance de l'Église qui
disait : « Mieux vaut encore fuir de ville en ville
que de renier le Christ dans la prison ou dans la
torture. Plus heureux cependant ceux qui sortent
de ce monde avec la gloire du martyre^ ». Mais les
fugitifs rencontraient souvent tant de privations
dans les lieux où ils se cachaient que, n'y tenant
plus, ils rentraient dans les villes, escomptant une
indulgence qu'ils ne rencontraient pas toujours''.
Un Africain, nommé Rutilius, avait fui et, craignant
d'être découvert, changeait souvent de retraite ; ce-
pendant, ne se sentant pas en sécurité, il préféra
1. Apologetîciim, 37.
2. Id., 9.
3. Ad uxorern, I, 2. Le traité De fuga in persecutioyie, qui soutient
l'opinion opposée, est de l'an 213.
^t. Passio S. Theodoli Ancyrani^ avec les réserves qui s'imposent
depuis la critique de cette pièce par H. Delehaye, dans Analecta bol-
landiana, 1903, t. XXll.
132 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
payer rançon, mais il fut arrêté quelques jours plus
tard, torturé et brûlé vif ^ Un écrit de Tertullien,
daté de l'année 212, nous montre les épreuves aux-
quelles les chrétiens étaient soumis. « Aujourd'hui,
dit-il, nous sommes dans le feu même de la persé-
cution. Ceux-ci ont attesté leur foi par le feu, ceux-
là par le glaive, d'autres par la dent des bêtes. Il
en est qui, ayant trouvé sous les fouets, dans la mor-
sure des ongles de fer, un avant- goût du martyre,
soupirent maintenant dans les cachots après sa con-
sommation. Nous-mêmes, nous nous sentons traqués
de loin, comme des lièvres destinés à tomber sous les
coups du chasseur^. » Les morts eux-mêmes furent
persécutés. Non seulement la foule se précipita dans
les cimetières au cri de : Areae non sint^, mais on
fouilla les tombeaux pour lacérer ou jeter à la voirie
les cadavres des chrétiens^.
L'éditde Sévère avait commencé à s'exécuter^. On
ignore les raisons qui modifièrent l'attitude d'abord
bienveillante prise par l'empereur à l'égard des
chrétiens. Il semble toutefois que ce prince fut un
esprit trop avisé pour qu'on ne doive pas chercher
à sa détermination un calcul fondé sur la situation
respective des chrétiens et de l'État. L'antagonisme
irréductible que nous avons signalé n'existait pas
seulement entre les fidèles et les partisans des
cultes indigènes. Presque vers le même temps où la
religion chrétienne apparut, une religion d'Etat avait
été inaugurée : le culte de Rome et d'Auguste. Il
1. Tertullien, De fuga, 5.
2. Scorpiace, 7.
3. Ad Scapulam, 3.
U. Apologeticum, 37.
5. Cf. P. Allard, Ilist. des perséc, t. II, p. 55 sq.
L'EPOQUE DE TERTULLIEN. 133
ne devait plus s'agir désormais de prier pour TEm-
pereur, il fallait prier l'Empereur. Toute tentative
d'accommodement avec les chrétiens devenait dès lors
impossible et ils tombaient sous l'accusation de lèse-
majesté ^ Mais il y a plus; des mots imprudents,
des écrits d'où la modération était absente, des
invectives ardentes et même des paroles à double
entente qu'on pouvait sans peine transformer en
menaces, circulaient parmi les chrétiens ; et on
leur prêtait au besoin ce qu'ils n'avaient pas dit.
La secte religieuse devait, aux yeux d'un politique
et d'un administrateur peu enclin aux rêves mys-
tiques et au langage imagé, apparaître surtout
comme un parti politique dans lequel la religion
était un prétexte et la morale une fanfaronnade.
Marc-Aurèle la jugeait à peu près de la soHe et
Sévère n'avait ni les lumières ni la bonhomie de
Marc. Il n'était plus possible à un chef d'État d'es-
quiver le problème social et politique que le chris-
tianisme avait posé. A Rome et dans toutes les pro-
vinces et surtout dans cette Afrique si voisine et
dont il était sorti, Sévère voyait se constituer un
parti qui, accru de jour en jour, constitué en cor-
poration, riche, agissant, présentait des garanties
et inspirait des inquiétudes auxquelles ne s'appli-
quait plus une législation caduque. Le fait qui pa-
raît avoir frappé le plus l'attention de l'empereur
fut l'accroissement numérique des chrétiens; il
y voyait un péril et prétendit l'étouffer. Depuis la
législation nouvelle, reconnaissant à la propriété ec-
clésiastique le titre de corporation funéraire, le
1. H. Leclerco, Le deuxième siècle. Dioctétien, in-S", Paris, 1903 :
Comment le christianisme fut envisagé dans l'empiix romain, p. 1-65.
8
134 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
christianisme était devenu un collège, ou si l'on le
veut, un groupement de collegia funeraticia. Il
en avait les bénéfices, il les garda ; cependant il
dut se soumettre aux conséquences de la suspicion
qu'il avait inspirée dès la première heure. La corpo-
ration existait légalement, mais ses membres étaient
tous individuellement suspects, et suspects au titre
même qui les attachait à la corporation. Cepen-
dant le nombre même des chrétiens qui inquiétait
l'empereur, les préservait d'une persécution qui eût
dépeuplé l'empire ; on s'y prit différemment pour les
atteindre : Tédit de 202 ^ visa principalement l'accrois-
sement des communautés. Les Eglises se recrutaient
alors, au témoignage de Tertullien, beaucoup moins
par les naissances que par les conversions d'adul-
tes^. Ce fut cette propagande que l'empereur pré-
tendit interdire. « Pendant son voyage [en Palestine],
1. La date de la persécution fait quelque difficulté. Il faut tenir
compte pour la discussion des travaux suivants : Ceuleneer, Essai sur
la vie et le règne deSeptime-Sévère, in-fi», Liège, 1884, p.î222 ; Gellens Wil-
FORD, La famille et le « cursus lionorum » de Septime-Sévère, dans le
Bull. trim. des antiq. africaines, 1884, t. I. Fallu de LEâSERT, Fastes
des provinces africaines sous la domination ?'omame,in-4o, Paris, 1896,
t. T, p. 238, note 3, dit • qu'il y a en effet quelque incertitude sur la
date exacte de la persécution de Sévère. On hésite entre 200,201 et 202.
Cf. WiRTH, Quaestiones Severianae. Disserlatio liistorica, quam ad sum-
mos in philosophia honores impetrandos scripsit, in-8'', Lipsiae, 1888,
p. 33. Neumann, Der rômische Staat und die allgemeine Kirche bis auf
Diocletian, t. I, p. 162, adopte la date 202, au commencement de l'an-
née.
2. Tertulliex, Apologeticu7n, 18 : Fiunt, non yxascuntur christiani.
Celte constatation s'explique par la fécondité limitée d'un grand nom-
bre de mariages. De là était peut-être sortie une rivalité entre chrétiens
de naissance et convertis. C'était à qui se ferait de sa situation indivi-
duelle un titre d'honneur, cf. Lupi, Disserlatio et animadvers. ad nu-
per inventum Severae martyy^is cpitaphium,'\n-h9, Panormi, 1735, p. 136;
Bayet, De titulis Atticae clirislianis anliquissimis,[in-8°,LuleliaePavi-
siorum, 1877, n" 75; E. LE Blam, Les Actes des martyrs, '\nA°, Paris,
1882, p. 237, ^95.
L'EPOQUE DE TERTULLIEN. 135
rapporte Spartien, il donna de nombreuses lois aux.
habitants de ce pays. Il défendit, sous de grandes
peines, de se faire juif et rendit le même décret par
rapport aux chrétiens ^ » Si l'on s'en tient aux ex-
pressions du biographe : christianos vêtait fieri,
cet acte frappait, non seulement les convertis, mais
ceux qui avaient provoqué les conversions. Il y a
donc désormais une double législation à l'égard des
chrétiens. Les fidèles nés dans le christianisme res-
teront soumis au droit, tel que l'a réglé le rescrit
deTrajan^; les autres, convertisseurs et convertis,
seront soumis à un droit d'exception, et le magistrat
pourra agir d'office contre eux.
Ce fut ce droit d'exception qui frappa un groupe
de martyrs africains, illustre entre tous^. La perse-,
cution commença en Afrique sous le proconsulat de
Minutius Timinianus, mais ce magistrat étant mort
pendant son année de gouvernement, le procura-
teur Hilarianus^' remplit par intérim, pendant la
vacance, les fonctions de gouverneur. Peut-être ce-
lui-ci paraissait-il au peuple de Carthage n'avoir
1. Spartiex, Severus, 17 : In ilhiere Palaestinis pluriina jura fun-
davit. ludaeos fieri sub gravi poena vetuit, item etiam de christianis
sanxit. Cf. B. Aube, Les chrétiens dans l'empire romain, de la fin des
Antonins au milieu du iii« siècle, iu-S", Paris, 1881, p. 70 sq.; P. Allard,
op. cit., t. II, p. 37 sq.
2. Pline, Epist., 1. X,96, 97.
3. On distingue malaisémeut à celte date entre les victimes atteintes
en vertu de l'édit de 202 et celles qui furent peut-être l'objet de dénon-
ciations conformes au rescrit de Trajau. Dans une telle pénurie de ren-
seignements, mieux vaut s'en tenir à quelques noms.
U. C'est du moins ce qu'affirment Tertullien, Ad ScapuL, 3, et la
Passio Perpetuae, 6 : Hilarianus procurator, qui tune loco proconsu-
lis Minuci Timiniani defuncti jus gladii acceperat; cf. G. Tissot,
Fastes des prov. rom. d'Afr., p. 135-136; Pallu de Lessert, Fastes des
prov. afric, t. I, p. 236-239; P. Allard, Hist. des perséc, t. II, p. 85,
note 1.
136 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
pas l'autorité qui peut se faire craindre; toujours
est-il que : « Sous le gouvernement dHilarianus, dit
Tertullien, la foule, parlant de nos sépultures, s'é-
criait : « Qu'il n'y ait plus pour eux de cimetières ;
areae non sintK )> Comme il arrive souvent, le peu-
ple interprétait la pensée des édits dont le pouvoir
central entendait, pour son compte, ne pas dépasser
la lettre. En réclamant la suppression des cime-
tières, c'était la suppression de la corporation et la
mise hors la loi qu'on demandait. On ne se sentait
pas libre d'agir dans cette plèbe, superstitieuse à
l'excès, aussi longtemps que les cimetières conser-
vaient leur caractère religieux et légal. Quelle que
soit la fermeté qu'ait déployée en la circonstance le
procurateur, il donna à la populace une mesure de
satisfaction. Parmi les chrétiens dont le martyre
inaugura le droit nouveau se trouvaient, dit un ré-
cit contemporain, Jucundus, Artaxius, Saturninus;
ils furent brûlés vifs, et Quintus, qui mourut en pri-
son^. L'écrit que nous citons ajoute qu'il périt
« beaucoup d'autres martyrs », multos fj^atves mar-
tyres^. Parmi eux ont pu se trouver Laurent et
Ignace avec leur mère Gelerina^. C'était une famille
de martyrs : le petit-fils de Celerina, le neveu de
Laurent et d'Ignace, devait confesser la foi sous la
persécution de Dèce. Le 22 mai 203, moururent ^-
milius et Castus, d'abord apostats, ensuite martyrs^.
1. Tertulliex, Ad Scapulam, 3.
2. Passio S. Perpeluae, 11.
3. Ibid., 13.
ix. S. Cyprien, Epist. 3^, 3. Dès le temps de saint Cyprien, l'Église
de (larthage célébrait leur anniversaire ; plus tard, on éleva à Carthage
la basiiica Celermae. Cf. S. Augustin, Sermo XLVIIl; cf. Victor de
Vite, I, 3. Cependant le nom de ces martyrs n'est pas inscrit dans le
Kalendarium Karthaginense, de Mabillon.
5. S. Cyprien, De lapsis, 13; S. Augustin, Sermo CCLXXXV; Kalend.
L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 137
Le 18 juillet, sous le proconsulat de Rufînus ^ , mou-
rut une vierge du nom de Guddène ^. Pendant deux
années on poursuivit et on condamna les chrétiens
jusque sous le proconsulat de Julius Asper ^ dont
la magistrature marque un temps d'arrêt dans la
persécution.
Ce fut pendant cette crise que l'amphithéâtre de
Cartilage fut à jamais illustré par le martyre d'une
jeune femme de 22 ans, nommée Perpétue, et de ses
compagnons. Aucune littérature ne possède de mor-
ceau plus émouvant que celui dans lequel la martyre
écrivit le récit de ses derniers jours. Lorsque le
temps fut venu pour elle de mourir, la plume qu'elle
déposa fut ramassée par un témoin qui nous a laissé
le récit de cette mort''. Les diverses copies de la re-
Karthag., XI Kal. Junias ; MarUjVOl. Iiieronym.^ XI Kal. Jun. (édit. Rossi-
DUCHESNE), p. LXX el 6^.
1. Fallu de Lessert, op. cit., t. I, p. 239-2^1; Wirth, op. cit., p. 50.
2. Ce nom, ses dérivatifs et ses composés ne sont pas rares en Afrique.
Gadaeus, C. L. I., n. 793; Gadaîa, n. 877; Gadaïs,n. 11307 ; Gaddaeus,
n. 12378 ; Guddem, n. 1266 ; Gyddem, n. 1512^ ; cf. n. 378, 759, 902 ; Guduis,
ri. 12087; Gududis, n. 1152 ; Gududia, n. US9;Gududio, n. 19UU ; Gududia-
nus,BulL du Comité, 1892, p. 173, n. 5b;Gudulus,n. 1907, 2033;GudM/a,
n. 11258 ;Cududus, n. 11918, 12167, 15995; Cudulus, n. 15902; Cutullus,
n.llbl5;Na7^gendud, n. 28^. Cette martyre est mentionnée auMartyrol.
Adonis, W Kal. Aug.,P. L, t. CXXIII,col. 30^ ; Tillemom, Hist.des Em-
pereurs, t. III, p. 102 ; MoRCELLi, A frica christiana, t. II, p. 62, et Neumann,
Die Rômische Staat, 1. 1, p. 177, identifient cette martyre avec le Guddens
du Sermo CCXCIV de S. Augustin : Habilus in basilica majorum, in
natali marlyris Guddentis, V. Kal.Julii. Identification fort douteuse. Cf.
P. Monceaux, Hist. litt. de l'Afr. clirét., t. I, p. Ub. E. Le Blant, Les
Actes des martyrs, ^. b.
3. Fallu de Lessert, op. cit., 1. 1, p. 2^1-244.
h. La date du martyre au 7 mars 203 a été discutée. Le jour ne fait
pas de difficulté ; l'année a fait hésiter Tillemont, Mém. hist. eccl., 1693-
1712, t. m, p. &\l sq., qui parle de 203 ou 205; F. Allard, op. cit., t. Il,
p. 96, s'attache aux environs de 202; Aube, Les clirét. dans l'emp. rom.,
en 202; Neumann, op. cit., t. I, p. 171, en 202 ou 203; P. Monceaux, op.
cit., t. I, p. 72, en 203. C'est cette date qui nous paraît la véritable.
L'édit étant de 202 et les martyrs ayant séjourné longtemps en prison,
8.
138 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
lation de sainte Perpétue présentent des variantes
dont l'étude approfondie nous entraînerait trop loin.
Nous nous en tiendrons à ce qui ne peut soulever de
véritable objection.
Les martyrs étaient au nombre de six, dont deux
femmes, une matrone, Vibia Perpétua, et une
esclave. Félicitas. Les autres étaient deux jeunes
hommes, Saturninus et Secundulus, Tesclave Revo-
catus et leur catéchiste, Saturus, qui, absent au
moment de l'arrestation, vint se constituer prison-
nier afin de ne pas abandonner, dans un moment si
grave, ceux- qu'il avait commencé d'instruire. Ces
gens, de conditions si différentes, que rapprochait un
même attrait et Ain même délit, habitaient Thuburbo
minus (= Tebourba^), ville peu éloignée de Car-
tilage 2, où ils furent conduits et où ils devaient
mourir^. La célébrité qu'obtinrent dans l'Eglise
cf. Passio Perpetuae, 3, 5, 7, 9, il ne semble pas possible de placer les
martyrs dans les premiers jours de mars. Les Fasti Vindoboncnses rap-
portent le martyre au consulat de Plautianus et Gela (203) : Ilis cons.
passae sunt Perpétua et Félicitas nonas Martias, cf. Monum. Gçrma-
niae historica; Auctor. antiquiss., t. IX, p. 287.
1. Le MapxTjpiov HepTreToyaç, 2 (édit. Harris et Gifford), p. ^1, le
dit expressément : 'Ev îioXei ôouêoupêtTotvwv t^j [/.ixpoîépa..; même
affirmation dans les Actes abrégés (édit. Aube), p. 521, 525 : Apud Afri-
cain in civitate Tuburbitanorum. Cf. Duchesne, dans les Comptes
rendus de l'Acad. des inscript., 1891, p. 53.
2. La « Table de Peuiinger » compte 36 milles {= 53 kil ) entre ces
deux villes, cf. Recherche des antiq. dans le nord de U Afrique, p. 236;
tandis que 1' « Itinéraire d'Antonin » compte ^6 milles (^- 68 kil.), Ibid.,
p. 2^5, ce qui n'est pas exact.
3. La chronique de Prosper Tiro porte ces mots : Perpétua et Féli-
citas pro Christo passae sunt ywn. Mart. apud Carthaginem Africae,
in castris bestiis deputalae. Cf. Monum. Germ. hist., Auctores anti-
quissimi, t. IX, p. '«3^. Pour tout ce qui a trait à l'étude critique du
document, nous nous abstiendrons absolument d'en parler ici, cette
question relevant de l'histoire de la littérature latine. Nous espérons
avoir l'occasion de l'étudier en publiant les Actes de martyrs qui ont
fait partie du Lectionnaire primitif, lorsque nous aborderons ce sujet
L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 139
d'Afrique et dans plusieurs autres Églises d'Occident
les saintes Perpétue et Félicité, a laissé un peu dans
l'ombre leurs héroïques compagnons. Nous devons
ici rapporter brièvement l'histoire des souffrances et
du martyre de tous.
Les accusés furent probablement gardés à vue
pendant les jours qui suivirent leur arrestation, dans
les maisons des magistrats municipaux de Thu-
burbo; c'est du moins ce qui se faisait parfois en
Afrique ^ et le récit de la martyre nous apprend que
les confesseurs utilisèrent ces jours de demi-liberté
pour recevoir tous le baptême 2. C'était braver les
dans nos Monumenta Ecclesiae lilurgica. La Passion, telle que nous
la lisons, en tenant compte des divers documents qu'elle contient, a subi
des retouches tendancieuses d'un écrivain montanisle. C'est ce que
M. P. Monceaux, op. cit., t. I, p. 81, a clairement fait voir : « L'in-
tention polémique est visible dans tout son ouvrage et a même décidé
de la proportion de ses développements. Il a presque entièrement sup-
primé l'interrogatoire et les faits étrangers à sa cause. Au contraire, il
a insisté sur deux choses qui tenaient le plus à cœur aux montanistes :
l'appétit du martyre et les visions. Il nous montre Saturus se livrant
lui-même. Félicité implorant une mort prompte, Perpétue résistant à
toutes les sollicitations des siens. 11 raconte avec le plus grand détail
les visions; et, s'il y a joint les épisodes de l'amphithéâtre, c'est surtout
qu'il y reconnaît la réalisation de ces visions. Aussi, la Passio présente-
t-elle un frappant contraste avec tous les autres documents martyrolo-
giques. Ce n'étaient point, à proprement parler, des Actes ; c'était un
livre d'édification et de polémique, destiné à prouver aux fidèles, par un
exemple décisif, la vérité de la doctrine montaniste. »
1. Cf. Passio ss. Montani, Lucii et socc, 3 ; Passio s. Felicis Tubia-
censis, 3; Rambaud, Le droit criminel romain dans les Actes des mar-
tyrs, in-S", Lyon, 1885, p. 30. Ajouter à ces exemples la Vita et passio
s. Cypriani, 15.
2. 11 faut noter que cette custodia libéra était assez conciliante puis-
que les confesseurs purent se rendre au lieu d'assemblée des fidèles.
C'est du moins ce qu'il faut conclure de ces mots de Perpétue : « Tandis
que j'étais plongée dans l'eau ». Il est vrai que la discipline se montrait
accommodante sur ce point. Une vasque quelconque suffisait. Dans les
Becognitions clémentines on trouve une petite anse au bord de la mer
et on y baptise. A la rigueur, le baptême aura pu avoir lieu dans le
iepidarium d'une maison privée.
140 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
lois, mais ils ne ménageaient plus rien, ni personne.
Le père de Perpétue se flattait de ramener sa fille
au culte des dieux et de lui épargner le sort qui
la menaçait. N'écoutant que son affection, il lui par-
lait, la pressait, lorsque la jeune femme lui dit :
« Mon père, vois-tu à terre ce vase ou cette fiole,
ou de quelque nom qu'il te plaira de l'appeler? —
Je vois, » dit-il. — Elle reprit : « Peux-tu lui donner
un autre nom que celui de vase? — Non. — Eh bien!
moi, dit-elle, je ne puis me dire autre chose que
chrétienne. » A ces mots, il se jeta sur elle, la bru-
talisa. Il ne revint plus pendant plusieurs jours.
Il est probable que le baptême reçu par les pri-
sonniers provoqua les mesures sévères qu'on prit
alors à leur égard. On les conduisit à Carthage où
ils furent mis en prison. « J'en étais épouvantée, dit
Perpétue, car jamais je n'avais enduré de pareilles
ténèbres. 0 jour pénible ! Par suite de l'entassement
des prisonniers, on vivait dans une chaleur épaisse;
de plus, il fallait endurer les bourrades des soldats ^ . »
Cet instant de dégoût fut surmonté ^ lorsque, par
l'entremise des diacres Tertius et Pomponius^, on
1. Passio s. Po-petuae, 3. Le régime des prisons dans l'antiquité s'est
perpétué aussi insalubre et immoral pendant le moyen âge et jusqu'au
commencement de ce siècle. En Afrique, les haines religieuses ne se
montrèrent pas plus compatissantes que la raison d'État à l'égard des
victimes. Victor de Vite, Ilist. pei^sec. vandal., II, 10, rapporte que
les hérétiques entassaient les prisonniers catholiques dans un réduit
étroit et infect, « comme s'entassent les sauterelles •. Bientôt une odeur
épouvantable se dégage de cette masse pressée et lorsque, à prix d'or,
en secret, des fidèles peuvent pénétrer jusqu'à leurs frères, il leur faut
s'enfoncer jusqu'aux genoux dans le fumier humain.
2. Un autre martyr africain disait : Nec expavimus faedam loci
illius caliginem, Passio s. Montani, U. Cf. H. Leclercq, Les temps né-
roniens et le deuxième siècle, p. lxxviii sq.
3. S. Cyprien, Epist. 5 : Ce fut la coutume de tous nos prédécesseurs
d'envoyer dans les prisons des diacres qui subvenaient aux besoins des
martyrs et leur lisaient rÉcriture sainte.
L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 141
autorisa les accusés à faire chaque jour une prome-
nade de quelques heures. Durant ce répit, Perpétue
recevait la visite de sa mère, de son frère; on lui
apportait son petit enfant à demi mort de faim, afin
qu'elle lui donnât le sein. « Cela se prolongea de la
sorte pendant de longs jours ; enfin j'obtins que l'en-
fant demeurât avec moi dans la prison ; alors je ne
souffris plus, toutes mes peines et mes inquiétudes se
dissipèrent et le cachot devint pour moi comme une
maison de plaisance que je préférais à tout autre
séjour. » Cependant on avait conservé quelque lueur
d'espoir dans l'entourage de Perpétue. Un jour, son
frère lui dit : « Madame ma sœur, tu es maintenant
élevée à une grande dignité : demande à Dieu de
te faire voir si tout ceci se terminera par votre mort
ou par votre acquittement. — Je te di^^ai cela de-
main, » répondit-elle. Cette confiance s'expliquait
par le commerce intime dans lequel la jeune femme
vivait avec Dieu. Il est impossible de faire intervenir
ici des hallucinations ou des interpolations. Nous
savons par d'autres récits que, vers cette époque.
Dieu jugea fréquemment devoir fortifier ses fidèles
par des visions ^ L'Église d'Afrique a conservé le
1. PoNTius, Vita s. Cypriani, 12, 13; Passio ss. Mariani, Jacobi et
aliorum plurimorum marlyrum in Numidia, 6, 7; Passio ss. Montani,
Lucii et aliorum, 9; Eusèbe, Hist. eccL, VI, 5. Nous avons à ce sujet
une importante attestation d'Origène, Contra Celsum, I, 68 : « Je ne
doute pas, écrit-il, que Celse, ou le Juif qu'il fait parler, ne se moque
de moi, mais cela ne m'empêchera pas de dire que beaucoup ont em-
brassé le christianisme comme malgré eux, leur cœur ayant été tellement
changé par quelque apparition, soit de jour, soit de nuit, qu'au lieu de
l'aversion qu'ils avaient pour notre doctrine, ils l'ont aimée jusqu'à
mourir pour elle. Nous connaissons beaucoup de ces changements, nous
en sommes témoins, nous les avons vus nous-mêmes. Il serait inutile
de les rapporter en particulier, puisque nous ne ferions qu'exciter les
railleries des infidèles qui voudraient les faire passer pour des fables et
des inventions de notre esprit. Mais je prends Dieu à témoin de la vérité
142 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
récit de plusieurs de ces faveurs divines K « J'en sais
plusieurs, disait saint Cyprien, qui regardent ces
révélations comme choses misérables et ridicules ; et
je ne saurais m'en étonner, puisque les frères de
Joseph disaient de lui : « Voici venir le rêveur;
tuons-le ». Cependant ce que le « rêveur » avait
annoncé s'accomplit; ceux qui voulaient l'égorger
et le vendirent demeurèrent confondus et il leur
fallut croire aux faits, eux qui avaient dédaigné les
paroles^. »
Sur la prière de Perpétue, Dieu lui accorda deux
visions qu'elle raconta le lendemain à son frère.
« Je vis, dit-elle, une échelle d'or, très haute, puis-
qu'elle montait jusqu'au ciel, et très étroite; on n'y
montait qu'un seul de front; sur les montants de
l'échelle étaient attachées des ferrailles de toute
sorte. On voyait des glaives, des lances, des crochets,
des coutelas, disposés de façon que si quelqu'un fût
monté avec négligence et sans regarder au-dessus
de sa tête, il eût été mis en lambeaux et sa chair fut
restée accrochée à toutes ces ferrailles. Au pied de
l'échelle se tenait couché un énorme dragon, qui
préparait des embûches à ceux qui gravissaient l'é-
chelle et les épouvantait pour les empêcher de monter.
Saturus monta le premier — il s'était livré lui-même
à cause de nous, car il était absent lorsque nous
fûmes arrêtés — ; il arriva au sommet de l'échelle,
se tourna vers moi et me dit : « Perpétue, je veille
sur toi; mais prends garde que le dragon ne te
de ce que je dis : il sait que je ne veux pas accréditer la doctrine toute
divine de Jésus-Christ par des narrations fabuleuses, mais seulement
par la vérité, l'évidence et des arguments incontestables. »
1. PONTius, Vita Cypriani, 12.
2. S. Cyprien, Epist., 69, 10, ad Pupianum. Cf. E. Le Bla.m, Les per-
sécuteurs et les martyrs, p. 89 : Les songes et les visions des martyrs.
L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 143
morde. » Je répondis : « Au nom de Jésus-Christ il
ne me fera pas mal. » Comme s'il m'eût craint, le
dragon leva lentement la tête, mais une fois arrivée
sur le premier échelon, je la lui écrasai. Je montai
donc, et je découvris un immense jardin au milieu
duquel était un homme à cheveux blancs, vêtu en
pasteur, de haute taille ^ ; il était assis et occupé à
traire ses brebis, autour de lui plusieurs milliers de
personnes en robes blanches. Le pasteur leva la tête,
me regarda et dit : « Te voilà venue sans encombre,
mon enfant. » 11 m'appela et me présenta un morceau
de lait caillé^; je joignis les mains pour le recevoir
et je le mangeais pendant que tous les assistants
répondaient : Amen. Le bruit qu'ils firent me réveilla
et j'avais encore dans la bouche une saveur très
douce. Je rapportai aussitôt tout cela à mon frère
et nous comprîmes que c'était le martyre qui nous
attendait; dès lors nous commençâmes à ne plus rien
espérer des hommes. »
Lorsque le bruit se répandit que les accusés al-
laient passer en jugement, ce furent de nouvelles scè-
nes de larmes entre Perpétue et son père, mais rien
n'ébranlait plus sa résolution. L'interrogatoire eut
lieu et nous y voyons à quel point les fidèles étaient
disciplinés. Ainsi que cela était arrivé lors de l'inter-
rogatoire des martyrs de Scillium, les accusés char-
1; E. Le Blant, op. cit., p. 90 : « Chez les chrétiens des premiers siè-
cle?, le Christ est un géant. C'est ainsi que le nomme saint Damase, Car-
men VI, et que le peint l'auteur du lY^ livre d'Esdras, c. ii, ^3-45; c'est
ainsi quelevoient des martyrs illustres, sainte Perpétue, saint Montan,
Passio ss.Montani, Lucit, 8; c'est ainsi qu'il se montre à un prêtre dont
saint Cyprien raconte la mort, De mortalitate, 19. Dans le rêve d'un saint
d'Afrique, le Seigneur est un jeune homme dont la tête se perd dans
les hauteurs du ciel. Passio ss.Jacobi et Mariant, 7. »
2. Il est possible que nousay«ns ici une interpolation montaniste.L'in
terpolateur aurait appartenu, dans ce cas, à la fraction des Artotyrites.
144 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
gent le plus qualifié d'entre eux de répondre au nom
de tous :
« Le procurateur Hilarianus, — Sacrifiez aux
dieux, conformément à l'ordre des immortels Empe-
reurs.
« Saturus. — Mieux vaut sacrifier à Dieu qu'aux
idoles.
« Hilarianus. — Réponds- tu en ton nom ou au nom
de tous?
« SaUu^us. — Au nom de tous, car nous n'avons
qu'une même volonté.
« Zri7<2/7<2A2w.9 (s'adressant à Saturninus, Revocatus,
Félicité et Perpétue). — Et vous, qu'en dites-vous?
« Tous. — C'est vrai, nous n'avons qu'une même
volonté.
« Le magistrat donna ordre d'éloigner les fem-
mes. »
On trouve dans l'interrogatoire de Félicité quel-
ques paroles un peu vives, mais qui ne doivent pas
surprendre. « As-tu un mari? lui demande-t-on. —
Oui, mais aujourd'hui, je le méprise. » Cela ne voulait
rien dire de plus que ceci : Aujourd'hui je ne songe
qu'à Dieu^
L'interrogatoire de Perpétue fut particulièrement
émouvant :
1. Comme on interrogeait saint Pierre Balsame : « As-tu des parents /
dit le juge. — Je n'en ai point. — Tu mens, car on m'a dit que ton père
et ta mère existent. - L'Évangile, répond le saint, m'ordonne de tout re-
nier à l'heure de la confession. Ruinart, Acta sincera,\l\^, p. 502. Même
réponse chez saint Hiérax, Ibid., p. 59; chez saint Vincent d'Agen, Acta
sanct., l. Il, p. 167. Les parents de saint Irénée de Sirmium étaient pré-
sents au oremier interrogatoire. A l'audience suivante, le martyr dit:
» Je n'ai point de parents. — Et qui donc, réplique le juge, étaient
ces deux vieillards qui pleuraient à la dernière audience? » — Irénée
répond: « Le Seigneur a dit : Celui-là n'est point digne de moi qui me
préfère son père, sa mère, son f pouse, ses frères ou ses enfants. » Rui-
nart, Acta smcera, 1713, p. U02, 403.
L'EPOQUE DE TEKTULLIEN. 145
« Quand mon tour d'être interrogée fut venu, dit-
elle, mon père apparut tout à coup, portant mon
fils ; il me tira de ma place et me dit d'un ton sup-
pliant : « Aie pitié de l'enfant. » — Et le procurateur
Hilarianus, qui avait reçu le droit de glaive à la
place du défunt proconsul Minutius Timinianus :
« Aie pitié des cheveux blancs de ton père ; aie pitié
de la jeunesse de ton fils. Sacrifie pour le salut des
empereurs. » — Je répondis : « Je ne sacrifie pas. »
— Hilarianus : « Es-tu chrétienne? » — Je répondis :
« Je suis chrétienne. » — Et comme mon père se
tenait toujours là pour me faire renier, Hilarianus
commanda de le chasser, et il fut frappé d'un coup
de verge. Je ressentis le coup comme si j'eusse été
frappée moi-même, tant je plaignais mon pauvre vieux
père. Alors le juge prononça la sentence qui nous
condamnait aux bêtes, et nous descendîmes joyeux
dans la prison. Comme mon enfant était accoutumé
à prendre le sein et à demeurer avec moi dans la
prison, j'envoyai aussitôt le diacre Pomponius pour
le réclamer à mon père, mais mon père le lui refusa.
Il plut à Dieu que l'enfant ne demandât plus le sein
et que je ne fusse pas incommodée de mon lait, de
sorte que je restai sans inquiétude et sans souffrance. »
Les jours qui s'écoulèrent entre la condamnation et
les jeux au cours desquels les martyrs devaient être
mis à mort furent signalés par de nouvelles visions.
L'une d'elles, souvent citée, concernait un jeune
enfant de sept ans, Dinocrate, frère de la martyre,
« mort d'un cancer à la figure dans des circonstan-
ces qui avaient fait horreur à tous ». L'enfant avait
été entrevu une première fois, triste et languissant, le
visage encore pâle et défiguré, faisant effort pour se
désaltérer à une piscine pleine d'eau qu'il ne pou-
l'AI RIOUE CHRÉTIKNNIî. — I. 9
146 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
vait atteindre. Perpétue commença à prier pour son
cher mort, elle priait jour et nuit, lorsqu' « un jour
que nous avions les ceps, dit-elle, voilà ce que je vis :
Le lieu que j'avais vu plein de ténèbres était plein
de lumières et Dinocrate, bien vêtu, bien soigné,
joyeux. La plaie du visage paraissait cicatrisée et
la margelle de la piscine s'était abaissée, elle lui ar-
rivait à mi-corps; l'enfant puisait librement. Sur
le rebord de la margelle était un vase rempli d'eau,
Dinocrate buvait de cette eau, mais elle ne dimi-
nuait pas. Quand il fut désaltéré, il s'éloigna et se
mit à jouer comme un enfant qu'il était. Mais je
m'éveillai et je compris que mon frère avait quitté le
lieu de souffrance pour une demeure do joie. »
Les condamnés avaient été transférés dans la pri-
son castrensis, où un soldat nommé Pudens, com-
mençant à comprendre la grandeur morale de ceux
qu'il gardait, facilita l'entrée à un grand nombre
de fidèles. Cependant le jour du combat appro-
chait. La veille de ce jour. Perpétue eut une der-
nière vision. Elle se vit changée en homme, elle
avait une cuadrilla qui l'oignit d'huile comme un
athlète; quand les jeunes gens à^ldi cuadrilla eurent
achevé, elle se roula dans le sable, toujours à la
manière des athlètes. Il s'agissait pour elle de com-
battre un Egyptien hideux. Ils s'aperçurent et mar-
chèrent l'un à l'autre. La lutte commença. L'Egyp-
tien s'efforçait de prendre son adversaire par les
pieds, mais Perpétue lui labourait le visage à coups
de pieds, elle le piétinait de son mieux lorsqu'elle
s'aperçut d'un instant où il n'était pas sur ses gardes.
« Je joignis les mains, dit-elle, entrelaçant les doigts
entre eux, je lui pris la tête entre les paumes, il
tomba sur la figure et, vite, je lui broyai la tête. »
I
L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 147
Un des condamnés mourut en prison, c'était le
jeune Secundulus. « Si son âme fut peu sensible à
cette grâce, dit Perpétue, son corps du moins en
profita. » A mesure que les fêtes approchaient, les
martyrs se voyaient menacés d'être abandonnés par
une de leurs compagnes. Félicité était grosse de
huit mois et son chagrin allait grandissant chaque
jour, car elle craignait que son état ne fît remettre
son supplice à une autre époque ; il lui faudrait donc
se séparer de ses compagnons pour mourir avec
des repris de justice. Ses compagnons de martyre
n'étaient pas moins attristés qu'elle-même à la pen-
sée de laisser toute seule, sur le chemin de l'espé-
rance, une compagne si agréable, une amie. Trois
jours avant les jeux, tous s'unirent dans une même
supplication. Aussitôt après, les douleurs la prirent.
Ainsi qu'il arrive dans les délivrances à huit mois.
Félicité ressentit de vives douleurs. Tandis qu'elle
gémissait, un geôlier lui dit : « Si tu ne peux en
ce moment supporter la souffrance, que sera-ce en
face des bêtes que tu as bravées cependant en refu-
sant de sacrifier ? » Félicité répondit : « Aujour-
d'hui, c'est moi qui souffre; mais alors il y en aura
un autre en moi qui souffrira pour moi, parce que,
moi aussi, je devrai souffrir pour lui*. » Félicité
donna le jour à une petite fille, qu'une chrétienne
adopta.
1. II est intéressant de rappeler que ce mot n'est pas l'affirmation iso-
lée d'une esclave, mais la doctrine même de l'Église d'Afrique, doctrine
que nous voyons formulée cinquante ans plus tard à l'abri du grand
nom de saint Cyprien. Le martyr Flavien vit en songe l'évéque Cyprien,
à qui il demanda si le coup de la mort était très douloureux :« Le corps
ne sent rien, répondit l'évOque, quand l'âme s'est donnée toute à Dieu».
Passio ss. Montant, Lucii, etc., 21. Cf. Gôrres, La Mystique, t. I,
cil. IV : La mystique considérée dans les martyrs.
148 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
Enfin se leva le jour du triomphe. Les martyrs s'a-
vancèrent de la prison dans l'amphithéâtre, et ce fut
comme une entrée dans le ciel. Ils étaient gais et
leurs visages étaient beaux, émus, sans doute, non
de crainte mais de joie.
Perpétue marchait la dernière. Elle s'avançait
seule; les traits étaient calmes, la démarche grave,
comme il sied à une matrone chérie du Christ. Elle
tenait les yeux baissés pour en dérober l'éclat aux
spectateurs.
Félicité, radieuse de son heureuse délivrance qui lui
valait de combattre en ce jour, était avide de se pu-
rifier dans un second baptême. Arrivés à la porte de
Tamphithéâtre, on voulut faire revêtir aux hommes
le costume des prêtres de Saturne, aux femmes ce-
lui des prêtresses de Cérès. Mais, inébranlables jus-
qu'à la fin, ils refusèrent. « Nous sommes venus
ici, disaient-ils, de notre plein gré, pour conserver
notre liberté. C'est pour cela que nous avons livré
nos vies. Voilà le seul contrat conclu entre nous. »
L'injustice reconnut la justice, le tribun céda et con-
sentit à ce qu'ils entrassent avec leurs habits.
Perpétue chantait ; Revocatus, Saturninus et Satu-
rus menaçaient les spectateurs de la vengeance di-
vine. Quand ils passèrent devant la loge d'Hilarianus,
ils dirent : « Tu nous juges, mais Dieu te jugera. «
Le peuple, exaspéré, demanda qu'on les fît passer
entre deux rangées de belluaires, armés de fouets.
Les martyrs rendirent grâces. On ouvrit les jeux.
Revocatus et Saturninus furent attaqués par un léo-
pard ; ils furent ensuite, sur l'estrade, déchirés par
un ours. Saturus avait pour l'ours une horreur
extrême ; aussi espérait-il déjà que d'un coup de dent
le léopard lui enlèverait la vie. On fit sortir un san-
LEPOQUE DE TERTULLIEN. 149
glier qui se jeta sur son gardien et lui fit une bles-
sure dontcelui-ci mourut peu de jours après. Saturus
fut simplement traîné sur le sable par le léopard.
On l'exposa sur l'estrade à un ours, l'ours refusa de
quitter sa fosse. Pour la seconde fois, Saturus fut
emmené sauf.
On avait préparé pour les deux femmes une vache
furieuse. On les dépouilla de leurs vêtements, on les
mit dans un filet et dans cet état on les exposa. Un
frisson d'horreur secoua le peuple à la vue de ces
femmes, dont l'une était si frêle et l'autre, récem-
ment délivrée, perdait le lait de ses seins. On les fit
rentrer, et on leur rendit leurs vêtements. Perpétue
revint la première. Elle fut enlevée par la vache,
lancée en l'air et retomba sur le dos. Dans sa chute,
sa tunique fut largement fendue, elle la rapprocha
afin de se couvrir les jambes, plus attentive à la pu-
deur qu'à la douleur. Rappelée par les arénaires, elle
s'aperçut que sa chevelure s'était dénouée, et elle
rattacha sur son front l'agrafe qui la retenait, car
une martyre ne doit pas avoir les cheveux épars en
mourant; il ne faut pas que l'on puisse croire qu'elle
s'afflige au milieu de sa gloire. Ainsi parée. Perpé-
tue se relève et, apercevant Félicité qui gisait comme
brisée, elle s'en approche, lui tend la main et la sou-
lève de terre. Elles étaient debout. Le peuple, ému
de compassion, cria qu'on les fît sortir par la porto
des vivants. Perpétue trouva là un catéchumène qui
lui était très attaché : il avait nom Rusticus. Pour
elle, elle semblait sortir d'un profond sommeil, —
elle regarda autour d'elle et, à la stupeur générale,
elle demanda : « Quand donc nous exposera-t-on à
cette vache ? » On lui dit que la passe avait eu lieu;
elle n'y put croire et ne se rendit qu'en constatant
150 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
sur son vêtement et sur elle-même les traces maté-
rielles de ce qu'elle avait enduré. Elle fit alors ap-
peler son frère et Rusticus, et leur dit : « Soyez
fermes dans la foi. Aimez-vous les uns les au 1res, et
ne vous scandalisez pas de nos souffrances. »
Pendant ce temps, on avait amené Saturus à une
autre porte ; il causait avec le soldat Pudens et lui
disait entre autres choses : «Me voici, et comme je te
l'avais prédit, les bêtes ne m'ont pas encore touché.
Mais hâte-toi de croire de tout ton cœur. Voici que
d'un seul coup de dent un léopard va me tuer. » Et,
à l'instant même, pour clore les jeux, on l'exposa à
un léopard, qui, d'un coup de dent, le couvrit de
sang. « Oh! le bon bain! le bon bain! » cria la foule.
Saturus dit à Pudens : « Adieu, ne m'oublie pas,
que ce spectacle ne t'ébranle pas, mais te fortifie. »
Il lui demanda son anneau, qu'il trempa dans son
propre sang et le lui tendit, lui donnant tout à la fois
le gage et le souvenir de sa mort. Puis il s'évanouit,
on le transporta dans le spoliaire, où se trouvaient
déjà les autres martyrs, pour y être achevés. Mais
le peuple réclamait le retour des condamnés. Il sem-
blait vouloir se donner le régal homicide d'une épée
qui s'enfonce dans la chair. Les martyrs se levèrent
et se rendirent au désir du peuple ; auparavant ils
se donnèrent le baiser, afin de consommer leur mar-
tyre dans la paix et, immobiles, silencieux, ils atten-
dirent le fer. Saturus, qui venait en tête, mourut le
premier. Perpétue était réservée à une nouvelle dou-
leur. Frappée entre les côtes, elle poussa un cri ;
puis, comme son bourreau était un gladiateur no-
vice, elle prit la main tremblante de l'apprenti et
appuya elle-même la pointe du poignard sur sa gorge.
Il semblait que cette vaillante femme ne pût mourir
LEPOQUE DE TERTULLIEN. 151
que de sa propre volonté et que le démon ne la 'pût
toucher sans qu'elle le lui eût permis.
Tel fut ce drame, qui n'est pas inférieur à tout ce
que l'antiquité classique nous a laissé de plus beau
et qui est plus vrai peut-être au sens de la vérité his-
torique. Parmi les martyres qui ont jeté sur l'Eglise
chrétienne naissante l'éclat le plus radieux et le plus
pur, sainte Perpétue a pris l'une des premières places,
la postérité la lui a reconnue et le Ciel lui-même
l'aura ratifiée.
Indépendamment des faits historiques que nous
avons rapportés, la Passion de sainte Perpétue nous
révèle un aspect complètement ignoré des premières
communautés africaines. Nous y voyons d'abord l'exis-
tence d'un petit groupe de chrétiens à Thuburbo et
un type de missionnaire passionné dans ce Saturus
qui, pouvant échapper à la mort, s'y livre volon-
tairement afin de soutenir jusqu'à la fin le courage
des catéchumènes qu'il avait instruits. Dans la prison
et jusque dans l'amphithéâtre, il ne cesse de prêcher
Jésus-Christ et il parvient à convertir un soldat. La
composition du petit groupe de martyrs est curieuse :
une matrone, deux esclaves et deux hommes libres
sans doute, puisqu'on ne dit rien de leur condition.
Seule la matrone paraît avoir des attaches à ce
monde ; elle a une famille dans laquelle l'introduc-
tion du christianisme jette un profond bouleverse-
ment. Cependant la religion nouvelle a déjà bien
entamé l'intérieur de la société. Sur cette famille
composée de cinq membres, il y a deux chrétiens,
peut-être deux catéchumènes; le père de la mar-
tyre est certainement païen. Nous ignorons tout sur
le mari de Perpétue et ce n'est le lieu de conjecturer.
Dans toute la scène du martyre, la foule apparaît
152 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
mobile comme il faut s'y attendre , mais accessible
à rémotion vraie, même devant ces chrétiens qu'on
hait et qu'on méprise généralement; un homme de
garde se montre bienveillant, le procurateur est poli
et visiblement contrarié du rôle qu'il a à remplir.
Les visions de Perpétue ne nous laissent pas dou-
ter que, dès leur initiation, les confesseurs avaient
dû participer hâtivement, avant leur envoi à Car-
thage, à la célébration d'une synaxe liturgique dont
Perpétue connaît bien le rite de la communion.
Toutefois c'est Saturus qui, comme il faut s'y
attendre, est le plus au fait des choses liturgiques.
Un rapprochement s'établit naturellement entre la
vision dont il fut favorisé et les récits similaires de
l'Apocalypse. Ce qui frappe tout d'abord, c'est la
réduction du type liturgique laissé par le livre
canonique. Le matériel et le personnel se ressentent
évidemment de la modestie des ressources d'une
petite Église comme celle de Thubnrbo minus. Les
vingt-quatre vieillards y sont réduits au nombre de
quatre, la synaxe décrite paraît appartenir au type
qu'on a nommé aliturgique, c'est-à-dire la réunion
qui n'était pas suivie du sacrifice; enfin elle ne se
poursuit pas sans fin, jour et nuit, et le baiser de
paix suit le Trisagion, ce qui marque encore un peu
plus l'écart existant dès cette époque entre l'usage
oriental et le type liturgique romano-africain.
Une des visions de Perpétue nous laisse entrevoir
quels maux commençaient à se glisser dans les pre-
mières communautés africaines. « Comme nous re-
venions [du Paradis], dit-elle, nous vîmes, occupant
les deux côtés de la porte, l'évoque Optatus et le
prêtre Aspasius, celui-ci à gauche, l'autre à droite.
Ils paraissaient brouillés ensemble et affligés, ils se
L EPOQUE DE ÏERTULLIEN. 153
jetèrent à nos pieds et dirent : « Mettez l'union entre
nous; voilà que vous partez et nous, nous restons,
mais en cet état. » Nous dîmes : « Vous n'êtes donc
pas, vous, notre évoque, et vous, notre prêtre, pour
vous mettre ainsi à nos pieds? » Nous les relevâmes
et les embrassâmes. Perpétue entama la conversa-
tion en grec et nous les conduisîmes dans le verger
sous un rosier. Tandis que nous leur causions, les
anges leur dirent : « Permettez à ceux-ci de se ra-
fraîchir; si vous avez des difficultés entre vous, par-
donnez-vous mutuellement. » Ce qui ne laissa pas
de les troubler. Ils ajoutèrent, s'adressant à Optatus,
l'évêque : « Corrige ton peuple, tes assemblées res-
semblent à la sortie du cirque où les factions se dis-
putent. »
La persécution passait par des alternatives de
calme et de crise. C. Julius Asper fît preuve de to-
lérance \ nous ignorons la conduite que tinrent plu-
sieurs de ses successeurs : M. Ulpius Arabianus ^,
M. Claudius Macrinius Vindex Hermogenianus ^,
M. Valerius Bradua Mauricius '', T. Flavius Decimus
(209) ^. Le proconsul Valerius Pudens ^ (entre 209 et
211) est un de ces praesides cités par Tertullien,
comme ayant fait preuve de modération envers les
fidèles. Ce magistrat s'efforçait de découvrir dans
les rescrits des empereurs les clauses favorables aux
chrétiens et il lui arriva, dans le procès de l'un d'eux,
d'annuler la dénonciation, sous prétexte qu'on avait
1. Tertullien, Ad Scapulam,U; cf. Fallu de Lessert, op. cit., t. I,
p. 2'4l sq.
2. Ibid., p. 2'44.
3. Ibid., p. 2^5.
U. Ibid., p. 2^7.
5. Ibid., p. 2?»8.
6. Ibid., p. 249.
9.
154 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
employé rintimidation à l'égard du prévenu. L'accu-
sation n'étant pas soutenue, le fidèle fut renvoyé. Le
successeur de cet homme équitable fut Scapula Ter-
tullus (211-213) ^ , dont on ignore le prénom et le gen-
tilice. Le proconsulat de Scapula a été rendu célèbre
par l'épître que lui adressa Tertullien à l'occasion
de la recrudescence de persécution qui signala sa
magistrature. La date de ce pamphlet est certaine-
ment postérieure à la mort de Sévère (févr. 211) ^ et
de Géta. Il est facile d'entrevoir dans quelles circons-
tances la persécution recommença, écrit M. Pallu de
Lessert. La mort de Septime-Sévère et l'avènement
de ses fils furent l'occasion de fêtes en l'honneur du
prince défunt et de ses héritiers. Ce fut sans doute
au cours de ces cérémonies que se produisit l'inci-
dent du soldat chrétien qui refusa de ceindre la cou-
ronne et qu'on conduisit à Rome pour subir le sup-
plice. Tertullien écrivit alors son livre De Corona ^;
la persécution n'était encore que menaçante, comme
il le constate. Elle éclata plus tard et c'est quand elle
sévit depuis quelque temps déjà et fait de nombreuses
victimes que paraît la Lettre à Scapula. La succes-
sion de ces événements suppose un certain laps de
1. Fallu de Lessert, op. cit., p. 252.
2. Ibîd., p. 253. Cf. J. ScuMiDT, Ein Beilrag znr Chronologie der
Scliriflcn TerluUians und der Proconaulen von Africa, dans liheini-
sclies Muséum, 1891, p. 77 sq. ; C. L L., n. 11999; Bonwetsch, Die Schrif-
ten TerluUians nacli der Zeit ilirer Abfassung untersucht, in-S", Bonn,
1878; NoLDECHEN, Die Abfassungszeit der Schriften TerluUians, iii-8",
Leipzig, 1888; K. J. Neumann, op. cit., 1890; C. A. H. Kellners, Chrono-
logiae Tertullianeae supplementa, Donner Universilâls-Program. vom
3 Aiig. 1890.
3. Il convient de noter que l'opinion ancienne donnait au De Corona
une date plus reculée, le pla»;anl en 198, cf. P. Allard, op. cit., t. H,
p. ^1. La date de 211 est également proposée par M. Noeldechex, op.
cil. 11 semble qu'on doive considérer cette date comme définitivement
établie.
L'EPOQUE DE TERTULLIEN. 155
temps qui conduit facilement à 212; le martyre de
Mavilus d'Hadrumète ^ que rappelle la Lettre à Sca-
pula et qui est inscrit à la date du 11 mai dans les
martyrologes, ne peut donc avoir eu lieu en 211,
mais doit être reporté au 11 mai de Tannée sui-
vante. Le libelle doit être de la seconde moitié de
212, d'où il résulte que les pouvoirs du proconsul
prorogés s'étendent aussi à l'année 212-213. Tertul-
lien parle en effet d'une éclipse de soleil qui se pro-
duisit pendant le cons^entus d'Utique (ce qui n'impli-
que nullement qu'elle fut visible seulement dans cette
ville) après le commencement de la persécution;
l'auteur l'énumère parmi les signes de la colère di-
vine ^ : ..... nam et sol ille in conventu Uticensl
eœstincto paene lumine adeo portentum fuit ut non
potuerit ex ordinario deliquo hoc pati, positus in
suo hygromate et doinicilio. Il est possible que l'ar-
gument ait frappé quelques païens, mais il était im-
prudent d'en faire usage. Les ennemis du christia-
1. C'est incontestablement, dit J. Schmidt, op. c//., p. 83, le Maiulus
de l'ancien Kalendarium Kartliaginense et du Martyrolog. hierony-
mianum.
2. Les nombreuses tentatives faites pour déterminer la date de cette
éclipse ont donné des résultats contradictoires. J. Sciimidt, op. cit.,
p. 86 sq., s'est à son tour adressé à l'observatoire de Berlin. Les calculs
qui lui ont été fournis et qu'il reproduit sont curieux. Deux éclipses
totales de soleil auraient eu lieu, l'une le 2 mars 211, peu avant le
coucher du soleil et, à Utique, les cinq douzièmes de l'astre parurent
couverts; l'autre le 1^ août 212, le phénomène atteignait son maximum
quarante-deux minutes après le lever du soleil à Utique et les onze
douzièmes de celui-ci durent y paraître couverts. Si l'on tient compte
conclut J. Schmidt, de ce que l'astre, au dire de Tertullien, fut presque
complètement caché, extincto pacne lumine, et de ce fait que les au-
diences du convcntus se tenaient le matin au lever du soleil, il faut
admettre que c'est à cette dernière éclipse que fait allusion l'apologiste
chrétien et qu'il ne peut pas avoir écrit son libelle avant la seconde
moitié de 212. Sur cette éclipse cf. Noeldechen, op. cit., p. 97, 163 sq.
et Zeîtsclirift fUr ivisscnsch. Tlieoloyie, 1889, t. XXXII, p. ?i29.
156 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
nisme n'étaient que trop portés à leur imputer des
maléfices, des influences désastreuses sur les êtres
et même sur les éléments ; montrer la part que ceux-
ci prenaient aux violences exercées contre leurs évo-
cateurs pouvait être une maladresse dont on aurait
à subir un jour ou l'autre les conséquences.
Tertullien avait heureusement qualifié la persé-
cution lorsqu'il l'appelait la théomachie \ car c'était
bien en effet une lutte contre Dieu qu'avait inaugurée
Sévère et que toutes les persécutions du iii*^ siècle
allaient, marchant sa voie, continuer.
L'incident qui vint donner à la persécution légale
le prétexte qu'elle cherchait peut-être sans que les
chrétiens le lui eussent encore fourni, bientôt inve-
nimé par la malignité publique et cette sorte d'irri-
tation latente qu'on éprouvait à l'égard des chrétiens,
prit une importance considérable. En face des
païens haineux se trouvait chez les fidèles un parti
intransigeant qui s'efforçait d'introduire dans la
discipline des Églises des maximes de conduite en
contradiction absolue avec la modération qui, de plus
en plus, devenait la règle. Le représentant le plus
autorisé — le seul que nous connaissions — des
intransigeants en Afrique, était Tertullien. Tout
excès, toute imprudence, toute provocation obtenait
son approbation. Jl arriva qu'à l'occasion d'un
événement politique qui ne nous est pas connu avec
certitude, probablement l'avènement de Caracalla et
Géta, on accorda une distribution extraordinaire à
toutes les armées, c'était ce qu'on appelait alors un
donatwum. Or voici ce qui se passa au camp de
Lambèse, en Numidie. (f L'histoire est toute récente,
1. Tertullien, Ad Scapulam.
L'EPOQUE DE TERTULLTEN. 157
dit Tertullien. Par ordre des très puissants empe-
reurs, on faisait largesse aux troupes. Les soldats,
couronnés de laurier, venaient tour à tour recevoir
le donatwum. L'un d'eux, plus soldat de Dieu, plus
intrépide que ses frères qui s'étaient flattés de pou-
voir servir deux maîtres, seul, tête nue, s'avançait
tenant à la main son inutile couronne et manifestant
par là qu'il était chrétien. Tous de le montrer au
doigt : de loin on le raille, de près on s'indigne. La
clameur arrive jusqu'au tribun; le soldat se présente
à son tour. « Pourquoi, lui dit le tribun, es-tu si
différent des autres? — Je ne puis faire comme
eux. » Et comme on lui en demandait la cause :
« Je suis chrétien, » répondit-il. On délibère sur ce
refus, on instruit l'affaire; l'accusé est traduit devant
les préfets. Là, prêt à revêtir un joug plus léger, il
dépose son lourd manteau, quitte sa chaussure
incommode pour marcher plus librement enfin sur
la terre sainte, rend son épée qui n'avait pas été
jugée nécessaire à la défense du Seigneur et laisse
tomber la couronne de sa main. Maintenant, vêtu de
la pourpre du martyre espéré, chaussé comme le
demande l'Evangile, prenant pour glaive la parole
de Dieu, revêtu de toute l'armure dont parle l'Apôtre,
et sur le point de recevoir la blanche couronne, plus
glorieuse que l'autre, il attend dans la prison le
donatwum du Christ ^ »
Cet exalté n'était pas le seul chrétien de la légion ^,
ceux-ci ne se crurent pas obligés d'imiter leur
camarade. En dehors de l'armée, on blâma ouver-
1. Tertullien, De corona mililis, 1.
2. Ibid. : Solus constantior fratribus... înter tôt fratres commilitones
solus. Ad Scaputam, U : Nam et nunc a prœaide Legionis vexatur hoc
nomen.
158 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
tement le légionnaire. « C'est une précipitation
dangereuse, disait-on, un amour immodéré de la
mort. Pour un scrupule de costumes et de mots, il
compromet la société chrétienne tout entière, comme
s'il était le seul qui eût du cœur, et que parmi tant de
frères qui servent comme lui, il fût seul chrétien. 11
vient sans raison mettre en péril une bonne et longue
paix ^ »
La fanfaronnade du légionnaire de Lambèse n'a-
vait tant plu à Tertullien que parce qu'elle lui four-
nissait un exemple éclatant en faveur de la doctrine
qu'il soutenait. Après avoir été, comme nous l'avons
dit, partisan de la fuite devant les menaces des per-
sécuteurs ^, il avait abandonné toute modération et
adopté le sentiment contraire. « Je ne sais, écrivit-il
alors dans un pamphlet intitulé De la fuite pendant
la persécution^ je ne sais s'il faut pleurer ou rougir
en lisant sur les registres des soldats bénéficiaires
et des agents de police, mêlés aux noms de gens qui
paient pour exercer des métiers inavouables, les
noms de chrétiens qui acquittent une contribution
pour échapper au martyre^. » Dans cet écrit qui
nous permet, par la violence du langage, de mesurer
la gravité du dissentiment qui partageait les fidèles
en deux camps, Tertullien écrit encore : « La fuite
est un rachat gratuit, le rachat à prix d'argent est
une fuite; l'un et l'autre est une apostasie ''. » « Mieux
vaut renier la foi au milieu des supplices ; on a du
moins le mérite d'avoir lutté. J'aime mieux pouvoir
vous plaindre qu'avoir à rougir de vous. Un soldat
\. Ad Scapulam, U.
2. Ad nxorem, I, 2.
3. De fuga, 13.
^. Ibid., 12.
L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 159
perdu sur le champ de bataille vaut mieux qu'un
soldat sauvé par la fuite ^ . »
Tandis qu'il invoquait le cas du légionnaire, ses
adversaires lui opposaient sans doute celui du martyr
Rutilius dont nous avons parlé ^. Et du sein même
de ces polémiques regrettables l'Eglise de Cartilage
se trouvait obligée de faire face à d'autres pertur-
bateurs de la discipline. Les Basilidiens niaient
l'obligation pour les chrétiens de confesser le Christ.
Ils enseignaient la nécessité de renier la foi en
temps de persécution. C'est du moins ce dont leurs
contradicteurs les ont accusés. Ils accordaient qu'on
pouvait se prêter aux actes, indifférents en eux-
mêmes, que la loi civile exigeait, qu'on pouvait
maudire le Christ à condition de distinguer dans son
esprit entre l'éon Nouç et l'homme Jésus. Il est pos-
sible qu'avec la subtilité de son esprit, Tertullien ait
aperçu quelque rapport entre cette doctrine et celle
qui autorisait la fuite, mais il semble plus vraisem-
blable que le traité qu'il écrivit, sous le nom de Scor-
piace^ pour réfuter l'erreur gnostique répondait à
l'objection qu'on entendait soulever dans les rangs
des fidèles de la jeune Église d'Afrique.
« Les souffrances des apôtres, leur répondait-on,
nous montrent clairement quelle est leur doctrine sur
ce point; il suffit, pour la comprendre, de parcourir
le livre des Actes. Je n'en demande pas davantage;
j'y rencontre partout des cachots, des fers, des
fouets, des pierres, des glaives, des Juifs qui insul-
1. De fuga, 10.
2. Ibid., 5 : Rutilius, sanclissiinus martyr, cum totiens fugisset per-
secutionem de loco in locum, etiam periculum, ut putabat, nummis re-
demisset, post totam securitatem quam sibi prospexerat ex inopinato
apprehensus, et prsesidi oblatus, tormentis dissipatus... Deliinc ignibiis
datus, passionem quam vitarat misericordiss Dei retulit.
160 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
tent, des nations en fureur, des tribuns qui diffament,
des rois qui interrogent, des proconsuls qui dressent
leurs tribunaux, le nom de César qui retentit. Pierre
est mis à mort, Etienne lapidé, Jacques immolé,
Paul décapité; voilà des faits écrits avec le sang.
L'hérétique veut-il des preuves à l'appui de ce com-
mentaire? Les annales de l'Empire parleront comme
les pierres de Jérusalem. J'ouvre la vie des Césars :
Néron, le premier, ensanglante à Rome le berceau
de la foi. C'est alors que Pierre, attaché à la croix,
est ceint par une main étrangère ; que Paul obtient
le titre de citoyen romain, en renaissant par la
noblesse de son martyre. Partout où je lis des faits
de ce genre j'apprends à souffrir \ »
Le proconsulat de Scapula TertuUus fut une
épreuve principalement pour les chrétiens de la
Proconsulaire, car les légats de Numidie et de Mau-
rétanie ne firent usage que du droit de glaive et
dans la mesure prescrite par l'édit de Sévère ^. Sous
le gouvernement de Scapula reparurent les plus
mauvais jours. Les délateurs se montrèrent et opé-
rèrent à coup sûr ; on vécut sous la « loi des sus-
pects », les haines privées trouvèrent à se satisfaire
sous le prétexte de l'intérêt public, il fallut suppor-
ter les violences des gens de guerre, cojicussiones
militum ^, peut-être quelque chose d'analogue aux
garnisaires. « On nous brûle vifs pour le nom du
vrai Dieu, se disait-on, traitement qu'on n'inflige
ni aux véritables ennemis publics, ni aux criminels
de lèse-majesté '*. »
1. Scorpîace, 15.
2. Ad Scapulam, k. Sur le praeses Numidiae, cf. Shwarze, op. cit.,
p. 9.
3. Ad Scapulam, 5.
h. Ibid., U. A cette persécution se rattache tout un groupe d'écrits,
L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 161
La lettre à Scapula est un des meilleurs écrits
de Tertullien. Malgré sa date, elle ne se trouve dé-
parée par aucune exagération montaniste; le bon
sens s'y fait seul remarquer. Tour à tour, Tertullien
raisonne, prie, menace. Mais on retrouve l'argument
qui avait fait la nouveauté de V Apologétique; la
revendication des droits de la conscience : « Il est
de droit humain, dit-il, et de droit naturel que cha-
cun puisse adorer ce qu'il veut : la religion d'un
individu ne nuit ni ne sert à autrui. 11 n'appartient
point à une religion de contraindre une religion ^ . »
Ce qui n'est pas moins nouveau, c'est le passage de
la défensive à l'offensive. Non plus cette fois contre
le personnel mythologique que les fidèles raillaient
avec une verve qui n'a pas toujours le mérite de la
finesse, mais l'offensive contre le magistrat persécu-
teur. Tertullien veut l'amener à la justice par la
peur. Les circonstances le favorisaient. Aussitôt
après la condamnation du martyr Mavilus, le pro-
consul s'était senti frappé^. Tertullien s'efforce d'ef-
frayer Scapula par l'idée d'un châtiment surna-
turel qui le menace, et rappelle aussitôt la triste fin
de quelques magistrats persécuteurs. C'était une
idée destinée à faire fortune parmi les futurs apolo-
gistes ^.
Nous ne savons si le proconsul accueillit le libelle
et s'il modifia sa ligne de conduite à l'égard des
parmi lesquels se trouve le De fuga dans lequel l'auteur paile du martyr
Rulilius comme d'un événement assez récent. C'est le seul fondement
chronologique de l'attribution que nous faisons de ce martyr à la per-
sécution de Scapula.
1. Ad Scapulam, 2.
2. Ibid,, 3.
.3. Voyez le traité de L\ctance, De mortibus perseciilorum. Cf. II. Le-
CLERCQ, Les Martyrs, t. III.
Ifj2 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
chrétiens. A partir de ce moment, Thistoire de l'A-
frique chrétienne ne présente plus aucun événement
pendant une trentaine d'années. C'était un long
répit, trop long peut-être, puisque le réveil nous
montrera que pour un grand nombre de fidèles, ce
répit fut véritablement un engourdissement. Le
taux du christianisme s'abaissa dansbeaucoup d'âmes.
Depuis que sa profession était sans danger, on était
chrétien encore, mais toujours prêt à ne Têtre plus.
Dans ce profond silence qui va de l'an 220 environ
à l'an 249, il n'est pas aisé de dire quelle influence
morale prépondérante se manifesta dans l'œuvre
commencée. Malgré le discrédit qui avait dû attein-
dre la personne de Tertullien, il semble que la
tournure de son esprit était trop parfaitement afri-
caine pour n'avoir pas continué d'exercer une autorité
sur les esprits. Nous voyons que l'homme de la géné-
ration suivante qui lui ressemble le moins, saint
Cyprien, subit complètement le prestige du grand
Africain dont il lisait chaque jour quelque ouvrage.
« Donne-moi le maître, » disait-il, en réclamant le
volume à son secrétaire.
C'est que Tertullien a été un de ces esprits dont
l'action laisse dans l'histoire des hommes une em-
preinte que le temps n'efface pas. On a vu en lui et
on a étudié le polémiste, le théologien doctrinaire,
le moraliste, le satirique. 11 a été tout cela, mais il a
été plus que cela lorsqu'il a été apologiste. Non que
son ouvrage soit vraiment meilleur ou pire que beau-
coup d'autres ; là n'est pas le secret de la grandeur
durable. Mais V Apologétique inaugura une idée et
une action nouvelles ; l'offensive chrétienne. Jusqu'à
ce moment, on rencontre l'héroïsme un peu partout
chez les chrétiens, Tertullien leur apprend la bra-
L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 1G3
voure. Ce fut fini alors des timidités, des essais d'ac-
commodement et de ralliement au pouvoir politique;
on se compta et on découvrit que l'on était nombreux,
les plus nombreux ; alors on songea qu'il pourrait se
faire qu'un jour, on fût les maîtres. On le devint en
effet, et cela avait commencé ainsi. Toutes les luttes
se ressemblent un peu, luttes de la force et luttes de
l'esprit, luttes de la plume, de la parole ou de l'épée,
parce qu'elles mettent en présence les mêmes fac-
teurs : la confiance et la défiance. Tertullien, à force
de sonner son air de bravoure, de se jeter tête bais-
sée sur le paganisme, prit confiance, l'inspira autour
de lui, jusqu'à ce qu'on l'eût si grande et si forte que
ce fût le paganisme qui en eût moins. Celui-ci avait
l'avantage de la position ; en le forçant à discuter ses
dieux, on le tira de cette position qui n'était forte
qu'à condition qu'il n'en sortît jamais et, quand il fut
dehors, on vint à bout de lui assez vite. Il y avait dans
V Apologétique le germe des écrits de Commodien,
de Lactance, d'Arnobe, et des autres ^ ; ce fut l'ar-
senal où se ravitailla l'ardente colère des martyrs
lorsque, comparaissant devant les juges, ils les
1. Les Grecs l'ont peu connue, bien qu'on la leur eût traduite presque
aussitôt après son apparition. Cf. Eusèbe, Hist. eccL, II, 2. Harnack,
Die griechiesche Uebersetzung des Apolog. TertiiUians, in-8°, Leipzig,
1892 et Gescli. der altchr. Litt., 1. 1, p. 669. Eusèbe cependant parle sou-
vent de lui, Hist. eccl., II, 21, 25; III, 20, 33; V, 5. En Occident, l'in-
fluence de Tertullien est incontestable. Cf. A. Habnack, TertuUian inder
Litleralur der alten Kirclie, dans les Sitzungsbericlite der Akad. der
Wiss. zu Berlin, 1895, p. 5^5-579; Schultzen, Die Benutzung der Schrif-
ten TertuUian's, De monogamia und De jejunio bei Hieronymiis Ad-
versus Jovinianum, dans les Neue Jalirb. fur deutsche TlieoL, 189^,
p. 485-502; PuECH, Prudence, in-S", Paris, 1888, p. 174 sq.,245 sq.; Kluss-
MANN, Excerpta TertuUianea in Isîdori Hispalensis Elymologiis, in-8°,
Hamburg, 1892; P. Monceaux, Hist. litt. de l'Afr. clirct., t, I, p. 459 sq.
Nous ne nous arrêterons à Minucius Félix que pour le rappeler. II
était d'origine africaine et ne l'avait pas oublié, mais son Octavius ne
164 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
lassaient de sarcasmes sur les dieux en déroute.
Tel fut le rôle de Tertullien dans l'histoire intellec-
tuelle du christianisme et on peut le dire aussi
dans son histoire morale. A peine née, l'Église d'A-
frique prenait la tête du mouvement des esprits et
ce ne sera pas sa moindre gloire que d'avoir
donné deux fois en trois siècles, au christianisme,
sa direction intellectuelle. Au i^^' siècle, Rome ap-
paraît comme la plus signalée de toutes les Eglises;
au II'' siècle, sans que Rome perdît ses droits, l'Asie
Mineure semble avoir été « le centre spirituel du
christianisme ». Au iii^ siècle, l'Église d'Alexandrie
entre en pleine lumière historique et avec elle sur-
gissent les grandes initiatives dans le domaine des
idées. Au v'^ siècle, saint Augustin donnera une im-
présente rien de parliculicremcnl spécial à l'Église d'Afrique. Rien ne
permet de croire que les calomnies des païens qu'il rapporte ne fussent
pas courantes à Rome. L'antériorité ou la postériorité à Tertullien est
toujours en question. Suivant F. Wiliielm, De Minuci Felicis Octavîo
et TertuHiani Apologetico, in-S», Breslau, 1887, p. 86, leur source com-
mune serait un ouvrage de Proclus le Monlanisie ; ceci est purement
gratuit. Pour la date, on peut consulter : 1°, avant 161 : SciuNz, dans le
Bheinisches Muséum, 1895, p. 11-126; Gescli. derrôm. LUI., 1896, t. 111,
p. 233-236; 2°, sous Marc-Aurèle : G. Kuueger, Gesch. dcr allchr. Litt.,
p. 88 ; 30, vers 177 : AUBÉ, La polémique païenne à la fin du w" siècle, in-8",
Paris, 1878, p. 79 sq. ; ^i", vers 180 : Keim, Celsu's H'alues IVort, in-8",
Zurich, 1873, p. 156; 5", entre 180 et 190 : Ebert, Tertullians VerliaUniss
zu Minucius Félix, dans les Abliandl. der Sachs. Gesellscli. dcr Wiss.,
1870, t. V, p. 319 sq. ; 6^, avant Tertullien : Schwenke, Veber die Zcit des
Minicius Félix, dans Jahrb. fin- prolest. Tlieol., 1883, t. IX, p. 263 sq. ;
Reck, Minucius Félix und TertiUlian dans Theol. Quartaischr., 1886,
p. 6'4 sq. ; Reinach, dans la l\ev. archéol., 1895, t. 1, p. 319; 7", vers 215:
G. BoissiER, La fin du paganisme, 1. 1, p. 308; 8», entre 238 et 2^i6 : Masse-
BEiAU, « L'Apologétique » de Tertullien et « l'Octavius » de Minucius Félix,
dans la Rev. de l'histoire des relig., 1887, p. 316-3^6; 9^ vers 2^18: Neu-
MANN, Der rômische Staat und die allgemeine Kirche bis auf Diokletian,
in-8°, Leipzig, 1890, t. I, p. 2^1 ; 10°, entre ?M et 303: Schultze, Die Ab-
fas.mngzeit der Apologie Octavius der Minucius Félix, dans Jahrb. fiir
protest. Theol. , 1881, t. Vil, p. ^85-506; 11", entre 213 et 250 : P. Monceaux,
op. cit., t. 1, p. ^78.
L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 165
pulsion nouvelle ; mais, avant lui, Tertullien a inau-
guré une tactique qui doit régler pendant plus de
deux siècles l'attitude des fidèles et, dans une large
mesure, contribuer à la défaite du paganisme sous
Constantin et sous Théodose.
A cause de cela et malgré tout ce qu'il y eut chez
lui d'instinctivement étroit et de volontairement
borné, Tertullien reste très grand et à la taille des
plus grands. Ce qu'il importe de dire encore avant
de se séparer de lui, c'est que, par lui, tomba dans
lapâtedu christianisme, alors en pleine fermentation,
une goutte subtile de Vesprit africain. Il y eut déci-
dément après lui quelque chose qui ne s'y trouvait
pas avant lui. On demeura aussi dignes et on ne fut
pas plus vaillants, mais on parut l'être.
Pour bien comprendre Tertullien, il faut le voir
dans cette Afrique dont il incarnait le génie et les dé-
fauts. Toujours bataillant, hardi, rusé, féroce, vou-
lant vaincre et briller, comptant les ennemis pour
rien et les amis pour peu de chose, il ressemble assez
à ses compatriotes pour qu'on le leur compare. Si
les circonstances s'y fussent prêtées et que Dieu
l'eût permis, il eût fait un chef de bande, une sorte
de révolté farouche et superbe, un Matho, un Fa-
raxen ou un Tacfarinas.
11 y eut une contradiction à laquelle Tertullien
n'échappa pas. Ce pourfendeur d'hérétiques et de
schismatiques tomba dans l'hérésie et le schisme et il
y tomba par amour de la discipline et de la tradition.
L'hérésie montaniste avait débuté par l'Asie Mi-
neure \ pays d'imaginations ardentes et de rêves
l.G. IIîCKES, The Spirit of Entliusiasm exorcised : in a sermon [on
I Cor. XII U] preached bcfore tlie University of Oxford, in-^", London,
1680; — Primitive Christianitij vindicated in a second letter to tlie autfior
166 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
infinis. Un petit groupe d'enthousiastes et de pro-
phétesses s'exalta à l'idée d'une vie de renoncement
et de perfection absolues. Il n'est pas tout à fait cer-
tain que la pratique de la secte répondit de point en
point à ses théories. Montan et les siens ne parlaient
que déjeunes, d'austérités de tout genre; afin d'a-
jouter quelque crédit à celui qu'ils pouvaient avoir,
ils imaginaient des doctrines dont les révélations du
du Paraclet rendaient témoignage. Il semble que les
gens de sens rassis en Asie Mineure les aient tenus
pour des « convulsionnaires », ou quelque chose d'ap-
prochant; le service qu'on jugea pouvoir leur rendre
fut de les exorciser. Exclus de l'Eglise, ils en fondè-
rent une et se décernèrent le nom de Pneumatiques,
rivsuaanxot, donnant aux fidèles celui de Psychiques,
Wyj/[}y.o[. Très combattus en Orient, ils le furent moins~
en Occident où leur secte n'obtint pas le succès sur
lequel ils comptaient. Vers la fin du ii^ siècle, ils
furent condamnés à deux reprises par les papes de
Rome, Eleuthère (?) et Victor (?) ; ce fut vers le même
temps que la secte forma une communauté à Car-
tilage. Ce début ne nous est pas très bien connu. Les
montanistes, pense M. Monceaux \ ne devaient pas
of Ihe Ilislory of Montanism against llie Arian misrepresentations of
it, and M' TVIdston's bold asscrlions in liis late books. fVitli an appendix
concerning Ihe incommunicable hame of God. By tlie aulhor of thc Con-
sidérations on M' Whislon's historical Préface, ia-8*', London, 1712;
SciiWEGLER, Der Monlanismiis, ia-8', Tiibingen, 18il ; Cadcanas, Ter-
tullien elle Montanisme, in-8'', Genève, 1876; Bowvetscii, Gescldclite
der Montanismus, in-8'', Erlangcu, 1881 ; T. Zah\, Die Chronologie des
Montanismus, dans les Forschungen ziir Geschichle des neutestanientl.
Kanons iind der altkirchlichen Litleralur, in-8°, Erlangcn, t. V, p. 1-57;
A. Haunack, Gesch. der allchristl. Litteratur, in-8'', Leipzig, 1893, t. li,
p. 363-381 ; RoLLFS, Urkunden aus dem antimonlanischen Streite der
Abcndlandes, ia-8", Leipzig, 1895; P. A. Klap, Tertullianus en het Monta-
nisme, dans Theol. Sludien, 1897, p. 1-26, 120-158.
1. P. Monceaux, op. cit., t. l, p. 'lO'i.
L'EPOQUE DE TERTULLIEN. 167
y être nombreux ; car Tertullien aime à répéter que
l'on doit considérer, non la quantité, mais la qualité
des fidèles K Ils formaient cependant un groupe, dé-
fendaient ouvertement leurs idées, tenaient à jour
leur recueil de prophéties ou de visions ^. Or les sec-
taires de Carthage, en ces années 207 à 212, n'étaient
nullement exclus de la communauté catholique. Les
visionnaires et les vierges montanistes assistaient
aux offices^. Pendant longtemps, Tertullien a pu
invoquer les révélations et les prescriptions du Pa-
raclet, sans rompre avec l'Église, et il parlait encore
au nom de tous les chrétiens en 212, dans sa lettre
au proconsul Scapula. On pouvait donc alors, au
moins à Carthage, être fortement suspect de monta-
nisme sans cesser d'être ofTiciellement catholique.
Est-ce bien assuré? La situation ne laisse pas de
paraître un peu nouvelle et l'Eglise de Carthage était
bien déchue si elle tolérait ces dissidents condamnés
récemment, à Rome, par le pape Victor. Qu'on
ait montré à leur égard une longue tolérance, qu'on
les ait contraints à une rétractation ou du moins
à un acquiescement à la condamnation de Victor,
qu'on ait tenu les visionnaires et les vierges monta-
nistes un peu à l'écart, tout ceci est possible et nous
croyons qu'il ne faut pas trop se hâter de résoudre
une question de discipline ecclésiastique sur laquelle
nous sommes assez mal instruits. Quoi qu'il en soit,
malgré la recrue qu'il fit, le groupe montaniste de
Carthage paraît avoir végété. Tertullien d'ailleurs
n'y demeura qu'un temps, puis en sortit et forma
L Tertullien, De fuga, l^j ; De exkort. caslit., 7; cf. De jejunio, 11,
2. Tertullien, De virgin. velandis, 17; De anima, 9.
3. Tertullien, De virgin. velandis, 1 sqq. ; De anima, 9.
168 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
autour de lui un parti de « Tertullianistes ' ». 11 dut
mourir peu après, sinon il les eût assurément quittés
eux aussi.
Il n'y a pas lieu de parler plus longtemps du
montanisme en Afrique, il disparut de très bonne
heure : saint Cyprien ne le mentionne pas ^ et saint
Optât en parle comme d'une hérésie disparue ^. Vers
le temps de saint Augustin, quelques Tertullianistes
subsistaient encore, ils se réconcilièrent alors avec
l'Eglise catholique et lui cédèrent leur basilique de
Carthage '.
1. s. Augustin, De haeres., 68.
2. S. Cyprien, Epist. lU, 7. 11 s'agii ici des monlanistes de l'Asie Mi-
neure.
3. S. OPTAT, De scliism. Donalist., I, 9. La tendance reparut avec le
Novatianisme.
'i. S. Augustin, De liaeres., «0.
CHAPITRE II
l'épiscopaï de saint cyprien (249-258)
Statistique religieuse de l'Afrique vers le milieu du uf siècle.
— Prospérité de l'Église de Cartilage. — La persécution de
Dôce (250). — Les « lapsi ». — Les confesseurs. — Les fugi-
tifs. — Fuite de saint Cyprien. — Son retour et son rôle
pendant la peste de Carthage. — Menaces de persécution.
— Péril créé par le retour en masse des « lapsi ». — Les
« libelli indulgentiae ». — Schisme de- Felicissimus. — Le
Novatianisme. — Conflit entre l'Église d'Afrique et l'Église
de Rome au sujet de la rebaptisation (255-257). — La persé-
cution de Valérien (257). — Les évoques, prêtres et diacres
condamnés aux mines. — Le caractère, l'œuvre et la mort
de saint Cyprien (258).
Depuis le proconsulat de Tertullus Scapula jus-
qu'au temps de saint Cyprien, l'Eglise d'Afrique s'or-
ganisa sans bruit, sans laisser d'autres traces que
l'organisation elle-même qui va nous apparaître à la
sortie de cette période. Ce fut une longue suite
d'années de paix ^ , occupées sans doute par la pro-
pagande et l'organisation. A mesure qu'on approche
de l'épiscopat de saint Cyprien, on recueille quelques
1. s. Cyprien, De lapsis, 5. Cf. O. Ritschl, Cyprian von Karlhago uni
die Verfassung der Kirche. Eine kircliengeschichtliclie und Kirclien-
rechtliche Untersuchung, in-S", Gottingen, 1885 ; E. Bexson, S. Cyprian.
His Life, his Times, his Works, in-S", Oxfo.'d, 1897.
10
170 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
indications grâce aux réminiscences contenues dans
la correspondance. C'est ainsi que nous apprenons
que son prédécesseur immédiat sur le siège de Car-
tilage, Donatus ' , confirma la déposition d'un héré-
tique prononcée par un concile de 90 évêques ^, tenu
probablement à Cartilage ^. L'épiscopat de saint
Cyprien s'étend de 249 à 258, et c'est une des périodes
les mieux connues de l'histoire de l'Eglise d'Afrique.
On peut parler en effet à ce moment d'une Eglise
d'Afrique, car l'expansion du christianisme a fait des
progrès considérables. Les évêchés se sont multi-
pliés. Au concile de 252 assistent 42 évêques ^ et il
en existe d'autres puisque à ce moment l'hérétique
Privatus, de Lambèse, se fait fort de grouper 25 évê-
ques numides de son parti ^. Au concile de 253, 60
évêques ^ ; au concile de 254, 37 seulement '^ ; en 255,
31 évêques réunis à Carthage écrivent à 18 de leurs
collègues numides ^ ; en 256, un premier concile
réunit 71 évêques '^, un autre 87 évêques ^^. Et il faut
compter les absences que l'âge et la maladie ne
rendent pas douteuses.
Il n'est pas possible, nous l'avons dit, d'entreprendre
encore la géographie définitive de l'Afrique chrétienne,
c'est un travail qui réclame une distinction par épo-
1. Ephl. 59, 10 (édit. Hartel).
2. Sur ce soi-disant concile de Lambèse, cf. P. Monceaux, op. cit.,
t. II, p. 5, nolc^.
3. Celte déposition de Privatus fut confirmée en outre par le pape
Fabien.
U. s. CYPRiEiN, Epist. 57.
5. Ibid., 59, IL
6. Ibid., m.
7. Ibid., 67.
8. Ibid., 70.
9. Ibid., 73.
10. Sentenliae episc. de liaerel. bapliz., i-Sli
L'EPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 171
ques tout à fait rigoureuse et qui ne peut être tentée
dès maintenant par suite de l'incertitude chrono-
logique persistante de plusieurs documents. On peut
toutefois essayer de donner une idée d'ensemble de la
situation religieuse : « Suivons d'abord la côte, depuis
la grande Syrte jusqu'à la frontière de Maurétanie.
Nous y rencontrons près de 20 évéchés : Leptis Ma-
gna, Sabrata, Oea, Girka, dans le district de Tri-
politaine ^; Macomades, Thenae, Leptis minor,
Hadrumète, Horrea Caelia, dans le district de Byza-
cène^; Neapolis et Carpis, sur la presqu'île du Cap
Bon^; puis au nord de Carthage, Utique, Thinisa,
Hippo Diarrhytus ^'; sur le littoral de la Numidie
Proconsulaire, Thabraca et Hippo Regius ^ ; dans
la Numidie propre, Rusiccade et peut-être Tucca ^'.
Pénétrons maintenant dans l'intérieur du pays. Les
évêchés se pressent dans la banlieue de Carthage : au
sud, dans la vallée de l'Oued-Melian ou la région
voisine, Uthina, Thimida Regia, Sejermes, Medeli^;
à l'ouest, dans la vallée inférieure de la Medjerda
ou de ses affluents, et sur les plateaux voisins, Thu-
burbo, Furni, Sicilibba, Membressa, Abitina, Thuc-
cabor, Vaga, Thibaris, Aghia, Thugga, Zama, Au-
safa ^. Plus loin vers le sud-ouest, sur les plateaux
de Byzacène, voici les évêchés de Mactaris, Ammae-
dera, Sufès, Marazana, Sufetula, Germaniciana ^ ;
1. Sententiae episc. de hacret. baptiz., 83-85, 10.
2. Ibid.y 22, 29, 36, 3, 67.
3. Ibid., 86, 2'j.
^i. Ibid., 87, Ul,ti9, 72.
5. Ibid., 25, lU.
6. Ibid., 70, 52.
7. Ibid., 26, 58, 9, ^5.
8. Ibid., 18, 59, 39, 62, 6'4, 17, 30, 37, 65, 77, 53, 73.
9. Ibid., 38, 32, 20, ^6, 19, U2.
172 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
et plus au sud, à Fentrée du désert, Thelepte,
Gemellae, Capsa^ Dans la Numidie proconsulaire,
outre les cités maritimes de Thabraca et Hippo
Regius, cinq villes ont déjà des évêques : Bulla,
Sicca, Lares, Obba, Assuras 2. Enfin, la Numidie
du légat, outre Rusiccade et Tucca, renferme dès
lors de nombreux évêcliés : dans les districts du
nord et du centre, Mileu, Cuicul, Cirta, Nova, Ga-
zaufala ^ ; sur le versant septentrional de l'Aurès ,
Tubunae, Lamasba, Lambèse, Thamugadi, Mascula,
Bagaï, Cédias, Tliéveste^*; au sud de l'Aurès,
Badis ^. A ces 63 évêchés, dont remplacement est
connu ^, il faut joindre encore 24 évêchés non iden-
tifiés, dont 12 en Proconsulaire '^, 6 en Numidie ^
et 6 entièrement indéterminés ^. Cette simple sta-
tistique est fort instructive, et jette une vive lumière
sur la marche du christianisme dans le nord de l'A-
frique. C'est un total de 59 évêchés, dont 47 iden-
tifiés en Proconsulaire, et de 22 évêchés, dont 10
identifiés dans la Numidie du légat. On remarquera
d'abord que les Eglises sont nombreuses, principa-
lement sur le littoral : 18 ou 19. Dans l'intérieur, le
christianisme rayonne autour de Carthage, de l'ouest
1. Sentcntiae episc. de haerct. bapli:., 57, 82, 69.
2. Ibid., 61, 28, 21, ^7, 68.
3. Ibid., 13, 11, 8,60,76.
'I. Ibid., 5, 75, 6, 4, 79, 12, H, 31.
5. Ibid., 15.
6. Sur l'emplacement et ridenlificalion de toutes ces villes a\ec dos
localités modernes, cf. le t. VlU du C. I. L., avec les suppléments ; Babelon,
Cagnat et Reixacii, Atlas archéol.de la Tunisie, Paris, 1892sq. Tissot,
Géogr. comparée ; Toulotte, Géogr. de l'Afr. chrét., 1891 ; Toitain, Les
cités rom. de la Tunisie, 1895, p. UQi sq.
7. Sentent, episc, de haerct. rebapt., 1, 2, 16, 27, 34, 35, '4O, 'i3, US, 50.
55, lli.
8. Ibid., 7, 23, 33, 51, 56, 78.
9. Ibid., U'4, bli, 63, 66, 80, 81.
L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 173
au sud-ouest : une vingtaine d'Eglises dans la ban-
lieue de la capitale, dans la vallée inférieure de la
Medjerda ou de ses affluents, ou dans la Numidie
proconsulaire. Loin de Carthage ou de la côte, les
églises se font plus rares. On n'en rencontre qu'un
petit nombre sur les plateaux de Byzacène et trois
seulement dans le bassin des chotts tunisiens. En
Numidie, on constate la présence d'un groupe
d'évêchés autour de Cirta. Mais le christianisme
paraît surtout en progrès dans la Numidie méridio-
nale, sur les plateaux qui dominent l'Aurès : il y a
déjà 7 évêchés dans la région de Lambèse et de Thé-
veste, et même une Eglise s'est fondée au sud de
l'Aurès, en plein désert. Des statistiques résumées
plus haut il semble résulter que l'évangélisation de
l'Afrique romaine se faisait autour de Carthage, soit
par la côte, soit par la vallée de la Medjerda et ses
affluents, surtout le long de la voie militaire qui
reliait Carthage à Tliéveste et à Lambèse '. »
Dès le début du iii^ siècle, nous entrevoyons l'exis-
tence de chrétiens en Maurétanie ^ ; ils avaient dû
se développer beaucoup puisqu'à l'époque où nous
sommes arrivés, nous y constatons la présence de
communautés complètement organisées ^, dont les
évêques assistent au concile de Carthage, en 256 '\
Césarée de Maurétanie paraît posséder son cimetière
chrétien dès le temps de Septime-Sévère ^ ; à Tipasa,
1. p. Monceaux, op. cil., i. II, p. 9-10.
2. Tertullien, Ad Scapulam, U.
3. Senlentiae episcoporum de haeret. bapliz., prôoem.
(\. Ibid. L'un d'eux était Quintus, cf. S. Cyprien, Epist. 71, 72, et ce
Jubianus auquel est adressée une lettre, cf. Epist. 72, paraît être Maure-
tanien, puisque son éloignement de Carthage lui interdit de s'y rendre en
256. Cf. Sentent, episc, prooem.
5. C. I. L., n. 9585, 9586. La même ville a fourni des épitaphes portant
10.
174 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
on rencontre une inscription chrétienne datée de
Tannée 238 ^ et on a trouvé dans la chapelle funéraire
d'Alexandre une sorte d'estrade disposée au fond de
l'église, à laquelle on montait par deux petits esca-
liers. Elle est en majeure partie constituée par neuf
sarcophages en pierre dans lesquels, à ce que nous
apprend la grande inscription commémorative tracée
sur la mosaïque du vaisseau central, se trouvaient
les restes des « jiisti priores » : selon une remarque
de M'" Duchesne, les justes dont il est ici question
étaient peut-être d'anciens évoques de Tipasa^. Leur
successeur Alexandre ayant occupé le siège de Tipasa
vers la fin du iv^ ou le commencement du v^ siècle,
ceci reporte l'établissement d'une communauté or-
ganisée à Tipasa à une date assez lointaine.
Pendant toute cette période, embryonnaire somme
toute, de l'histoire de l'Église d'Afrique, on n'aperçoit
distinctement aucun des groupements futurs qui for-
meront les provinces ecclésiastiques. La métropole
unique est Carthage, et les primaties provinciales ne
sont pas encore bien dessinées ^. On voit cependant
le symbole de l'ancre ; ce qui semble indiquer le iii« siècle. Cf. P. Gauckler,
Musée de Cliercliel, in-^i", Paris, 1895, p. 36. La liste épiscopale connue
de cette ville ne remonte pas avant Constantin, cf. Mansi, Concil. am-
pliss. coll., t. 11, col. ^i77.
1. S. GSELL, Tipasa, dans Mélançj. cVarch. et d'hist., IBM, t. XIV,
p. 313; cf. A. Bkrbrugger, dans la Revue Africaine, 1867, t. XI, p. ^87;
C. J.L., n. 9289; addenda, p. 974; supplém., n. 20856; L. DlCHESXE, dans
les Précis historiques, 1890, p. 523-531, et dans les Comptes rendus de
l'Acod. des inscr., 1890, p. 116; De Rossi, Bull, di arch. crist., 1873, p. 72-
150: P. Monceaux, op. cit., t. II, p. 121, note 3.
2. C. I. L., n. 20903; L. Duchesne, loc. ci'., 1890, p. 116; S. Gsell,
Les monuments antiques de l'Alqérie, in-8°, Paris, 1902, t. 11, p. 335.
3. 11 ne faut pas, croyons-nous, arguer de la présence des cvèques des
provinces de Proconsulaire, Numidie et Maurétanie au concile de 256,
car ils se retrouveront à des conciles postérieurs de Carthage, alors que
les groupements provinciaux seront définitivement établis, par exemple
en 419.
L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 175
un premier essai de groupement de la part des évê-
ques de Numidie autour de l'évêque Januarius, de
Lambèse \ et il paraît probable que ce fait a dû tenir
à diverses causes. Le mérite personnel de Januarius,
peut-être ; la situation prépondérante de sa ville épis-
copale, capitale politique de la province ; la tendance
constante des Africains au fractionnement. Jamais
cependant aucun de ces groupements futurs ne ba-
lancera l'autorité du métropolitain de Cartilage dont
l'Eglise grandissait en importance de jour en jour.
Elle se trouvait, vers l'an 250, établie sur un pied
analogue à celle de Rome. Au point de vue de l'or-
ganisation hiérarchique, elle semble n'avoir rien à
envier à la mère des Eglises. L'organisme est com-
plet et fonctionne très régulièrement, ainsi qu'en
témoigne la correspondance de saint Cyprien. Outre
les ordres majeurs, nous y trouvons tous les ordres
mineurs ^, sauf celui de portier^ qui a pu exister
néanmoins, et les laïques semblent être, eux aussi,
organises
La persécution provoquée par l'édit de l'empereur
Dèce se rapporte au début de l'année 250*. Nous
1. s. Cyprie\, Episi. 62, 70.
2. Ihjpodiaconi, S. Cyprien, Epist. 29, ^U, 35, 77, 78, 79; acoluthi,
Epist. 7, 3^, ^5, 52, 77, 78; exorcislae. Ibid., 23, 69.
3. Catéchumènes : Epist. 8, 73; pénitents : ibid., 55; fidèles : ibid., 66;
De mortalitate, 15; De opère et eteemos., 8; veuves : Epist. 7-8; Tes-
timonia, III, lU, 113; vierges : Epist. U, 55: De liabilu virginum, 3; con-
fesseurs : Epist. 10, 12, 15, 76. Dès la fin du W siècle, le clergé formait
une classe à part dans la communauté; on le qualifiait d' « ordre sacer-
dotal ». Tertullien, De exhort. caslit., 7; cf. De idoiolatria, 7 : ordo
ecclesiasticus; De monogamia, 11 : ordo ecclesiae; De exhort. castit., 7 :
Differentiam inter ordinem et plebem constituit ecclesiae auctoritas. Ce
n'était qu'une conséquence de l'ordinatio, mol et chose. L'évêque portait
le titre de papa, cf. S. Cyprien, Epist. 8, 30, 31, 36. Cf. Acta proconsu-
laria Cypriani, 3, et Tertullien, De pudicitia, 13.
U. L'avènement de Dèce est du mois d'octobre 2'49 et le martyre du
176 L'AIT.IQUE CHUÉTIENNE.
i gnorons le texte de l'édit, mais nous pouvons con-
naître ses dispositions d'après les détails qui nous sont
parvenus sur son exécution ^ . C'était pour la première
fois un édit de proscription universelle, réglant la pro-
cédure de manière à abolir la part d'initiative qui, dans
les poursuites antérieures contre les chrétiens, avait
été laissée aux magistrats. A jour fixe ^, dans toute
l'étendue de l'Empire, les citoyens dont la religion
paraissait douteuse furent convoqués à l'effet de faire
déclaration de leur foi. Dans les plus grandes villes,
comme dans les moindres localités, l'épreuve eut lieu.
Il nous est resté quelques lamentables témoignages
de l'apostasie des chrétiens^. Amenés devant une
commission locale, composée de magistrats et de
notables ^, les suspects étaient requis de faire un sa-
crifice. On procédait par voie d'appel nominal^. Cha-
cun devait se présenter, offrir une victime ^, ou, si ses
pnpe Fabien remonte au 20 janvier 250. Catalogue libérien : « Passus
XII Kal. Febr. » A. IIarnack, Die Briefe des rômischen Klcrus aus dcr
Zeit der Scdisvacanz im Jahre 250, dans Thcot. Abhandl. JFeizsdcker
geividnet, in-S", Freiburg, 1892.
1. E. Preuschen, Kiirzcre Texte zur Gcschichte der allcn Kirche
und des Kanons, in-S", Freiburg, 1893, p. 35-60.
2. S. Cyprien, De lapsis, 2, 3. J. Gregg. Tlie decian Persécution, in-12,
Loudon, 1897, p. 8'4, a essayé de restituer le texte de l'édit.
3. EusÈBE, Ilist. eccl., VI, 42; voir les papyrus de libellatiques publiés
par Krebs (1893) et Wessei.y (1894). D'après The Daily Graphie, 13'" no-
veniber 1903, un nouveau papyrus de cette catégorie viendrait d'être dé-
couvert. Cf. D. Fritz Krebs, dans Sitzxingsberichle der Kônigl. Preuss.
Akademie der Wissenscli. zu Berlin, 1893, 30 nov.,t. XLVllI, p. 1007; A.
IlARNACK, dans la Theologische Litcraturzeitung, t. XIX, 20 janv. 1894,
17 mars, p. 137, 162 ;B. DE Salisbury, dans The Guardian, M janv. 1894,
p. 167; D-^A. J. M(ASON), dans The Guardian, 21 march 1894, p. 431; E.
W. Benson, Cyprian, his Life, his Times, his Work, in-S", London, 1897,
p. 541-544; P. Franchi de' Cavalieri, dans le Nuovo bull. di arch. crist.,
1895, p. 68-73, pi. VIII. P. Allard, Le christianisme et l'empire romain
de Néron à Théodose, in-12. Pari", 1897, p. 98.
4. S. Cyprien, Epist. 43.
5. EusÈBE, toc, cit.
6. S. Cyprien, De lapsis, 8.
L'EPISCOPAT DE SAINT CYPIUEN (2'i9-258). 177
moyens ne le lui permettaient pas , brûler sur un au-
tel quelques grains d'encens et faire une libation ^ On
remettait alors au suspect une formule blasphéma-
toire dans laquelle il reniait le Christ^. Quand la
cérémonie était terminée, on offrait un repas compor-
tant la chair et le vin consacrés aux idoles^. Puis
chacun retournait chez soi avec un certificat de sou-
mission à l'édit dûment légalisé.
La soudaine persécution de Dèce jeta l'Eglise d'A-
frique dans un trouble et une angoisse terribles. Les
fidèles n'avaient que trop hérité du tempérament
indigène et du goût excessif pour l'indépendance. De
là des partis, des sectes apportant dans leurs discus-
sions toute la fougue, tout l'emportement le mieux
faits pour envenimer et rendre irrémédiables des
dissentiments dans lesquels il n'est pas aisé de ré-
partir les torts entre les uns et les autT*es. Depuis de
longues années, on avait abandonné et même oublié
la discipline des jours de persécution. L'édit de
Dèce fit l'effet d'un coup de foudre. Grâce à la cor-
respondance de l'évêque de Carthage, saint Cyprien,
nous connaissons pour cette ville, plus complètement
que pour beaucoup d'autres, les incidents de toute
nature amenés par la persécution. Cependant on
ignore si le proconsul était présent à Carthage au
moment où la population suspecte fut soumise aux
épreuves que nous avons décrites ''. Il suffisait d'ail-
leurs des duumvirsy magistrats municipaux auxquels
furent associés, soit dès le début, soit plus tard,
1. Ephl. 52.
2. De lapsis,8.
3. Ibid., 8, 9, 10, 15, 2'i, 23.
U. Massebieau, Les sacrifioes ordonnés à Carlhaqe au commencement
de la persécution de Décius, dans la Revue de l'histoire des religions,
jjïnv.-fév. 188^, p. 68.
178 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
quelques citoyens notables ^ . La solennité de l'é-
preuve avait lieu au Capitole^. Là, chaque matin,
jusqu'à l'expiration du délai, s'alluma le feu des sa-
crifices^. Les riches amenaient soit des chèvres, ou
des brebis (hostla), soit des bœufs (çictima)^*; les
pauvres se contentaient de brûler l'encens. Tous
portaient la couronne sur la tête et le voile. Le repas
suivait, copieiix et bruyant*
Le nombre des apostats fut immense. Ceux qui
avaient succombé n'avaient pas l'excuse de la souf-
france ou de la torture menaçante, ainsi qu'il arrivait
dans les persécutions antérieures. Cette fois, le res-
pect humain, la peur et, pour tout dire de ce mot si
dur, la lâcheté, avaient tout fait. Ce fut parmi les
chrétiens d'Afrique une émulation dans l'avilisse-
ment. Les magistrats furent contraints de remettre
au lendemain des fidèles trop empressés à abjurer ^.
On voyait comme une interminable procession traver-
sant le forum ^ et montant les degrés du Capitole "^ ;
c'étaient des chrétiens chargés de fleurs, de victimes,
d'encens. Tout ce monde se hâtait, se coudoyait, dans
son empressement à satisfaire à l'édit. Les riches
suivis de troupes d'esclaves, d'affranchis et de co-
lons ^; des mères apportant leurs enfants, et des pa-
rents conduisant les leurs par la main ^ ; des maris
traînant de force leur femme qui résiste ^". On y vit de
1. s. Cyprien, Epist.hO.
2. De lapsis, 8, 2U.
3. Ibid., 8.
U. Ibid.
5. Ibid.
6. Ibid.
7. Ibid.
8. Epist. 10, 52.
9. De lapsis, 9.
10. Epist. 19.
L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 179
lamentables scènes ; des familles divisées ; le fils et
le frère conduits en prison tandis que la mère et la
sœur vont sacrifier'. Parfois on en vint à la vio-
lence ; on vit une femme conduite au temple malgré
elle; son mari et ses parents lui tenaient les mains
et lui firent jeter de l'encens sur l'autel; la malheu-
reuse se débattait en criant : « Je n'y suis pour rien,
c'est vous ^. » Saint Cyprien rapporte qu'un jeune
couple avait pris la fuite, confiant un petit enfant à
une nourrice. Celle-ci porta l'enfant au temple et lui
fit manger du pain trempé dans le vin consacré aux
idoles^.
Il y eut pis encore. On vit beaucoup de membres
du clergé de Carthage se joindre aux apostats''*. A
Saturnum, dans la Proconsulaire, l'évêque Repostus
conduisit lui-même au temple une partie de son
peuple^. L'évêque d'Assur^, Fortunatus, et deux
de ses collègues, Jovinus et Maxime, dont les sièges
ne sont pas connus, apostasièrent '^.
Saint Cyprien qui vivait au milieu de tant de tris-
tesses, a rapporté un certain nombre de faits extra-
ordinaires survenus alors à l'occasion des apostasies.
Nous n'aurons pas la mauvaise grâce de les mettre
en doute. Ceux qui ont pris quelque connaissance du
caractère et de la portée intellectuelle de l'évêque de
Carthage ne peuvent qu'être persuadés qu'il a dit
ce qui est arrivé et qu'il a jugé sainement ce qu'il a
rapporté. Des signes non équivoques de la punition
1. Epist. 22.
2. Épist. 19.
3. De lapsis, 25.
U. Epist. 5, 35.
5. Epist. &4.
6. Epist. 55.
7. Epist, 6^.
180 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
du crime accompli par tant de chrétiens purent ins-
pirer à quelques-uns Fappréhension de le commettre
ou le repentir de leur faiblesse. Un apostat, après
avoir prononcé la formule blasphématoire, fut frappé
de mutisme ^ . Une femme fut prise au bain d'atroces
douleurs; dans sa fureur, elle mâchait sa langue
qu'avaient souillée les viandes profanes et mourut
peu de temps après dans d'horribles souffrances ^.
On nommait des apostats devenus démoniaques ou
fous^. Certains d'entre eux, espérant que leur crime
était demeuré inconnu des fidèles, essayaient de se
joindre encore aux frères et de participer à leurs
assemblées et à leurs sacrements. Une jeune fille qui
avait sacrifié expira après avoir reçu l'eucharistie '' ;
une renégate vit sortir une flamme du coffret où elle
conservait le corps du Seigneur ^. Un apostat tendit
la main pour recevoir l'eucharistie et la porter ensuite
à sa bouche ; au moment de la consommer il ne trouva
plus qu'une poignée de cendres^. Il n'y eut pas jus-
qu'à cette pauvre enfant que sa nourrice avait souillée
en lui faisant boire le vin idolâtrique qui ne parût re-
jetée par Dieu. Tout le monde ignorait la participation
matérielle au crime de la nourrice. Lorsque celle-ci
l'apporta à la réunion des fidèles, l'enfant s'agitait,
paraissait mal à l'aise ; quand le diacre s'approcha de
lui avec le calice contenant le vin consacré , l'enfant
détourna le visage et ferma résolument sa petite
bouche; le diacre s'obstina, ouvrit de force les lèvres
1. De lapsis, 2h.
2. Ibid.
3. Ibid. y 26.
^. Ibid.
5. Ibid.
6. Ibid.
L'ÉFISCOPAT DE SAINT CYPKIEN (249-258). 181
et fit pénétrer quelques gouttes du sang du Christ,
mais l'enfant ne put les retenir et les vomit. Son
corps et sa gorge souillés, dit saint Cyprien qui vit
le fait de ses yeux, n'avaient pu recevoir le corps du
Seigneur ^ .
On peut juger par ces quelques exemples de l'émo-
tion qui ébranla l'Église d'Afrique privée en quelques
jours d'un grand nombre de ses membres de la ma-
nière la plus honteuse pour eux ; désorganisée, amoin-
drie, flétrie. Dès qu'on commença à se reconnaître et
à calculer l'étendue et la profondeur du mal, on
s'aperçut que la situation était plus embarrassée
encore qu'on ne l'avait jugée tout d'abord. D'une
part, ceux qui avaient tenu bon ne montraient pas
tous la condescendance dont un grand nombre d'apos-
tats étaient dignes, et, d'autre part, il se trouva que
ces apostats s'étaient à tel point multipliés que leur
situation les constituait, quoique hors de l'Eglise et
séparés d'elle, un danger intérieur pour elle et, qui
plus est, un problème tout nouveau.
Beaucoup étaient en proie au remords, à la honte;
d'autres, au contraire, présentaient dans une forme
hautaine des explications spécieuses. Les apostats
pouvaient être répartis en plusieurs catégories. C'était
d'abord les sacrificati et les thurificaU dont le crime
avait été public. Puis venaient les lihellatici. Ceux-
ci s'étaient, à prix d'argent, fait inscrire en qualité
d'apostats, en obtenant dispense de tout acte idolâ-
trique -.La culpabilité de ces derniers ne pouvait être
mise en doute, car « c'est être criminel, disaient les
prêtres de Rome, que de se faire passer pour apos-
1. De lapsis, 25.
2. Epist., 67.
l'aFRIQUE CHRÉTIENNr:. — I. 11
182 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
tat, alors même qu'on n'a pas apostasie ^ ». Mais saint
Cyprien reconnaissait que leur faiblesse avait su être
ingénieuse et que leur trahison gardait trace d'un
scrupule. Il fallait, selon lui, bien préciser les cas
afin d'établir les responsabilités et ne pas confondre
dans une même réprobation « celui qui, à la première
injonction, vola au-devant d'un sacrifice impie et celui
qui n'accomplit un acte si funeste que par contrainte
et après une longue résistance ; celui qui obligea sa
famille, ses amis, ses colons à sacrifier et celui qui
sacrifia seul pour en dispenser les siens ^ ».
Mais l'Eglise d'Afrique n'eut pas sous les yeux que
ces lamentables exemples. Des fidèles en grand
nombre résistèrent à l'édit. Dès le mois de janvier,
les suspects, devenus des révoltés par leur refus,
commencèrent à remplir les prisons. Les nouvelles
qu'on recevait des diverses provinces ne laissaient
cependant pas de doute sur le sort qui attendait les
confesseurs.
Parmi les Africains qui résistèrent à l'édit de Dèce
dans divers pays, nous connaissons quelques mar-
tyrs. Grâce à l'active correspondance existant entre
le clergé de Rome et celui de Cartilage, nous sa-
vons qu'un jeune Africain, nommé Célérinus, fut
jeté dans une prison de Rome en expiation de l'apos-
tasie d'une de ses sœurs ^. Il avait comparu devant
l'empereur lui-même. « Par la volonté de Dieu, lui
écrivait un ami, tu as comparu devant le grand ser-
pent, précurseur de l'Antéchrist; en sa présence, tu
n'as pas seulement confessé le Christ, mais tu as
effrayé le persécuteur en proférant ces paroles, ces
1. {Inter Cypr.) Epist. 21.
2. Epist. 52.
3. {Inter Cypr.) Epist. 20.
L'EPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 183
clameurs divines, par lesquelles je sais que tu l'as
vaincu ^ » Sa véhémence et peut-être sa jeunesse le
sauvèrent. Après avoir passé dix-neuf jours étendu
immobile sur le sol de la prison^, les pieds engagés
dans les ceps, épuisé de faim et de soif ^, le corps
tuméfié et les membres brisés des suites de la tor-
ture^*, Célérinus fut remis en liberté. Dès le prin-
temps de l'année 250, il rentrait à Carthage, où saint
Cyprien l'admit dans la cléricature avec le grade de
lecteur ^.
L'héroïsme des Romains stimulait celui des Car-
thaginois. Saint Cyprien nous apprend que l'exemple
donné à Rome fut le signal de la résistance dans
sa propre Église ^. L'administration romaine avait,
cette fois encore, provoqué ou accepté tacitement le
concours de l'émeute. A la suite d'un mouvement po-
pulaire, le prêtre Rogatianus et un laïque nommé
Felicissimus furent saisis et emprisonnés '^, puis on
entassa pêle-même tout ce qui tomba sous la main,
clercs, laïques, femmes, enfants. Ces malheureux
avaient tout à attendre de la pitié des fidèles demeu-
rés libres, et ceux-ci, dont l'évêque avait dû modérer
l'emportement de charité, leur fournissaient l'indis-
pensable. Une institution que nous voyons à plu-
sieurs reprises fonctionner dans l'Église de Carthage,
la caisse ecclésiastique, était destinée à subvenir à
l'assistance des captifs^; grâce à la prévoyance et à
1. {IntevCypr.) Epist. 21.
2. Epist. 3'».
3. Ibid.
ti. Ibid.
5. Ibid.
6. Epist. 25.
7. Epist. 81.
8. Tertulliex, Apologet., 39.
184 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
l'esprit exact de Tévêque Cyprien, elle se trouvait en
mesure de fournir aux distributions nécessaires ^ .
On a peine à croire, en lisantles documents de l'an-
tiquité, à certains détails qui nous sont rapportés.
L'ignorance ou la méchanceté humaines y paraissent
si manifestement exagérées, que l'on hésite à admettre
l'existence de passions si basses entravant l'exercice
des institutions les plus dignes d'admiration. Mais il
doit suffire de rapprocher ces choses de celles de
notre temps pour s'expliquer et comprendre ce qui
paraît odieux et môme impossible ^.
Nous avons vu sainte Perpétue et sainte Félicité
secourues par l'ingénieux dévouement des diacres de
Cartilage. Ce n'était pas par l'effet d'une charité
spontanée que Tertius et Pomponius secouraient les
fidèles, mais par une attribution de leur charge. On
voit la martyre charger le diacre de lui apporter son
enfant. Les diacres avaient une mission officielle à
remplir à l'égard des prisonniers, mais ils étaient
1. s. Cyprien, Epist. k.
2. Epist. 37, Ad Clerum. Ailleurs on rappelle que l'Eglise fait à ses
membres une loi de s'imposer, des sacriflces afin de parvenir jusqu'aux
captifs. Cf. Grabe, Spicilegium veterum Patrurn, t. 1, p. 102; S. Jean
CiiRYSOSTOME, Ilomil. XXV, in Acta ApostoL %ii, Constit. apost., V, 1. Les
fidèles avaient la dévotion de baiser les chaînes des confesseurs, Tertul-
LiEN, Ad uxorem, II, U ; accomplir cette œuvre bénie, c'était, croyait-on,
prendre sa part du martyre, Const. apost., V, 1. De fait, cela n'était pas
toujours sans danger. Au temps de Licinius, il était interdit, sous peine
de mort, de visiter les chrétiens prisonniers. Eusèbe, Hist. eccL, X, 8;
lila Constantini, I, bit. Plus d'une fois les juges condamnent les fidèles
au secret, Eusèbe, op. cit., VII, 11 ; Acta s. Tarachi, Probi et Andronici,
6. Un texte du v« siècle nous montre ce qu'il en était en Afrique pendant
les querelles religieuses. On chargeait de coups ceux qui venaient pour
assister les détenus épuisés par la faim et la soif; les vases qu'on leur
portait étaient brisés, les aliments jetés aux chiens. Empêchés de voir
une dernière fois leurs enfants, les pères et les mères demeuraient
éplorés, étendus sur le sol devant les portes qu'ils ne pouvaient franchir.
Appendix ad acta S. Saturnini, 16; en appendice aux œuvres de S. Optât,
Opéra, in- fol., Paris, 1700, p. 2't2.
L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 185
soulagés dans la fatigue qu'elle leur eût imposée par
le dévouement des fidèles. Ceux-ci s'ingéniaient à
faire parvenir aux confesseurs des aliments délicats,
quelques friandises destinées à procurer un instant
de détente et de satisfaction aux frères mal nourris
ou affamés par le régime que l'Etat romain accor-
dait aux prisonniers. Déjà sainte Perpétue faisait
honte au tribun de garde de l'insuffisance des rations
qu'il accordait aux détenus. C'était, semble-t-il, un
principe, de n'accorder aux prisonniers qu'une ali-
mentation insuffisante. Plusieurs Africains moururent
de ces privations. Un détenu écrivait : Fortunio,
Victorinus, Victor, Herennius, Credula, Herena, Do-
natus, Firmus, Venustus, Fructus, Julia, Martial,
Ariston « sont morts en prison. Nous les suivrons
bientôt, car depuis huit jours nous venons d'être
remis au cachot. Auparavant, on nous donnait tous
les cinq jours un peu de pain et de l'eau à volonté ^ ».
Les Actes des saints Montan et Lucius nous ap-
prennent qu'on ne donnait même pas aux confesseurs
de l'eau froide et du solon, qui était une nourriture
dont nous ignorons la composition ^, en quantité
suffisante. S'il faut en croire les auteurs, la charité
des fidèles avait parfois engendré des inconvé-
nients. C'était surtout le manque de modération qui,
en précipitant la foule des fidèles autour des prisons,
aggravait l'hostilité des païens et menaçait les com-
munautés de nouvelles vexations. Saint Cyprien dut
1. s. Cyprien, Epist. 12. Cf. Cicéro\, // Verr., 5, ^5 ; Salluste,
Hist. fragm., III, x; Libanius, De vinctis. Contra Tisamen.
2. H. Leclercq, Le deuxième siècle. Diocléticn, p. 136, ^91-^92. Cf. Eu-
sÈBE, /fwf. ecc^, X, 8; Vita Constantim,],b'i; S. Jean Chrysostome,
Homil. XLFI, De S. Luciano,2; S. Damase, Carmen XI II; Passio
s. Perpetuae, 16: Passio s. Montant, 6, 9, 13, 21; Acla s. Felicis,5;
Passio s. Vincentii, 3.
186 L AFRIQUE CHRETIENNE.
s'opposer à ce zèle excessif : « Je vous en prie,
écrivait-il à son clergé, appliquez votre soin à nous
assurer la paix. Quel que soit chez les frères le désir
de visiter les saints confesseurs, qu'ils le fassent avec
prudence, qu'ils ne viennent point tous ensemble et
en grande troupe. Ce serait éveiller le soupçon et
nous faire refuser l'accès des cachots. Nous pour-
rions tout perdre en voulant tout avoir. Faites
donc en sorte que ces visites s'accomplissent avec
réserve '. »
Les contemporains hostiles aux catholiques n'ont
pas manqué de blâmer l'usage des fidèles, dont le
pieux empressement à baiser les chaînes et à récon-
forter les confesseurs faisait l'objet de plaisanteries
ou de récriminations qu'il est difficile de prendre au
sérieux. « Dès le matin, disait Lucien, les vieilles,
les veuves et les orphelins assiégeaient les portes
des prisons. Les principaux d'entre les chrétiens
corrompaient les geôliers et passaient la nuit près
du captif. On apportait des mets de toute sorte. Rien
ne s'épargne alors et la détention valut beaucoup
d'argent à Pérégrinus qui se créa un revenu consi-
dérable ^. » Il semble que dans certaines Eglises, à
Cartilage notamment, on ait songé à porter aux
prisonniers leur portion de l'agape ^. C'était là au
1. s. Cypriex, Epist. IV, 2.
2. LuciEX, Percgrinus, 12.
3. Tertullien, Ad Marty)e.<<. ^. Cf. A. C;i\rpe\tier. Les letlres de
saint Cyprien, ou l'Église de Cartliage au iw siècle, in-S", Paris, 1859.
Tertullicn nous apprend que clans le séjour de la prison l'esprit profite
plus que la chair ne perd, celle-ci d'ailleurs, grâce à la prévoyance de
l'Église, reçoit son dû, l'agape des frères. Cependant celte portion n'efit
pas suffi aux prisonniers, car l'agape, encore qu'on y mangeât, dit Ter-
tuUien, « à la mesure de sa faim », n'était qu'un repas; aussi les fidèles
riches pourvoyaient à augmenter la ration que l'Eglise faisait parvenir
à ses enfants : Inter carnis alimenta, benedicli martyres designati, quae
L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 187
jugement des montanistes, et de Tertullien devenu
leur porte-parole, un odieux abus dont l'effet le plus
clair était d'amollir le martyr et de rendre sa victoire
sinon douteuse du moins plus difficile. A l'en croire,
et il est fort probable que ses paroles n'ont pas été
lettre morte pour tous ses compatriotes, rien ne rem-
place le jeûne. « Voilà, disait-il, comment on s'en-
durcit à la prison, à la faim, à la soif, aux privations
et aux angoisses ; voilà comment le martyr sortira
du cachot, tel qu'il y est entré, n'y rencontrant point
des douleurs inconnues, mais ses macérations de
chaque jour; certain de vaincre dans le combat,
parce qu'il a tué sa chair et que, sur lui, les tour-
ments ne trouveront point à mordre. Son épiderme
desséché lui sera comme une cuirasse, les ongles
de fer y glisseront comme sur une corne épaisse.
Tel sera celui qui, par le jeûne, a vu souvent de près
la mort et s'est déchargé de son sang, fardeau pesant
et importun pour l'âme impatiente de s'échapper.
Il vous appartient bien, continue-t-il, en s'adressant
aux catholiques, il vous appartient bien de changer,
pour des martyrs irrésolus, les prisons en cabarets,
afin qu'ils ne regrettent point leur vie accoutumée,
ne prennent point d'ennui et ne s'épouvantent pas
vobis et domina mater EccLesia de uberibus suis et singiili fratres de
opibus suis propriis in carcerem subministrant. "Nous avons, précisé-
ment à l'époque où vécut Tertullien, un exemple historique de ce fait.
Une coutume voulait que les gladiateurs et les bestiaires fussent gra-
tifiés, la veille du combat, d'une orgie suprême, c'était ce qu'on nommait
le repas libre, caena libra. Dans la soirée du 6 mars 203, la martyre
Perpétue et ses compagnons désignés pour combattre les bêtes le len-
demain dans l'amphithéâtre, jouirent de cette permission, mais ils
transformèrent le repas libre en agape : Pridie quoque cum illa caena,
quam liberam vacant, quantum in ipsis erat, ?ion caenam liberam, std
aqapen caenarent. Peut-être était-ce la sportule apportée de l'assemblée
chrétienne qu'ils mangèrent à ce moment.
188 L AFRIQUE CHRETIENNE.
d'une abstinence nouvelle pour eux. Il n'avait jamais
essayé de se soumettre aux austérités, votre Pris-
tinus, qui n'a rien du martyr chrétien. Gorgé de
tout, durant le cours d'une détention nominale, il
fréquenta les bains, il épuisa toutes les jouissances
d'ici-bas, préférables, pensait-il, au baptême, aux
biens de la vie éternelle. Tout cela fait, apparem-
ment, pour le mieux détourner de mourir ; le soir du
dernier jour des assises, il parut devant le tribunal;
mais le vin d'aromates que vous lui aviez versé pour
soutenir ses forces l'avait énervé. Sous les ong'les de
fer dont son ivresse ressentait à peine les morsures,
il ne put répondre au proconsul et se dire l'esclave
du divin Maître. Il ne confessa point, etles tourments
ne tirèrent de sa bouche que des hoquets K »
Les donatistes renouvelleront ces accusations. A
les entendre, plusieurs, dans la persécution, se fai-
saient mettre en prison afin de ramasser un pécule
au moyen des aumônes qu'on leur prodiguait -.
Tandis que les fidèles de Cartilage allaient rem-
plir les prisons de la ville, l'instruction semble avoir
été retardée par suite de l'absence du proconsul dont
l'intervention ne paraît pas plus ancienne que le
mois d'avril 250 ^. A partir de ce moment, la torture
et les supplices ne s'interrompent plus jusqu'à la
fin de l'année. Les procès se succédaient presque
sans relâche, dit M. Paul Allard, procès insidieux,
où, à la suite d'une torture demeurée sans effet, le
confesseur était ramené en prison, pour en être
extrait de nouveau après quelque temps : on ne se
1. Tertullien, De jejunîo, 12.
2. S. Augustin, Brevîculiim collât, contr. Donatist., dies III, c. xni,
n. 25.
3. TiLLEMONT, Mcm. Iiist. eccL, t. III, art. III, sur saint Mappalique.
L'EPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 189
hâtait pas d'arriver au dénouement, on le reculait,
au contraire, le plus loin possible; mais par les
tourments, par les menaces, par la fatigue d'une
instruction criminelle toujours continuée, jamais
finie, par l'ennui, les dégoûts et les souffrances de
la prison, par les rigueurs de la mise au secret, par
une obsession continuelle, le proconsul se flattait
d'user la résistance, et de faire tomber le chrétien
avant le martyre, comme un voyageur à bout de
force tombe sur la route au moment de toucher au
terme. Plus d'une fois le calcul réussit. Tel fut le
cas de Ninus, de Clémentianus et de Florus. « Malgré
leur ardent désir de la mort, on n'avait pas voulu
les tuer, et lentement, par des tourments sans cesse
répétés, on n'avait point vaincu leur foi, demeurée
invincible ; on avait contraint leur chair infirme de
succomber à la fatigue ^. » Mais dans cette multi-
tude de prisonniers il y eut place pour toutes les
gloires comme pour toutes les misères. Un adoles-
cent, nommé Aurelius, vit finir la persécution sans
avoir faibli^; Paul ^, Fortunion ''♦, Bassus ^, Mappa-
lique ^ moururent des suites de la torture. La foule
n'avait pu s'empêcher d'admirer la vaillance de ce
dernier martyr.
Ceux qui échappaient à ces horreurs étant plus
que des hommes, saint Cyprien en faisait des prêtres.
Nous avons nommé Célérinus le lecteur; bientôt le
clergé de Carthage compta parmi ses membres
Numidicus. Celui-ci s'était trouvé, un jour d'émeute,
1. s. Cyprien, Epist. 53.
2. Epist. 33.
3. Epist. 21.
/i. Ibid.
5. Ibid.
6. Epist. 8.
11.
190 L AFRIQUE CHRÉTIENNE.
cerné par le peuple avec d'autres fidèles. On lapida
les uns, on brûla les autres : Numidicus meurtri, les
vêtements en feu, prêchait la résistance, tandis que
sa femme brûlait à ses côtés. Laissé pour mort avec
les autres, il fut, le lendemain, retrouvé par sa fille
sous les pierres et les cadavres; il respirait encore,
on le ranima et, quelque temps après, saint Cyprien
annonça à son peuple l'élévation de Numidicus au
sacerdoce K
Le proconsul varia les peines, afin sans doute de
varier les douleurs. Un nombre considérable de chré-
tiens fut condamné à l'exil, relegatio, avec des ag-
gravations particulières. Ldi peine de relegatio y quand
elle s'appliquait aux chrétiens, entraînait pour eux la
confiscation complète des biens ^. Parmi ces bannis,
nous connaissons le confesseur Aurélius ^, deux au-
tres Carthaginois, Sophronius et Repostus ''; un prê-
tre Félix, sa femme Victoria et le laïque Lucius, d'a-
bord apostats, puis soumis, nous ignorons pour quelle
cause, à une nouvelle épreuve et confesseurs cette
fois, furent exilés et ruinés^; enfin, une femme nom-
mée Bona, que son mari et ses proches avaient, comme
nous l'avons dit, contrainte à sacrifier et dont on pu-
nit la résistance par l'exil^. Nous connaissons encore
un groupe de soixante -cinq bannis qui fut envoyé
à Rome '^. On compta aussi bon nombre de bannis
1. Epist. 35.
2. s. Cyprien, Epist. 13. Par une aulro mesure exceptionnelle, les ma-
gistrats municipaux avai;Mit reçu le droit de prononcer la rclegatio.
Epist. 33.
3. Ibid.
II. Epist. 39.
5. Epist. 18.
6. Epist. 18.
7. Epist. 20
L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 191
volontaires, plus à plaindre que les exilés, car ils vi-
vaient clans un dénûment très grand et dans une ap-
préhension continuelle d'être découverts et arrêtés.
« ils erraient, dit saint Cyprien, traversant monta-
gnes et solitudes, à la merci des brigands, des bêtes
féroces, exposés à la faim, à la soif, au froid ^ » A
peine moins dignes de compassion que les martyrs
et dignes de porter le titre de confesseurs. Le plus
illustre de ces fugitifs avait été Févêque lui-même
de la métropole, saint Cyprien, donnant par sa con-
duite un illustre exemple de sagesse et de modération
que devaient suivre Denys d'Alexandrie, Grégoire de
Néo-Césarée, Athanase le Grand. Il en dut coûter
d'autant plus à Cyprien d'adopter ce parti qu'il se sa-
vait désigné pour le martyre. Ainsi qu'il était arrivé
jadis à l'évêque Polycarpe, la foule païenne avait ré-
clamé sa mort.
Sa réputation était si bien établie qu'on savait que
l'issue de la lutte entreprise contre les chrétiens de-
meurerait douteuse aussi longtemps que l'évêque se-
rait en vie. Aussi entendait-on, soit au forum, soit à
l'amphithéâtre, la clameur de la foule : « Cyprien au
lion ^i » Ce ne fut, nous apprend-il, que sur l'ordre
direct de Dieu qu'il se décida à fuir ^, mais aupara-
vant il assura le fonctionnement de l'administration
de son Eglise. Avec cette prévoyance et ce calme qui
faisaient le fond de son caractère, il arrêta l'emploi à
faire des sommes d'argent destinées à subvenir aux
diverses catégories de déshérités que l'Eglise avait
à sa charge; ensuite, en esprit avisé, il s'employa à
soustraire à l'État les débris de sa fortune person-
1. Epist. 56.
2. PONTius, Vita s. Cyprimii, 7.
3. Epist. 10, cf. rita,l.
192 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
nelle. « L'histoire de cette fortune est curieuse. Lors
de sa conversion au christianisme, Cyprien s'en était
dépouillé ; il avait vendu tous ses biens pour en don-
ner le prix aux pauvres ^ . Une partie de son patri-
moine, nous apprend son biographe, lui fut ensuite
rendue, probablement par la reconnaissance des fidè-
les, qui rachetèrent, pour les lui restituer, les terres
mises en vente. Il n'osa pas les vendre de nouveau,
de peur d'attirer l'attention malveillante des païens^.
On peut donc supposer qu'il était encore riche au mo-
ment où éclata la persécution. Il emporta en exil des
sommes importantes, qu'il fit peu à peu passer à ceux
qu'il avait chargés de l'administration de la caisse
ecclésiastique ^ ; il en déposa d'autres, à titre de fidéi-
commis, entre les mains d'un prêtre investi de sa con-
fiance ''. Probablement réussit-il à mettre également
ses immeubles sous le nom d'un tiers, car on les re-
trouve en sa possession quelques années plus tard ^.
Ces précautions étaient nécessaires ; l'édit ordonnait
la confiscation du patrimoine de tout chrétien fugitif,
et, dès que le départ de Cyprien fut connu, l'au-
torité fit apposer sur les murs de la ville des affiches
portant ces mots : « Quiconque possède ou détient
des biens de Cyprien, évêque des chrétiens, est obligé
de le déclarer ^\ » Mais Cyprien, administrateur ha-
bile, avait déjoué l'avidité du fisc et assuré, par la
conservation de sa fortune privée, l'alimentation de
la caisse ecclésiastique pendant les mauvais jours. Il
pouvait maintenant s'éloigner : les affaires tempo-
1. Vita, 2.
2. Vita, 15.
3. Epist. 6, 36.
^1. Epist. 36.
5. Jila, 15.
6. Epist. 69.
L'EPISCOPAT DE SAINT CYPUIEN (249-258). 193
relies et spirituelles de l'Église restaient en bon or-
di*e : il laissait, pour le remplacer pendant son ab-
sence, deux évêques voisins et plusieurs prêtres dont
la fidélité et Fénergie lui étaient connues '. »
On devait espérer que, prenant exemple sur le
clergé de Rome, celui de Cartilage tirerait parti de
la persécution pour resserrer l'union entre ses mem-
bres. Il n'en fut rien. Parmi les prêtres qui avaient
combattu l'élection épiscopale de saint Cyprien et pris
ombrage de sa personne, se trouvaient cinq hommes
remuants et méchants qui saisirent l'occasion du dé-
part de l'évêque pour intriguer contre lui.
La persécution de Dèce cessa complètement au
printemps de 251 et saint Cyprien put rentrer dans
Carthage quelques jours après Pâques ^. L'empereur
mourut dans le courant de l'été et, dès l'année sui-
vante, on eut une nouvelle persécution en perspec-
tive. Précisément la peste commençait alors ses ra-
vages. Elle venait d'Ethiopie et d'Egypte et devait,
pendant vingt ans, planer tantôt sur une province,
tantôt sur une autre. On n'avait pas oublié les années
terribles où le fléau avait dévasté l'empire, en 66, en 77,
en 80; depuis lors, il était devenu endémique, parfois
bénin, parfois redoutable avec de terribles éclats. En
Tan 252, ce fut au tour de Carthage d'en être atteinte.
« Soudain, raconte un témoin oculaire, le diacre car-
thaginois Pontius, soudain éclata un terrible fléau, un
mal qui dévastait tout. Chaque jour il emportait d'in-
nombrables victimes et fondait à l'improviste sur cha-
cun en son logis. L'une après l'autre, à la suite, il en-
vahissait les maisons où chacun tremblait. Alors, pris
1. Epist. 6, 37-^0, cf. p. Allard, op. cit., t. II, p. 337 sq.
2. S. Cyprien. Epist. ^3.
|<j'i L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
de panique, tous s'enfuirent pour éviter la contagion,
jetèrent indignement leurs parents à la voirie : comme
si, avec le moribond atteint de la peste, on pouvait
expulser la mort elle-même. Par toute la ville, dans
les rues, gisaient, non des corps, mais des cadavres
sans nombre qui imploraient la pitié des passants,
spectateurs de cette infortune. Personne ne se retour-
nait, excepté pour s'enrichir par quelque cruauté. Nul
ne s'empressait à la pensée qu'un sort semblable le
menaçait ^ . » On- se battait pour enlever les bijoux
des morts ^, on volait, on assassinait impunément.
Ceux qu'épargnait la maladie n'étaient pas à l'abri du
poison; enfin, et ce n'était pas un moindre danger,
des gens se rencontrèrent qui exploitant l'abandon
des malades, firent métier de les accaparer et d'en
obtenir de plein gré ou en usant de contrainte des
testaments en leur faveur^.
Dans ce trouble et ce désordre sans frein, beau-
coup de chrétiens, atteints par le découragement gé-
néral '', croyaient la fin du monde arrivée ^ et s'éton-
naient que Dieu frappât ses ennemis et ses fidèles
indistinctement ^. Mais saint Cyprien soutint tout le
monde.
« Là, mes très chers frères, disait-il, là se trouvent
l'utilité, la nécessité de ce terrible fléau; il dévoile le
fond des cœurs ^. » Non seulement il prêchait, mais,
afin que tous pussent recevoir sa parole, il écrivait. Le
fidèle Pontius raconte qu'il entretenait son peuple des
i. Vita Cypriani. 9.
2. Ibid.
3. S. Cyprien, Ad Demetrîanum, 11.
U. De morlalitate, 1.
5. Ihid.,2b.
6. Ibid., 8.
7. Ibid., 16.
L'EPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 195
œuvres de miséricorde, lui apprenant, par les exem-
ples des Livres saints, les récompenses réservées par
Dieu à la pitié.
Il ajoutait que secourir les nôtres était un faible
mérite : la vraie perfection appartenait à celui qui
assiste aussi le publicain et le païen, rend le bien
pour le mal, prie pour les ennemis et les persécuteurs.
Dieu fait luire son soleil et tomber ses pluies sur les
semences jetées en terre par l'homme vertueux et
par l'impie : le serviteur de Dieu doit suivre l'exem-
ple de son maître et rivaliser de bonté avec le Père
céleste. Cyprien ajoutait bien d'autres belles et
grandes paroles; s'il avait pu tenir de tels discours à
la tribune duForum, peut-être, ajoute Pontius, tous les
païens se seraient-ils convertis ^ . Non ! car ils ne l'eus-
sent pas laissé dire, ils l'eussent écliarpé! Toujours
imbu des vieilles haines, le peuple s'agitait et impu-
tait à l'impiété des chrétiens la colère des dieux tom-
bant aveuglément sur leurs adorateurs ^; la foule
réclamait le principal coupable, elle criait: « Cyprien
au lion ^\ » Quelques-uns cependant se laissèrent
toucher et crurent au Christ '•.
Ces jours furent, comme ceux qui précédèrent son
martyre, les plus beaux jours de la vie de Cyprien.
Son âme grandit avec les circonstances et s'y révéla
tout entière. D'instinct il aimait les choses grandes
et difficiles. A voir l'aisance avec laquelle il se meut
au milieu d'elles leur difficulté nous échappe ; il s'y
montre si siniple et si calme qu'on est tenté de les
croire facile. Etait-il question de parler et d'écrire, il
1. Vita Cypriani, 9, 10.
2. Ad Demetrianum, 2-5, 7.
3. Epist.bb.
U. De moiHalitate, 12.
196 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
se trouvait à la hauteur des circonstances ou bien il
s'y haussait; était-il question d'agir, il se trouvait
soudain à la mesure de tout. Il fallait alors non
seulement provoquer la charité et le courage, mais,
pour ainsi dire, forcer les fidèles à vivre, les faire
triompher d'eux-mêmes et du fléau ; il le fit. « On
assigna à chacun son rôle, dit Pontius, selon la
qualité des gens et leur rang. Beaucoup de fidèles
qui, en raison de leur pauvreté, ne pouvaient donner
d'argent, donnaient plus que de l'argent. Ils appor-
taient leur travail personnel, plus précieux que toutes
les richesses. Aussi, grâce à la merveilleuse abon-
dance des œuvres, on pouvait faire ce qui était utile
à tous, et pas seulement aux fidèles ^ » Et cepen-
dant, au début, certaines personnes ne s'étaient pas
conduites en chrétiennes^ ; on ne voit pas que, à partir
de ce moment, il se soit produit de nouvelles fai-
blesses. Suivant un mot dont on a quelque peu abusé,
Cyprien avait « galvanisé » ses chrétiens. Il répétait :
« Le royaume de Dieu approche. » La peste, fléau
aux païens, délivrance aux chrétiens, « la peste dont
beaucoup d'entre nous sont morts, lapeste qui tue Juifs,
Gentils, adversaires du Christ, lapeste, c'est la porte
du salut. La peste frappe sans regarder, mais ceux
qu'elle frappe ne périssent pas, bons et méchants,
de la môme manière. Les justes vont en paradis, les
coupables en enfer ^ ». Qu'on ne se plaigne pas du
martyre dont elle nous prive. L'eût-on mérité, ce mar-
tyre? L'eût-on supporté? Heureux ceux que la peste
1. Vita Cypriani, 10. Ces dernières paroles réduisent à néant les in-
sinuations de E. Havet, Uevue des Deux-Mondes, 15 sept. 1885. 11 n'y a
pas lieu d'ailleurs d'accorder plus d'attention à cet écrivain sur l'œuvre
duquel nous espérons revenir un jour.
2. De mortnlitate, 1.
3. Ibid., 15.
LÉPISCOPAT DE SAINT CYPRÏEN (249-258). 197
renverse, les délices du siècle ne les ont pas ren-
versés. Heureuses les femmes et les vierges, la peste
qui les emporte leur épargne la violence qui, peut-
être, les attend. »
C'était comme une claire sonnerie, un air de
bravoure éclatant sur un charnier. Sénèque n'avait
rien trouvé de mieux et la Consolation à Marcia,
écrite dans une villa très élégante, paraît moins vive
et un peu fade comparée à ce « Sermon sur la mort ».
L'évêque de Cartilage formulait à l'usage de tous
des maximes qui, jusqu'à ce moment, n'avaient pas
encore été aussi bien frappées; grâce à lui, elles al-
laient avoir un cours plus général et devenir l'expres-
sion ordinaire du courage chrétien. « Sois prêt atout
au nom de Dieu et de ta foi. — Ruiné, mutilé, seul au
monde, sois sans trouble et ne te bats que mieux. —
La lutte n'ébranle pas la foi, elle la fortifie et la révèle ;
méprise ce qui est pour ce qui sera '' . »
Était-ce une doctrine nouvelle, ou bien une évolu-
tion du stoïcisme? L'un et l'autre peut-être, car ce
qu'il y avait d'emprunts incontestables à la philoso-
phie des stoïques se mélangeait à une intention si
neuve, à une préoccupation si absolument inconnue
du stoïcisme, le surnaturel, l'au-delà du tombeau,
qu'on peut bien dire qu'il y avait plus encore de nou-
veauté que de réminiscence dans les maximes que
nous avons rappelées.
Pendant cette crise, tout faisait présager le retour
prochain des violences. Saint Cyprien écrivait aux
fidèles de l'Eglise de Thibaris : « Le jour de l'épreuve
est déjà sur nos têtes ; ce qui va venir sera plus ter-
rible encore que les luttes passées ; à cette guerre
1. Ibid.. 12.
V.)S L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
nouvelle doivent se préparer les soldats du Christ,
comprenant qu'ils boivent tous les jours le calice du
sang du Seigneur, afin de répandre à leur tour leur
sang pour lui.
« Les hommes s'exercent aux combats du siècle et
considèrent comme un grand honneur d'être cou-
ronnés à la vue du peuple et en présence de l'empe-
reur. Voici le combat sublime qui aura Dieu pour
témoin et où la couronne sera décernée parle Christ.
Que les soldats de Dieu s'avancent, que ceux dont la
foi est intacte s'arment afin de ne pas perdre le mérite
de leur fermeté passée; que ceux qui, naguère, sont
tombés, s'arment aussi, afin de reconquérir tout ce
qu'ils ont perdu. Que l'honneur excite les uns au
combat, que le repentir y anime les autres ^ »
En effet, Gallus, effrayé des progrès de l'épidémie,
espéra les conjurer en prescrivant l'accomplissement
de sacrifices solennels dans toutes les villes. Les
chrétiens n'y pouvaient participer ; et ce fut l'occa-
sion de nouveaux emportements populaires contre
ceux dont l'abstention était cause de si grands maux.
A Cartilage, le sacrifice eut lieu au cirque; ni Cy-
prien ni les chrétiens n'étaient présents, la foule
s'en aperçut et cria : « Cyprien au lion ^ ! » Nul dans
la ville n'entendait cette clameur avec plus de satis-
faction que Démétrianus, magistrat romain, en-
nemi acharné de l'Evangile. Son hostilité était si
connue que l'évêque lui adressa une lettre publique
dans laquelle il cherchait à le faire revenir de ses
préventions et le gourmandait fort de sa haine.
« Prends garde, Démétrianus, lui disait-il, au sort
1. s. Cyprien, Epist. 56.
2. Epist. 55.
LÉPISCOPAT DE SAINT CYPRÏEN (249-258). 199
qui t'attend, vieux comme tu l'es et proche de ta fm ^ .
Tu ne crains pas d'insulter et d'opprimer les disci-
ples du Christ. Toi, en particulier, tu les chasses de
leur demeure, tu les charges de chaînes, tu les jettes
en prison, tu les livres au glaive, aux betes, au feu.
Non content des supplices rapides, tu prends plaisir
à les faire périr en détail, à déchirer lentement
leur corps : ton ingénieuse cruauté invente de nou-
veaux tourments ^. » Il est tout à fait probable que
la lettre, ayant été écrite après la mort de Dèce, fait
allusion aux méfaits présents de Démétrianus; ce-
pendant nous ne connaissons aucun cas particulier
de violence en Afrique ayant rapport à la persécu-
tion de Gallus. Toutefois, il semblait que les chré-
tiens ne dussent pas jouir d'un moment de relâche.
Tandis que l'Eglise de Carthage confessait la foi
du Christ, les églises de Numidie, subissant le contre-
coup de la politique incohérente des empereurs du
iii^ siècle, se trouvait livrée à la rapacité des tribus
indigènes. Le licenciement de la legio III Augusta
stationnée au camp de Lambèse avait eu pour consé-
quence l'affaiblissement de la garnison et pour résul-
tat l'envahissement de la Numidie. Les tribus firent
une importante razzia et disparurent, emmenant
du butin et des prisonniers parmi lesquels se trou-
vaient des fidèles et même des vierges consacrées à
Dieu. Ruinés, les évêques de Numidie ne pouvaient
rien; ils s'adressèrent à l'évêque de Carthage qui
ordonna une quête dans sa ville épiscopale. On re-
cueillit 100.000 sesterces, environ 25.000 francs de
notre monnaie, et en faisant parvenir cette somme à
1. Ad Demetriamnn, 25.
2. Ibid., 12.
200 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
ses collègues, saint Cyprien leur écrivait : « C'est
le Christ que nous contemplons dans nos frères cap-
tifs; il nous a rachetés par son sang de l'esclavage
du démon : à nous de le racheter par notre or des
mains des barbares. Nous devons faire pour les au-
tres ce que nous voudrions qu'on fît pour nous-
mêmes si nous tombions en captivité. Quel père,
quel époux ne doit trembler en songeant k ces fils
envoyés au loin, à ces épouses dont l'honneur est
en péril? et qui de nous ne serait ému de tant de
vierges qui ont moins à craindre les fers des bar-
bares que la violence et l'ignominie de la prostitu-
tion *. »
A peine le péril créé par la persécution de Dèce était-
il passé, qu'un grand nombre de lapsi — c'était le nom
qu'on donnait aux apostats — demanda l'admission
à la pénitence et la réintégration dans l'Eglise. Leur
bonne volonté évidente et leur impatience louable fu-
rent malheureusement exploitées par le groupe de
mécontents qui, par haine de l'évêque, s'était fait un
devoir d'entraver tout bien et toute discipline dans
l'Eglise de Carthage. Les cinq prêtres opposés à
l'élection épiscopale de Cyprien, suivis peut-être de
quelques autres dévoyés, s'ingénièrent à entraver l'ad-
ministration pendant l'absence de Cyprien 2, Mettant
à profit la situation anormale issue du retour en masse
des lapsî, ils s'efforcèrent de constituer deux partis :
celui des indulgents, disposé à recevoir les coupables
sans presque les faire attendre sous prétexte de hâter
la paix, et celui des puritains, qui refusait tout par-
l.'Epist. 60.
2. s. Cyprien s'était réfugié aux environs de Carthage, mais on ignore
le lieu exact de sa retraite. C'est de là qu'il adressa treize lettres pasto-
rales à son Église.
L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 201
don. A ces deux partis extrêmes et irréductibles s'a-
joutait un troisième parti, celui qui retardait la solu-
tion après l'accomplissement de la pénitence. Les
tiraillements, grâce au tempérament africain, dépas-
sèrent la mesure de ce qu'on pouvait redouter. Tandis
que des lapsi allaient visiter les confesseurs dans les
prisons, pleuraient à leurs pieds, les comblaient de
prévenances, de compliments et revenaient de leur
expédition avec des billets dans lesquels la paix leur
était donnée ^ que d'autres achetaient ou vendaient
ces billets 2, et que des confesseurs surpris ou irré-
fléchis distribuaient des formules telles que celle-ci :
« Qu'un tel soit admis à la communion avec les
siens ^ » ; tandis que ces abus s'introduisaient, on
voyait d'autres coupables qui, forts de leur multi-
tude, se refusaient à toute pénitence, exigeant impé-
rieusement l'oubli du passé et leur réintégration ''.
Afin d'ajouter au désordre, les meneurs, au lieu de
soumettre — suivant la volonté des confesseurs — les
lapsi à la pénitence, les admettaient immédiatement
à la communion ^. Si le clergé se refusait à admettre
le porteur d'un billet de communion, on s'efforçait par
tous les moyens, y compris l'émeute, de venir à bout
de ces scrupules ^. Saint Cyprien, mis au courant
de ces excès, écrivit de sa retraite trois lettres pasto-
rales. L'une était adressée aux confesseurs, elle était
1. Episl. 10, lU, 16. Le cas n'élait pas nouveau; cf. Tertulliex, Ad
martyras, 1 ; De pudicUia, 22.
2. Epist. 10.
3. Ibid. II y eut des jours où on distribua jusqu'à mille billets, libelli,
parfois plusieurs milliers en un jour. On en sollicitait de loin et même
de Rome. Cf. P. Batiffol, Études d'histoire et de théologie positive, in-12,
Paris, 1902, p. 119.
k. De lapsis, 30.
5. Epist. 9, 40.
6. Epist. 27.
202 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
pleine d'aménité, et leur recommandait de ne donner
de billets qu'aux chrétiens « dont la pénitence ap-
procherait d'une entière satisfaction ^ » ; une autre
lettre au clergé, très ferme, menaçait d'interdiction
les prêtres qui admettraient les lapsi à la commu-
nion 2; la troisième lettre, au peuple, l'invitait à mo-
dérer l'impatience des lapsi et à ne pas suivre ceux
d'entre eux qui manquaient de respect à Tévêque ^.
Dans cette circonstance, tous cherchaient à se mé-
nager l'appui de l'évêque de Rome. Le clergé romain,
chargé de gouverner l'Eglise de Rome depuis la
mort du pape, fit savoir que tous les lapsi devaient
faire pénitence et être reçus à la communion en cas
de danger de mort ^*. Le parti rigoriste accepta sous
certaines conditions, les indulgents refusèrent. Le
confesseur Lucien s'enhardit et, au nom de tous les
confesseurs, signifia à saint Cyprien, par une lettre
insolente, l'absolution accordée par eux aux lapsi en
l'invitant à communiquer leur décision aux autres
évêques africains ^.
L'évêque de Carthage répondit par une fin de non-
recevoir. La querelle s'envenimait, il y eut des ex-
communications portées et à mesure que la persécu-
tion s'assoupissait, le schisme devenaitplus obstiné et
plus audacieux. Il obtint des recrues bien inattendues
dans la personne des confesseurs sortis de prison
après une année de captivité. Plusieurs d'entre eux,
saisis d'orgueil et d'une sorte de vertige, s'abandon-
nèrent, parmi les meneurs du schisme, aune conduite
1. Episl. 10.
2. Epist. 9.
3. Episl. Il*
ix. Episl. 2 {inler Cyprianiccas).
5. Epist. 16 [int. Cypr.).
L'ËPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 203
avilissante. Pendant ce temps, l'évêque Cyprien
négociait avec ses collègues et avec le clergé de
Rome et on s'arrêta à la convocation d'un concile
africain, qui se réunit en effet à Carthage, au prin-
temps de 251. On se décida à pardonner aux libellatici
et à soumettre les sacrificati à la pénitence, sauf le
cas de danger de mort. Un concile tenu à Rome dans
l'automne de 251 approuva ces décisions; enfin, en
252, un nouveau concile de Carthage concéda l'abso-
lution à tous les lapsi qui se seraient soumis à la pé-
nitence. On fit une exception pour le clergé : à tout
apostat on interdit le sacerdoce.
On pouvait croire fini cet épisode lamentable, il
allait renaître. Certains clercs apostats ne se sou-
mettant pas à la mesure qui les atteignait, préten-
dirent reprendre leurs fonctions. Thérapius, évêque
de Bulla, accepta dans son clergé un prêtre apostat
et l'évêque apostat Fortunatianus remonta sur son
siège d'Assuras. Vers le même temps, deux Eglises
d'Espagne, Legio et Asturica, avaient vu des évêques
libellatiqiies, Basilide et Martial, reprendre le gou-
vernement de leurs communautés et le pape Etienne,
consulté, avaitpris le parti de ces deux personnages.
Consternées, les r.glises en appelèrent aux évêques
africains et le concile de 254 se prononça pour l'inca-
pacité des deux évêques.
Deux hommes avaient trouvé dans les événements
que nous avons exposé une regrettable célébrité ;
c'étaient Novatus et Felicissimus. Le premier paraît
avoir été un franc scélérat. On a à son sujet les plus
fâcheux renseignements et rien, dans ses actes connus
et publics, ne corrige l'impression qu'on prend de
lui dans la correspondance de son antagoniste, saint
Cyprien. Il fut le premier auteur des troubles que
204 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
nous avons rappelés; lorsque la situation lui parut
assez compromise, il s'embarqua pour l'Italie (début
de 251) et laissa la conduite des affaires à Felicissi-
mus, un laïque qu'il avait récemment ordonné ou fait
ordonner diacre. Celui-ci avait mauvaise réputation
et montra plus de rudesse que d'habileté. Dès les
premiers mois de 251, il était excommunié. L'année
suivante, il réunit son parti à celui de Privatus, de
Lambèse, et de concert avec quatre autres évoques
schismatiques, Privatus ordonna Fortunatus (un des
cinq prêtres du groupe dont nous avons parlé), mal-
gré sa récente excommunication, en qualité d'évèquc
de Cartilage. Felicissimus partit pour Rome afin
d'obtenir la reconnaissance de Fortunatus par le
pape et il fallut toutes les instances et l'activité de
Cyprien pour éclairer à temps Corneille et amener la
rupture entre l'Eglise de Rome et Fortunatus. Le
parti ne s'en releva pas et disparut très rapidement.
Les obstinés se joignirent à un autre schisme qui
naissait alors, le Novatianisme.
Celui-ci devait son nom et sa consistance à un
prêtre romain d'un esprit distingué, Novatianus \ que
l'influence de l'Africain Novatus acheva de jeter en
pleine révolte. 11 y eut alors un pape et un antipape
à Rome et tous deux songèrent à s'assurer l'appui
de l'rLglise de Carthage. Un concile siégeait à Car-
tilage. Il envoya à Rome deux délégués, les évê-
ques Caldonius et Fortunatus, afin de savoir à quoi
s'en tenir sur le schisme romain. En attendant leur
rapport, il refusa de transmettre aux Eglises provin-
1. H. Jordan, Die Théologie dcr neuendecklen Predigten JS'ovatians.
Eine dogmengescliichtliche Untersuchung., in-S", Leipzig, 1902. Je ne
mentionne ce livre paradoxal que pour ne rien soustraire à l'information
bibliographique.
L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 205
ciales les libelles diffamatoires du parti de Novatianus.
Quand arriva le rapport des évêques, le doute n'était
plus possible, en conséquence le concile excommunia
Novatianus et reconnut officiellement Corneille. Loin
de se soumettre, Novatianus organisa une Église dis-
tincte qu'il s'efforça de répandre de tous côtés et, en
effet, soit au moyen des intrigues des envoyés, soit
parce que sa morale austère plaisait à beaucoup, il
eut des partisans nombreux en Gaule, en Orient et en
Afrique. C'était sur ce pays que s'était porté l'effort
des « apôtres » novatianistes. Ils se nommaient Au-
gendus, Machaeus et Longinus, tous trois diacres,
et Maximus, prêtre. Ils se présentèrent au concile
tenu à Carthage au printemps de 251, mais ils furent
écartés; aussitôt ils commencèrent leur propagande.
On les voyait, dit-on, aller de ville en ville et dans
chaque ville de porte en porte ^ recruter des parti-
sans. Il est probable qu'ils ne fussent pas arrivés à un
résultat aussi considérable que celui qu'ils obtinrent
s'ils n'avaient été rejoints, vers la fin de cette année
251, par une mission envoyée de Rome par Novatia-
nus et comprenant le prêtre carthaginois Novatus, le
diacre Nicostratus, l'évêque déposé Evaristus, Pri-
mus et Dionysius ^.
Grâce à l'entente qui régnait entre Corneille et
Cyprien, celui-ci fut averti de la mission et connut
à quelle qualité d'hommes il allait avoir affaire ^. La
lettre du pape Corneille fut remise à l'évêque de
Carthage, le lendemain du jour où la mission nova-
tianiste avait pris terre en Afrique. Aussitôt Cy-
1. s. Cyprien (édit. IUrtel), E<iist. UU.
2. Ibid., 50.
3. Ibid., 50.
12
206 LAFUIQUE CHRÉTIENNE.
prien prévint ses collègues de l'intérieur du pays',
ce qui ne laissa pas de contribuer à entraver le succès
obtenu par les novatianistes ^, encore que, dans cer-
taines localités, ils aient pu recevoir de Févêque ca-
tholique un accueil très bienveillant^. S'enhardis-
sant, les novatianistes instituèrent des évêques de
leur parti dans plusieurs villes'*; l'un d'eux, Maxi-
mus, fut ordonné évêque de Cartilage^; un autre
fut Nicostratus le diacre, qui passait pour avoir
volé la caisse de secours de la communauté de Rome*'.
Ce début ne se soutint pas et il semble que, de
très bonne heure, le novatianisme fut abandonné
d'une partie de ses adhérents puisque, dès 255, on
discuta la question de savoir s'il fallait rebaptiser les
novatianistes revenus à l'orthodoxie et ce fut, comme
nous le dirons, l'origine de nouveaux débats ^.
La nouvelle difliculté qui allait sortir du schisme
au moment où celui-ci cessait d'être un danger fut
d'autant plus regrettable qu'elle mit un instant en
péril l'unité catholique. Dans les premiers mois de
l'année 255, l'évéque Cyprien reçut une lettre d'un
certain Magnus qui lui posait cette question : « Entre
autres hérétiques, il en est qui nous viennent de
Novatianus après avoir reçu son baptême profane :
faut-il les baptiser, eux aussi, et les sanctifier dans
l'Église catholique, par le baptême légitime, véritable
et unique, de l'Église^?» C'était en effet une cou-
1. Einst. 52.
2. Ibid., 55.
3. Ibid.
fi. Ibid.
5. Ibid., 59.
6. Ibid., 50.
7. Ibid., 69.
8. Ibid., 69.
L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 207
tume de l'Église d'Afrique, établie dès le temps de
Tertullien, de rebaptiser les hérétiques ou schisma-
tiques qui voulaient rentrer dans l'Eglise ^ Le pre-
mier concile connu de Cartilage, sous Agrippinus, avait
approuvé cet usage-, généralement observé dans
l'Afrique Proconsulaire et la Numidie ^. Une tra-
dition et une pratique semblables existaient en Asie
1. Tertullien, De baptismo, 15. Cf. EIoensbroech, Zur Auffassung
Cyprians vonderKet:ertaufe,ûans Zeitsclirift furkathol. Tlicolog. 1891,
p. 737 ; Ernst, Zar Auffassung Cijprians von des Kelzertaufe, mOaie
revue, 1893, p. 79; Héfélé, Histoire des Conciles (trad. Delarc), t. Il,
p. 98-115 ; L. DucHESNE, Les Églises séparées, iii-12, Paris, 1896, p. H5
sq.; J. Ernst, Die Ketzertaufangelegenheit in der altcluistlichen Kirche
nach Cypiian, in-8% Freiburg, 1901 ; Le Même, Die Busslelire Cyprians,
ia-8", Konigsberg-, 1895. L'étude de la discipline ecclésiastique, spécia-
lement pénitcniielle, à Cartilage, au milieu du m® siècle, d'après les
lettres de S. Cyprien et son traité De lapsis, a été reprise par K. MUL-
LER, Die Bussinstilution in Kartliago undcr Cyprian, dans le Zcitsclu ift
fier KirchengescldclUe (Gotha), t. XVI, n. 1 et 2. Cette étude complète
et modifie quelques-uns des résultats acquis par Rettberg, Fechtrup,
O. RiSïCiiL et Goïz, Die Busslelire Cyprians. Eine Sludie zur Geschichlc
des Bussacraments, in-8°, Konigsberg, 1895, ouvrage dans lequel l'au-
teur « vieux catholique » fait rejaillir sur l'histoire des préocupations
personnelles. Cf. le Même, Das Christenthum Cyprians. Eine Insto-
risch. krilische Untersuchun g, in-S", Giessen, 1896, et Geschichte des cy-
prianisclien Litleratur bis zu der Zeit der ersten erlialtenen Hand-
scliriften, in-8°, Basel, 1891. D'après l'auteur, il faut distinguer entre les
martyrs qui ont souffert ou qui sont morts et les confesseurs incarcérés
ou bannis. Les premiers auraient eu seuls le droit d'accorder des libelli
pacis; l'abus consista dans la concession de ces billets parles confes-
seurs au nom d'une délégation expresse ou tacite. Les uns et les autres
doivent être en tous cas ratifiés par l'évèque, sauf dans le cas de danger
de mort. L'autorité de l'évèque sur les martyrs n'était pas la même dans
toutes' les Églises. Cf. Eusèbe, Hist.eccL, VI, U2. Le synode de 251 con-
sacra les prétentions de saint Cyprien. Comparez avec Schanz, Die Lehre
der heil. Augustinus iiber das Sakrament der Busse, dans Theolog.
Quartalschr. 1895, t. LXXVII, fasc. 3«. Pour toute cette question de la pé-
nitence on consultera avec un réel profit une étude sur les origines de la
pénitence dans P. Batiffol, Études d'histoire et de tliéologie positive,
in-12, Paris, 1902, p. 111 sq.
2. S. Cyprien, Epist. 71 "3.
3. Ibid., 70, 73.
208 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
Mineure ^ , tandis qu'à Rome et à Alexandrie on se
bornait, après la pénitence, à réconcilier les trans-
fuges par rimposition des mains^.
Telle était la situation. A la question de Magnus,
Cyprien répondit : « Nous déclarons que tous les
hérétiques et scliismatiques, tous, sans exception,
n'ont aucun pouvoir et aucun droit. C'est pourquoi
Novatianus ne doit ni ne peut être excepté. Lui aussi,
il est hors de l'Eglise, il combat la paix et la cha-
rité du Christ : il doit donc être compté au nombre
des adversaires et des antéchrists^. » Quelque temps
après, le concile siégeant à Cartilage, en 255, reçut
une lettre collective, signée par dix-huit évêques nu-
mides, relative au môme objet. Le concile répondit
qu'il fallait se conformera la coutume d'Afrique'.
Au printemps de 256, nouveau concile confirmant la
solution adoptée et qui en donne communication au
pape Etienne ^. Celui-ci paraît avoir eu peu de goût
pour les hommes et les choses d'Afrique ; bien que
son principal antagoniste, l'évêque de Cartilage, se
soit montré ^d'une intransigeance outrée, on ne peut
manquer de constater chez le pape Etienne, dans
toute cette querelle, une irritabilité et une vivacité
de ton qui impressionnent défavorablement. Dès
qu'il eut connaissance de la décision du congrès de
Cartilage, le pape fit réponse qu'il s'en tenait, quant
à lui, à la pratique romaine'^, ce qui était bien;
mais il le dit probablement en termes blessants.
Quoique cette réponse ne nous soit pas parvenue, on
1. Ibid., 75. EusÈBE, Hist. eccL, VIT, 7.
2. S. Cyprien, Epist. 7'i.
3. Ibid., m.
ti. Ibid., 70. Cf. 71-73.
5. Ibid., 72.
6. Ibid., 7'i.
L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 209
peut juger du ton et du contenu par l'irritation
qu'elle souleva en Afrique et dans les provinces
orientales de Cappadoce, de Galatie, de Cilicie, de
Syrie, d'Arabie, qui suivaient l'usage africain et aux-
quelles le pape fit communiquer sa décision ^ Il y
déclarait son intention d'établir l'unité de l'usage
romain dans toutes les Eglises, dût-il en venir, pour
dompter les résistances, à l'excommunication ^. Le
concile d'Afrique, voyant où tout cela menaçait d'a-
boutir, envoya des délégués ; le pape ne les reçut
pas^.
Ni Cyprien ni les prélats africains n'étaient d'hu-
meur à reculer; ils s'occupèrent seulement de se
donner toutes les apparences de la raison. Un dia-
cre de Cartilage, Rogatianus, fut envoyé aux Eglises
d'Asie Mineure'' dont l'usage était d'accord avec celui
de l'Église d'Afrique^. Pendant ce temps, les par-
tisans du pape s'efforçaient de retourner l'opinion en
Afrique contre la tradition locale^, mais sans aucun
succès, car si, au début de leur campagne, quelques
évêques en Tripolitaine ou en Maurétanie se mon-
traient hésitants, les lettres de Cyprien à Jubaïanus
et à Pompéius '^ rallièrent l'épiscopat entier en une
masse compacte qui, le i®^ septembre 256, adopta
à lunanimité la tradition africaine^. C'étaient quatre
vingt-sept évêques, réunis en concile à Carthage,
représentant l'Afrique du Nord tout entière, qui se
1. EusÈBE, Hist. eccl., Vll, 5.
2. S. Cyprien, Epist. lU, 75.
3. Ibid., 75.
h. Epist. 75.
5. Ibid.
6. Ibid., 73.
7. Ibid., 73, Ta.
8. Sententiae episcoporum.
12.
210 LAFKIQUE CHRETIENNE.
séparaient ouvertement de l'Église de Rome. Il
semble que, dans les tLglises d'Asie Mineure, on ait
partagé les idées et les ressentiments des Africains ;
révoque de Césarée de Cappadoce, Firmilien, ma-
nifestait son sentiment avec une vivacité vraiment
excessive ^ .
Le pape Etienne donna-t-il suite à ses menaces
d'excommunication ou bien, s'apercevant qu'il s'était
montré peu mesuré, se ressaisit-il et montra-t-il une
longanimité dont il n'avait pas donné la preuve jus-
qu'à ce moment? Nous l'ignorons'-. Ce qu'on peut
arguer de plus clair pour soutenir l'hypothèse d'une
excommunication lancée contre les prélats rebap-
tisants d'Afrique et d'Asie Mineure, c'est un pas-
sage virulent d'une lettre de Firmilien, de Césarée,
qui apostrophe le pape Etienne en ces termes :
« Combien de querelles et de discussions tu as soule-
vées dans les Eglises du monde entier ! Et quel grand
péché tu as commis, quand tu t'es séparé de tant de
troupeaux! C'est toi-même, en effet, que tu as re-
tranché de l'Eglise, ne t'y trompe pas : car celui-là
est vraiment schismatique, qui, en s'écartant de la
communion de l'unité ecclésiastique, s'est fait apos-
tat. Tu crois que tous peuvent être excommuniés
par toi; et c'est toi seul, en te séparant de nous,
que tu as excommunié ^. » A s'en tenir au sens obvie
de ces paroles, il y avait eu excommunication en
masse; mais on est en droit d'être surpris qu'un acte
1. Epist. 75.
2. H. Grisar, Cypvians OpposUionsconcil gegen Papsl Steplian, dans
le Zeitschrifl fiir Kathol. Theol. 1881, p. 193; Ernsï, IVar der Ul. Cy-
prian excommunicirt, dans même revue, 189i, p. 47i sq. Cf. A. Har-
NACK, Ueber verlorene Briefe und Actenslûcke die sich aus der Cy-
prianischen Briefsammliing crmitteln lasseii, ia-8°, Leipzig, 1902.
3. S. Cyprien Evist. "5.
L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 211
aussi retentissant n'ait été marqué clairement, ni in-
sinué d'une manière historique, nulle part que dans
la diatribe de Firmilien, alors que la correspon-
dance et la biographie de saint Cyprien ne con-
tiennent rien à ce sujet. Quoiqu'il en soit, le malaise
dura peu, le pape mourut le 2 août 257 et son suc-
cesseur Sixte, «bon et pacifique », vécut en bons ter-
mes avec Cyprien ^ Somme toute, F Afrique avait
gain de cause, son usage fut maintenu et ce fut
d'elle-même qu'elle y renonça au concile d'Arles,
en 314. L'incident avait été vif, il dura peu et n'eut
pas les suites qu'un instant on avait pu redouter.
Cyprien avait choisi un terrain qui, malheureuse-
ment pour lui, ne valait rien, et toute sa vaillance
avec toute son hal)ilité ne purent rendre bon ce qui
ne l'était pas. L'usage romain devait finalement
triompher, comme c'était justice, mais ce qui ne
laisse pas d'être piquant, c'est que la plus solide
justification de cet usage devait être donnée par un
Africain, au v^ siècle, l'évêque d'Hippone, dans une
formule inoubliable : Et [baptisma] qnod dahatur a
Paulo, et qiiod dabatar a Petro^ Chiistiest; et si
datum est a Juda, Christi erat ^.
Dans la solennelle séance du l*^"" septembre 256,
Cyprien semblait avoir donné la mesure de son in-
lluence ; il avait incarné l'épiscopat africain dans sa
personne. Le procès-verbal de cette journée nous est
demeuré. Il est intitulé : « Votes des évêques, au
nombre de quatre-vingt-sept, sur la nécessité de re-
baptiser les hérétiques ^ » . Après un préambule don-
1. Epist. 81; Vila Cypriani, lU.
2. S. Augustin, Tract. V in Johannem, IS, P. X,., t. XXXV, col. 1^23.
3. Sententîae episcoporum numéro LXXXVIIde haereticîs baptizan-
dis, édit. Hartel, t. I, p. ^35, U61.
212 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
liant un résumé historique des circonstances qui ont
provoqué la réunion du concile auquel assistaient des
évêques, des prêtres et des diacres, en présence « de
la plupart des fidèles », on lit plusieurs communica-
tions, entre autres, semble-t-il, la lettre menaçante
du pape Etienne. Saint Cyprien prend alors la pa-
role : « Vous avez entendu, mes très cliers collègues,
dit-il, ce que notre co-évêque Jubaïanus m'a écrit
pour me consulter, malgré mon insuffisance, sur le
baptême illicite et profane des hérétiques. Vous avez
entendu également ma réponse : j'ai été d'avis, con-
formément à nos deux décrets, que les hérétiques
venant à l'Eglise devaient être baptisés et sanctifiés
par le baptême de FEglise. On vous a lu encore une
lettre de Jubaïanus : dans la réponse qu'en homme
sincère et pieux il m'a faite, non seulement il s'est
rangé à mon avis, mais encore il a confessé qu'il était
maintenant bien armé et m'a rendu grâces. Il nous
reste à déclarer, chacun à notre tour, ce que nous
pensons sur cette affaire, et cela, sans prétendre ju-
ger personne ni excommunier personne pour une
divergence d'opinion. En effet, aucun d'entre nous ne
se constitue évêque des évêques; aucun, par des me-
naces de tyran, ne cherche à contraindre ses collèg'ues
ni à forcer leur adhésion. Tout évêque est libre et
exerce, comme il l'entend, son pouvoir ; il ne peut pas
plus être jugé par un autre, qu'il ne peut lui-même
juger un autre. Attendons tous le jugement de Notre-
Seigneur Jésus-Christ, qui, seul au monde, a le pou-
voir et de nous préposer au gouvernement de son
Eglise, et déjuger notre acte^ »
1. Cet important passage nous paraît avoir été interprété plus que com-
pris dans une dissertation de J. Delarochelle, L'idée de l'Église dans
saint Cyprien, dans la Rev. d'hist. et de litt. religieuses, 1896, t. I,p. 52^ sq.
LÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 213
Le reste du procès-verbal contient la suite des mo-
tifs apportés par chaque évêque pour justifier son
vote '.
Telle fut la dernière des polémiques qui remplirent
Tépiscopat de saint Cyprien. On peut dire que toutes
ces luttes étaient sorties des événements qui accom-
pagnèrent la persécution de Dèce ; elles eurent une
portée considérable sur l'avenir de l'Afrique chré-
tienne dont elles habituèrent le corps épiscopal à
s'organiser en groupe compact sous la discipline du
grand évêque de Carthage. Au moment où les pre-
mières Eglises apparaissaient en Gaule et en Es-
pagne, et même dans la plus grande partie de l'Italie,
l'Afrique atteignait l'apogée de l'organisation hiérar-
chique et ecclésiastique. Elle se montrait l'égale des
grandes et antiques Églises d'Asie Mineure et de
Syrie et, la première en Occident, donnait le modèle
de ces institutions si glorieuses qui ne sont plus que
des souvenirs : les Eglises gallicane et wisigothique.
On ne s'aperçoit nulle part que ces ardentes que-
relles théologiques ait grandement surpris ni scan-
dalisé les fidèles. On déplorait, mais on ne s'étonnait
pas. Une subtilité dont chaque parti faisait usage
expliquait toutes les défaillances, celles des sectes
aussi bien que celles des individus. Le corps du Sei-
gneur est double, disait-on ; il y a un côté droit res-
plendissant et un côté gauche qui représente le nom
11 y a ici opposition entre la conduite de l'évêque de Pvome et celle de
l'évêque de Carthage, mais y a-t-il négation formelle de la subordination
hiérarchique à l'Église de Rome, cette Ecclesia principalis iinde imitas
sacerdotalis ortaest, ainsi qu'il la nomme ailleurs (S. Cyprien, Epht.bb)1
Sur toute cette question, cf. J. CHAPMANr>f, Les interpolations du traité
de Saint Cyprieii sur C Unité de l'Eglise, dans la Bévue bénédictine 1902,
p. 2'46-25'i, p. 357-373; 1903, p. 26 sq.
1. Pour la destinée du document, cf. P. Monceaux, op. cit., t. II,
p. 63 sq.
214 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
de Dieu blasphémé parmi les nations ' . Il va sans
dire que la moindre secte entendait bien représenter
le côté droit, c'est ce qui explique la conviction per-
sévérante des Africains sur la nécessité d'une Eglise
et la préoccupation de n'en pas être exclus ; au besoin,
lorsque toute entente devenait impossible, on fondait,
dans Rome même, Eglise contre Eglise, on se subs-
tituait à l'Eglise véritable, on s'attribuait l'ortho-
doxie, afin d'être ou de paraître, à tout prix, coûte
que coûte, le côté droit.
Le règne de Valérien devait apporter à l'Eglise
d'Afrique de nouvelles tribulations. Après les menaces
de Gallus, les chrétiens s'étaient réjouis de posséder
un prince qui « était doux et bon pour les serviteurs
de Dieu. Aucun de ses prédécesseurs, pas même
ceux qui passent pour avoir été ouvertement chré-
tiens, ne témoigna aux fidèles un accueil aussi affec-
tueux et aussi familier. Sa maison, remplie d'hommes
pieux, ressemblait à une église^ ». Ces sentiments
s'altérèrent peu à peu et passèrent de la bienveillance
manifeste à la persécution ouverte. Le motif véritable
de ce changement était des moins excusables. Devant
le gouffre de la dette publique, Valérien effrayé avait
vu miroiter la confiscation des biens considérables
de l'Eglise chrétienne comme une ressource intaris-
sable. Les Églises particulières ne cachaient pas leurs
libéralités. On savait que celle de Rome, outre ses
dépenses ordinaires : entretien des ministres du culte,
frais du service divin, dépenses des cimetières, sou-
lagement des captifs, des détenus, des forçats et des
1. Tychoîsius, Regulae. Régula 11% De Domini corpore biparlito, P. /,.,
l. XVIII, col. 15 sq.
2. S. Denvs d'Alexandrie, Epist. ad Hermannonem, dans Eisèle,
Hist. eccL, Vil, 10.
L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 215
exilés, des infirmes et des veuves, nourrissait encore
quinze cents indigents ^ . Carthage venait de faire une
quête qui avait rapporté 25.000 francs et son évéque,
dont la sollicitude semblait n'avoir pas plus de li-
mites que ses ressources pécuniaires, proposait à un
de ses collègues de prendre à la charge de sa commu-
nauté un comédien converti, qui n'ayant pas d'autre
gagne-pain, continuait à donner les leçons de son art ^ .
Tous ces faits étaient connus et on savait que ce que
les chrétiens épargnaient sur les jeux et les spectacles,
ils le dépensaient en aumônes. (( Les païens s'enor-
gueillissent de donner des jeux devant un empereur
ou un proconsul, disait saint Cyprien : on n'épargne
alors aucune dépense ; on engage ou l'on vend ses
biens afin de subvenir aux frais énormes : on s'expose,
en cas d'échec, aux injures, aux sifflets, aux projec-
tiles; et, si l'on réussit, qu'a-t-on gagné? la faveur
mobile du peuple, la promesse d'un consulat. Chré-
tiens, votre charité est donnée en spectacle à Dieu et
à son Christ, les anges et les vertus du ciel y applau-
dissent; dans ces jeux, les hommes ne meurent pas,
mais ils sont consolés, assistés, nourris, vêtus; votre
patrimoine n'est pas dissipé, il va grossir votre trésor
dans le cieP. » On ne cherchait pas à s'expliquer que
le^ malaise public et le désordre des finances de
l'Etat exigeaient d'autres remèdes que la confiscation,
si productive qu'elle dut être, des biens des Églises.
C'est d'ailleurs une tentation à laquelle il était trop
facile de succomber pour que Valérien, obéré, s'en
défendît longtemps ; d'autres influences s'exercèrent
1. EusEBE, Ilist. eccl., VI, U3.
2. S. Cyprien, Epist. 61.
3. S. Cyprien, De opère et eleemosyna, 21, 22.
2t6 L'AFRIQUE CHRÉTIEXNE.
autour de lui, jusqu'à ce que ledit de persécution
fût promulgué (257).
Pour la première fois, le christianisme était traité
en association illicite. Bien que le texte de Tédit ne
nous soit pas parvenu, on peut aisément reconstituer
les dispositions qu'il contenait ^ . Il ordonne de tra-
duire devant les tribunaux les principaux membres
du clergé. « Les empereurs ont daigné m'écrire au
sujet non seulement des évêques, mais aussi des
prêtres », dit à saint Cyprien le proconsul d'Afrique.
Les uns et les autres sont mis en demeure de sacrifier
aux dieux ; s'ils refusent, ils doivent être exilés. Quant
à ceux qui persistent à faire revivre l'association dis-
soute, ils tombent sous le coup des lois rendues contre
les fauteurs de collèges illicites^. « Les empereurs,
dit encore le proconsul d'Afrique, ont défendu de
tenir des réunions et d'entrer dans les cimetières.
Celui qui n'observera pas ce principe salutaire en-
courra la peine capitale. » Celle-ci a deux degrés, la
mort ou la condamnation aux travaux forcés^. Cette
dernière était une des peines les plus terribles ; les
anciens la tenaient pour à peine moins cruelle que la
Tnovi] proxima morti^ dit à son sujet Callistrate, et
Ulpien fait observer que les gouverneurs des pro-
vinces ont le droit de porter cette condamnation '' . La
correspondance de saint Cyprien nous a conservé les
plus précieux détails sur un groupe de confesseurs
africains, évêques, prêtres et diacres, condamnés aux
mines en exécution de l'édit de 257. De Curube, où
l'évêque de Carthage était relégué, il avait établi des
1. EusÈBE, Ilist.eccL, VII, 11; Acta proconsularia S. Cypriani.
2. Digeste, XLVII, xxil, 2; XLVllI, IV, 1, 3.
3. Callistrate, Digeste, XLVIII, xix, 28.
ix. Digeste, XLV, xix, 28.
L'EPISCOPAT DE SAÏNT CYPRIEN (249-258). 217
relations épistolaires et confiait à des intermédiaires
sûrs ses lettres et les secours dont elles étaient ac-
compagnées. Une de ces lettres porte la suscription
suivante : « A Nemésianus, Félix, Lucius, un autre
Félix, Litteus, Polianus, Victor, Jader, Datif, mes
collègues dans l'épiscopat, et aussi à mes collègues
dans la prêtrise, et aux diacres, et à tous les autres
fidèles qui, dans les mines, rendent témoignage à
Dieu le Père tout-puissant et à Jésus-Christ, Notre-
Seigneur, notre Dieu, notre protecteur ^ »
Les lettres écrites par les confesseurs à saint Cy-
prien nous laissent entendre qu'ils avaient été sé-
parés les uns des autres et répartis entre plusieurs
mines. « La première est de Nemésianus, Datif, Fé-
lix et Victor : ils remercient saint Cyprien des en-
couragements qu'il leur donne, ils lui accusent récep-
tion des secours qu'il leur a envoyés, en son nom et
en celui de Quirinus, par le sous-diacre Herennianus
et par les acolythes Lucianus, Maximus et Aman-
tius ^ ; ils terminent en lui parlant « au nom de tous
ceux qui sont avec eux ^ ». La lettre suivante est
écrite par Lucius « au nom de tous ses compagnons
d'infortune ^ » ; il ne s'y trouve pas un mot qui in-
dique que saint Cyprien ait déjà pu avoir de leurs
nouvelles par Nemésien; bien plus, Lucius accuse
aussi réception des lettres qu'il a reçues des mains
du sous-diacre Herennianus et des trois acolythes "\
ainsi que les objets qu'ils lui remettaient ^, exacte-
ment comme si Nemésianus n'avait pas accusé récep-
1. s. Cyprien, Epist. 77.
2. En 258 probablement,
3. Epist. 78.
U. Epist. 79.
5. Ibid.
6. Ibid.
L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. — I. 13
218 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
tion de ces offrandes. La troisième réponse est de
Félix (il y avait aux mines deux évêques de ce nom),
Jader, Polianus, tant en leur nom qu'au nom des
prêtres « et de tous ceux qui sont avec eux dans
la mine de Sigus ^ » : comme les précédents, ils ac-
cusent réception des lettres et de l'offrande qu'ils ont
reçues du sous-diacre Ilerennianus et de leurs frères
Lucain et Maxime^. Le troisième acolythe Amantius
n'est pas nommé ; il paraît qu'il n'avait pas suivi ses
collègues jusqu'à Sigus. Les trois réponses portent
de la manière la plus complète le cachet d'actes éma-
nant d'individus qui agissent isolément, qui sont
éloignés les uns des autres, qui ignorent les réponses
faites par leurs coreligionnaires : leur analyse prouve
donc l'existence d'au moins trois mines ^ entre les-
quelles les martyrs étaient distribués. L'absence
d'Amantius aux mines de Sigus fait supposer que
ce point avait été le terme de l'itinéraire suivi par
les courageux consolateurs des condamnés. Nous
supposons qu'ils s'étaient rendus d'abord à des mines
à l'est de Bagaï (= Bar ai) ^ ensuite aux mines de
cuivre au pied du Djebel-Sidi-RgheïSy et, en der-
nier lieu, aux mines de Rgheïs. Celles-ci sont nom-
mées dans la source où nous avons puisé ces détails ;
il n'y a donc pas d'incertitude quant à elles.
Quelle était la nature des mines de Sigas? Le
texte ne le dit pas. Quelques auteurs ont cru pouvoir
conclure d'un passage de saint Cyprien ainsi conçu :
« Quelle merveille y a-t-il qu'étant, comme vous
êtes, des vases d'or et d'argent, on vous ait envoyés
aux mines, c'est-à-dire au lieu qui recèle l'or et l'ar-
1. Episl. 80.
2. Ibid.
.3. La réponse de l'évèque Litteus n'est pas connue.
L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 219
gent ^ ? » que c'étaient des mines de ces métaux ^;
mais véritablement ce passage ne saurait être consi-
déré comme la preuve du fait en question, et nous
pourrions même dire, maintenant qu'il est bien éta-
bli que Nemésianus et ses compagnons travaillaient
dans trois mines différentes, qu'évidemment ces pa-
roles ne doivent pas recevoir le sens qu'on leur a
donné. Il n'est pas impossible toutefois que les Ro-
mains aient exploité une mine d'argent à l'est de
Bagaï; celle du Djebel- S idi-Rgheïs était certaine-
ment une mine de cuivre. Quant à la mine de Sigus,
si véritablement le nom de 'Aïn-Nh'ds vient, comme
le veut la tradition, du voisinage de mines de cuivre
dans cette région, on pourrait en conclure que le
metallum siguejise était une mine de cuivre, et il
faudrait en rechercher avec soin les traces entre
Gonça {■= Sigus) et Bir^-S t'ai ou. "Aïn-Nh'ds, intervalle
qui n'embrasse pas un espace considérable. Si les
grès plongeant au nord entre Constantine et Sigus,
en approchant de cette dernière ville, sont réelle-
ment les grès qui jouent un rôle important entre
Philippeville et Constantine, c'est-à-dire le maçigno
ou grès à fucoïdes, il pourrait se faire que les an-
ciennes mines de Sigus se trouvassent dans les
couches de cette formation^. » A Chemtou [-=1 Si-
mitthu)^ « la carrière était exploitée surtout à ciel
ouvert; on y voit cependant la trace de deux grandes
galeries, à l'entrée de l'une desquelles se trouve une
inscription '^ ».
1. s. Cyprien, Epist. 77.
2. Vie de S. Cyprien, in-^", Paris, 1717, 1. VI, c. Vii, p. 505.
3. H. FoURNEL, Richesse minérale de l'Algérie, iii-4°, 1849, t. I,
p. 270-71.
U. On peut encore se rendre compte aujourd'hui de la façon dont cette
exploitation était conduite. On commençait par déterminer à l'aide de
220 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
Nous savons quelque chose du traitement enduré
par les évêques et le clergé africain dans ces mines.
Une des lettres de remerciement envoyée à Cyprien
disait entre autres choses : « Les autres forçats s'u-
nissent à nous pour te remercier, très cher Cyprien.
de ce que par tes lettres tu as réconforté les cœurs
accablés, guéri les membres déchirés par les verges^
brisé les entraves des pieds, aplani la chevelure des
têtes rasées par moitié, éclairé les ténèbres de la
prison, nivelé les mines, présenté un parfum de
fleurs exquises aux narines (empestées) et fait éva-
porer l'épaisse fumée (qui emplit les galeries de
mine). » Ces doléances ne nous disent pas toute
l'étendue des privations imposées aux confesseurs.
Avant d'être descendus dans la mine, les fidèles
avaient été marqués au front avec le fer rouge et
leur existence, aussi bien pendant les heures de tra-
vail que pendant celles du repos, était un véritable
enfer. Mêlés aux condamnés de droit commun, ces
sondages la partie de la carrière qu'on se proposait d'attaquer, puis on
commençait le travail; mais il semble qu'on ait procédé autrement qu'on
le fait actuellement à Chemtou : au lieu de jeter à terre un bloc de
marbre informe et de le tailler ensuite, ce qui a l'avantage d'éviter le
travail de l'équarrissage pour les morceaux que l'on reconnaît contenir
des défauts, mais l'inconvénient de perdre une certaine quantité de
marbre, les Romains taillaient le bloc sur la place et ne le détachaient
qu'après lui avoir donné la forme à peu près définitive qu'il était des-
tiné à recevoir dans la carrière. Cette méthode était appliquée pour
les colonnes mêmes, et l'on en voit encore la trace sur les flancs de la
montagne. Il y a là une immense niche mesurant environ 4 mètres de
hauteur sur autant de largeur, d'où ont été tirées des colonnes dont on
peut aisément se représenter la dimension : la courbe en est encore
marquée dans le marbre de la carrière. R. Gagnât, Rapport sur une
mission en Tunisie, dans les Arcliiv. des miss, scientif., S^ série, t. XI,
1885, p. 103 sq. Nous avons traité la plupart des questions ayant trait
à la condamnation ad metalla dans une dissertation spéciale : Les
Chrétiens condamnés aux mines, dans H. Leclercq, Le troisième siè-
cle. Dioclélien, in-S^, Paris, 1903, p. 28.
L'EPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 221
évêques et ces prêtres se trouvaient entassés pêle-
mêle avec des jeunes filles, des enfants ^ dans une
obscure moiteur que ne dissipait pas la lueur fumeuse
des torches^. Ils recevaient une ration de pain in-
suffisante ^, point de vêtements ^ ; pour la nuit ils
s'allongeaient sur le sol ^ ; jamais de bains ^ et sur-
tout nul moyen de célébrer le saint sacrifice '. Une
inscription chrétienne de la mine de Chemtou a pu
être tracée par quelqu'un des confesseurs dont nous
avons parlé; elle est ainsi libellée^.
I
OFFINVE
NTAADIO
TIMO 0
«jygInl W
INRI
Off[icina) inventa a Diotimo Aug. n[pstrî] l[iherto). . .
ou bien ag[e]n[t]e in T^ebus.
On sait que, dès l'époque qui nous occupe, la mine
1. s. Cyprien, Epist. 77 ; peut-être s'y trouvaient-ils depuis la persécu-
tion de Dèce.
2. Epist. 77.
3. Ibid.
U. Ibid.
5. Ibid.
6. Ibid.
7. Ibid. Sur les mines, cf. Mél. d'arcli. et dliist., 1893, t. XIII, p. 371,
note.
8. A. J. Delattre, Inscriptions de Chemtou (Simittu), Tunisie, dans
la Revue archéologique, avril, juill. 1881, mai, octobre 1882, p. 244 ;
De Rossi, Bull, di arch. crist., 1879, p. 54; 1883, p. 82; C. I. Z,., n.
14600; cf. Jahrbûcher d. Vereins von Alterthumsfr. im Rhcinland,
t. LVIII, p. 87 ; Brdzza, dans les Studi e documenti di Sloria e Diritto,
1889, 2e fascicule.
222 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
de Chemtou s'appauvrissait ^ et on cherchait des gi-
sement nouveaux, comme le prouve notre inscription
dont le chrismon aura pu réjouir quelqu'un des mi-
sérables condamnés qui l'aura entrevu.
La situation considérable que saint Cyprien s'était
acquise le désignait aux persécuteurs. A partir de
l'édit de 257, sa vie apparaît, pendant le peu de
temps qu'elle dura encore, dans une vive lumière
d'histoire. Grâce aux actes de sa comparution et au
récit que le diacre Pontius, son compagnon d'exil,
écrivit de la dernière année de l'évêque qui lui avait
fait l'honneur de l'attacher à sa personne, nous pou-
vons le suivre sans avoir presque rien à souhaiter de
savoir de plus que ce que nous savons -.
Tout ce qui, dans la vie de saint Cyprien, précéda
son élévation à l'épiscopat nous est connu par ces
quelques pages de Pontius. Nous savons qu'il était
riche, rhéteur, mondain, lorsqu'il se convertit. Etant
encore néophyte, il fut élevé sur le siège de Car-
tilage. On ne sait trop ce qu'était devenu ce siège au
moment où il y monta, mais on peut dire que le jour
où il en descendit, il le laissait un des trois ou
quatre plus illustres du monde chrétien. Lorsqu'on
s'attache à reconnaître son tempérament et le carac-
tère de sa vie et de son œuvre, on s'aperçoit qu'il ne
manquait pas de plusieurs vertus fort glorieuses,
telles que la prudence, la patience, la charité ; il les
1. s. Cyprien écrit à Démétrius : Minus de effossis et fatîgatis j/ion-
tibus eruuntur marmorum crustae; cf. J. Toutain, dans l'Association
française pour ravancement des sciences, Tunis, II, 1896, p. 792.
2. Pour la bibliographie, il n'y a pas lieu de transcrire ici celle qu'on
trouvera dans Potthast, Bibliotheca Medii jEvii, 1896 ; Richardson, Bi-
bliographical Synopsis, p. 60-63; Chevalier, Répertoire des sources his-
toriques. Bio-Bibliographie, et O. Bardemiewer, Gesch. der allkirchl.
Litteratur, in-8°, Freiburg im B., 1903, t. 11, p. Z'èlx-hm.
L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 223
possédait même à un degré éminent; mais ce qui le
faisait être ce qu'il fut, c'était la force ou, si l'on le
veut, la maîtrise de soi. Il a décrit lui-même l'angoisse
de son esprit avant sa conversion. « Étant donné mes
mœurs d'alors, je croyais difficile et malaisé ce que
la Bonté divine me promettait pour mon salut. Com-
ment un homme pouvait-il renaître pour une vie nou-
velle par le baptême de l'eau salutaire, être régénéré,
dépouiller ce qu'il avait été, et, sans changer de corps,
changer d'âme et d'esprit? Comment était possible,
disais-je, une telle conversion ? Voilà ce que je me
demandais souvent. Car, moi-même aussi, j'étais pris
et retenu dans les mille erreurs de ma vie passée; je
ne croyais point pouvoir m'en débarrasser, tant j'étais
l'esclave de mes vices, tant je désespérais du mieux,
tant j'avais de complaisance pour mes maux, devenus
comme des compagnons familiers. » Un vieux prêtre
chrétien, la Bible et la grâce vinrent, avec lui-même,
à bout de lui.
D'après la force étymologique du mot, sa vie fut
vraiment convertie, c'est-à-dire tournée en sens in-
verse de ce qu'elle était. Avec cette fougue contenue,
qui était chez lui la résultante d'un mélange des
tempéraments africain et romain, il se voua à la con-
tinence, et distribua une bonne partie de son bien;
à cela il ajouta le renoncement aux plaisirs littérai-
res, plaisirs que son esprit goûtait vivement. Sa vie
intérieure comme son rôle extérieur seront ainsi tou-
jours gouvernés par les décisions promptes et nettes
de sa tranquille sagesse. On avait fait opposition à
son élection épiscopale, il ne laissa rien voir de ce
qu'il pensait, il « pardonna et se tut ». On le voulait
prendre pour le faire mourir, il régla l'administration
de son Église et partit. On l'accusait de lâcheté, il s'en
224 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
excusa. Il était parti afin que sa présence, qui eût été
une bravade, ne fût pas le prétexte de nouvelles sévé-
rités contre son Église. « L'évéque, expliquait-il,
doit en toutes choses veiller sur la paix et la tran-
quillité ; il ne doit pas risquer de paraître avoir lui-
même fourni matière au désordre et déchaîné la persé-
cution. » Tout cela est bien calculé et fort avantageux
en définitive. Quand on est bien assuré qu'on saura,
le jour venu, se laisser tuer, on n'a pas d'autre réfu-
tation à préparer.
Il avait ainsi des manières tranquilles de supporter
les pires offenses : « Je me suis aperçu, mes très
chers frères, écrivait-il un jour aux clercs de Rome,
qu'on vous racontait avec peu de sincérité et peu de
fidélité ce qu'ici nous avons fait et faisons. J'ai cru
nécessaire de vous adresser cette lettre, pour vous
rendre compte de nos actes, de nos décisions et de
notre activité. » Ce qui le touchait le plus vivement,
c'était le soupçon d'avoir agi à la légère. « Puisque
tu parais ému de mes actes, dit-il à un collègue, je
dois défendre auprès de toi ma personne et ma cause ;
je ne veux pas laisser croire que j'ai pu, à la légère,
m'écarter de mon dessein. » Avec de pareilles dispo-
sitions il avait du goût et une véritable aptitude pour
l'administration. Pendant près de dix années, il gou-
verna à sa manière disposant des hommes, gérant
les biens, venant à bout de donner de la conscience
aux uns, de la pudeur aux autres et du courage à
presque tous ; voulant être obéi et l'étant, on ne voit
nulle part qu'il se soit préoccupé beaucoup d'être
aimé. Il était vêtu comme le sont les personnes de
sa condition, parlait et écrivait une langue polie,
quoique un peu recherchée, à la manière du temps.
On n'aperçoit rien de très brillant dans son exis-
L'ËPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 225
tence et son œuvre, elle n'a place que pour le so-
lide. Il obtint un véritable triomphe dans sa vie, et
tel qu'il lui convenait de l'obtenir, un triomphe par-
lementaire; ce fut lorsqu'il réunit l'adhésion una-
nime de ses 87 collègues, au concile de Carthage. Et
il pouvait bien, au soir d'un pareil jour, se rendre
cette justice, qu'il « n'avait rien fait à la légère ». Son
activité n'avait d'autres bornes que les devoirs de sa
charge. Discipline, liturgie, administration, gouver-
nement, il veillait à tout. Ayant à toucher à tant de
choses et à tant d'hommes, il n'est pas surprenant
qu'il se fût fait des ennemis. Il était trop sage pour
en être surpris, trop sensé pour s'en affliger. Il
avait l'impatience de l'action, mais d'une action cal-
culée, tenace, avisée. Ses contemporains ne parais-
sent pas l'avoir bien compris. Cet homme qui n'agis-
sait pas en vue d'eux, mais en vue de l'avenir et qui
agissait comme il l'entendait, leur paraissait trop
âpre, trop dédaigneux, trop rêveur. Quant à lui, il
ne céda et ne recula sur aucun point; il dut mourir
avec la conviction d'avoir toujours eu raison.
Avec cela, il était saint prêtre et grand évêque. En
d'autres temps et d'autres lieux, il eût bien pu être un
Ximénès ou un Richelieu mais un Richelieu dévot et
un Ximénès tolérant. Ce quelque chose d'impertur-
bable qui faisait le fond résistant de son âme se mon-
tra à ses derniers moments. Il mourut de la manière
la plus simple, sans affectation, sans discours, comme
s'il n'eût fait que répéter un exercice de chaque jour.
Il avait été arrêté le 30 août 257 et traduit devant le
proconsul Paternus, qui le somma d'observer désor-
mais les cérémonies de la religion romaine. Cyprien
refusa. Paternus lui dit : « Ta persévères dans cette
volonté? » — « Une volonté bonne qui connaît Dieu,
13.
226 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
ne peut être changée. » — « Pourras-tu donc partir
en exil pour la ville de CurubeV » — « Je pars. « Il de-
meura une année à Curube ^5 jusqu'au jour où il ap-
prit que le proconsul Galerius Maximus le faisait
chercher pour être amené à Utique et y terminer sa
vie par le martyre. 11 quitta sa retraite, résolu à de-
meurer caché jusqu'au retour du proconsul. De là il
écrivit à son peuple :
« Cyprien, aux prêtres, aux diacres, et à tout le
peuple, salut.
« Quand j'eus appris, très chers frères, que des
huissiers avaient été envoyés avec ordre de me con-
duire à Utique, je me laissai persuader, et je m'éloi-
gnai de mes jardins. Il convient qu'un évêque con-
fesse le Seigneur dans la ville où est son Église, et
laisse à son peuple le souvenir de sa confession. Car ce
que l'évêque dit en ce moment est ensuite, Dieu ai-
dant, répété par tous. J'amoindrirais l'honneur de
notre glorieuse Église, si je confessais la foi et subis-
sais le martyre à Utique, après avoir demandé tant
de fois avec vous au Seigneur la grâce de le con-
fesser et de souffrir au milieu de mon peuple, et de
partir d'ici vers Dieu. »
Il continuait, prescrivant l'ordre, la discipline :
« Quant aux autres avis qu'il me reste à vous donner,
je vous les ferai parvenir avant que le proconsul ait
prononcé la sentence^. » Dès le retour du proconsul,
l'évêque quitta sa retraite et rentra dans sa maison.
Le 13 septembre, il fut arrêté ; il était tranquille, le
visage souriant. On le conduisit à VAger Sexti, mai-
son de campagne du proconsul. Celui-ci, se trouvant
1. Sur la description de Curube par Pontius, cf. P. Monceaux, op. cit.j
t. II, p. 233, note 1.
2. S. CïPRiEX, Epist. 81.
L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258^. 227
indisposé, remit l'affaire au lendemain. Cyprien fut
ramené à Carthage, où il passa la nuit dans une
maison du Viens Saturai ' , chez un des officiers qui
l'avaient arrêté et le traita avec égards. L'évêque
dîna avec quelques amis et son fidèle compagnon
Pontius. Dès que les fidèles connurent l'arrivée de
leur évêque, ils entourèrent la maison. Cyprien fît
donner ordre d'écarter les jeunes filles afin de leur
épargner tout désagrément. La foule veilla toute la
nuit autour de son évêque ; c'était déjà comme la vi-
gile d'un martyr. Le lendemain matin, on se mit en
route pour Sexti, la foule fît escorte. On introduisit
l'accusé dans une salle où se trouvait une chaise dra-
pée de la même manière que les chaires épiscopales.
Cyprien s'y assit. Comme il était couvert de sueur,
un soldat, chrétien en secret, lui offrit des vêtements
secs. « A quoi bon, dit l'évêque. Toute souffrance va
probablement cesser aujourd'hui. » On vint chercher
l'accusé que le proconsul attendait dans VAtî^ium
Sanciolum. L'interrogatoire commença.
« — Tu es Thascius Cyprien?
« — Je le suis.
« — Tu t'es fait le pape de ces hommes sacrilèges ?
« — Oui.
« — Les très saints empereurs ont ordonné que
tu sacrifies.
« — Je ne le fais pas.
« — Réfléchis.
1. In hospitio ejus in vico qui Saturni dicitur, inter Feneriam et
Salutarium mansit. Ce fut chez le sh^alor du proconsul que se passa
cette dernière nuit. Nous apprenons par ce texte que le temple de Sa-
turne, à Carthage, se trouvait à proximité du temple de Coelestis, entre;
ce dernier et le temple d'Esculape ; d'après Tertullien, Apotogeticum,
9, il était entouré d'un lucus. Cf. R. Gagnât, P. Gauckler etE. Sadoux,
Les monuments historiques de la Tunisie, in-i", Paris, 1900, t. I, p. 17.
228 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
« — Fais ce qui t'a été commandé. En pareil cas,
la réflexion est inutile. »
Le proconsul délibéra avec ses assesseurs, et
rendit la sentence.
« — Tu as longtemps vécu en sacrilège, tu as réuni
« autour de toi beaucoup de complices de ta redou-
« table conspiration, tu t'es fait l'ennemi des dieux de
« Rome et de ses lois saintes, nos pieux et très
« sacrés empereurs, Valérien et Gallien, Augustes,
« et Valérien, très noble César, n'ont pu te ramener
« à la pratique de leur culte. C'est pourquoi, fau-
« teur de grands crimes, porte-étendard de la secte,
« tu serviras d'exemple à ceux que tu as associés à
« ta scélératesse : ton sang sera la sanction des lois.
« Nous ordonnons que Thascius Cyprien soit mis à
« mort par le glaive. »
« — Grâces à Dieu, » dit l'évêque.
La foule des chrétiens cria : « Et nous aussi, nous
voulons être décapités avec lui. » On se mit en route
pour la plaine de Sexti, où l'exécution devait avoir
lieu. Les arbres se couvraient de curieux. On s'arrêta
enfin. Cyprien se mit à genoux, ôta son manteau et
pria la face contre terre. Puis il donna son vêtement
aux diacres et, couvert seulement de la tunique de
lin, attendit le bourreau.
A l'arrivée de celui-ci, il donna ordre qu'il fût
compté vingt-cinq pièces d'or à cet homme. Les fidèles
entouraient le martyr, étendaient des serviettes au-
tour de lui afin de recevoir son sang. Cyprien se banda
lui-même les yeux; un prêtre et un sous-diacre lui
attachèrent les mains; alors il permit au bourreau
de frapper, et la tête tomba ^ (14 septembre 258).
1. Tout ce récit des Acta procoyisularia et de la Vita a été étudié par
M. P. Monceaux avec beaucoup d'attention et de critique. Op. cit., t. II,
L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 229
Le compagnon d'exil de saint Cyprien, Pontius, a
çnuméré les sujets sur lesquels son grand etclier évêque
s'essaya à instruire son Église. « Imaginez, dit-il, que
Cyprien ait obtenu [sous Dèce] la' dignité du mar-
tyre et nous ait été enlevé. Qui donc aurait montré
l'efficacité de la grâce et son progrès par la foi? Qui
aurait imposé aux vierges la discipline nécessaire à
leur chasteté, la tenue digne de leur caractère sacré,
en les soumettant, pour ainsi dire, au frein des pa-
roles du Seigneur? Qui aurait enseigné la pénitence
aux apostats, la vérité aux hérétiques, aux schisma-
tiques l'unité, aux fils de Dieu la paix et la loi de la
prière évangélique? Qui aurait repoussé les blas-
phèmes des Gentils et retourné contre eux leurs
traits? Qui aurait consolé les chrétiens trop affligés
de la perte de leurs parents, ou plutôt, les chrétiens
de peu de foi, en leur faisant espérer le bonheur à
venir? De qui aurions-nous appris ainsi la miséri-
corde et la patience? Qui aurait arrêté la jalousie,
née de la malignité empoisonnée de l'envie, en lui
opposant la douceur d'un remède salutaire? Qui
aurait exhorté tant de martyrs, et soutenu leur cou-
rage en leur rappelant la parole divine ' ? »
Ces écrits de saint Cyprien ont été étudiés sou-
vent à des points de vue divers. Ils offrent moins
d'intérêt pour l'histoire des idées que pour celle des
événements contemporains. Les grands sujets ne
sont pas ceux où l'évêque se sentait le plus à l'aise.
Toute sa vie il avait plus observé que pensé et il
est vraisemblable que la meilleure part de ce que
nous avons admiré en lui, il la devait à la puissante
p. 179-201. Pour ce qui a trait à la sépulture et aux basiliques, cf. Ibid.,
t. n, p. 369.
1. PoMius, Vita Cypriani, 7.
230 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
faculté psychologique dont il était doué. N'étant ni un
penseur original, ni un philosophe, ni un dialecti-
cien, dit excellemment M. Monceaux, il ne peut tirer
que des conclusions trop générales, un peu banales
par leur généralité même, ou de menus préceptes
moraux. Il vaut seulement alors par la forme, par
ses fines observations psychologiques, par le soin
du détail, par l'onction naturelle de sa parole. Au con-
traire, que son Église soit décimée par la persécu-
tion, troublée par le schisme ou désolée par la peste,
l'homme grandit aussitôt, l'évêque court à son poste,
l'orateur s'élève sans effort à la haute éloquence.
Dans ces occasions, sa nature atteignait à la gran-
deur véritable sans effort et comme par le jeu régu-
lier de son excellence. Ce qui restait de lui quand il
disparut, c'était l'Église d'Afrique sortie de deux
persécutions, de deux hérésies et d'innombrables
misères, plus forte, plus sage et plus sainte.
Le martyre de Cyprien donna le signal de la per-
sécution en Afrique. Le 26 janvier 259, périt sans
doute Théogène, évêque d'Hippone^ ; le 30 avril, eut
lieu le martyre des évêques Agapius et Secundinus^.
Une émeute , provoquée par la cruauté du proconsul
qui affecta d'y voir la main des fidèles, fut l'occasion
d'arrestations nombreuses et d'un massacre dans
lequel beaucoup de fidèles furent mis à mort^. Parmi
1. Passîo ss. Montani, Lucii et aliorum, 2, dans Ruinart, Acta 8171'
cera, 1689, p. 132 sq. S. Augustin, Sermo CCLXXIII, 7 ; Sentent, episc. de
rebapt., lU.
2. Passio ss. Jacobi et Mariani, 3, 11. A ces martyrs il faut ajouter
SalvianusdeGazaufala, qui prit part au concile du l*»" sept. 256; cf. Ellies
DupiN, Geogr. sacra, dans Optati Opéra, 1700, p. Lxxvi ; Morcelli,
op. cit., t. I, p. 167.
3. Passio ss. Montant, Lucii et aliorum, 21.
L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 231
eux se trouvaient Paul et ^ l'évêque Successus^,
correspondant de saint Cyprien; on mit en prison
un groupe de plusieurs clercs : Lucius, Montanus,
Flavianus, Julianus, Victoriens, Renus et deux ca-
téchumènes, Primolus et Donatianus. Nous ne pou-
vons, faute d'espace, qu'indiquer leurs noms et rap-
peler leur martyre dont ils écrivirent eux-mêmes la
relation jusqu'à l'instant où la plume dut passer aux
mains de quelque fidèle témoin du supplice finaP.
Ce groupe n'était pas seul pour Carthage, mais
nous ne connaissons les souffrances d'autres clercs
emprisonnés que par une rapide allusion. En Numi-
die, la persécution fut plus violente. On rappela les
évêques exilés afin de les mettre à mort. Un groupe
de trois chrétiens, Jacques, Marien et l'auteur ano-
nyme de la relation de leur martyre, nous est connu
par un des récits les plus précieux de la littérature
martyr ologique, mais, cette fois encore, nous ne vou-
lons que rappeler d'un mot ce qui doit être lu dans
son entier. Quand Jacques et Marien furent con-
damnés à mort, on les joignit à d'autres confes-
seurs; les exécutions durèrent plusieurs jours.
Quand le tour de Jacques et de Marien fut venu, le
cortège s'arrêta au bord d'un torrent, dans une petite
vallée. Comme les condamnés étaient nombreux, on
songea que si on les tuait tous au même endroit,
leurs cadavres auraient bientôt obstrué le cours du
torrent, on les fit donc aligner sur un seul rang et
le bourreau passa devant, abattant les têtes. Quand
1. Ibid.
2. Cf. P. Monceaux, op. cit., t. Il, p. 165 sq. pour la critique et H.
LECLERCQ,Z-e deuxième siècle, Dioctétien, p. 133 sq. pour la traduction et
la bibliographie.
3. P. Monceaux, op. cit., t. II, p. 153 sq.; H. Leclercq, op. cit.
232 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
celle de Marien fut tombée, sa mère, Marie, qui
Tavait accompagné au lieu du supplice, s'approcha
et s'agenouilla ; elle prit le tronc mutilé et la tête
livide et, remerciant Dieu de lui avoir donné pour
fils un martyr, elle les baisa*.
Après la mort de saint Cyprien, le grand silence
qui avait enveloppé l'Église d'Afrique pendant la
période qui précède son épiscopat s'étend de nou-
veau sur elle jusqu'à la fin du iii^ siècle (260-303).
11 semble assuré que le successeur de l'évêque de
Cartilage fut Lucianus; on ne sait rien de plus^.
L'hostilité que de très bonne heure on constate
sur presque tous les points du monde romain entre
Juifs et chrétiens^ se retrouve en Afrique ' où les Juifs,
nous l'avons vu, sont très nombreux dès le ii® siècle
de notre ère et leur propagande assez active pour atti-
rer l'attention de Tertullien, qui se moque des païens
judaïsants lesquels « consacrent le jour de Saturne
au repos et à la bonne chère, s'écartant eux-mêmes
de la coutume juive qu'ils ignorent^ ». Le judaïsme
doit avoir connu en Afrique une période de prosé-
1. Passio ss. Jacobi, Mariant, in flne.
2. On avait avancé le nom de Carpophorus d'après la lecture d'un
manuscrit de S. Optât, De schism. Donatist., I, 19, mais la Passio Mon-
tant, Lucii et aliorum, 23, document contemporain, nous apprend que
le successeur de Cyprien fut Lucianus. Il faut donc s'y tenir. Cf. P. Mon-
ceaux, op. cit., t. Il, p. 6.
3. Nous eu donnerons quelques exemples dans une dissertation qui fait
partie de la préface du tome IV de notre recueil, intitulé : Les Martyrs.
II. P. Monceaux, Les colonies juives dans l'Afrique romaine, dans la
Revue des Études juives, 1902, t. XLV, p. 16-28.
5. Apologeticum, 15. Au iv« siècle, la secte judaïsante des Coelicolae
paraît avoir des ramifications dans une bonne partie de la Numidie et de
la Proconsulaire. Cf. S. Augustin, Epist. XLIV, 6; Philastrius, De hae-
resibus, 15. 11 est probable que le culte de Jéhovah et celui de Coelestis
s'y trouvaient combinés; c'est toujours la méthode indigène que nous
avons signalée.
L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 233
lytisme puisque, vers le milieu du iii« siècle, Com-
modien éprouve le besoin de s'attaquer aux judaï-
sants ^ . C'est que, dès cette époque et même plus tôt, la
scission irrémédiable s'était produite et cela par ja-
lousie 2. Dès le début du iii*^ siècle (vers 200-206) pa-
raît le traité Adversus Judaeos^ qui nous montre un
prosélyte discutant avec un chrétien sur la question
de savoir si les Gentils étaient exclus des promesses
divines. On se passionna, on disputa jusqu à la nuit
et on se sépara sans avoir conclu^. Tertullien reprit
la discussion, mais on ne sait avec quel succès. Ce qui
est à retenir, c'est la rupture consommée entre les
deux religions, en Afrique, dès le début du m*" siècle.
Le thème de la discussion est ici identique à ce qu'il
est partout, dans saint Paul, chez pseudo-Barnabe.
Les Juifs ont volontairement renoncé à leur titre d'en-
fants de Dieu en repoussant le Chris!, leur place est
prise par les chrétiens. Il se retrouve encore chez saint
Cyprien qui avec sa politesse ordinaire va discuter
avec les Juifs dans son livre des Testimonia dont il
expose ainsi le dessein : « Je me suis efforcé, dit-il,
de montrer que les Juifs, suivant les prédictions, se
sont écartés de Dieu ; qu'ils ont perdu la protection
du Seigneur, dès longtemps accordée et pour l'avenir
promise à leur race ; qu'ils ont eu pour successeurs
les chrétiens, fidèles au Seigneur, venus de toutes les
nations et du monde entier '' . »
On retrouve les vivacités et les âpretés de lan-
1. CoMMODiEN, Instructiones, I, 2^, 37.
2. Tertullien, Apologeticum, 7 : Tôt hostes quot cxtranei et quidem
proprie exaemu/a^îoneJudaei. Passage à rapprocher du ôtà ÇyjXov de Clé-
ment Romain.
3. Tertullien, ^dy. Judaeos, 1. Notons que l'authenticité de ce traité
est contestée.
4. S. Cyprien, Testimonia, I, prooem.
234 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
gage de Tertullien^ dans les écrits de Commodien
qui consacre aux Juifs et judaïsants trois acrostiches
de ses Instructiones ^ et le poème presque entier inti-
tulé Carmen apologeiicum. Manifestement la polé-
mique devait être alors assez vive pour qu'un per-
sonnage qui a quelque chance d'avoir été évêque ^
se livre à de pareilles invectives. Tout cela nous ap-
prend peu de choses, mais il faut noter un mot qui a
sa portée en matière d'histoire. Suivant Commodien,
les Juifs font cause commune avec l'antéchrist Néron
et les païens''*, et ils déchaînent une persécution ter-
rible contre les fidèles^. Peut-être y a-t-il là une
réminiscence des accusations qu'inspira le rôle de
Poppée, dans la persécution de l'an 66. L'histoire
du conflit judéo-chrétien subit depuis 260 jusqu'à 300
les conditions de tout ce qui concerne l'Eglise d'A-
frique ; nous ne savons rien à son sujet pendant cette
période. Au moment où l'histoire générale recom-
mence, nous savons que Lactance a eu l'intention d'é-
crire un ouvrage contre les Juifs ^.
1. Apologeticum, 21 ; Ad naliones, I, 1^ ; De baptismo, 15; De oratione,
14 ; Adv. Marcionem, Y, 11. Cf. Ibid., III, 7, 8, 12-21, 23 ; De resurr. car-
nis, 26.
2. I, 38-40. Cf. I, 41, V. 19-20.
3. G, BoissiER, Commodien, dans les Mélanges Benier»
4. Carmen apologeiicum, vs. 835 sq.
5. Ibid., vs. 847-860.
6. Lactance, Divin. Instit., VII, 1, 26 : Sed erit nobis « contra Judaeos »
separata materia, in qua illos ery^oris et sceleris revincemus.
CHAPITRE III
IDEES ET USAGES
Relâchement et insubordination du clergé. — La bible africaine.
L'administration ecclésiastique. — Les archives. — Recueil
d'Actes des Martyrs. — Le martyrologe africain. — Le
culte des saints. — Le culte du sang des martyrs. — Le culte
de saint Cyprien. — Abus qu'il entraîne. — Les repas funé-
raires. — La dévotion à l'Église romaine. — Le loyalisme
des chrétiens en Afrique, l'idée de patrie et la ruine de l'es-
prit municipal.
Il faut, sans aucun doute, faire la part de l'éloquence
— de cette éloquence dont Edm. Schérer disait très
bien : « l'éloquence est un genre faux », — dans les
admonestations et les descriptions au moyen des-
quelles nous pouvons retrouver quelque chose de la
physionomie de l'Église d'Afrique; cependant n'ou-
blions pas que l'orateur est saint Cyprien, esprit
exact, plus ami du vrai que du brillant, dont on peut
croire généralement toutes les affirmations lorsqu'il
les présente sous la forme mesurée qui est naturelle-
ment et volontairement la sienne et que par ailleurs
son esprit n'est pas ému. Voici ce qu'il nous montre
de ses fidèles pendant les années d'insouciance qui
précédèrent la persécution de Dèce : « Chacun, dit-il,
ne songeait qu'à augmenter son patrimoine. On ou-
236 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
bliait ce que les croyants faisaient jadis sous les apô-
tres ou auraient dû ne jamais cesser de faire. On brû-
lait d'une insatiable cupidité, et l'on ne travaillait
qu'à grossir sa fortune. Plus de dévotion chez les prê-
tres, plus de foi chez les ministres du culte, plus
de miséricorde dans les œuvres, plus de discipline
dans les mœurs. Les hommes se teignaient la barbe,
les femmes se fardaient; on altérait l'ouvrage de Dieu
en se peignant les yeux, en altérant la couleur de ses
cheveux. Pour tromper les cœurs des simples on usait
d'artifice et de fraude ; pour circonvenir les frères on
ne reculait pas devant la fourberie. On s'unissait aux
infidèles par le lien du mariage, prostituant aux Gen-
tils les membres du Christ. Non seulement Ton jurait
témérairement, mais encore l'on se parjurait, on mé-
prisait orgueilleusement les chefs de l'Eglise, on
s'injuriait avec des mots empoisonnés, on était sépa-
rés l'un de l'autre par des haines tenaces ^ » Le clergé
africain paraît surtout profondément déchu de ses
vertus primitives. Dans l'Eglise même de Carthage,
l'élection de Cyprien avait provoqué une opposition
qui, l'élection faite, n'avait pas désarmé et était deve-
nue une cabale^; dans une autre Eglise, un diacre se
met en révolte contre son évêque ^ ; ailleurs, des vier-
ges consacrées scandalisent les frères''. Quant à « la
plupart des évêques, écrit saint Cyprien, eux qui de-
vraient exhorter tous les autres et leur donner l'exem-
ple, ils méprisaient leurs divines fonctions, et se fai-
saient les intendants des grands de ce monde. Ils
quittaient leur chaire, abandonnaient leur peuple,
1. s. Cyprien, De lapsis, 6.
2. PoNTius, Vita Cypriani, 5; S. Cyprien, Epist. 1^-17.
3. Ibid., 3.
U. Ibid., k.
IDEES ET USAGES. 237
pour voyager dans des provinces étrangères et cher-
cher à s'enrichir dans un commerce lucratif. Tandis
que leurs frères avaient faim dans l'Eglise, ils vou-
laient avoir de l'argent en abondance, ils s'appro-
priaient les biens-fonds par ruse et par fraude, ils
augmentaient leur gain par l'usure ^ ».
Si de ces récriminations trop générales nous pas-
sons aux faits, nous constatons la présence à côté de
l'épiscopat africain d'un grand nombre de membres
schismatiques. Privatus, de Lambèse, amène à Car-
thage pour l'ordination de Fortunatus quatre évo-
ques de son parti et affirme pouvoir en amener vingt-
cinq, rien que de la Numidie ^. Les catholiques le
niaient, mais il est de fait que l'évêque de Carthage
dressait, par mesure de sûreté, la liste complète des
évêques catholiques reconnus comme tels par les-
conciles africains, et l'envoyait au pape Corneille ^. Ce
qui est plus caractéristique encore, c'est qu'en 251-
252, on voit en présence, à Carthage, trois évêques :
Cyprien pour les catholiques, Fortunatus pour le parti
de Felicissimus, Maximus pour les novatianistes '*.
Nous avons dit l'attitude prise par un confesseur
du nom de Lucianus dans l'affaire de la réconciliation
des lapsi. Il nous est resté de cet étrange personnage
deux billets qui doivent être rappelés ici. Voici celui
qu'il adressait à l'évêque de Carthage, au printemps
de l'année 250 : « Les confesseurs, tous sans excep-
tion, au pape Cyprien, salut. — Sache que, tous sans,
exception, nous avons donné la paix à ceux qui te
rendront compte de ce qu'ils ont fait après leur faute.
1. De lapsis, 6.
2. Epist. 59.
3. Ibid.
4. Ibid.
238 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
Et nous voulons aussi que cette décision soit trans-
mise par toi aux autres évêques. Nous souhaitons
que tu sois en paix avec les saints martyrs. En pré-
sence des membres du clergé, d'un exorciste et d'un
lecteur, Lucianus a écrit cette lettre ^ . » Saint Cyprien
ne dut pas lire ces lignes sans quelque amertume et
sans cette involontaire surprise que les personnes
distinguées éprouvent toujours au contact des gens
grossiers.
Il jugeait d'ailleurs Lucianus avec un léger dé-
dain : « Notre frère Lucianus, lui aussi un des con-
fesseurs, disait-il, est sans doute un homme de foi
ardente et de vertu robuste ; mais il est beaucoup
moins solide dans la connaissance des leçons du Sei-
gneur 2. » Ce pauvre homme était devenu la proie
des intrigants qui l'exploitaient. 11 avait à peu près
le monopole des lihelli d'indulgence, mais sa clien-
tèle devint tellement nombreuse que, pour suffire à
la demande, il imagina d'accorder des indulgences
« en bloc », par familles, sans même s'occuper de
faire mention du nombre et du nom des intéressés ^.
Bientôt sa réputation dépassa l'Afrique : il reçut de
Rome de nouveaux chalands. L'un d'eux était inter-
médiaire de deux dames qui avaient l'une sacrifié,
€t l'autre acheté un certificat. Ce correspondant était
africain. Nous l'avons vu admettre par saint Cyprien
dans le clergé de Carthage avec le titre de lecteur,
«n récompense de sa confession en présence de l'em-
pereur Dèce. Il se nommait Célérinus. 11 écrivit
donc de Rome à Lucianus, avec lequel il avait jadis
2. Ibid., 11.
3. Ibid.,21 : Ut manu ejus scrîpti libelli gregatim muUis nomine Paul,
darentur»
IDEES ET USAGES, 239
été lié, quelque temps avant de revenir en Afrique.
La correspondance des deux confesseurs existe en-
core, elle est curieuse à bien des titres \ Célérinus
se montre fort modeste et ose à peine donner à Lu-
cianus le nom de frère, il espère qu'il lui fera l'hon-
neur d'une réponse. Puis il sollicite le pardon
pour les dames repentantes dont la cause a été
ajournée par les clercs de Rome jusqu'après l'élec-
tion du pape. Célérinus se montre élogieux pour
son ami qui a toujours été, dit-il, « l'exemple et le
témoin des saints ». En lisant cette lettre, Lucianus
ne s'en cache pas, il « exulta ». Afin de relever
encore les éloges qu'on lui donnait, il exalta la per-
sonnes de Célérinus qui les lui donnait et conclut
sans autre explication : « C'est pourquoi, mon frère
très cher, salue Numeria et Candida. » On voit par
cet exemple la profondeur du trouble où les lihelli
d'absolution avaient jeté l'Eglise de Carthage.
Nous pouvons prendre quelque idée de l'intensité
de vie surnaturelle des fidèles des Églises africaines
en jetant un rapide coup d'œil sur tout un groupe de
documents que nous ne ferons que signaler. Les écrits
des auteurs africains, surtout ceux de Tertullien
et de saint Augustin, sont remplis de citations des
Livres saints. « Ces textes primitifs sont les plus
anciens témoins de la Bible latine. Et ils intéressent
directement la littérature chrétienne du pays ; car
ils ont exercé une influence très profonde sur la
pensée des écrivains, comme sur leur vocabulaire
et leur style ^. » C'est à ce seul point de vue que
1. MiODONSKi, Anonymus adv. Aleatores Uï\d die Briefe an Cyprian,
Lucian, Célérinus, und an den kartliaginiensischen Klerus, in-8, Er-
langen, 1889.
2. P. Monceaux, Hist. litt. de l'Afr. chrét., t. I, p. 97. Pour cette étude
240 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
nous les considérerons puisque l'étude critique de la
littérature latine ancienne sera faite ailleurs.
Il paraît aujourd'hui à peu près certain que l'Afri-
que est représentée par un groupe de textes qui nous
a conservé une version « africaine » du Nouveau
Testament dont on retrouve sensiblement l'influence
et la trace dans les citations bibliques de saint Cy-
prien. En ce qui concerne l'Ancien Testament, on re-
connaît l'existence d'un groupe primitif, antérieur
au iv^ siècle, représenté surtout par les citations
des auteurs africains \ Les textes africains sont
assez nombreux - et ont permis d'admettre aujour-
l'ouvrage fondamental est toujours Sabatier, Bibliorum sacrorum la-
tinae versiones antiquae, 3 in-fol., Reims, 17^3, auquel il faut joindre
BlANCHIM.
D'innombrables fragments du vieux latin paraissent exister dans les
bibliothèques; ils viennent au jour au fur et à mesure des trouvailles ;
on trouvera une bibliographie dans Fritzsche, Lateinische Bibeluber-
setzungen, dans la Bealencyldopàdie fiir pi otestanlische Théologie
und Kirche, 1881, t. VIII, p. ^33-^72, mise à jour par Nestlé, dans la
Realencyklopàdie, 1897, t. III, p. 24-58, au mot Dibelûbersetzungen et
reproduite dans Urtext und Uebersetzungen der Bibel, in-8°, Leipzig,
1897. Cf. ScHANZ, Geschichte der rômischen Lilleralur, in-8o, Mûnchen,
1896, 3« partie, p. 395-401 ; P. Corssen dans les Jahresbcrichl von Iwan
Millier, 1899, t. XCVIII ; Ph. Thielmann dans les Sitzungsberichte der
Akad. der If'iss. zu Milnclien, 1899. En outre, il y a lieu de suivre an-
nuellement les découvertes et les travaux dans les Jahresbericht, de P.
Krûger.
1. Cf. L. ZiEGLER, Die lateinischen Bibeliibersetzungen vor Uierony-
mus und die Itala des Auyustinus, in-8'', Miinchen, 1879; Hort, The
New Testament in Greek, in-S", Cambridge, 1881, t. II, p. 78 sq. ; S. Ber-
ger, Histoire de la Vulgate pendant les premiers siècles du moyen âge,
in-8°, Nancy, 1893, p. 5 sq. ; Kenyon, Our Bible and the ancient Manus-
cripts, in-80, London, 1895, p. 77 sq., p. 166 sq. ; Burkitt, The Old La-
lin and the Itala, in-8°, Cambridge, 1896, p. 5, 15; Wordsworth,.
Sanday and Write, Y)/d I,rt<in biblical Tcxts, in-i", Oxford, 1883-1888;
WoRDSWORTH and White, Novum testamentum latine, in-i", Oxford,
1889-1893.
2. Citations d'auteurs. Fragments manuscrits. Epigraphie. Cf. P. De-
lattre. Les citations bibliques dans l'épigraphie africaine, dans le
Compte rendu du 3« congrès scientif. internat, des catholiques, tenu à
IDÉES ET USAGES. 241
d'hui comme démontré qu'il n'a jamais existé en
Afrique de texte latin officiel, commun à toutes les
Églises, ni même adopté par tous les fidèles à l'ex-
clusion de tout autre texte. Les évêques africains
montrent une grande liberté à l'égard de leur texte
et la préférence qu'ils témoignent à telle ou telle
version n'a rien d'exclusif; ils admettent fort bien
qu'on en discute la valeur, euxrmêmes introduisent
parfois de leur autorité privée une correction, et
pour les difficultés principales ils recourent aux
textes o-recs \ Et ces textes sont eux-mêmes assez
peu fixés, car ils n'appartiennent pas à un exemplaire
complet de la Bible grecque, mais ils forment autant
de groupes isolés qu'il y a de livres ou de séries de
livres constituées par suite des lois de l'affinité :
Évangiles, Épîtres, Pentateuque, Prophètes, etc.
Sauf exception, c'est le texte des Septante qui pré-
vaut, au moins jusqu'au iv^ siècle, pour l'Ancien Tes-
tament et ce sont, pour le Nouveau Testament, les
manuscrits du type « occidental ». Mais sur cette
base s'édifient des constructions variées ; les traduc-
tions sont nombreuses et les interprètes différents^.
Quoi qu'il en soit, le fait acquis est la pluralité des
versions en Afrique sans préjudice d'une version
Bruxelles en 189^. — 2"- section, Sciences religieuses, p. 210 sq. ; E. Le
Blant, L'épigr. chrét. en Gaule et dans l'Afrique romaine, in-S", Paris,
1890, p. 111 sq. Les fragments mss. ont été jusqu'à ce jour peu étudiés
en ce qui concerne l'Afrique, cf. Wordsworth, Sanday and White,
Portions of the Gospels from the Bobbio manuscrîpt, together ivith other
fragments of the Gospels, in-'i», Oxford, 1886 : S. Berger, Le Palim-
pseste de Fleurij, fragment du Nouveau Testament en latin, in-S», Paris,
1889.
1. s. Augustin, De doctrina chrisliana, II, 15; cf. Tertullien, Adv.
Marcionem, II, 9; De monogamia, II.
2. Cf. S. JÉRÔME, Epist. ad Damasum; S. Augustin, De doctrinachrist.,
H, 11, 12, 13. l'j, 15.
14
242 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
plus répandue que les autres, « celle qui apparaît,
déjàpresque complète, chez saint Cyprien. Mais cette
version a eu des rivales. Sans parler des divergences
considérables que présentent fréquemment, pour
d'autres parties de la Bible, les citations parallèles
des auteurs, nous connaissons aujourd'hui, pour
deux livres au moins, des exemples de traductions
indépendantes : au iii^ siècle, circulent en Afrique
trois versions différentes de Daniel ^ ; au milieu du
iv^ siècle, le donatiste Tychonius emploie concur-
remment et compare deux versions de l'Apoca-
lypse
2 ».
1. BURKITT, op. cit., p. 18-29.
2. Haussleiter, Die lateinisclie Apokahjpse der alten afrikanischen
Kirche, dans Forschungen zur Geschxchie des neutestament lichen^
Kanons und der altkirchlichen Litteratuv, 1891, t. IV, p. xiii sq. Cf.
P. Monceaux, op. cit., t. I, p. 105. Oa trouvera, dans ce dernier ou-
vrage, 1. 1, p. 97-173, une élude, comme il en paraît trop rarement en
France, sur * la Bible en Afrique ». Le premier témoignage d'une tra-
duction est celui qu'on lit dans les Actes des martyrs de Scillium qui,
lors de leur arrestation, emportèrent avec eux leurs Livres saints. Le pro-
consul leur dit : « Qu'y a-t-il dans votre boîte? » C'étaient les Évangiles et
les Épîtres de saint Paul. Pour la bible de TertuUien, cf. Rônsch, Dos
Neue Testament TertuUians aus den Schriften desselben reconstruiert,
in-8°, Leipzig, 1871; Itala und Vulgata, in-S", Marburg, 1875, p. 2;
Kenyon, op. cit., p. 78: Nestlé, Urtext, p. 25. Pour saint Cyprien, cf.
RoNSCii, Die alttcslamentliche Itala in den Schriften des Cyprian, 1875
et WoRDSWORTH, Sanday and White, Old Latin, t. II ; S. Berger, Le
Palimpseste; Haussleiter, op. cit.; Corssen, Der Cyprianische Text
der Acta Aposlolorum, in-8°, Berlin, 1S92. Pour la valeur des citations
de Commodien, empruntées pour la plupart aux Testimonia de S. Cy-
prien, cf. B. DoMBART, Commodianus und Cyprians Testimonia, dans
Zeitschy-ift fur ivissenschaftl. Théologie, t. XXll, 1879, p. 374 sq. et l'ap-
pareil critique de son édition Commodiani carmina, dans Corp. script,
ceci, latin., in-S», Vindobonae, 1886, t. XV, praef., p. iv et passim.
Cette influence des Testimonia se retrouve chez Lactance, cf. Rônsch,
Beitrâge zur patristischen Textgestalt und Latinitat, II, Aus Lactan-
a*U5 dans Zeitschrift fur die historische Théologie, 1871, t. XLI, p. 531
sq. Cf. Firmiani Lactantii opéra omnia (édit. Brandt) dans le Corp.
script, eccl. lat., t. XIX, 1890, p. xcvii sq. Les donatistes et saint Optât
mettent eux aussi le recueil à contribution. Cf. Blrkitt, The Rules of
IDÉES ET USAGES. 243
L'un des services que pourront rendre les travaux
sur les versions bibliques africaines sera de nous
Tyclionius, in-8<», Cambridge, 189i, et Hausslïiter, Der Ursprung der
Donatismus and die Bibel der Donalislen, in-S", 1884. Enfin saint Au-
gustin et les polémistes du v® et du vi« siècle en font usage, cf.
S. Berger, Le Palimpseste , etc.; Haussleiter, Die latein. Apok.;B\]R-
KiTT, The Old Latin., p. 67 sq. En ce qui concerne les manuscrits,
quati'e mss. africains seulement ont, jusqu'à ce jour, été étudiés à fond;
ce sont : — 1° Cod. Bobiensis, à Turin, iv-v^ siècle; cf. Biblioth. de
Turin, G. VII, 15, édit. Fleck, 1837; Tischendorf, 1847; Wordsworth,
Sanday and White, Portions of tlie Gospels according to S. Mark and
S, Mattliew, from the Bobbio mamiscript, in-^", Oxford, 1886, p. vu
sq., XLii sq., 1-54; — 2" Codex Palatinus, à Vienne, v^ siècle; cf. Bibl.
roy. de Vienne, Mss. lat., n. 1185; Édition Tischendorf, Leipzig, 1847;
cf. W^ORDSWORT, etc., p. Lxvii sq. ; p. xciv £q. ; — 3" Cod. Sangallensis,
à Saint-Gall, \« siècle, n. 1394. Édit. P. Batiffol, fragmenta Sangal-
lensia, Paris, 188'i, cf. White dans Old Latin biblical Texts, 1886, 1. 11,
p. XXIII sq. ; p. CLXVii sq. ; p. 57 sq. ; — 4° Cod. Colbertinus, à Paris, xii«
siècle; Bibl. nationale, fonds latin, n. 254; édit. Sabatier, 1743, t. III:
Belsheim, Cod. Colb. parisiens. Quatuor Evangelia, in-8°. Christiania,
1888, cf. BuRKiTT, On Old Colbertinus, dans The Old Latin and the
Itala, p. 35 sq. Pour la comparaison de ces textes cf. P. Monceaux, op.
cit., t. I, p. 125 sq. Enfin « plusieurs savants reconnaissent un texte
« africain » dans le célèbre Penlateuque de Lyon (Ulysse Robert,
Pentateuchi versio latina anliquissima e codice Lugdunensi, in-4°, Pa-
ris, 1881), devenu VUeptateuque par la découverte récente de Josué et
des Juges (Ulysse Robert, Heptateuchi partis posterioris versio latina
antiquissima e codice Lugdunensi, in-4'', Lyon, 1900). La question est
controversée. Renan était tenté de croire à une origine africaine, cf.
Marc-Aurèle, 7^ édit., p. 446 ; M. Gastox Paris admettrait plutôt une
origine gallo-romaine, cf. Journal des savants, 1883, p. 390 sq. M. Ro-
bert dans sa dernière publication (Lyon, 1900) maintient son hypothèse
et l'appuie d'un argument assez fort, tiré du vocabulaire [Introduction,
p. XXIII sq.). Mais il reconnaît en même temps que le texte biblique du
Codex diffère entièrement de celui de Cyprien et se rapproche beau-
coup de celui de Lucifer de Cagliari {ibid., p. xxvii sq.). A vrai dire, la
question nous paraît insoluble pour le moment; car jusqu'ici le critérium
principal, presque unique, qui permet de reconnaître un texte « africain »
sur les manuscrits, c'est précisément l'identité ou l'étroite parenté
avec le texte biblique de saint Cyprien. Pour l'élude de la Bible de
S. Augustin cf. P. Moxceaux, op. cit., t. 1, p. 146 sq. ; Rônsch, Die la-
teinischen Bibelûbersetzungen im christlichen Afrika zur Zeit des Au-
gustinus dans Zeitschrift fur die historische Théologie, 1867, p. 606
sq.; 1870, p. 91 sq. ; DOUAIS, dans la Revue biblique, 1893, p. 62 sq.,
p. 351 sq. ; BuRKiTT, The Old Latin and the Itala, 1896, p. 55 sq.; ZiE-
244 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
rendre une partie considérable de la langue popu-
laire du pays. C'est là un des caractères de cette Bible
d'origine probablement locale et qui ne laissait pas
de surprendre un peu par ses formes originales les
esprits cultivés ^ . Saint Augustin avoue que ce parler
populaire du livre divin l'avait longtemps choqué et
il trouvait dans cette répugnance un prétexte à de
nouveaux atermoiements, alors même que sa conver-
sion était prochaine -. Avant lui, le rhéteur Arnobe
avouait que les livres sacrés étaient rédigés « en
termes populaires et de tous les jours ^ ». Et cette
littérature vulgaire qu'il déclare, malgré son enthou-
siasme de converti, « triviale et sordide * », n'a pas
GLER, Die lateinischen Bibclubersetiungen vor llieronymus und die
Italades Augustinus, in-8', Mûnchen, 1879; S. Berger, Hist. de la Vul-
gate, p. 5 sq. ; Kenyon, Our Bible, p. 168 sq. ; Weihrich, Die Bibelex-
cerpte De divinis Scripturis und die Jtala des Augustinus, 189^, et
Liber qui appellatur Spéculum, édit. Weihrich, dans Corp. script, eccl.
lat., t. XII, 1887, praef., p. xv sq. Pour se renseigner sur l'état de la
question, cf. P. Monceaux, loc. cit. Voir encore un texte biblique appa-
renté à celui de S. Cyprien dans VExhortatio ad paenitentiam. Cf.
Wunderer, BruchslUche einer afrikanischen Bibeliibersetzung in der
pseudo-cyprianisclie Schrift Exhortatio ad paenitentiam, in-8°, Erlan-
gen, 1889. Pour l'origine africaine de saint Zenon de Vérone, cf. P. Mon-
ceaux, op. cit., t. I, p. 13^1, note 1.
1. Pour l'étude des éléments qui entrent dans ce langage, cf. Rônsch,
Itala und Vutgata; Sittl, Die lolcalen Verschiedenheiten der latein.
Sprache, p. 120-1^0; Ronsch, Die alttestamentticlie Itala in den Schrif-
ten des Cyprian, 1875; Die âltestcn lateinischen Bibeliibersetzungen
uacli ilirem Wcrte fur die lateinisclie Spi^achwissenschaft, dans les
Collectanea philologa, in-8°, Bremen, 1891; Wordsworth, etc., Old
Latin, t. II, p. xcix sq. ; Hauschild, Einige sicliere Kennzeichen des afri-
kanischen Latein, in-8o, Frankfurt, 1889; Kubler, Die lateinische Spra-
che auf afrikanischen Inschriften dans l'Archiv fiir lat. Lexikogr., 1893 ;
A. AuDOLLENT, L'orthographc des lapicides carthaginois, dans la Revue
de Philologie, 1898. On trouvera une bibliographie des principaux tra-
vaux philologiques dans H. Leclercq, Langues parlées en Afrique, dans
D. Cabrol, Dict. d'arch. chrét. et de liturg., t. I, col. 77^ sq.
2. S. Augustin, Confessiones, III, 5; VI, 5.
3. Arnobe, Adv. nat., I, ^5.
U. Ibid., I, 58.
IDÉES ET USAGES. 245
laissé d'exercer une action réelle sur la formation
intellectuelle et la production littéraire des Afri-
cains chrétiens. « Ces fragments des Evangiles, des
Actes des Apôtres, de V Apocalypse qui nous ont
été conservés par le Codex Bobiensis ou le palim-
pseste de Fleury, ces citations si nombreuses et
si variées dans l'œuvre de Tertullien ou de saint
Cyprien, comptent parmi les plus vieux et les plus
fidèles témoins de la langue nouvelle, façonnée à son
usage par le christianisme. Ces textes bibliques
sont contemporains des premiers efforts tentés pour
Tévangélisation systématique de la contrée, ou, tout
au moins, pour l'organisation des Eglises; ils sont
antérieurs à la littérature ou sont nés avec elle.
Matériellement, ils occupent une place considérable,
parfois prépondérante, dans les apologies, dans les
traités de polémique, de discipline ou d'exégèse;
car ils étaient la parole divine, l'instrument des
conversions, l'arme toujours prête des grands com-
bats, contre les païens, les Juifs ou les hérétiques.
En fait, ils n'ont cessé d'agir sur le vocabulaire,
sur le style et la pensée des écrivains. Involontai-
rement on retenait des Livres saints, non seule-
ment l'esprit mais la lettre; et, par là, les anciens
rhéteurs devenus évêques s'affranchissaient de la
routine classique, s'enhardissaient aux façons de
parler populaires. Saint Augustin lui-même l'a très
finement observé : « Telle est, dit-il, la force de la
coutume, même pour apprendre. Les gens qui ont
été, pour ainsi dire, nourris et élevés dans la lecture
des saintes Ecritures, trouvent plus naturelles, et
considèrent comme plus latines, les locutions qu'ils
ont apprises dans les Écritures, et qui pourtant ne
se rencontrent pas chez les vrais auteurs de langue
14.
246 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
latine ^ » Ces vieilles traductions, si étrangères au
goût classique, mais si exactes, si bien calquées sur
le grec et imprégnées de poésie biblique, ont contri-
bué à orienter vers de nouveaux horizons l'imagina-
tion des écrivains, même à façonner leur style. Elles
ont développé chez eux l'habitude et le goût de cer-
tains procédés, visibles déjà chez Apulée et d'autres
païens du pays, mais encore plus frappants chez les
chrétiens : hardies métaphores, accumulations d'i-
mages, phrases courtes et symétriques, opposées
deux à deux comme dans un verset des Psaumes.
Pour le style comme pour la langue, presque tous
les chrétiens de la contrée relèvent plus ou moins de
la Bible africaine ^.
L'Eglise africaine était trop profondément péné-
trée de l'esprit latin pour n'en avoir pas appliqué
chez elle quelques caractères. L'un d'eux fut le goût
et le talent de l'administration. Mais l'administration
ne va pas sans un certain appareil encombrant et né-
cessaire, comportant des rôles, des matricules, des
états, des notes, etc., etc., en nombre plus ou moins
disproportionné aux besoins auxquels ils ont pour
but de pourvoir. L'administration romaine était pas-
sablement compliquée, et aussi loin que nous puis-
sions remonter, nous constatons dans la « bureau-
cratie » ecclésiastique une tendance à un état de
choses analogue, fl semble qu'on ait de très bonne
heure attaché de l'importance à la conservation de
tout ce qui touchait de près ou de loin à la gestion,
au gouvernement et à l'histoire des Eglises. Le
seul regret que nous devions formuler, c'est qu'il ne
nous en soit parvenu que si peu de débris.
1. s. Augustin, De Docir. christ., II, l^i.
2. P. Monceaux, op. cit., t. I, p. 173.
IDÉES ET USAGES. 247
Les Églises, et celle de Cartilage comme les au-
tres, possédaient des archives, grâce auxquelles
nous pouvons dérober quelques secrets à l'histoire
des origines du christianisme. Tertullien nous ap-
prend qu'on conservait dans ces archives : censiis,
c'est-à-dire sans doute les registres matricules d'un
recensement général embrassant les personnes et les
biens ; on conservait aussi les fasti, ce qui serait, au
sens le plus général du mot, des annales ou, si l'on
le veut, une sorte de chronique, ce qu'on appelait
peut-être les « traditions » des Églises. Compilations
de faits et de dates, sans préoccupation, sans grand
choix. A cette double catégorie se rattache, on le voit,
l'existence de bureaux ecclésiastiques, le goût et le
désir de l'ordre, la tenue d'inventaires, les rédactions
de listes groupant les membres de la communauté
suivant leur rang et leurs besoins. Il n'est pas plus
possible de préciser la nature des pièces qu'il ne le
serait de nier l'existence de ces rudiments dont nous
trouvons l'indice dans des tours de phrase plus en-
core que dans une mention positive "•. Parmi ces
listes, une de celles qui paraissent tenues avec le
plus d'attention, à en juger par l'importance qu'on
lui accorde, c'est la liste épiscopale de Carthage ^.
En outre, on possédait les livres composant le canon
des Écritures, probablement aussi des livres de li-
1. Tertullien, De exhortatîone castitatîs, 7, 13; De monogamia, 12;
De idoiolatria, 7.
2. De praescriptionibus, 32 : Edant ergo origines ecclesiarum sua-
rum, evolvant ordinem episcoporum suoriim, ita per successionem ab
initio decurrentem... Hoc enim modo ecclesiae opostolicae census suos
deferunt Perinde utique et ceterae exhibent quos ab apostolis in
cpiscopatum constitutos aposlolici seminis traduces habeant. Cf. Po.n-
Tius, Vita S. Cypriani, 19 : Ex quo enini Carthagini episcopalis ordo
numeratw\
248 L AFRIQUE CHRÉTIENNE.
turgie ^ On pressent qu'en Afrique, plus qu'ailleurs
encore, les décisions prises par les assemblées d'é-
vêques devaient être transcrites et conservées. Nous
voyons en effet saint Cyprien faire allusion à des
canons dont il proclame l'ancienneté^. Le traité De
praescriptionibus nous en dit long sur la tendance
vers laquelle le génie de Tertullien eût poussé l'E-
glise de Cartilage ; tendance toute historique et ob-
jective, dont la haute intelligence de l'apologiste
avait saisi la portée et dont il donnait l'esquisse
malheureusement peu comprise, peu suivie et bientôt
effacée, oubliée même, quand commence la vogue du
symbolisme à outrance, procédé tout subjectif qui
permettra aux esprits de briller, mais avec un moin-
dre profit pour l'acquisition de la vérité définitive.
Les préoccupations polémiques donnèrent nais-
sance à une catégorie spéciale de documents. La
communauté de Carthage conservait avec grand soin
une profession de foi autographe de l'hérétique
Praxéas, qui prêchait alors dans la ville le Patripas-
sianisme qu'il avait solennellement condamné quel-
ques années auparavant. D'autre part, la commu-
nauté montaniste possédait des recueils de prophéties,
de visions, de prières improvisées par les dévots en
extase. Cette collection, dit M. Monceaux, inaugu-
rée sans doute par les fondateurs de la secte, s'enri-
chissait, au jour le jour, du procès-verbal des nou-
veautés. Tertullien nous conte une de ces visions,
qui s'était produite justement pendant un de ses ser-
mons ; et il remarque à ce propos qu'on notait régu-
lièrement ces manifestations divines : « On en rédige
1. Adv.Praxeam, 1. Le traité De re baptismale, 10, nous permet de cons-
tater l'existence d'une liturgie écrite, un rituel baptismal, dès le iii^ siècle,
2. Adv. Marcionem, V, 8.
IDÉES ET USAGES. 249
le récit avec le plus grand soin, pour en faire, au
besoin, la preuve *. »
D'une préoccupation identique et aussi du désir de
glorifier Dieu et ses saints naquit la pensée de re-
cueillir les Actes des Martyrs. Ceux des Scillitains
nous montrent ce qu'on entendit dès le début par
cette littérature manipulée au moyen âge avec la dé-
sinvolture que l'on sait^.
Les Actes des Martyrs jouirent dans l'Église d'une
autorité considérable. On sait par quels moyens les
fidèles se procuraient les documents indipensables à
la composition de ces Actes ^. Plusieurs d'entre eux
1. De anima, 9.
2. H. Delehaye, Les légendes hagiographiques, dans la lievue des
quest. hist., 1903, t. LXXIV, p. 56-122, donne sur les productions de la
période médiévale un avis motivé dont le dernier paragraphe nous paraît
d'une indulgence périlleuse si elle devenait la mesure de nos jugements.
Il ne faut pas oublier, croyons-nous, que les documents hagiographiques
falsifiés au moyen âge sont dans une situation très différente de celle
des ouvrages des quattrocentisti. Personne ne songe à invoquer à
l'heure présente un tableau de l'Angelico ou de Van Eyck, à titre de
preuve historique sur un point en discussion. Or il n'en est pas de même
pour les légendiers médiévaux et tels écrits récents montrent assez que
l'on peut s'attendre à tout, puisque des rapsodies du xiv*' siècle et du xv^
sont invoquées, de la meilleure foi du monde, en preuve historique de
faits contestés des trois premiers siècles. S'il y a dans ces compositions
légendaires « un degré de vérité plus élevé que l'histoire » (p. 122),
c'est donc elles qu'il faudra consulter, et exclusivement. Nous ne croyons
pas qu'il y ait des degrés dans la vérité : elle est ou elle n'est pas. Quant
« à la beauté de l'âme ornée de la grâce de Dieu », quoiqu'on nous dise
que « l'antiquité ne l'a point connue », on pourra faire exception pour
la Passio s. Perpetuae, bien qu'elle ne soit pas passée par la Légende
dorée. En ces questions, d'ailleurs rigoureusement subjectives, t de la
poésie mystérieuse et sublime » exprimant « la beauté de l'âme et l'idéal
de la sainteté », c'est affaire d'appréciation.
3. Passio s. Perpetuae, praef. Cf. H. Leclercq, Les temps néroniens
et le w^ siècle, in-S", Paris, 1902, p. xiii-xxxviii. Les Actes des Martyrs
de l'Église d'Afrique comptent parmi les plus nombreux et les plus sin-
cères. Ceux de la première époque ont été étudiés par P. Moncea«ux,
Hist. tilt., t. 11, principalement la Massa Candida, p. 1^4 sq. (et lievue
archéol., 1900, p. 400-410); lesactes de Jacques et Marien, p. 153-165; de
Montan et Lucien, p. 165-179; de saint Cyprien, p. 179-201; Apollonius,
250 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
sont de simples procès-verbaux transcrits au greffe
et portés à l'archive de l'église ; mais toutes les
pièces n'ont pas la forme dialoguée, ou bien elles
renferment des détails qui n'ont pu faire partie du
procès-verbal d'audience. Ce sont alors des relations
dues aux martyrs eux-mêmes, comme c'est le cas
pour sainte Perpétue et pour saint Montan, ou bien
ce sont des notes prises à l'audience par les fidèles,
le récit de ce qu'ils ont vu de leurs yeux dans l'am-
phithéâtre. Malheureusement la plupart ont été sou-
mises à un travail de rédaction qui a pu se réduire à
très peu, mais qui enlève néanmoins quelque chose
à l'autorité des pièces originales.
On voit parfaitement le dessein qui inspirait la
confection des Actes et devait provoquer à de légers
remaniements dans le prologue de la passion de
sainte Perpétue : « Si les anciens exemples de foi
qui témoignent de la grâce de Dieu et opèrent l'édi-
fication parmi les hommes, ont été mis par écrit, afin
que, par leur lecture et leur méditation. Dieu soit
honoré et l'humanité fortifiée, pourquoi ne publie-
rait-on pas les documents nouveaux qui peuvent
aider à atteindre ce double résultat? Car si mainte-
nant leur autorité est moindre, parce -que l'on porte
un plus grand respect à l'antiquité, ils deviendront
ibid., t. ï, p. UIO. On ne peut que renvoyer le lecteur aux volumes sui-
vants de celte Histoire littéraire de V Afrique chrétienne, dans lesquels
les pièces concernant les persécutions de Dioclétien, de Geiserich et de
llunerich seront étudiées. Il y a lieu également de souhaiter le rapide
achèvement de la Gescliiclite der altkirchliche Litteratur, de O. Barden-
HEWER, dont la bibliographie ne laisse presque rien à désirer. Enfin il y
aurait lieu de dépouiller la Bévue des publications hagiographiques
dans les Aiialecta bollandiana depuis 1891, afin de ramasser un grand
nombre de remarques importantes qui malheureusement sont difficile-
ment abordables.
IDÉES ET USAGES. 251
vieux à leur tour et serviront la postérité. » Le bio-
graphe de saint Cyprien, le diacre Pontius, écrit à
son tour : « A de simples fidèles, à des catéchu-
mènes qui avaient obtenu le martyre, nos ancê-
tres ont fait tant d'honneur, par vénération pour le
martyre lui-même, que dans le récit de leurs Pas-
sions^ ils ont inséré beaucoup de détails et, pour
ainsi dire, presque tous les détails. Ils ont voulu
nous transmettre ainsi la connaissance de ces faits,
même à nous qui n'étions pas encore nés ^ »
Une autre préoccupation avait inspiré un recueil
d'une nature différente. Au plus fort d'une persécu-
tion, saint Cyprien, exilé de Garthage, écrivait aux
clercs de son Eglise : « Notez sur la liste les jours où
meurent les confesseurs, pour que nous puissions
célébrer leur anniversaire au milieu des tombeaux
des martyrs^. «
Nous pouvons essayer de retrouver quelques-uns
de ces natalitia célébrés par l'Église d'Afrique. Il
faut toutefois se garder de croire que la forte dis-
cipline qui groupait les églises locales sous le gou-
vernement du primat se soit étendue au férial de ces
églises ; aucun texte ne le prouve, aucun même n'in-
sinue rien de semblable. Aussi, en réunissantlesnoms
des martyrs honorés en Afrique, nous ne prétendons
aucunement attribuer une portée provinciale à des
attestations locales.
Nous avons énuméré plus haut les fêtes du tem-
poral qui constituent comme l'ossature de l'année
ecclésiastique. Dans les intervalles de ces grandes
solennités liturgiques, il faut faire place aux com-
1. Pontius, Vita s. Cypriani, 1.
2. S. Cyprien, Epist. 12, 2 (édit. Hartel).
252 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
mémoraisons suivantes : saint Etienne, le 26 dé-
cembre ^ ; les saints Innocents ^ ; saint Jean-Baptiste,
pourvu de deux fêtes : l'anniversaire de sa nais-
sance et l'anniversaire de sa mort^; les saints apô-
tres Pierre et PauP; la fête des Macchabées^ ; celle
de saint Laurent^; celle de saint Vincent de Sara-
gosse"^; la fête des martyrs milanais saints Gervais
et Protais ^; celle des saintes Perpétue et Félicité^;
des saints Jacques et Marien^^; des saints Castus et
Émile^^; des martyres Bolitajii^^\ des martyres
Massilitani^^ \ des martyrs delà « Masse blanche '^* »,
de sainte Guddène^^.
L'épigraphie nous a conservé le souvenir de quel-
ques martyrs, dont plusieurs ne nous sont pas con-
nus, par les martyrologes. Quelques-unes de ces
inscriptions semblent rédigées cependant sur le mo-
dèle des laterculi, qui conservaient la mention des
saints et l'abrégé de leur confession. A Henschir-
Certouta, on lit ceci^^ :
1. s. Augustin, Sermo CCCXV. Cf. A. Toulotte, Le culte de saint
Etienne en Afrique et à Uome, dans le Nuovo buU. di arcli, crist.^ 1902,
t. VIII, p. 211-216.
2. De libero arbitrio, 1. III, c. xxiii.
3. Sermones CCLWVIII, CCCLXXX; cf. Sermones CCLXXXVIII-CCXC,
CCXCII, CGXCIII.
U. Sermones CCXCV, CCXCVIII, CCXCIX.
5. Sermo CGC.
6. Sermo CCCIV.
7. Sermo CCLXWI.
8. Sermo CCLXXXVI.
9. Sermo CCLXXX.
10. Sermo CCLXXXIY.
11. Sermo CCLXXXV.
12. Set^mo CLYI.
13. Sermo CCLXXXIII.
lU. Sermo CCCVI.
15. Sermo CCXCIV.
16. P. TousSAiiVT, dans le BuU. du Comité, 1898, p. 215, n. k9.
IDÉES ET USAGES. 253
Il IDVS SEPTEMBI
memoria bea
nomina beates
qvi passi svnt
5 id est fortvniv
^^»Me robavdes
Une inscription célèbre de Constantine {= Cirtà)
semble plus étroitement encore apparentée aux for-
mules du calendrier ou du martyrologe ^ :
tllll-NON-SEPT-PASSIONE MARTYR
ORVM HORTENSIVM MARIANI ET
lACOBI DATI lAPIN RVSTICI CRISPI
TATI METTVNI BICTORIS SILBANI EGIP
5TII SCI Dl MEMORAMINI IN CONSPECTV DNI
CVARVM NOMINA SCIT IS QVI FECIT IND XV
« La date que nous lisons ici n'est pas celle du
1. L. Carette, Rapprochement d'une inscription trouvée à Constan-
tine et d'un passage des actes des Martyrs fournissant une nouvelle
preuve de IHdeyitité de Constantine et de Cirta, dans les Mém. de l'A-
cad. des inscr., IF série. Antiquités de la France, m-U°, Paris, 18^3, 1. 1,
p. 206 ; Delamare, Exploration scientifique de l'Algérie pendant les an-
nées i840-d845; Archéologie, in-fol., Paris, 1850, pi. 193; G^^ Creuly,
dans l'Ann. de la soc. arch. de Constantine, 1853, t. I, p. 79, n. 85,
pi. XVII; L. Renier, Becueil, n. 2145; G. Cahier, Souvenirs de l'anc.
Église d'Afrique, p. 301 sq., avec une juste critique du commentaire de
cette inscription par Hase à la suite du mémoire de Carette, toc. cit. ;
B. AuBÉ, L'Eglise et l'État dans la seconde moitié du np siècle, p. 406;
G. Wilmanns dans C. I. L., n. 7924. Cf. de Rossi, dans Pitra, Spicil.
Solesm., t. IV, p. 518. Malgré le mémoire de E. Carette dont les con-
clusions sont adoptées par A. Toulotte, Géographie de l'Afrique an-
cienne. Numidie, p. 30, on a proposé récemment de rendre à Lambèse
l'honneur d'avoir vu le martyre des saints Marien, Jacques et leurs com-
pagnons, cf. S. GSELL, Observations sur l'inscription des martyrs de
Constantine, dans Rec. de la soc. arch. de Const., 1895-6, t. XXX, p. 214.
215. Nous avons résumé toute cette question ailleurs, cf. H. Leclercq,
Actes des Martyrs, dans D. Gabrol, Dict. cCarch. et de liturg., 1. 1, col.
414-417. Aux arguments fournis par S. Gsell en faveur de Lambèse il
faut ajouter celui qu'a exposé G. Tissot, Géogr. comp., t. I, p. 55; d'a-
près lequel lePagida devrait être identifié avec VOucd-Tazzout qui tra-
verse Lambèse.
L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. — I. 15
254 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
martyre des saints Marien, Jacques et leurs compa-
gnons, mais d'une translation de leurs reliques ou
de la construction d'un oratoire en leur honneur ^ »
La formule acclamatoire : Quorum nomùiascit Deus^
est fréquente dans le martyrologe 2.
Nous ne pouvons entreprendre ici le commentaire
des inscriptions d'Afrique concernant le calendrier^;
nous devons nous borner à signaler ces tituli :
A Aïn-Ghorab, memoria de Emeritus'*; linteau de
porte dans la région entre Meskiana et Timgad^;
entre Guelma et Constantine : stèle élevée aux mar-
tyrs Nivalis, Matrona, Salvus dont le natale se cé-
lébrait le 9 des ides de novembre^; à Constantine,
sur les bords du Rummel : Jacques, Marien et leurs
compagnons^ ; à Meschta-el-Bir, memoria de saint
Etienne^; à Sétif. memoria de saint Laurent^, me-
moria des martyrs Justus et Decurius'^; memoria
des saints Etienne, Laurent, Julien et Nabor^^; à
Sidi-Feredj, entre Alger, Blidah et Tipasa : me-
moria du martyr ^TIO'^; à Tanaramusa Castra,
1. p. Allard, Hist. des persécutions, t. III, p. 13'4.
2. D. Cabrol et D. Leclercq, Monum. Ecoles, liturg., t. I, p. clx,
3. Nous ferons toutefois observer combien il est surprenant que l'on
n'ait pas songé jusqu'à ce jour à grouper ces inscriptions pour le monde
gréco-romain et à déterminer exactement la somme de détails nouveaux
ou de faits précis qu'elles apportent à l'histoire des cultes locaux et à la
composition des martyrologes. Le mémoire de G. Rabeau, Le culte dans
l'Afrique cln^é tienne d'après les inscriptions et les monuments figurés,
in-8°, Paris, 1903, n'est qu'une indication sur l'étendue du sujet.
U. C. I. L., n. 1761^ et 17714 qui remplacent le n. 2220; De Rossi,
Bull, di arch. crist., 1878, p. 8; 1884-5, p. 37 ; La Capsella, p. 17.
5. C. I. L., n. 2334, et additam., p. 951.
6. De Rossi, Bull, di arch. crist., 1875, p. 167; C. L L., n. 5664, 5665.
7. C. L L., n. 7924.
8. C. L L., n. 8431.
9. C. L L., n. 8630.
10. C. I. i., n. 8631.
M. CL L., n. 8632.
12. C. L £., n. 9271.
IDEES ET USAGES. 255
un évêque (?) mis à mort in hello maurorum (?) ^ ; à
Cartenna, memoria^\ à Orléansville : Ciaceselia, Se-
cundilla, qui souffrirent le jour des nones de mai^;
Getula^' ; à Ammaedera : Pantaléon, Ju(l)ien et
leurs compagnons^; dans la campagne de The-
veste, à Henschir-el-Hamarcha : un groupe de mar-
tyrs, parmi lesquels : Mettun, Secundus, Donatus,
Miggin, Baric, Félix, Crescentien, Ader, Mirmeus,
Stiddin, Miggin, Stiddin^; à Kherbet Madjuba, un
inconnu ^ ? ; à Henschir-Djezza, un groupe important
de martyrs dont les noms transcrits avec des abré-
viations multiples. Ce catalogue paraît contenir un
grand nombre de personnages ecclésiastiques que De
Rossi, se basant sur la paléographie du monument,
considère comme des martyrs de la persécution
vandale. On aurait pris, d'après J. Schmidt, l'ha-
bitude de les célébrer par une homélie dans la lo-
calité d'Aubuzza [Hr. Djezza]^ :
Lign. 1. —
Lign. 2. — n{iis) tr{ibunus)m{ilUum) Fo[rlensiu'm{?)]
Benen[atus].
Lign. 3. — Abdi{a); Bictor m{artyr ?); Romanus
d{ia)c[onu)s p{resby)t{e)ros ^,
1. C. I. L., n. 9286.
2. C. L L., n. 9692.
3. C. I. L., n. 9716, cf. n. 971^.
U. C. I. L., n. 9717, cf. n. 9719.
5. C. I. £.., n. 10515. Pantaléon de Nicomédie et Julien d'Antioche, cf.
S. GSELL, dans les MéL d'arch. et d'hisU, 1899, t. XIX, p. 68, n. 1;
Leontius, Vie de S. Grég. d'Agrigente, c. x. P. G., t. XCVIII, col. 563.
6. C. I. L., n. 10686.
7. C. I. L., n. 10933.
8. C. l. L., n. 16396. Cette pierre se trouvait tout en haut du fort
byzantin; il est tout à fait probable qu'elle était destinée à protéger
le fort contre les démons et les ennemis ; il faut en rapprocher une
autre pierre portant ces mots : in nomine martyrvm. Cf. L. Schmidt,
op. cit., p. 106.
9. Peut-être Petros,
256 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
Lign. 4. — Fel(ix), Rog{a)t{u)s; tr{?ibunus); Fel{lx);
Cin{?amus); Fel{ix)', Gr{e)g(o)ri{us).
Lign. 5. — Fel{ix); R{o)ga{tu)s; Donat(u)s m{artyr) n{?os-
ter); Liber {d)tus; F{eli)c{u)l{u)s ; Cre(s)co-
nius.
Lign. 6. — P{ater)ni [?] ; Rog(atu)s Contro{ver)sarius ; Fi-
laria, Bu..da.
Lign. 7. — Donali(a)7i(u)s; Maricl(u]s; Bi{ct)or; M(?a)an;
Fuzon; Kadizon {?).
Lign. 8. -- Dona(t)u(s); Bo7iifali(u)s; Natalic(u)s; Bictio)-
rian{us).
Lign. 9. — Xatalic{u)s; Tinu{s); Gauzio{s)u{s) ; Rorna-
7iu(s) Inulus.
Lign. 10. — {Ha)ec nornina in omilia; no{min)is patria sin-
gul(a).
A Youks-les-Bains (= Aquae Caesaris)^ memo'
ria de saint Calendion ^ ; à Thabraca , m^moria
d'Anastasie ^ ; à Khenschela (= Masculà) , memoria
d'Emeritus^; à El-Hassi : Paul, Pierre, Donat,
Miggin, Baric'; près de Bîr Fradj : Natalis (?)
Rena[tus] ^ ; à Tipasa , Salsa ^ ; à Dar-Ali-el-Ho-
chani, entre Aïn Kemouda et Thala : saint Julien';
1. C. I. L., n. 167Ù3.
2. c. I. £., n. 17382. Cf. L. Duchesne, dans le Bull. trim. de corresp.
africaine, 1884, p. 130, n. 369.
3. C. L L., n. 17714. Cf. De Rossi, Bull, di arch. crist., 1884-85, p. 35.
U. C. I. £., n. 18656. Cf. R. Cag\a.t, dans le Bull, du Comité, 1896,
p. 234, n. 40 ; J. SCHMIDT, dans Epliem. epigr., 1880, t. VII, p. 261, u. 790.
5. C. I. L., n. 19102. Cf. Sauret, dans le Btdl. du Comité, 1888, p. 137.
6. S. GSELL, Recherches archéologiques, pi. V, p. 23.
7. « C'est une memoria en l'honneur d'un saint Julien, écrit M^' Du-
chesne, exécutée aux frais d'un diacre appelé Bicemalos. Ces monuments
en l'honneur des saints sont extrêmement communs en Afrique, et no-
tamment dans la région numide, à laquelle se rattache géographiquement
la partie occidentale de la Byzacène, d'oii provient la memoria qui nous
occupe. Le diacre Bicemalos (le nom semble être Vincomalus estropié)
appartenait peut-être à l'Église de Thélepte; on en jugerait plus sûre-
ment si l'on était mieux édifié sur l'emplacement du monument. Le saint
auquel celui-ci est consacré doit être le grand saint Julien d'Antioche,
dont le culte, opposé par l'autorité ecclésiastique à celui du temple de
IDÉES ET USAGES. 257
près d'Aïn-el-Bab : mensa de.... Félix ^ ; à Henschir
Falloux, memoria Juliann^\ à Guelma : la
Masse blanche, saint Isidore, les trois enfants, saint
Martin , saint Romain ^ ; à Mediûna , memoria de
Rogatus, Malentus, Nasseus, Maxima^; à Tixter,
mensa de Datien, Donatien, Cyprien, Nemesien ^
à Kherbet-el-Ma-el-Abiod, memoria des saints Lau
rent, Hippolyte, Eufémie, Mennas ^ ; à Aïn-Zarira
Pierre, Paul, Laurent, Syxte, Hippolyte, Gargilius^
à Guelma : saint Pierre, les saints Félix et Vincent^
à Sétif : memoria de.... ^; à Rouffach : les martyrs
de Milève '^
Nous pourrions étendre beaucoup cette liste par le
dépouillement des épîtres de saint Cyprien, des écrits
ayant rapport aux polémiques du donatisme, des
ouvrages de Victor de Vite et, en général, de toutes
les pièces composant la littérature de l'Eglise d'A-
Daphné, parvint très vite à un éclat extraordinaire. Il y a bien des mar-
tyrs du nom de Julien dans diverses listes de martyrs africains ; un, en
particulier, figure au nombre des compagnons des saints Montanus et
Lucius exécutés à Carthage en 259 ou 260. Mais aucun des saints Julien
d'Afrique n'a été, que je sache, l'objet d'un culte spécial, à l'état isolé, en
dehors du groupe auquel il appartient. Du reste, le monument offre des
traits paléographiques de la période byzantine et il est tout naturel qu'il
se ressente de la dévotion aux saints d'Orient. » L. Duchesne ap. R. Ga-
gnât, dans le Bull, du Comité, 1889, p. 136, n. U.
1. R. Gagnât, même recueil, 1891, p. 523, n. 117.
2. P. Gauckler, même recueil, 1896, p. 298, n. 19.
3. De Rossi, Bull, di arch. crist., 189^4, p. 39.
U. H. DE ViLLEFOSSE, dans le Bull, épigr. de la Gaule, 1882, t. H,
p. 149.
5. S. GSELL, dans les Mél. d'arcli. et d'Iiist., t. XXI, 1901, p. 231.
6. R. Gagnât, dans le Bull, du Comité, 1895, p. 319.
7. ToULOTTE, ap. De Rossi, La Capsella, p. 15-18.
8. S. GsELL, dans le Bull, du Comité, 1899, p. 451, n. 3 : Vincentius
et Félix, martyres Abitinenses (?) f 12 febr. 304.
9. S. Gsell, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 1895, t. XV, p. 50, n. 8.
10. C. I. L., n. 6700, 19353. Il suffît de rappeler la martyre Robba, do-
natiste, et Digna, qui le fut peut-être. Cf. Gsell, Mél. d'arch. et d'Iiist.,
1900, p. 141; 1901, p. 236, note 2; C. I. L., n. 19913.
258 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
frique, mais un travail de cette étendue ne saurait
trouver sa place ici et il doit nous suffire pour l'ins-
tant d'avoir montré quelque chose de ce que ren-
ferment des textes que l'on n'a pas encore pris Tha-
bitude de consulter autant qu'il serait nécessaire^
pour en tirer tout ce qu'ils renferment d'histoire.
Les documents que nous possédons relativement
aux fastes martyrologiques de l'Église africaine sont
peu nombreux. Le plus important est un calendrier
de l'Église de Carthage, publié par Mabillon^ et par
Ruinart ^. « Ce calendrier ne présente point encore
les noms des victimes de la persécution vandale, mais
il marque ceux des évéques de Carthage jusqu'à saint
Eugène inclusivement [f 505) ; ainsi, dans sa rédac-
tion actuelle, il ne remonte que jusqu'à la première
moitié du vi^ siècle^ », probablement à l'épiscopat
de Boniface (523-535) ^. Nous avons donc dans ce do-
cument un témoin du culte sous le règne de Hildéric,
au moment où la paix fut rendue aux Églises. Tel
qu'il est, il pourrait être développé à l'aide des noms
nouveaux que nous apporteraient les textes épigra-
1. En mentionnant les lieux du culte, nous ne prétendons pas faire
autre chose que donner des points de repère pour l'histoire de chaque
culte particulier et la composition du calendrier sancloral des églises
locales.
2. Mabillon, Vêlera analecta, in-fol., Luteciae Parisioruni, 1682, t. III,
p. 398-^01. Egli, Calendarium Cartliaginense, dans Allchristl. Studien,
in-80, Zurich, 1887, p. 108.
3. Ruinart, Acta sincera, in-i", Parisiis, 1689, p. 693. L'édition de Ma-
billon est reproduite par E. Preuschen, Kurzere Texte zur GeschiclUc
der allen Kirche und des Kanons, in-8o, Freiburg im Breisgau, 1893,
p. 123. L. DUCHESNE, Martyrologium hicronymianum, in-fol., Bruxellis,
189^, p. Lxx sqq.
h. L. DucHESNE, Les sources du martyrologe hieronymicn, dans Met.
d'arch. et d'hist., 1885, t. V; A. IIarnack, dans Theologische Lilteratur-
zeitung, 1888, p. 351.
5. DucHESNE, De laterculis africanis,' dans Martyrologium hicrony-
mianum, in-fol., Bruxellis, 189^, p. lxx.
IDÉES ET USAGES. 259
phiques, patristiques et autres; néanmoins le calen-
drier ainsi obtenu resterait notablement inférieur en
étendue aux listes africaines entrées dans la com-
position du martyrologe hiéronymien. Quelles étaient
ces listes?
Un exemplaire du calendrier de l'Eglise de Car-
thage dont nous venons de parler, et qu'on peut
reconnaître malgré certaines différences de détail, a
été intercalé jour par jour dans le martyrologe gé-
néral que l'on mit sous le nom de saint Jérôme ^ . Il
reste à déterminer l'origine de longues séries de
saints africains dans lesquelles M^"" Duchesne croit
retrouver les catalogues des églises locales, tandis
que M. Achelis y voit ou bien l'ouvrage d'un faus-
saire, ou bien des martyrs contemporains de l'inva-
sion vandale. L'hypothèse d'une supercherie est trop
gratuite pour être recevable en critique ^ ; celle des
martyrs de l'invasion vandale paraît peu vraisem-
blable. On ne s'explique guère le soin apporté à
dresser des catalogues de martyrs au milieu d'un
désordre inouï et en un temps où les violences exer-
cées furent telles que trois Eglises seulement demeu-
rèrent debout^, alors que nous savons le soin apporté,
1. s. GsELL, Chronique archéologique africaine, dans Mél. d'arch. et
d'hist., 1901, t. XXI, p. 207-209, admet la possibilité d'un exemplaire
plus ancien que celui que nous possédons depuis Mabillon. L'hypothèse
des listes provenant d'églises locales et fondues dans le martyrologe
général a été présentée par L. Duchesne, loc. cit., combattue par H.
Achelis, Die Martyrologien, ihre Geschichte und ihr JVerth, dans
Abhandlungen der Kônigl. Gesellschaft der Wissenschaflen zu Gôttin-
gen. PhiloL-histor. Kiasse; neue Folge, t. III, n. 3 (1900), et défendue
par S. GsELL, loc. cit.
2. M. Achelis d'ailleurs ne paraît pas y tenir.
3. Cirta (= Constantine) était imprenable. Hippone soutint un siège
de 14 mois; ses habitants l'abandonnèrent, on la brûla; mais la ville ne
fut pas entièrement détruite, car Possidius nous apprend que la biblio-
260 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
en pleine période des persécutions romaines, par les
cvêques pour recueillir les noms des martyrs ^ . En
outre, rien ne nous apprend — nous parlons des
textes, non des conjectures — qu'on ait générale-
ment tenu pour martyrs les Africains qui périrent
lors de Tinvasion des Vandales. Les intérêts maté-
riels étaient au moins aussi souvent en cause que les
intérêts religieux et, dans ces conditions, il ne pouvait
être question de martyre. « Il faut encore remarquer
que l'on retrouve dans ces listes des martyrs an-
térieurs à l'entrée des Vandales en Afrique; par
exemple, sainte Salsa (VI des kalendes d'octobre, cf.
XIII des calendes de juin) qui périt dans le cours du
IV® siècle ; sans doute aussi deux des martyrs de Re-
nault 2 qui furent victimes de la persécution de Dio-
clétien 3. » Hypothèse pour hypothèse, celle des
catalogues locaux nous paraît plus conforme à la
vérité des faits. La suscription du calendrier de
Carthage tend à insinuer l'existence d'une liste lo-
cale : Hic continentur dies nataliciorum Martyrum,
et depositiones Episcoporum^ quos Ecclesia Carta-
genis anniversaria célébrant^*. L'inscription de
Henschir Djezza (:= Aubuzza) ^ semble corroborer
cette observation par un nouvel exemple. « Pour ne
pas multiplier les jours fériés^, on célébrait souvent
ihèque de saint Augustin ne périt pas. Vita Augustini, c. xviii; la troi-
sième Église épargnée fut Carthage.
1. Cyprien, Epist. XXVIII, 2; cf. L. Duchesne, dans le Nuovo bull. di
arch. crist., 1900, t. VI, p. 81.
2. XII des kal. de nov. ; les noms de Matheri, Dissei paraissent ré-
pondre à Maienti, Nassei.
3. S. GSELL, loc. cit.
i\. E. Preuschex, op. cit., p. 123.
5. c. 1. L., n. 16396. Cf. p. 255.
6. Remarquons que dans le calendrier de Carthage le carême n'a au-
cune fête.
IDÉES ET USAGES. 261
le même jour des martyrs morts à des dates diffé-
rentes. Ainsi s'expliquent, d'une part, ces longues ky-
rielles d'Africains ^ ; d'autre part, la répétition à des
dates diverses de beaucoup de saints qui figuraient
sur divers catalogues. Ces listes, envoyées sans doute
à Cartilage, ont pu y être réunies en une sorte de
catalogue général qu'un copiste aura utilisé et inter-
calé dans le martyrologe universel, dit hiéronymien.
Il a malheureusement négligé d'indiquer l'Eglise à
laquelle chaque liste se rapportait et il s'est contenté
d'ordinaire de la ruurique in Africa, qui parfois
même manque. Souvent aussi ce copiste (ou le com-
pilateur qui l'a précédé) paraît avoir reculé devant
l'ennui de transcrire ces interminables listes : il s'est
borné à ajouter un chiffre à quelques noms, par
exemple : et aliorum CXXII; on trouve même le
chiffre de 330 ^. » Parfois, lorsque la rubrique in
Africa fait défaut, ce sont les formes des noms qui
permettent l'identification. On ne rencontre les déno-
minations provinciales que rarement et ces indications
ne paraissent pas exemptes d'erreur ^. On peut d'ail-
leurs saisir sur le vif le procédé du compilateur en
comparant le calendrier de Carthage avec les jours
correspondants du martyrologe hiéronymien^'.
Nous rencontrons chez les chrétiens d'Afrique
les mêmes préoccupations que dans le reste de
1. « Il est possible d'ailleurs que le copiste, soit par négligence, soit
par insuffisance de renseignements, ait attribué fréquemment à un seul
jour des martyrs que les églises célébraient à diverses dates. »
2. S. GSELL, dans les Mél. dCarch. et d'hist., 1901, t. XXI, p. 207-209.
3. Numidia a pu être confondu avec Nômedia {= Nicomedia). Pour le
détail des mentions géographiques, cf. L. Duchesne, Martyrolog. hiero-
nym., p. LXix.
'i. La démonstration a été faite intégralement pour le calendrier par
L. DUCHESNE, op. cit., p. LXX-LXXI.
15.
262 L'AFRIQUE CHRÉTlElNiNE.
l'Eglise. En ces siècles où les invasions faisaient
courir à toute ville, à toute bourgade, de terribles
aventures depuis que le gouvernement central de
Rome ou de Byzance ne pouvait plus les protéger,
les fidèles qui, depuis le iv*^ siècle, formaient géné-
ralement la majorité de la population des cités, pré-
tendirent étendre à celles-ci la protection des mar-
tyrs. C'était une croyance païenne que cliaque ville
possédait ses divinités tutélaires ^ ; croyance adaptée
par les chrétiens aux exigences de leur foi. On
racontait que, lors du siège de Rome par les Goths,
saint Pierre avait écarté l'ennemi d'un pan de mur
ruiné pouvant servir de brèche ^ ; on attribuait aux
martyrs Jean et Paul la garde d'une partie de l'en-
ceinte^. Vienne^' et Ivrée^ avaient également leurs
défenseurs. Ils s'étaient, disait-on, montrés. C'étaient
saint Pierre et saint Paul escortant le pape saint
Léon [^^ quand il se rendit devant Attila ^ ; saint Félix
1. BURMANN, Anthologia, t. II, p. 5^7, donne un poème contenant
l'énurnération des dieux protecteurs de Dodone, Samos et de plusieurs
autres villes de la Grèce. Le nom du dieu protecteur de Rome était
tenu caché afin que les ennemis ne pussent acquérir sa défection en
lui offrant des sacrifices. Pline, Hist. nal., XXVIII, iv; Servils, In
Georg., 1. V, vs. 409. Le fait n'était pas sans exemple, à ce que nous
apprennent Dion Cassius, lUst. rom., LXV, ix, 8; Lampride, Commode,
XVI ; aussi Macrobe, Sat., III, 9, donne-t-il la formule de l'évocation
adressée à la divinité protectrice de l'ennemi, formule qui contient la
promesse de jeux à instituer et de sanctuaire à construire. Zoslme,
Hist., 1. V, c. VI, rapporte qu'au moment où Alaric allait mettre le siège
devant Athènes, Minerve apparut au barbare. La déesse était armée et
menaçante. Achille l'accompagnait, ils parcoururent les murailles de la
cité.
2. Procope, De bello golhico, 1. I, c. 23.
3. Muratori, Liturgia romana velus, in-fol., Veneliis, 1748, t. I,
p. 339.
4. E. Le Blant, Inscript, chrét. de la Gaule, n. 420.
5. Gazzera, Iscriz. del Piemonte, in-^», Toriuo, 1849, p. 80,
6. Acta sanct., 11 avril : Vita s. Leonis.
IDEES ET USAGES. 263
s'était laissé voir menaçant les barbares du haut de
la muraille de Noie ^ ; sainte Eulalie avait, elle aussi,
protégé visiblement Mérida^; à Trêves on avait,
d'après l'aveu du diable en personne, un saint à
chaque porte, saint Euchaire à l'une, saint Maximin
à l'autre ^. Les gens de Guelma (= Calama) parta-
geaient ces idées lorsqu'ils firent inscrire sur un
ouvrage militaire les paroles suivantes '* :
VNA ET BIS SENAS TVRRES CRESCEBANT IN ORDINE TOTAS
MIRABILEM OPERAKI CITO CONSTRVCTA VIDETVR POSTICIVS
SVB TERMAS BALTEOJONCLVDITVR FER^O NV^VS MALORVIVI
POTERIT ERIGERE M AN" PAT RI Cl SOLOMÔN- INSTI^TION- NEMO
5 EXPVGNARE VALEVIT DEFENSIG MARTIPT- TVET^R POSTICIVS |PSE
CLEMENS ET VINCENTIVS MARTIR"' CVSTÔF INMROITVM IPSV
Una et bis senas turres crescebant in ordine totas
Mirabilem opérant cito constructa videtur.
Posticius sub termas balteo concluditur ferro.
Nu[ll]us malorum poterit erigere man{us).
Patrici Solomon{is) insii[lu]tionem nemo expugnare valevit.
Defensio martir{um) tuel[u]r posticius ipse.
Clemens et Vincentius, martir{es), custod{iunt) in[t]roitum
ipsu{m).
L'enceinte élevée par ordre du patrice Solomon
se composait d'une muraille épaisse de 3 mètres,
flanquée de treize tours carrées. La dédicace aux
saints Clément et Vincent se trouvait au-dessus d'une
1. Saint Augustin, De cura pro mortuis gerenda, c. 16.
2. IDACE, Chronicon^ n. 456. •
3. Grégoire de Tours, VUœ Patrum, c. xviii, U.
U. C. I. £., n. 5352. S. Gsell, Les monum. antiq. de l'Algérie, t. II,
p. 364. Cf. Procope, De bello vandalico, II, xix ; Io>vd|i,wv... ttoXiv
ÉxàffTriv TrepieêaXXe Tetxs'- L. Rémer avait, par erreur, considéré Pos-
ticius comme un martyr; c'est simplement un nominatif pour l'accu-
eatif : posticium = TcapàOupa, ou posterula, comme on disait à Rome
pendant la décadence. Cf. l'inscription d'Aubuzza, C. I, L., n. 16396.
264 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
porte qui s'ouvrait auprès des thermes romains.
L'inscription remonte à Tannée 539 ^ .
Une coutume répandue dans toute l'Afrique, ré-
pond à une préoccupation analogue. Bien des fidèles,
avant qu'ils fussent complètement familiarisés avec
la religion nouvelle, continuèrent à croire pendant
plusieurs siècles que la résurrection du corps des
élus était subordonnée à la conservation intacte de
leur cadavre. De là était sortie une législation fort
originale et fort sévère destinée à sauvegarder les
tombeaux de toute violation. Mais comme les mal-
faiteurs pouvaient échapper à la police, les fidèles
éprouvaient le besoin de renforcer la défense soit en
prodiguant l'anathème, soit en faisant rejaillir sur
leurs restes l'immunité qui protégeait les tombeaux
des martyrs ^. La dévotion et l'intérêt contribuèrent
à donner à cette coutume une grande extension. Dès
le temps des persécutions, la pensée de l'ensevelis-
sement auprès des saints commence à se faire jour.
Une nécropole chrétienne se forma dans un faubourg
de Carthage, au bord de la route de Mappala, autour
de la tombe de saint Cyprien ^ ; ce fait n'est pas
isolé et c'est l'Afrique qui nous fournit dans une
1. Voici la resliluliou métrique :
Una et bis senas turres crescebant in ordine totas.
Mirabilem operam cito constructa videtur.
Posticius sub termas balteo concluditur ferro.
Nu[ll\us malorum poterit erigere man{us).
Palrici Solomon{is) insti[tu]lion{em) nemo expugnare vatevit.
Defensio marlir{um) tuel[u]r posticius ipsc.
Clemens et Fincentius, marlir{es), custod{iunt) in[t]roitum ipsu{m).
2. H. Leclercq, Ad sanctos, dans F. Cabrol, Dict. d'arch. et de
titurg., t. I, col. ^79 sq.
3. G. A. LwiGERiE, De l'utilité d'une mission archéol. à Carthage^
p. kl; Acia s. Maximiliani, dans Ruinart, Acta mart., in-4°, Parisiis,
1689, p. 311 ; P. Monceaux, Le tombeau et les basiliques de saint Cyprien
à Carthage, dans la Revue archéoL, 1901, t. XXXIX, p. 183-201.
IDÉES ET USAGES. 265
inscription de Aïn-el-Bab, l'un des rares documents '
portant la mention classique : Ad sanctos, pour
désigner la sépulture à proximité des martyrs ^ :
•]hENOVAI[
•]DEDERAT DATVS[--
•]NS AD SANCTOS[--
•]POS-VIXIT-M-X-V[—
•]VII
ns ad sanctos.. . . pos[itus) vixit m[enses]X
[horas ?) VII
La dévotion aux martyrs a laissé sa trace dans un
assez grand nombre de textes épigraphiques afri-
cains. On se l'explique aisément si on remarque que
beaucoup de fidèles, et non des moins éclairés^
s'imaginaient que le fait de la sépulture ad sanctos
rachetait les péchés d'une vie dissipée. Saint Augus-
tin fut amené à écrire son traité De cura pj^o mor^
tuis gerenday.ad Paulinum, vers l'année 421, pour
rectifier les idées d'un de ses correspondants,
l'évêque de Noie, qui lui avait demandé si la sépul-
ture ad sanctos procure par elle-même quelque
soulagement à l'âme du défunt ^. Cette confiance
excessive nous a peut-être valu quelques inscriptions
tout à fait précieuses.
Nous apprenons, en autres choses, de ces ins-
criptions, l'usage très répandu de faire des vœux aux
martyrs. Lorsque le vœu était acquitté, on composait
1. E. Le BLA.NT, Inscr. cfirét. de la Gaule, n. ^1 : positu est ad
sanctos; Germer-Durand, dans le Cosmos, 7 sept. 1895, p. 169-171.
2. R. GAGNAT, dans le Bull, du Comité, 1891, p. 523, n. 118.
3. S. AUGUSTiîv, De cura gerenda, P. L., t. XL, col. 591 sq. Cf. H. Le-
CLERCQ, Àd sanctos, col. 497.
266 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
une inscription commémorative avec une formule
analogue à celle-ci : Quod promîsi, feci. A Keu-
schela, vœu à saint Montan : Quod promisit^ corn-
plent ^ ; à Henschir Gesses, entre Meskiana et Tim-
gad, on lit sur un pavement de mosaïque dans les
ruines d'une basilique chrétienne ^ :
PVBLIVS PETRONIVS TVNNINVS VOTVM QVOD
[DEO ET CRISTO
EIVS IPSI PROMISERVNT ET CONPLEVERVNT
[FAVENTE DEO GADINIANA FLORE
Sur la route de Cirta à Calama, à Aïn-Regada, on
a relevé deux cippes portant des inscriptions en
caractères cursifs ^ :
I I
NOMI o NOMINA o
NA MAR MARTYR
TVRVM ROV NIVALIS
NIVALIS MATRONE
5 MATRONE 5 SALVI
SALVI NA o FORTVNATV o
TALIS NONV IDVS QVOT PROMISIT
NOVEMBRES FECIT
Ces inscriptions paraissent sépulcrales et datent
probablement des débuts du règne de Constantin.
Nous ignorons la nature de la promesse dont s'ac-
quittait Fortunatus à l'égard des martyrs ; peut-être
1. C. I. L., n. 2272.
2. C. I. L., n. 2335 : Favente Deo, Candidîana {domus) florc{at) ; cf.
S. GSELL, dans les Mélang. d'arch. et d'hist., 1893, p. 539.
3. C. I. L., n. 566^1, 5665 ;De Rossi, BuU. di arcli. crist., 01875, pi. XII,
n. 2, 3. Nomen = relique. Cf. Audollent, dans les Mél. d'arch. et
dhist., 1890, p. 526-529. Nomen martyr is Calcndionis, C. I. L., n. 16743.
Cf. GSELL, Musée de Tébessa, p. 10.
IDÉES ET USAGES. 267
consistait-elle à élever un mémorial sur le lieu où
ils reposaient. Une inscription provenant de Sétif
mentionne un vœu fait par des époux à deux martyrs
inconnus * :
MARTIRIB SANCTIS PROMISSA COLONICVS I NSONS
SOLVIT VOTA SVA LAETVS CVM CONIVGE GARA
HIC SITVS EST IVSTVS HIC ATQ DECVRIVS VNA
QVI BENE CqNFESSI VICERVNT ARMA MALIGNA
PRAEMIA VICTORES CRISFI MERVERE CORONAM
Ce ne sont pas les seuls souvenirs que nous puis-
sions citer. A Sétif, nous trouvons les mémorise des
célèbres martyrs Etienne et Laurent, auxquels est
associé saint Julien^; c'est un véritable « authen-
tique », et nous pouvons en citer d'autres :
HIC MM SCOR HIC HABENTVR
STEFANI ET MEMORIE SANC M
LAVRENTI PANTAAEONTI
LVLIANI IVAIANIE-COMITV'
5 possv y
XII KL APRL
ABORI ET
SCI STEFANI'
1. C. I. L., n. 8631. De Rossi, op. cit., 1875, p. 171; 1876, pi. III, n. 1.
En rapprochant les termes mêmes de l'inscription des paroles de
S. OPTAT, De scliism. Donat., 1. III, c. vin, on constate qu'il ne peut
s'agir ici de martyrs donalistes.
2. L. DucHESNE a démontré l'importance du culte de ce martyr en
Afrique. Cf. S. Gsell, dans les Met. d'arch. et d'Iiist., 1899, p. 68, n. 1.
R. Gagnât, dans le Bull, du Comité, 1889, p. 136, n. U.
3. C.I.L., n. 8632: Hic m{é)m{orise) s{an)c{t)or{um) Stefani et Lau-
renti [et] Juliani pos{itœ) su[nt] XII k[a)l[endas) yipr[i)l{es) [N]abori
et s{an)cit)i Stefani. A rapprocher une feuille de plomb opistographe
trouvée à Bir-Haddada (Maurétanie Sitifienne); la face du recto est in-
déchiffrable, le verso laisse lire ces mots : cuius memorie,.., C. I. L.,
n. 8731. ^
k. Hic habentur memori{a)e sanc{torii)m Pantaleonti{s) Juliani e{t)
268 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
« L'adverbe initial hic fut adapté, à ce que nous
apprend Rossi, à deux sortes bien distinctes d'épi-
graphes monumentales dans les églises d'Afrique ; à
celles de l'autel et du petit sépulcre contenant ses re-
liques et à celles des façades soit intérieures, soit
extérieures des églises ^ . » Donnons d'abord un exem-
ple de ce dernier cas, d'après une inscription d'Aïn-
Ghorab ^ :
^ HC DOMVS ÏÏT NOS[;W .r^J HC AVITATIO 8PS SCI ?[amcleti\
+ HC MEMORIA BEATI MARTIRIS DEI CONSVLTIM VEI^^^
+ HCEXAVDIETVROIVINISQriNVOCATNOMENDNIDIOIVINIPOT[e?i;ù]
-f VR HOMO MIRARIS DÔlVBANTE MELIORA VIDEVIS
cornituiin). Inscripliou provenant d'Ammaedera, dans la Byzacène. « Elle
devait être placée en avant de l'espace réservé au clergé, entre les pieds
de l'autel et recouvrir les reliques des saints qu'elle mentionne. » S. Gsell,
dans le Bull, du Comité, 1899, p. ^50-^51, n. 1. Cf. De Rossi, Bull, di
arch. crist., 1877, p. 107, pi. IX, fig. 2; C. I.L., n. 10515. Les Jmartyrs
dont il est ici question sont Pantaléon de Nicomédie et Julien d'An-
tioche. Voyez encore d'autres memorix de martyrs : C. I. L., n. 971^,
10991, 10686, 10693, 11725, 167^13; celle-ci présente simplement le sou-
venir du martyr Calendion dont on réclame le secours pour ceux qui
votum compleverunt ; C. I. L., n. 17382, 17608, 1771'4, 17715, 17746,
18656, 19102. De Rossi, JLa capsella argentca, p. 30; R. Cagxat, dans
\& Bull, du Comité, 1889, p. 136, n. U; P. Gauckler, dans le même
recueil, p. 143, n. 72; Ibid., 1896, p. 298, n. 19; De Rossi, BuU. di arch.
crist., 1894, p. 39; Ibid., 1884-1885, p. 35; P. Toussaint, dans le Bull,
du Comité, 1898, p. 215, n. 49; Fabre. dans le Bull. d'Oran, 1900,
p. 399-408. S. Gsell, dans les Mél. d'arch. et dliist., 1895, t. XV, p. 50,
n, 8 (?). En dehors des inscriptions sur marbres, nous avons deux me-
moriae qui sont véritablement des € authentiques » : l'unee st sur un car-
reau de terre cuife, C. I. L., n. 8632 ; l'autre sur un feuillet de plomb,
C.I.L., n. 8731. Cf. L. Delisle, Authentiques de reliques de l'époque
méi^ovingienne, dans les MéU d'arch. etd'hist., 1884, t. IV, p. 3 sq.
1. De Rossi, La capsella argentca africana, iu-fol., Roma, 1889, p. 16.
2. C. I. L., addit., p. 948, cf. Poulle, dans le Rec. de la soc. arch.
de Constanline, 1871-72, p. 421; C. I. L., n. 2220, 17614, 17714; Bosre-
DON, dans le Bec. de Constanline, 1876-77, p. .378; Masqueray, dans la
llevue africaine, 1878, p. 466; 1879, p. 93; De Rossi, Bull, di arch.
crist., 1878, p. 8; G\TTi, dans le même recueil, 1884-85, p. 37; DE ROSSi,
ÏM capsella, p. 17.
IDÉES ET USAGES. 269
On trouve encore des formules dans le genre de
celles-ci :
HIC E[st dom]\IS [dei /uc]mm[riae] APOSTOLO[r' e^jBEATI... <
{h)\Z SEDES SANCTI 2
Revenons aux memoriae des reliques. La plus cu-
rieuse des inscriptions de cette catégorie est un titu-
lus du V® ou du VI® siècle, trouvé à Guelma, dans la
Numidie. Nous apprenons que les /wemo/Vae n'étaient
pas toujours disposées dans un loculus sous l'autel ^,
mais sur la table même de l'autel que recouvrait,
comme de nos jours, une nappe * :
+ SVB HEC SACRO
SCO BELAMINE ALTA
RIS SVNT MEMORIAE
SCOR_MASSAE CANDI
5 DAE SCI HJESIDORI
SCOR TRIV PVERORV
SCI MARTINI SCI ROMANI+
L'inscription, dite des « martyrs de Renault », est
trop célèbre pour n'être pas rappelée ici ^ :
1. Farges, dans le Bull, de l'acad. d'Hippone, t. XVIII, p. 13; Rou-
QUETTE, dans le même recueil, t. XXI, p. 93; Gatti, loc. cit. ; de Rossi,
La capsella, p. 17.
2. De Rossi, Bull, di arch. crîst., 1878, p. 22.
3. H. Leclercq, Archéologie de l'Afrique, dans F. Cabrol, DicU
d'arch. et de liturg., t. I, col. 713, fig. 149.
U. De Rossi, Bull, di arch. crist., 1894, p. 39. Sub hecsacro sancto ve-
lamine altaris sunt memoriae s{an)c{t)or{um) massae candidae. S{an)c[t)i
(/) sidori, s{an)c{l)or{um) triu{m) pueroru{m), s{an)c{t)i Martini, s{an)c{t)i
Romani. Parfois ils sont ensevelis sous l'autel. Tertullien, Scorpiace,
12 : Sed et intérim sub altare martyrum animae placidum quiescunt.
5. Troupel, dans le Bull. d'Oran, série l-^^, n. 11 (1882), p. 124; L. De-
MAEGHT, dans le même recueil, 1882, p. 12, p. 2;Ibid., 1883, p. 210, n. 57,
270 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
MEMORIA BEATISSIMO
RVM MARTYRVM IDEST
ROGATI MATENIE NASS
El MAXIMAE QVEM PRI
5 MOSVS CAMBVS GENITO
RES DEDICAVERVNT PAS
SI XII KAL NOVmIcCXC PROV
Memoria heatissimorum martyrum, id est, Ro-
gati, Maientiy Nassei, Maximae, quem Primosus,
Cambus genitoj'es dedicaverunt, Passi XII k[a)l
[endas] No{çe)m{bres) x [Aniio) CCXC prov{inciae)
(=r 329 apr. J.-C), et au-dessous on lit encore :
MEMORIA BENAVGI El SEXTI KLAS {{novembres)]
c'est-à-dire : Memoria Beiinagi e[t] Sexd k[a)l-
{end)as [novembres)^ c'est-à-dire qui sont morts douze
jours après les martyrs dont il vient d'être fait men-
tion.
Peut-être était-ce en souvenir de la sainteté du lieu
consacré par la présence des reliques et de l'autel que
nous voyons dans l'Église d'Afrique un usage digne
d'être noté. Si les circonstances exigeaient des modi-
fications dans un édifice, son abandon, sa désaffecta-
tion, on tenait à garder le souvenir de la memoria.
Une pierre de Guelma porte ces mots ' :
HÉRON DE ViLLEFOssE, dans le Bull, épigr. de la Gaule, 1882, l. 11,
p. IW; J. SCHMiDT, Ephemeris epùjraphica, t. V, n. 1041 ; R. de laBlax-
CHÈRE, dans le Musée d'Oran, p. 27; Le Même, dans la Revue archéolo-
(jique, 1893, t. II, p. 87; L. Duchesne, dans les Mél. d'arch. et d'hist.,
1885, t. V, p. 148; De Rossi-Duchesne dans le Martyrol. hieronym.,
1894, p. 6; S. GSELL, dans le Bull, du Comité, 1899, p. 458, n. 8; Le
MÊMEi dans les Mélang. d\irch. et d'hist., 1901, p. 235; Fabre, dans le
Bull. d'Oran, 1900, p. 399-408.
1. Reboud, dans le Bec.de lasoc. avcli. de Constantine, t. XXII, p. 48;
R. Gagnât, dans le Bull, du Comité, 1887, p. 105; De Rossi, La Cap-
IDÉES ET USAGES. 271
+ H I C
MEMORIA
PRISTINI
ALTARIS+
Hic memoria pristinii altaris
Une inscription de Rouffach (= Mastar), plusieurs
fois publiée, nous offre une indication sur les mémo-
riae, d'autant plus utile à recueillir que les découvertes
archéologiques ont apporté sur cette pratique de vives
lumières ' :
TERTIV IDVS ^ IVNIAS AEPOSI
TIO CRVORIS SANCTORVM MARTVRVM
QVI SVNT PASSI SVB PRESIDE FLORO IN CIV
ITATE MILEVITANA IN DIEBVS TVRIFI
CATIONIS INTER QVIBVS HIC INNOC
EST IhCE IN PACM
Cette inscription nous amène à dire quelques mots
du culte rendu au sang des martyrs. On sait que les
sella, p. 32; C. I. L., n. 17580. On verra ailleurs que la table même de
l'autel porte en effet le nom de memoria, mais on spécialise cette me-
moria comme à Henschir-el-Begueur : memoria || sâcti mo\\ntani^
cf. HÉRON DE ViLLEFossE, dans le Bull, de la soc. des anliq. de France,
1880, p, 270.
1. Terti[o) idus Junias, depositio cruoris sanctorum mart{y)rum qui
suntpassisub pr{a)eside Floro in civitate Milevitana, in diebus t{h)uri-
flcationis inter quibus hic Innoc[en'\s est {ips)e inpac[é}. De Rossi, Bull,
di arcli. crist., 1875, p. 163, 177; 1876, p. 59, pi. III, n. 2; CI. L., n.
6700, 19363; S. GSELL, dans le Bull, du Comité, 1899, p. ^52, n. a; Le
Même, Monum. antiq. de l'Algérie, t. II, p. 251; Héron' de Villefosse.
Rapport sur une mission archéol. en Algérie, iu-8'', Paris, 1875,
272 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
lociili des catacombes de Rome présentaient en assez
grand nombre, fixées à la paroi extérieure, des fioles
remplies d'une matière sur la nature de laquelle les
analyses chimiques présentèrent des conclusions dif-
férentes*. Les uns soutinrent que ces fioles renfer-
maient le sang du martyr enfermé dans le loculiis;
d'autres y virent un souvenir du repas funèbre ou de
la célébration eucharistique. On apporta quelques
textes du iv^ siècle pour résoudre un problème qu'ils
ne visaient même pas, car les écrivains invoqués
mentionnaient l'usage d'enfermer une fiole de sang à
l'intérieur du tombeau et non sur la paroi extérieure.
Les catacombes romaines offrirent plusieurs exemples
de cet usage. Le P. Marchi y rencontra deux sépul-
tures munies de l'ampoule et dans chacune d'elles il
trouva deux squelettes entiers ainsi que des ossements
ayant appartenue d'autres corps ^. Une autre décou-
verte fut plus décisive encore : On trouva à l'intérieur
d'un loculus deux squelettes, celui d'un adolescent et
celui d'un enfant à demi consumé par les flammes,
ainsi qu'un vase de sang^. En outre, « Boldetti et le
P. Marchi observèrent aux catacombes des fioles de
verre scellées entre plusieurs tombeaux sans paraître
se rattacher à aucun d'eux ^' ; d'autres vases isolés de
même, se trouvèrent aux extrémités, au milieu des ga-
leries ou dans le centre des chapelles souterraines ^.
1. H. Leclercq, Ampoules, AaxL?, F. Cabrol, Dict. d'arcli. et de liturg.,
t. I.
2. G. Marchi, 3Ionumenti délie arlc cristiane primitive, iu-^°, Roma,
18W, p. 118, 119, 270.
. Jbid., p. 119, 123, 270.
U. Boldetti, Osservazioni, in-fol., Roma, 1720, p. 180-182; Marchi,
op. cit., p. 112, pi. XV.
5. Boldetti, op. cit., p. 181. On lit dans les papiers de Marango.m re-
cueillis par Danzetta, ms. Vatic, n. 832^t : In coemeterio s. Satuymini,
IDÉES ET USAGES. 273
On a pensé qu'alors la marque devenait collective et
indiquait des réunions de martyrs ; mais le fait s'est
produit ailleurs sous une forme nouvelle et dégagée
de toute équivoque. Boldetti rencontra encore, scellé
entre quatre tombes, un vase de terre fermé d'une
plaque de marbre. Des ossements se trouvaient dans
cette urne et l'antiquaire romain y vit des restes de
martyrs ^ . Je ne saurais en juger autrement, écrivait
Edmond Le Blant, car, devant la forme connue des
sépultures des Catacombes, toute autre explication
semble impossible. Ces reliques, que l'on peut croire
prélevées, comme le serait du sang, sur les cadavres
qu'elles avoisinent, étendaient, cette fois sans doute,
[leur protection] sur une réunion de tombeaux ^ ».
Les fouilles africaines ont apporté à cette solution
une confirmation qui paraît définitive et qui nous
montre une fois de plus l'identité de coutumes ri-
tuelles entre Rome et l'Afrique. A Matifou (= Rusgu-
niaé) près d'Alger, une église, fouillée en 1900, avait
été dévastée à une époque que nous ignorons et re-
construite au temps de la domination byzantine par
les soins d'un nommé Mauritius, commandant un
corps de troupes en garnison à Rusguniae ^. Dans la
die 29 novembris a. 1742, reperi in parte superiori ampullam vitream
sanguine liquida fere plenam, cujus pars superior est sérum, in fun-
do autem croceus liquor. Erat apposita in medio quatuor loculorum, in
quorum uno aderant tria corporamartyrum.CoUum est vivo sanguine
undique respersum. Cf. de Rossi, Roma sotterr., t. III, p. 619.
1. Boldetti, op. cit., p. 291.
2. E. Le Blant, La question du vase de sang, in-S», Paris, 1858,
p. 34 sq.
3. Pour l'épitaphe de Mauritius, cf. H. Chardon, dans le Bull, du
Comité, 1900, p. lUh, pi. V. 11 n'est pas possible d'attribuer à ce person-
nage la qualité de martyr, son épitaphe dit formellement : requiebil in
pace. Les épitaphes de ses deux fllles sont fort différentes ; celle de Pa-
tricia mentionne simplement l'indication patronymique, cf. H. Chardon,
op. cit., p. 146; celle de Constantina nous apprend qu'elle est fille de
274 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
tombe de ce magister militiun, on trouva une fiole de
verre à côté du corps ' .
Aucun de ces faits n'est aussi décisif que l'ins-
cription de Rouffach dont la lecture n'offre de diffi-
cultés qu'à la dernière ligne qu'on peut lire : hic
Innocens est ipse in pace. Nous avons donc ici un
exemple incontestable de l'usage dont arguait Edm.
Le Blant. Innocens aura été enseveli en un lieu où
était déposé le sang de plusieurs martyrs suppliciés
à Milève en 304 ou en 305 ^. L'inscription a été
celui qui edificia circumtapsa diu in liane sca basilicarestauravit, Char-
don, op. cit., p. 146. Si le restaurateur de l'église était mort martyr, on
n'eût sans doute pas omis de le dire.
1. S. GsELL, Monum. antiq. de l'Algérie, t. II, p. 227. Peut-être une
autre découverte appartient-elle au même ordre de faits. A Aïu-Zarira,
région d'Aïn-Beïda, dans l'église où fut trouvée la célèbre Capsella ar-
genlea et qui ne peut guère être antérieure au v® siècle, on a décou-
vert « entre quatre briques plates une coupe en verre et sept petits
verres de même matière, mais la chute d'une pierre a malheureusement
tout anéanti ». De Rossi, La Capsella, p. 10. Cf. C. I. L., n. 8632 et
p. 972. Berbrugger parle de « vases dans lesquels il y avait du sang ».
Dans la Capsella d'Aïn-Zarira on a cru voir des traces de sang, mais
c'est très douteux. De Rossi, La Capsella, p. 29. M. Berthelot, Analyse
d'un vin antique conservé dans un vase de verre scellé par fusion et
Nouvelle note sur un liquide renfermé dans un vase de verre très an-
cien, dans la Revue archéoL, 1877, t. I, p. 397 sq., dit que même pour les
chimistes, il est impossible de reconnaître la nature exacte de dépôts
contenus dans les vases antiques non bouchés. Une formule lue sur une
tombe en mosaïque de Thabraca indique peut-être la préoccupation de
suppléer au manque d'ampoule de sang :
PORTESI -? SUN PAC
EINOCESINOMINEM
ART VR
Porl{u)e{n)si{s)''i in pace. In{n)oce{n)s. In {n)omine martur{um) ; E. Le
Blant ap. R. de la Blanchère, Mosaïque de Thabraca, p. 18.
2. On lit dans S. Optât, De schismate Donatistarum, 1. III, c. viii;
P. L., t. XI, col. 1018, une attestation concernant le magistrat dont
parle l'inscription. Cf. encore, 1. 1, c. xiii, P. L.,l. XI, col. 908. Enfin nous
retrouvons ce Florus et la thurificatio lors des débats du concile de
Cirta, en 305; cf. S. Augustin, Contra Cresconiuni, III, 27; P. L., t.
XLH, co 1. 511.
IDEES ET USAGES. 275
relevée à une soixantaine de mètres d'un petit édi-
cule décoré de colonnes jadis enclos dans un cime-
tière. Ce fait, si probant qu'il soit, n'est pas unique.
« Je citerai à cette occasion, écrit M. S. Gsell, une
découverte faite, il y a quelques années, à Fériana,
dans une basilique située au sud-ouest de la ville
antique de Thélepte au milieu d'un cimetière chré-
tien. MM. Lavoignat et de Poudrayguin ont trouvé
dans le chœur, à 2 mètres en avant de l'abside,
le soubassement d'un autel avec une inscription sur
mosaïque concernant un saint Januarius et ses com-
pagnons ^ ; puis, par-dessous, une fosse creusée
dans le roc. Ce tombeau « renfermait des ossements
d'adultes et d'enfants placés par faisceaux, perpen-
diculaires à l'axe du cercueil. Un vase allongé, en
verre, se trouvait au centre et contre la paroi orien-
tale ^ ». Il est permis de supposer que ce vase,
dressé à la place d'honneur du sépulcre, avait servi
à recueillir le sang d'un chrétien mis à mort (peut-
être de ce Januarius). Il y aurait donc eu dans ce
tombeau : 1^ des corps de plusieurs [personnages] ;
2° le sang d'un martyr ^. »
Le culte des martyrs avait pris, en Afrique, un
développement si considérable qu'il entraîna à de
graves abus ; ce fut principalement le culte de saint
1. C. I. L., n. 11270; De Rossi, La Capsella, p. 17-18, n. 8.
2. Lavoignat et de Poudrayguin, dans le Buil. du Comité, 1888,
p. 178-180.
3. S. Gsell, dans le même recueil, 1899, p. Ub2. Nous trouvons ailleurs
encore l'usage de transporter au loin et comme sauvegarde le sang d'un
martyr. Une homélie sur saint Polyeucte, conservée dans deux mss. de la
Bibliothèque nationale, fonds grec, n. 513, 1^49, nous apprend qu'après
la mort de ce martyr, « Néarque recueillit son sang précieux et sacré,
et, l'ayant enfermé dans un linge brillant, le transporta dans la ville
de Cananéotes ». P. Allard, Hist. des perséc, in-8'', Paris, 1886, t. II,
p. 509.
276 L'AFRIQUE CHRETIEINNE.
Cyprien qui provoqua la dévotion la plus vive et
les excès les plus regrettables. Ce culte fut, jus-
qu'aux invasions arabes, une sorte de patronage
invoqué par toute FÉglise d'Afrique et dont le centre
se trouvait à Carthage ' . La fête du martyr y était
l'occasion de solennités brillantes ^, aussi bien chez
les catholiques que chez les hérétiques ^. Divers lieux
de pèlerinage en son honneur avaient été établis;
d'abord, sur l'emplacement de son martyre ^', puis
à son maj'tyrium ^, enfin dans plusieurs basiliques
dédiées à sa mémoire ^. Les Actes du martyre de
saint Cyprien ^ nous apprennent que son corps ne fut
pas inhumé sur le lieu de l'exécution : Inde per
noctem sublatum cum cereis et scolacibus ^
cum çoto et triumpho magno deductum est ®.
1. Procope, De bello vandalico, 1. I, c. 21, KuTupiavôv, àyiov àvôpa,
liàXi^Ta TtàvTtov ol KapxïlSdvtoi (yéêovTat.
2. Ibid., 1. 1, c. 20; cf. Grégoire de Nazianze, Orat. XXIV.
3. S. Augustin, Sermo CCCX, 1 ; cf. Sermones CCCIX-CCCXIII : In
natali Cypriani martyris et Sermones XIV-XV de VAppendix., P. L.,
t. XLVI, col. 862 sq. A l'époque vandale, cf. S. Fulgence de Ruspe,
Sermo VI, 1 : De s. Cypriano martyre, P. L., t. LXV, col. 7^0 et Homilia
de s. Cypriano episcopo et martyre, 1 ; P. L., t. LVllI, col. 265. Pour
l'expansion de ce culte : en Espagne, cf. Prudence, Péri Stephanôn,
hymn. xii, vs. 237; à Rome, cf. Chronographe de 35!i, édlt. Mommsen,
dans Monum. Germ. Historica. Auctores antiquissimi, in-4°, Hanno-
verae, t. IX, p. 72.
U. S. Augustin, Sermo CCCX, 2 ; Enarr. in Psalm. LXXX, 4, 23.
5. Sermo CCCXI, 5 ; De miraculis s. Stephani, II, 2, 9, P. L., t. XLI,
col. 848; Acta s. Maximiliani, 3, dans Ruinart, Acta sincera, 1689,
p. 311.
6. S. Augustin, Confessiones, Y, c. 8, 15; Victor de Vite, HisU persec.
vandal., 1. 1, c. 5, 16.
7. Cf. P. Monceaux, Examen critique des documents relatifs au
martyre de s. Cyprien, dans la Bévue archéol., 1901, t. XXXVllI,
p. 249-272.
8. Pour une expression semblable et un rite funéraire identique au
iii« siècle, en Italie, cf. D. Gabrol et D. Leclercq, Monum. Eccles.
liturg., t. I, n. 4178.
9. Acta s. Cypriani, 5.
IDEES ET USAGES. 277
Immédiatement après le supplice le corps avait été
transporté de VAger Sexti ^ dans une maison du
voisinage pour le soustraire à la curiosité des païens ;
ce fut pendant la nuit suivante que le cortège funè-
bre porta les restes « aux areae de Macrobius Can-
didianus, le procurateur, qui sont situées sur la Via
Mappalensis, près des Piscines ^ ». Tous ces lieux
ont pu être identifiés aujourd'hui avec une précision
suffisante ^ et les areae de Macrobius Candidianus
nous ont donné quelques-unes des plus anciennes
tombes chrétiennes de Carthage. En ce lieu, comme
à VAger Sexti '', se tinrent des réunions liturgi-
ques ^ dont nous parle saint Augustin. Les Car-
thaginois avaient pris peu à peu l'habitude d'aller,
le soir, danser et chanter autour du tombeau de saint
Cyprien. C'était pour les vrais fidèles un sujet de
scandale et de tristesse. Pour venir à bout de dé-
truire cet usage, l'évêque de Carthage, Aurelius,
imagina l'institution de vigiliae, de « veillées »,
c'est-à-dire d'une sorte de garde d'honneur noc-
turne autour du tombeau, dont la présence gênerait
les danseurs et les contraindrait à chercher abri
ailleurs ; ce qui arriva. Depuis ce temps, disait
saint Augustin, on a célébré les vigiles en ce lieu ^
qui, « il y a quelques années, avait été envahi par
1. Acta s. Cypriani, 5,
2. Ibid., cf. Victor de Vite, loc. cit., 1. 1, c. 5, 16.
3. P. Monceaux, Le tombeau et les basiliques de s. Cyprien, à Car-
thage, dans la Revue archéol., 1901, t. XXXIX, p. 183-201; cf. A. De-
LATTRE,dans le Cosmos,! décembre 1889, p. 19; E. Babelon, Carthage,
in-12o, Paris, 1896, p. H8; E. de Sainte-Marie, Mission à Carthage,
in-8°, Paris, 1884, p. 35.
û. s. Augustin, Sermo CCCX, -2; cf. Sermones inediti, XIV, 5. P. L.,
t. XLVI, col. 862.
5. Sermo CCCXI, 5; CCCXIII, 5.
6. Sermo CCCXI, 5.
16
278 L'AFKIQUE CHRETIENNE.
l'effronterie des danseurs. Pendant toute la nuit, on
chantait ici des chansons criminelles et en chantant,
on dansait * » .
La dévotion des Carthaginois ne se soutint pas.
En 807, les ambassadeurs de Charlemagne appor-
tèrent en France les corps de saint Cyprien et de
saint Speratus le Scillitain avec le chef de saint Pan-
taléon, et Florus, de Lyon, écrivait à ce propos :
Hi dum basilicas Deo dicatas
Et Christi subeunt i>erenda templi
Cernant ut tua Cypriane martyr,
Servaret loculus neglectus ossa^.
Nous trouvons dans l'archéologie et l'épigrapliie
d'Afrique des vestiges bien conservés de cette dé-
votion populaire envers les martyrs qui remontait
aux origines de l'Église. Tertullien, à la fin du
II® siècle, ne distinguait guère, en fait d'antiquité,
entre diverses institutions se rattachant à des tra-
ditions en vigueur de temps immémorial ; il énumère
ces rites traditionnels, ce sont : le baptême, l'eu-
charistie, les oblations pour les défunts et les anni-
versaires du natale au jour de la mort ^. Ainsi donc,
dès cette époque, on assimile au rite eucharistique
la célébration des commémorations funèbres et des
anniversaires. Il est difficile de n'être pas frappé de
cette analogie entre le sacrifice mémorial de la mort
du Christ et les oblations annuelles en mémoire des
1. Ibid.
2. Florus, Qualiter ss. mm. Cypriani, etc., reliquiae Lugdunum
advectae sint ; édit. E. L. Dtjemmler, Poetar. latin, medii aevi, in-4o,
Hannoverae, 1881, t. II.
3. Tertullien, De corona, c. 3, P. L., t. II, col. 78-79; De exhorta-
tione castitatis, c. 11. P. L., t, II, col. 975.
IDÉES ET USAGES. 279
défunts. Tertullien ne fait aucune distinction entre
ces défunts, quoique Ton soit en droit de conjecturer
que l'oblation ne regarda d'abord que ceux d'entre
eux dont la mort rappelait celle du Christ. La liturgie
d'Éphèse, à la fin du i®"" siècle, admet un intime rap-
prochement entre la commémoration du Christ et
celle des martyrs : l'autel du sacrifice eucharistique
leur est commun désormais ; le corps du Christ se
consacre sur la pierre qui contient les reliques de
ses témoins sanglants ^ . Nous ne croyons pas nous
écarter de la vérité en avançant que le culte des
martyrs a dépendu, dans une certaine mesure, de la
place donnée à leurs reliques dès la plus haute an-
tiquité. De là à établir en l'honneur des martyrs des
pratiques à peu près semblables à celles qui accom-
pagnaient la commémoration eucharistique, il n'y
avait qu'un pas à faire. Nous avons essayé d'établir,
dans un autre travail, que cette commémoration
comportait un repas profane et un repas sacré 2;
cette coutume semble avoir pris en Afrique un
grand développement et principalement le repas
profane, qui eut bientôt une importance dispropor-
tionnée. Sous l'épiscopat de saint Cyprien, il semble
que le point capital, peut-être même exclusif, de la
célébration du culte des martyrs soit le sacrifice ^ ;
1. Apoc, VI, 9. Cf. s. Maxime de Turim, Sermo LXXVH, P. £.,
t. LVII, col. 690; Ps. Cyprianus, De aleatoribus, dans le Corp. script,
eccl. iat., in-8«, Vindobonae, 1870, t. I, pars 3, p. 103.
2. H. Leclercq, Agape, dans D. Cabrol, Dict. d'arch. et de liturg.,
l. I, p. 775.
3. S. Cyprien, Epist. XXXIV, n. 3, P. L., t. IV, col. 331 : Sacrîficia
pro eis semper, ut meministis, offerimus quoties martyrum pas-
siones et dies anniversaria commemoratione celebramiLS ; Le Même,
Epist. XXXVII, n. 2, P. £., t. IV, col. 337 sq. : Denique et dies eorum
quibus excedunt annotate, ut commemoratione eorum inter memorias
martyrum celebrare possimus celebrentur hic a nobis oblationes
280 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
mais au iv^ siècle les banquets turbulents et les
repas modestes sont bien établis*. Sainte Monique
avait coutume d'aller visiter les « mémoires des
saints » en mangeant auprès de leur tombeau les
provisions qu'elle portait dans son panier afin de
se rassasier et de faire quelques distributions ^ :
c'était du vin, du pain et de la bouillie de farine ;
au contraire, les réunions du peuple étaient fort
bruyantes, on y mangeait des fritures et l'on buvait
de bons coups ^. Vers la fin du iv^ siècle, l'usage
avait pris une extension nouvelle ; on ne se bornait
plus à célébrer la mémoire des martyrs dans les
cimetières et dans les églises par des festins déré-
glés; on y avait joint la mémoire des défunts ' et les
désordres se reproduisaient tous les jours ^.
Saint Augustin proposait d'interdire cet abus et de
mettre à sa place des oblations pour les âmes des
défunts, offertes sur leur propre tombeau : oblationes
pro spiritibus dormienlium super ipsas memo-
L'archéologie et l'épigraphie vont nous fournir le
commentaire de ce que nous venons de dire. Ces mo-
et sacrificîa ob conimenioratlones eorum. Il n'est pas queslion d'epulac
et, d'autre part, il est remarquable que la correspondance de l'évêque, si
soucieux de discipline, ne dit rien d'un abus s'il existait et d'un usage s'il
pouvait prêter à l'abus, ce qui était le cas pour l'agape.
1. S. Augustin, Contr. Faustum, 1. XX, c. 21, P. L., t. XLII,
col. 384.
2. S. Augustin, Confessiones, 1. VI, c. 2 : Canistrum cum solemni-
bus epulis prsegustandis atque largiendis.
3. Sermo CCLXXIII, 8 : Oderunt martyres lagenas vestras, oderunt
martyres sartagenas vestras, oderunt martyres sobrietales vestras.
U. Epist. XXII : In coemeteriis ebrietates et luxuriosa convivia non
aolum honores martyrum a carnali et imperîta plèbe credi soient, sed
etiam solatia mortuorum.
5. Epist. XXII, 3 : Sed etiam quotidie celebrentur.
6. Ibid.
IDEES ET USAGES. 281
numents, -ainsi que leur emplacement, — leur struc-
ture où leur suscription le démontre, — se rapportent
à l'institution de l'agape des saints ou des défunts,
en ce que celle-ci avait de louable et de conforme
à la discipline canonique. Plus qu'aucune autre
contrée, l'Afrique romaine nous a rendu des monu-
ments aptes à nous fournir des données certaines
relativement à la question qui nous occupe.
On a trouvé à Matifou (=: Rusguniae) près d'Al-
ger, parmi les ruines de la basilique, une table
d'agapes. Les ruines actuelles recouvrent les subs-
tructions d'une basilique antérieure pouvant remon-
ter au III® siècle ; c'est à ce niveau qu'on découvrit
un « bloc de maçonnerie semi-cylindrique de 1"*,30
de largeur et de 0™,70 de hauteur, surmonté d'une
sorte de cuvette peu profonde, en ciment très dur.
La surface de cette cuvette était polie et bordée
d'une feuillure de 0"^,07 de hauteur. Les cailloux rou-
lés qui servent d'assise à la mosaïque recouvraient
entièrement cet édicule. Le bloc entier, jusqu'à la
tablette de ciment, était entouré d'un mur s'adap-
tant exactement aux formes extérieures. La maçon-
nerie de ce mur était composée de pierres plates
reliées entre elles par un mortier assez friable, de
couleur rouge. Le tout s'appuyait sur une sellette
de même nature. La feuillure émergeait seule au-
dessus du mur d'enveloppe. Cette construction
n'était autre chose qu'une table d'agapes, mensa^ ».
A Tipasa, on a découvert deux tables d'agapes.
1. H. Chardon, Fouilles de Rusguniae, dans le Bull, du Comité, 1900,
p. 147, fig. U; S. GSELL adopte cette opinion, Monum. antiq. de l'Al-
gérie, t. II, p. 222-223 ; cf. H. Chardon, dans le Bull, de la Soc. de
géogr. d'Alger, 1900, p. 157-184; Grandidier, Une basilique chrétienne
à Busguniae, in-8<>, Alger, 1900.
16.
282 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
A quelques mètres au sud de la basilique de Sainte-
Salsa, se trouve un bâtiment d'une bonne conser-
vation ^ 11 comporte un couloir long de 10"", 20 et de
largeur inégale; une abside bâtie entièrement en
blocage, parois et voûte, et éclairée par trois pe-
tites fenêtres; une grande salle de 10"',20sur 6"^,20,
dont le sol est bétonné. On y a trouvé des sarco-
phages et « dans la partie orientale un grand mas-
sif trapézoïdal en maçonnerie, recouvert de mortier ;
il mesure 3^^,60 de longueur et S'", 85 de largeur sur
le côté principal ; la hauteur maxima est de 0"^, 73.
La surface supérieure n'est point plane, mais elle
s'incline dans la direction des bords; au nord, elle
présente un grand creux à fond uni, profond de
0"^,18, qui avait sans doute la forme d'un hémicycle.
Cette petite construction est une table d'agapes :
les convives, accoudés, s'allongeaient autour de la
partie creuse, dans laquelle on plaçait les mets.
Elle paraît être plus ancienne que la salle ^. Aune
date postérieure, une tombe fut établie vers le mi-
lieu de la table qui avait cessé d'être utilisée pour
les repas ^ ». La chapelle funéraire de l'évêque Alexan-
dre, à Tipasa'', qui semble dater de la fin du iv*
1. s. GSEEL, op. cit., pi. XCIV.
2. « La face verticale de l'est, qui n'est séparée du mur de la salle
que par un espace de quelques centimètres, est pourtant recouverte,
comme les autres faces, d'un enduit de mortier : or, il eût été impos-
sible d'étendre cet enduit si le mur en question avait déjà existé. »
S. GSELL, op. cit., p. 333. La basilique de Sainte-Salsa étant de la pre-
mière moitié du iv« siècle, on peut attribuer la table d'agapes au
siècle précédent.
3. S. GSELL, op. cit., t. Il, p. 333 :« Cet édifice a servi de lieu de sé-
pulture, mais telle n'était pas évidemment sa destination première. Il
faut y voir une annexe du sanctuaire de Salsa, nous ne saurions
préciser davantage.
'i. L. DucHESNE, dans les Comptes rendus de CAcad. des inscript. ^
1892, p. lll-ll/i ; Saint-Gérànd, dans le BxilL du Comité, 1892, p. /i66-
IDÉES ET USAGES. 283
OU du commencement du v^ siècle, présente à droite
de la nef, entre deux piliers, un monument, « qui
était sans doute une table d'agapes. C'est un mas-
sif en maçonnerie, presque semi-circulaire, mesu-
rant 3 ',35 de diamètre et 0 ,70 de hauteur maxima.
Il est revêtu d'une couche de mortier. Comme la
table analogue retrouvée près de la basilique de
Sainte-Salsa, la surface supérieure s'incline vers les
bords. Elle offre au milieu un creux semi-circulaire
d'un mètre de diamètre, à fond plat (profondeur
0'",18)^ ». Cette dernière table d'agapes a d'autant
plus d'importance à nos yeux, qu'elle se trouve dans
un édifice dont la destination ne peut faire l'objet
d'aucun doute. La chapelle fut construite par l'é-
vêque Alexandre pour abriter neuf tombeaux de
personnages, dont la dignité ou la sainteté était si
bien avérée qu'on éleva l'autel par-dessus leurs sar-
cophages et qu'on les qualifiait de justi priores.
Nous avons bien ici un témoignage d'agape funéraire
et l'aménagement spécial qu'elle comportait. Il nous
reste maintenant à étudier les tables d'agapes pour-
vues d'inscriptions.
Dans la controverse avec saint Augustin, le ma-
nichéen Faustus disait : « Vos idoles, à vous chré-
tiens, ce sont les martyrs, vous leur rendez un culte
semblable. C'est aussi par du vin et des viandes
que vous apaisez les ombres des morts ^ », et son
hlh^ pi. XXXII-XXXIII, ' réimprimé dans le Bull, de la Soc. diocésaine
d'archéoL d'Alger, 1895, t. I, p. 1-32; De Rossi, Buil. di arch. crist.,
1894, p. 90-94; S. GSELL, dans les 3/e7. d'arch. et d'hist., 1894, t. XIV,
p. 389-392; F. WiELAND, Ein Ausflug ins altchristliche Afrika, in-12,
Stuttgart, 1900, p. 186-189; S. Gsell, M onuni. a»it. de l'Algérie, t. II,
p. 334, fig. 151; H. Leclercq, Agapes, dans F. Cabrol, Dict. d'arch. et
de liturg., t. I, p. 825, fig. 177.
1. s. GSELL, op. cit., t. II, p. 336 sq.
2. S. Augustin, Contr. Faiistnm, 1. XX, c. xxi.
284 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
contradicteur répondait : « Nous ne travestissons
pas les sacrifices païens en agapes, mais les pau-
vres viennent s'y nourrir de viande et de fruits ^ . »
Les repas célébrés en l'honneur des martyrs et
des défunts sous la surveillance du clergé offraient
en effet une certaine ressemblance avec les banquets
funèbres des païens. Une inscription de Sétif (=:
Satafis)^ de l'an 299 de notre ère, mentionne la fon-
dation d'un de ces banquets funèbres à la mémoire
d'une païenne; on verra combien ce repas paraît
décent et combien une telle institution offrait de ga-
ranties aux sentiments de bienfaisance et de fra-
ternité que les fidèles s'efforçaient d'introduire dans
les réunions chrétiennes ^ :
MEMORIAE AELIAE SECVNDVLAE
FVNERl MV[/]TA QVID(e)M CONDIGNA lAM MISIMVS OMNES
INSYPER AR{«)EQV(e)DEPOSIT(^)E SECVNDVLAE MATRI(s)
LAPIDEAM PLACVIT NOBIS ATPONERE MENSAM
IN QVA MAGNA EIVS MEMORANTES PLVRIMA FACTA
DVM CIBI PONVNTVR CALICESQ(we) E[/]CQPERTAE
VVLNVS VTSANETVR NOS ROD{ens) PECTORE SAEVVM
LIBENTER FABVL(^s) DVM SERA RED(^ IMVS HORA
CASTAE MATRI BONAE LAVDESQ(ne) VETVLA DORMIT
10 IPSAO NVTRIT lACES ETSOBRIA SEMPER V(mO A(nms)
LXXV. A(m?o) P(romncù^e)CCLXSTATVLENIA IVUAFECIT
Memoriae Aeliae Secundulae
Funeri midta qiddemcondîgnaiam misimus omnes
Insuper araeque depositœ Secundulae matris
Lapideam j)lacuitnobis a{d)ponere mensam
In qua magna eias memorantes plurima fada
1. S. AUGUSTix, Contr. Faustum, 1. XX, c. \xi. S\L\iE?i, De Gubernat.
2>cî, VIII, 2, dit que la plupart des chrétiens professaient ostensiblement
un culte pour Dea Caelestis.
2. S. GSELL, dans Mél. d'arch. et d'hist., 1895, t. XV, p. U9, n, 7 ,
ligne 6 : le mot copertae est notre mot français « couverts » ; ligne 10;
lire : nutrix; ligne 11, le texte porte : sobriac.
IDÉES ET USAGES. 285
Dum cibi ponuntur calicesqv.e et coperlae
Vulnus ut sanetur nos rodens pectore saevum
Libenter fabulas dum sera reddimus hora
Castae matri bonae laudesque vetula dormit.
Ipsa 0 nutri[x) iaces et sohria sem'per vixit annis, etc.
Plusieurs textes nous aident à comprendre ce
qu'était la mensa^ et en particulier la mensa Cy-
priant ^ qui se trouvait à VAger Sexti^ au lieu même
où saint Cyprien avait été mis à mort. Dans un
sermon prêché pourTanniversairedu célèbre martyr,
saint Augustin s'exprime ainsi : « Vivant, il a gou-
verné l'Église de Carthage ; par sa mort, il l'a ho-
norée. C'est là qu'il a exercé son épiscopat, c'est
là qu'il a consommé son martyre. En ce lieu même
où il a déposé les dépouilles de sa chair, une cruelle
multitude s'assemblait alors pour verser le sang de
Cyprien par haine du Christ ; en ce lieu, aujourd'hui,
s'assemble une multitude recueillie, qui à cause de
l'anniversaire de Cyprien, boit le sang du Christ.
Enfin, comme vous le savez, vous tous qui con-
naissez Carthage, dans ce lieu même a été cons-
truite une mensa consacrée à Dieu ; et pourtant on
l'appelle la mensa Cypriani. Non pas que Cyprien
ait jamais banqueté en cet endroit, mais parce qu'il
y a été immolé. Par son sacrifice même, il a préparé
cette mensa., non pour y nourrir personne ou s'y
nourrir ; mais afin qu'on y offrît le sacrifice à Dieu,
à ce Dieu à qui lui-même s'est offert. Mais cette
mensa qui est consacrée à Dieu, est appelée aussi
la mensa Cypriani; en voici la raison : De même
qu'elle est entourée maintenant par les fidèles, dé
1. s. Augustin, Sermones XIII, CCCV, CCCX, 2; P. L., t. XXXVIII,
col. 107, 1397, 1^13 ; Enarr. in Psalm. LXXX, U, 23, P. L., t. XXXVII,
col. 1035, 10^16.
286 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
même alors, Cyprien y était entouré par les per-
sécuteurs. Là où maintenant cette mensa est ho-
norée par des prières amies, là Cyprien était foulé
aux pieds par des ennemis en fureur. Enfin là où
cette mensa se dresse, là succomba Cyprien*. »
Les inensae sont ordinairement des dalles de pierre
assez épaisses dans lesquelles on a ménagé une ou
deux cavités. La dalle était posée sur les reliques
des martyrs et les cavités étaient destinées à recevoir
les écuelles qu'on emplissait en Thonneur des saints
dont on distribuait le contenu aux pauvres. A Du-
perré (= Oppidum noi^um), on a trouvé une tyiensa
ainsi libellée ^ :
1. Sermo CCCX, 2. Cf. P. Monceaux, Le tombeau et les basiliques
de saint Cyprien à Cartilage, dans la Revue arcliéoL, 1901, t. XXXIX,
p, 190. S. Augustin prêcha au moins trois fois, à des jours différents
de l'anniversaire ou Cypriana, à la mensa Cypriani. Carthage possé-
dait en outre le tombeau proprement dit du martyr. Cf. S. Augustin,
5ermo CCCXI, 5; CCCXII, 6; CCCXIII, 5. D'après certaines coïncidences,
on pourrait songer à identifier le tombeau et la mensa en un seul mo-
nument. A cela on objecte deux textes dont le témoignage donnerait
lieu de penser que le corps était resté aux Mappales et que la mensa
ne recouvrait que des reliques. Un de ces textes, celui de Victor de
Vite, distingue, à la fin duv^ siècle, la basilique élevée surie lieu même
où Cyprien a versé son sang d'une autre basilique où a été enseveli son
corps, au lieu appelé les Mappales (Hist. pers. vandat., 1. I, c. v).
C'est bien le lieu en effet où, au témoignage des Actes, le corps fut
transporté pendant la nuit qui suivit l'exécution, mais Victor de Vite
ne dit pas que le tombeau se trouvât en ce lieu à l'époque où il écri-
vait et saint Augustin ne nous apprend pas non plus si, de son temps,
le corps était encore aux Mappales, mais seulement que la mensa se
trouvait au lieu du martyre. L'autre texte, un passage du De miraculis
sancti Stephani, écrit en 'i20 par un clerc d'Uzalis, rapporte qu'une
matrone guérie miraculeusement se rendit aux Mappales, le jour de
Pâques, pour s'acquitter d'un vœu fait à saint Cyprien. P. L., t. XLI,
col. 8^8, « Ce texte, dit P. Monceaux, loc. cit., semble bien prouver qu'au
commencement du v*' siècle, le corps de saint Cyprien était encore aux
Mappales. » Je serai moins affirmatif, car on se rappelle que, suivant
saint Grégoire I®"", les saints opèrent parfois des miracles en des lieux
où leurs corps ne reposent pas. Dialog., 1. H, c. 38, P. L., LXVI, col. 202.
2. Bull, du Comité, 1897, p. 573, n. Ul.
IDÉES ET USAGES. 287
FIORAS
/--N VITA /--x
u^-' ^
IS ^--^
TIPASI MAR
CIAE ET CESALIAE
Fioras ( — floreas??) Vitalionis, Tipasi, Marciœ et Cesaliœ.
D'autres mensae portent des représentations de
plats, soit en creux, soit en relief, symboles des
repas funèbres accomplis sur les sépultures. La
pierre dont nous allons donner l'inscription a été
trouvée à Mdaourouch (= Madauré) ; on ne peut la
dater du iv^ siècle ; elle montre, dans les angles
de gauche, deux patères ; dans les angles de droite,
la palme et la phiala ^ .
I P I A M
FELIX PATER HABES
DIGNA TVAE PREMIA
Ur^OPTIMA CVM RESONAT
PERPETUO NOMINE PAMA PRE
CONIUMQ TUM MERITO COMMU
«ORE P^R PER BENIGNA TIBIQ
^P ^^^Nl PECTORA DUM
^^^ANDO CUNTIS AMO
^^^^^1 PONIANVS
Q FELIX UIX AN
Lxxiiii m
1, A. HÉRON DE VILLEFOSSE, dans les Archives des miss, scientif.,
1874, p. 489, n. 221 ; S. GSELL, dans le Bull, du Comité, 1896, p. 178,
n. 59. Cercles en saillie sur des tables à Germanilla et à Henschir-el-Guiz.
Cf. Mél. d'arch. et d'Iiist., 1890, t. X, p. UUl ; Rec.de Constantinc, 1882,
t. XXII, p. 320; Bull, du Comité, 1887, p. 174-175, n. 788; GSELL, Hé-
cherches, p. 269, n. 319.
288 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
I p{er) [C/iristum] a{d) m(artyres)^.
Félix, pater, /tabès digna tuae pr{o)emia i^i[tae],
Optima cum resonat perpetuo nomine fama,
Pr[à)econiumq[ue) tu{u)m merito communi ore [probatu]r
Per benigna tibiq
Pectora dum ando cun[c)tis amo[rem'\
[Potn]ponianus, q(ui) felix vixit an[nis) LXXIIII.
Ici encore nous rencontrons la survivance d'une
vieille coutume païenne. Au-dessus de la tombe et en
avant de la stèle on voyait fréquemment une table
rectangulaire ^ sur laquelle étaient figurées des
images de plats, de patères, d'aiguières, de cuillers.
A l'intérieur des vases on représentait quelquefois
des poissons, des œufs, peut-être quand l'habitude
se perdit d'y déposer des aliments réels ^. A une
basse époque, probablement à partir du iv^ siècle, on
supprima la stèle ; dès lors, la jnensa porta l'épitaphe
et les images de plats et d'aliments disparurent peu
1. E. Le Blant, dans une note à A. Hérox de Villefosse, loc. cit.,
p. 490, propose la lecture : pater habes innocentiae; S. Gsell, loc. cit..
interprète les sigles de la première ligne : / per Christum ad meliora ;
à ce dernier mot nous substituons martyres en rappelant le vers de
Commodien:5i refrigerare cupis aniinam, ad martyres i! {Instruct., 1. II,
c. XVII, vs. 19, dans Corp. script, lat., t. XV, p. 82).
2. Exceptionnellement de forme semi-circulaire. Cf. S. Gsell, Monum.
antiq. de l'Algérie, t. Il, p. Ul.
3. Ces mensae ont été signalées dans la région de Tébessa : Rec. de la
soc. arch. de Comtantine, t. XII, 1868, p. 459 sq. ; t. XXIII, 1883-1884,
pi. I, II; dans la région de Souk-Ahras : S. Gsell, Recherches, p. .355-356;
Faidherbe, Collection des inscr. numidiques, p. 14; au nord de l'Aurès :
Mél. d'arch. et d'hist., t. XIII, 1893, p. 501 sq. ; Annuaire de Const., 1860-
1861, pi. I; R. GAGNAT, Musée de Lambèse, p. 35; à Sétif et aux alen-
tours : Delamare, pi. LXXVI, LXXVII, XCI, XCVIl; Revue africaine, t. V,
1861, p. 454 ;i?ec. de la soc. arch. de Const., t. XXXIII, 1899, p. 265 sq., pi.
IV; à Ziama : /îevue africaine, t. IX, 1865, p. 51 ; dans la région d'Aumale :
Revue africaine, t. IV, 1859-1860, p. 101 ; à Cherchel : P. Gauckler,
Musée de Cherchel, p. 48, n. 7; à Milianah : Revue africaine, t. IX, 1865,
p. 51 ; à Saint-Leu : L. Demaeght, dans le Bull, des antiq. a fric, t. II,
1884, p. 115; R. de la Blanchère, Musée d'Oran, p. ,37.
IDÉES ET USAGES. 289
à peu * . Parfois la mensa faisait l'objet de stipulations
analogues à nos « fondations perpétuelles ». Sur une
pierre de Aïn-Kabira, au nord de Sétif, on lit ^ :
FLORE BONE M
EMORIE CON
IVGI QVETVS
MARITVS MNSAM
5 PERPETVAM POSV
IT QVAE VICSIT AN
NIS LX DECESSIT O
CTAV-KAL MARTIAS
ANNO PROVINCIAE
10 CCCX
La plus importante des mensae africaines a été dé-
couverte près de Tixter, entre Sétif et Alger, àOued-
oumm-Lahdam ^ :
1. On peut en signaler quelques-unes : C. I. Z.,4763; Bull, du Comité,
1896, p. 178, n. 59; S. GsELL, Recherches, p. 39^, n. 627; Bull, du Comité,
1897, p. 572, n. ^2; Ephemeris epigraphica, t. ^'11, 479; Mêl. d'arch. et
d'hist., t. XV, 1895, p. 61.
2. A. AUDOLLENT, dans les Comptes rendus de l'Acad. des inscr.,
1890, p. 239. La date est celle du 22 ou du 23 février 349. Afin de faci-
liter l'étude de cet important sujet, nous donnons ici un catalogue des
mensae : C. I. L., n. 2189 [5490 (?)], 8633, 8706, 8767, 8769, 8770, 8771,
10927, 16660, 16665, 16738, 16755, 16756 ; R. GAGNAT, dans le Bull, du
Comité, 1891, p. 523, n. 117; PouLLE, dans le Bec. de la soc. arch. de
Const., t. XXVI, 1890-1891, p. 384, n. 79; p. 385, n. 80 ; p. 386, n. 81 ; p. 402,
n. 95; S. GSELL, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 1894, p. 580, n. 47, 48;
Le Même, Recherches, p. 268, n, 318 ; p. 269, n. 319 ; R. Gagnât, dans le
Bull, du Comité, 1889, p. 136 f; Poulle, loc. cit., 1873-1874, p. 444.
3. Poulle, dans le Bec. de la soc. arch. de Const., t. XXVI, 1890-1891,
p. 371, n. 63; Catalogue sommaire des marbres antiques du musée du
Louvre, n. 8023; A. Audollent et Letaïlle, Mission épigraphique en
Algérie, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 1890, t. X, p. 440 sq. et fig.,
p. 441; Bulletin des musées, 1890, p. 312; R. Gagnât, dans Y Année épi-
graphique, 1890, n. 114; S. Gsell, A propos de quelques inscr. chrét.
d'Afrique, dans le Bull, du Comité, 1899, p. 455-458; Le Même, dans les
Mél. d'arch. et d'hist., t. XXI, 1901, p. 231.
l'Afrique chrétienne. — i. 17
290 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
VICTORINVS MEMORi SEPTIMVID
MIGGIN \ASACTAy VSSEPTMR
B DV
ITDABVLA IT DE LIGNV CRVCIS
DETER^PROMISONISVBENATVSESICPISTVS
APOS^OLI PETRI ET PAVLI NOMI
NAM^TVRV DATIANI DON
PRIANI NEMESANI
^ITINIET VICIO
^ AS ANO 'PROV
mECEHJl VICES
Sur la tranche inférieure on lit :
POSVIT BENE
NATVS ET PESVAR LA
Memoria sa(n)cta. — Victorinus, septimu[m) idus
sept{é)m[b)r{es)\ Miggin idu{s) et Dabula et de lignu
[= ligno) crucis, de ter{ra) promis{si)onis ube (= ubi)
natiis est C[h)ristus, apostoli Pétri et Pauli, nomina
m{a)rt{y{rum Datiani, Donatiani, C{y)priani, Neme-
s[i)anl, [Clhini et Victo[ri\as.
An[n)o prov[inciae) [tr)ecentivi{g)es{imo).
Sur la tranche inférieure :
Posuit Benenatus et Pequarla.
1. Serait-ce la date de leur martyre? La pierre mesure l^jSO de long
et l-^jSO de large. La saillie qui forme rebord à la cavité contient un
c/i7'i«>non, même détailà Aïn-el-Ksar; S. Gsell, Recherches, p. 269, n. 319.
IDEES ET USAGES. , 291
Cette inscription est datée de Tannée 359. L'étude
du marbre original montre quelle a été gravée à
plusieurs reprises, mais il n'en est que plus malaisé
de décider si le monogramme et les mots Memoria
sa[n)cta se rattachent au texte principal ; c'est toute-
fois extrêmement probable. Victorinus et Miggin ap-
paraissent fréquemment dans l'onomastique du mar-
tyrologe africain; on les rencontre au martyrologe
hiéronymien les 17, 18 et 27 avril, les 2, 4 et 10 dé-
cembre. A ces deux dernières dates leurs noms se
trouvent rapprochés. Au 10 décembre, nous les trou-
vons en compagnie de Héraclius, Pudens, Paulus,
Urbanus, qualifiés d'Erumentium et au 11 décembre,
le calendrier de Carthage mentionne la fête sancto-
rum martyrum Eronensium. C'était, on le sait, un
usage assez répandu en Afrique que celui de désigner
les martyrs par leur lieu d'origine : martyres Scilli-
tani, au 17 juillet ; Masculitani, au 22 juillet ; Volitani,
au 17 octobre ;/?«è7'e/z6'e5, au 17janvier; Carterienses,
au 2 février. Jusqu'à ce jour l'ethnique Eronenses,
Erumentes reste douteuse; la localité elle-même
n'est pas identifiée ^ . Le culte de Miggin était assez
répandu^; si les inscriptions se réfèrent à un seul
et même personnage vénéré à Baridj, à Henschir-el-
Haurecha, àTébessa, à Tixter, c'est-à-dire dans la
Numidie et la Maurétanie. Ici encore les textes épi-
graphiques commentent à merveille les témoignages
littéraires. Ceux-ci nous apprennent en effet que le
1. Peut-être le Maximianus episcopus Erummînensîs du concile de
Cabarsussi, en 393, offre-t-il une nouvelle variante du même nom ? Cf.
Morcelli, Africa christiana, t. II, p. 311.
2. C. I. L., n. 10686; De Rossi, LaCapselta, in-fol., Roma, 1889, p. 16,
n. 2; A. Audollext, dans les Mélang. d'arcli. et d'hist., 1890, t. X,
p. 530, n. 97; cf. De Rossi, Bull, di arcli. crist., 1888-1889, p. 97, n. 1.
292 L'AFRIQUE CHRÉTIElNiNE.
culte (le Miggin était un de ceux dont Texpansion
irritait le plus les païens. Dans une lettre adressée à
saint Augustin, le rhéteur païen, Maxime de Madaure,
s'exprimait ainsi : « Quelle raison de préférer Miggin
à Jupiter tonnant, Sanaë à Junon, à Minerve, à Vé-
nus, à Vesta et Tarchimartyr Namphamo, ô désespoir,
à tous les dieux immortels ^ » C'est une de ces solen-
nités irritantes pour les païens obstinés que com-
mémore notre inscription qui fait très probablement
allusion à une déposition de reliques.
La paléographie du monogramme permet de le
faire remonter à la première moitié du iv® siècle. Le
texte nous apprend que la basilique de Tixter possé-
dait une relique du bois de la vraie croix ; gravée en
359, cette inscription illustre d'une manière intéres-
sante les paroles de saint Cyrille de Jérusalem qui
atteste, dès 347, que des parcelles de la relique se trou-
vent répandues dans toute la catholicité ^. Une inscrip-
tion de Matifou mentionne également le culte de la
vraie croix 2, mais le texte de Tixter est le plus ancien
monument épigraphique concernant cette relique. Une
autre mention, celle de la terre apportée de Bethléem,
remet en mémoire une anecdote conservée par saint
Augustin touchant un de ses concitoyens, HespériusT
propriétaire d'un domaine situé à Fussala, à 40 milles
d'Hippone. Hespérius, croyant sa maison hantée par
le démon, la fît exorciser par un prêtre. S'étant sou-
venu qu'un ami lui avait apporté de Jérusalem quel-
ques pincées de terre sainte prise au lieu même de
la sépulture du Christ, il la suspendit dans un sachet
1. s. AUGVSTi^, Epist. XVI, P. L., t. XXXI, col. 82.
2. S. Cyrille de Jérusalem, Catecliesis, IV, n. 10; X, n. 19; XIII,
•H. C. /. L., n. 9255.
IDEES ET USAGES. 293
dans sa chambre afin d'écarter tout malheur. Lorsque
sa maison fut entièrement délivrée de l'invasion dia-
bolique, Hespérius songeait à ce qu'il ferait de cette
terre sainte qu'il ne pouvait décemment conserver plus
longtemps dans sa chambre. 11 se trouva que l'évêque
d'Hippone et son collègue l'évêque Maximin vinrent
dans les environs. HesjDérius les pria de l'aller visiter,
ce qu'ils firent. Il leur raconta tout ce qu'il avait fait
et sollicita la construction d'un oratoire destiné à re-
cevoir la terre sainte et dans lequel les fidèles pussent
se réunir pour servir Dieu. Sa demande lui fut accor-
dée ^ . L'inscription de Tixter rappelle en outre le culte
des apôtres Pierre et Paul sur lequel l'épigraphie
africaine nous fournit de nombreux témoignages^;
les documents littéraires confirment ce qu'ils nous
apprennent de cette dévotion ^ dont nous trouvons les
monuments dans toutes les directions, à Orléansville,
à Aïn-Khadra (Maurétanie), à Henschir-Magroun et
à Aïn-Ghorab (Numidie], à Henschir-Ziara, à
Henschir-Taghfaght, près de Khenchela, au Djebel-
Djabba.
Nous ne pouvons citer tous ces textes, mais un
curieux monument nous montrera les sentiments
1. s. Augustin, De civil. Dei, 1. XXII, c. 8, 6. P.L., t. XXX, col. 76i.
2. C. I. L., u. 91iU, 9715,9716; DE Rossi, Bull, cii arch. crist., 1877,
p. 105; Le Même, La Capsclla, p. 30; C. I. L., n. 10693, 10707; Bull, di
arch crist., 1878, p. 17 sq. ; La Capsella, p. 15; Ephem. epigr., t. V,
p. 381, n. 67^; t. VIII, p. 105, n. 333; C. I. L., n. 9716, ce dernier
titulus et le suivant : De Rossi, La Capsella, p. 18, trouvés à Orléansville
et à Baridj, renversent les noms des saints. « Dans ce cas, pense Rossi,
l'inversion de l'ordre normal des noms des apôtres est un sérieux indice
qu'il ne s'agit pas des noms des deux princes du collège des apôtres. »
3. Actasanct., janv., t. I, p. UU; Vita S, Fulgentii Ruspensis : Sacer-
dotum manibus ad Ecclesiam invitatis, quae Secunda dicitur, ubietiam
reliquias Apostolorum constituerai, deportatus, sortitus est honorabilt
monumentum.
294 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
des Africains à l'égard de Rome; c'est ainsi que l'épi-
graphie et la sculpture viennent témoigner de l'état
d'esprit général sur lequel nous pourrions être tenté
de nous abuser si nous ne trouvions que, de loin en
loin des incidents isolés, comme le conflit de saint
Cyprien et du pape saint Etienne et, beaucoup plus
tard, celui d'Apiarius.
Un sarcophage chrétien, qui n'est pas antérieur au
dernier tiers du iv® siècle et plus probablement du
début du vi^, se conserve au musée de Tébessa ; il mé-
rite une description particulière ^ « Taillé dans un
énorme bloc de marbre numidique des carrières de
Chemtou ^, il ne mesure pas moins de 2"',48 de long,
l'^jOô de large et 0'",68 de haut ^. Il a été trouvé, il y a
une trentaine d'années, dans la salle en forme de
trèfle construite sur le côté droit de la basilique''.
Aujourd'hui, il sert d'autel dans l'église française.
« La face est ornée de trois figures, enfermées
dans de larges cadres. Au centre, une femme est as-
sise sur un trône, garni d'un coussin et pourvu d'un
1. Il a déjà été publié dans le Rec. de la soc. de Const., 1870, t. XIV,
pi. IX et X, et dans le Tour du Monde, 1880, 2® semestre, p. 10. Les
trois figures sont dessinées dans le livre de Wieland, Ein Auspug ins
allchrisiliche Afrika, p. 100, 101, 102.
2. Nous avons la preuve que ces carrières étaient encore exploitées à
l'époque chrétienne. Cf. C, I. L., I^t600: Toutain, Association française
pour l'avancement des sciences, Carthage, 1896, t. II, p. 795.
3. La cuve est recouverte par la table d'autel. Clarixval, Rec. de la
soc. de Const., t. XIV, p. 606, n. 1, et Duprat, même revue, t. XXX,
1895-1896, p. 39, s'accordent à dire que le bloc est évidé à l'intérieur.
U. Rec. de la soc. arch. de Const., t. XII, 1868, p. ^76; t. XIV, 1870,
p. 606; t. XXX, 1895-1896, p. 39; Tour du Monde, 1880, II, p. 10. Cette
salle, contemporaine de la basilique, fut peut-ôtre à l'origine un baptis-
tère. Plus tard, semble-t-il, on y établit un autel, dont l'emplacement est
marqué par un cadre carré en pierre affleurant le sol; cf. Ballu, Le mo-
nastère byzantin de Tébessa, p. 27 et pi. II; Duprat, Rec. de la soc.
arch. de Comt., t. XXX, p. ^0.
IDEES ET USAGES. 295
dossier très élevé. Elle porte une robe qui laisse le
sein droit découvert; ses pieds sont chaussés de
bottines; un casque, très grossièrement représenté,
couvre sa tête. La main droite est ouverte ; la main
gauche, levée, tient un objet de forme conique, qui
paraît être un gobelet ou un calice. A gauche, se voit
un personnage debout, dans l'attitude de la prière.
11 est assez difficile de dire si c'est un homme ou une
femme : la disposition du costume (qui comporte une
tunique ou un manteau) et la taille des cheveux indi-
queraient plutôt un homme. Un autre personnage se
tient debout, à droite. Sa chevelure, abondante et
soigneusement frisée, est rendue avec minutie. Son
costume, assez compliqué, consiste en une longue
tunique, en une sorte de camisole, faite de plusieurs
morceaux d'étoffes superposés et découpés comme
des écailles, en un manteau qui est attaché sur l'é-
paule droite par une fibule ronde et dont le bout pend
sur le bras gauche; une sorte de bande (?) paraît se
détacher aussi de l'épaule droite et elle passe sur le
devant de la poitrine ; le personnage la tient de la
main gauche. On ne voit pas trop ce que signifie cette
bande, ainsi qu'une autre pièce d'étoffe (?) rayée de
stries ou de plis obliques qui se courbe en demi-
cercle sur la poitrine, dans un sens opposé. La main
droite tient un rouleau. Il serait difficile de trouver
quelque chose de plus laid que ces trois personnages,
mal dessinés, mal proportionnés, aux visages grima-
çants, aux mains énormes.
« Chacun d'eux est flanqué de deux flambeaux al-
lumés, qui, dans le tableau central, sont un peu plus
grands que dans les deux tableaux voisins ' . La fî-
1. Cet usage paraît avoir existé chez les païens, cf. C. I. L,, n. 9052 :
ita ut statuam meam et uxoris meae tergeat et unguat et coronet et
296 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
gure principale de notre sarcophage est facile à nom-
mer : c'est Rome, représentée, selon l'usage, en
costume d'amazone et avec un casque ^ . Mais au lieu
de tenir les attributs que lui donnent d'ordinaire les
artistes profanes (lance ou sceptre, bouclier, globe
ou statue de la Victoire), elle élève bien haut le signe
de la foi, le calice du salut. C'est à la Rome chré-
tienne, mère de la catholicité, que les Africains rendent
ici un hommage solennel, peut-être pour affirmer
leur orthodoxie contre les donatistes, qui, malgré les
édits d'Honorius, continuèrent à exister en Numidie
jusque sous la domination byzantine ^, ou contre les
Vandales ariens, qui furent maîtres de l'Afrique du
Nord pendant plus de cent ans ^. Il est plus difficile
d'expliquer les deux autres figures, allégoriques ou
non, qui décorent le front du sarcophage deTébessa.
cer{eos) II accendat. On retrouve ces flambeaux, ou plus simplement
des cierges, à côté d'images des défunts ou de saints sur plusieurs
monuments d'Afrique et d'Italie, mais principalement à Naples; cf. De
Rossi, La Capsella, p. 22-2^ ; De la Blaxchère, Tombes en mosaïque
de Thabraca, p. 5, 6, 9, pi. I, Il ; Bull, du Comité, 1900, p. 151 et Bull,
de corresp. afric, 1884, t. II, p. 72, bas-relief de Sour-Djouab, repré-
sentant un calice flanqué de deux flambeaux cl surmonte de deux co-
lombes.
1. De Rossi, La Capsella, p. 23; F. X. Kuaus, Gescliiclite der clirislli-
chen Kunst, in-4°, Freiburg, 1899, t. I, p. 250.
2. DiEHL, L'Afrique byzantine, p. 508.
3. Celte dévotion à l'égard de l'Église de Rome paraît assez répandue
en Afrique. A Ain Ghorâb et à Henschir Adjedj on copie les inscriptions
dédicatoires de Saint-Pierre du Vatican et de Saint-Pierre aux Liens,
C. I. L., n. 10707 (= 17615), 10708, 10698; à Feriana, on élève en M8une
ecclesia apostolorum, cf. Mansi, Conc. ampliss. coll., t. IV, col. 379; on
trouve dans de simples villages des chapelles contenant les reliques des
apùlres; C. I. L., n. 10693, 17714, 17715. Enfin on se met en pèlerinage
pour aller à Rome, ad limina apostolorum. Cf. Vita s. Fulgentii, P. L..
t. LXV, col. 130; Orelli, Jnscript.,n. 528, el on rapporte de là des for-
mules que l'on a grand soin d'introduire dans les monuments que l'on
orne d'une dédicace. Cf. De Rossi, Bull, di arcli. crist., 1891, p. 26;Ibid..
1874, p. 147; 1878, p. 16.
IDÉES ET USAGES. 297
Celle de droite, avec sa coiffure et son costume com-
pliqués, qu'on pourrait croire africains, ne serait-elle
pas une personnification de l'Église catholique d'A-
frique, ou de l'Église de Théveste? Le rouleau qu'elle
tient symboliserait la fidélité avec laquelle elle ob-
serve la loi divine, donnée par Jésus-Christ? Quant
au personnage en prières, représenté à gauche, ne
pourrait-on pas y voir l'image du défunt (peut-être
un évêque) qui fut déposé dans ce tombeau ^ ? »
On ne doit pas s'attendre à trouver ici une étude,
pas même une mention, de tout ce qui, dans l'histoire
des premiers siècles chrétiens, se rapporte particu-
lièrement à l'Afrique. Dans des études approfondies
sur TertuUien ^ et sur Lactance ^, on a montré, sans
qu'il soit de longtemps nécessaire d'y revenir, tout ce
que ces deux représentants distingués de la culture
la plus achevée de leur époque, ont introduit dans les
idées de leurs compatriotes africains d'idées nou-
velles et de points de vue originaux. Rien ne peut
dispenser de recourir à ces enquêtes auxquelles leur
étendue permet une précision que la brièveté qui
nous est imposée ne saurait atteindre. Entre plusieurs
innovations que le christianisme africain présenta et
développa avec une suite et une rigueur qui ne purent
manquer de contribuer beaucoup à leur expansion,
nous nous arrêterons à la plus grave, celle qui heur-
tait le plus violemment les idées reçues et devait pro-
duire les plus rapides conséquences.
La victoire du christianisme marque la fin de la
1. s. GSELL, Musée de Tébessa, in-V, Paris, 1902, p. 30-32, pi. IX, n. 2.
2. C. GuiGNEBERT, Tertullicn. Étude sur ses sentiments à regard de
Vempire et de la société civile, in-8% Paris, 1901.
3. R. PiCHON, Lactance. Étude sur le mouvement philosophique et rC'
ligieux sous le règne de Constantin, in-8", Paris, 1901.
17.
298 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
société antique. Son apparition inaugure le commen-
cement de troubles dont on peut s'expliquer la pro-
fondeur par la considération de tout ce dont il mettait
l'existence en question. Au début de notre ère, le
droit, la politique et la morale s'étaient presque com-
plètement dégagés des liens de la vieille religion
qui, maîtresse absolue dans la vie privée et dans la
vie publique, faisait de l'Etat une communauté reli-
gieuse, du roi un pontife, du magistrat un prêtre, de
la loi une formule sainte, du patriotisme un acte de
piété, de l'exil une excommunication'. Tout cela
n'était plus, mais de tout cela il était demeuré quel-
que chose. Supposez la persistance des mêmes ins-
titutions après avoir substitué à la base l'incrédu-
lité à la croyance, il restera des formes anciennes
soutenues par un sentiment superstitieux de leur
excellence et un dessein arrêté de les conserver. Le
christianisme proposait à la croyance de reprendre
l'empire de l'âme, et aussitôt se posait la question
de savoir si la forme chrétienne allait réintroduire
l'antique confusion du gouvernement et du sacerdoce,
de la foi et de la loi.
Quelles étaient les prétentions politiques du chris-
tianisme? Elles étaient entièrement nouvelles. L'hu-
manité jusqu'alors n'avait guère conçu la divinité que
comme s'attachant spécialement à une race. Les Juifs
avaient cru au Dieu des Juifs ^, les Athéniens à la Pal-
1. FusTEL DE CouLANGES, La Cité antique, in-12, Paris, 1895, p. ^57.
2. Nous ne voulons pas comparer ici la conception juive de la Divinité
avec les conceptions helléniques et autres. Elle s'en distinguait par ce
fait que le « Dieu des Juifs » était aussi le « seul vrai Dieu » d'après
l'affirmation des Juifs eux-mêmes. Il y avait donc une différence essen-
tielle entre lui et Pallas ou Baal-Hannon dont ou peut dire qu'ils étaient
des dieux topographiques, tandis que Jéhova était le Dieu de l'univers.
Cette réserve faite, on constatera qu'il se mêlait cependant à la concep-
IDEES ET USAGES. 299
las athénienne, les Romains au Jupiter capitolin, les
Carthaginois à Baal-Hannon. Cet exclusivisme pa-
raissait excessif; on commençait à f déroger, mais
ce n'était que le fait des initiatives isolées. Or le
christianisme proposait un Dieu non seulement unique,
mais universel, un Dieu qui était à tous et à qui tous
appartenaient. Cela modifia complètement la théorie
des relations entre les peuples et celle du gouverne-
ment des Etats.
Du même coup l'étranger cessait d'être haïssable
et l'État cessait d'être saint. Le principe allait plus
loin encore. Les cultes locaux et domestiques dispa-
raissaient. De tout l'édifice séculaire du passé il ne
demeurait rien, ni l'organisme, ni l'apparence.
Mais on n'avait pas démoli sans reconstruire. En
dehors de quelques esprits dont les dispositions à
l'égard de l'Etat romain ne peuvent être données
comme la mesure commune ^ , les docteurs du chris-
tion juive de la divinité une idée d'exclusivisme national. Les degrés du
prosélytat suffiraient à eux seuls à l'indiquer, mais nous avons des faits
plus précis. On sait qu'une fraction notable de l'Église naissante de
Jérusalem estimait que l'Évangile était destiné aux seuls Juifs et faisait
de la circoncision une condition pour être admis dans le christianisme.
Or la circoncision était un témoignage d'affiliation à la nationalité
juive et il fallut les efforts persévérants de saint Pierre et de saint
Paul pour enseigner ouvertement que les nationalités n'existaient plus
au point de vue religieux et que la profession chrétienne n'entraînait
aucune affiliation à un peuple en particulier. « 11 n'y a ni gentil, ni
Juif; ni circoncis, ni incirconcis; ni barbare, ni Scythe. Tout le genre
humain est ordonné dans l'unité », écrivait saint Paul. Et ce qui achève
de montrer combien cette doctrine paraissait nouvelle, malgré l'ancienne
conception juive d'un « Dieu de l'univers » qui n'est pas seulement le
Dieu du peuple élu, mais celui de tous les hommes, c'est que le même
apôtre fait remonter à Jésus-Christ, et point au delà, la rupture « de la
muraille de séparation et d'inimitié ». En effet, les masses n'ont guère
connu cette conception d'un Dieu unique avant la prédication du
christianisme et son expansion.
1. H. Leclercq, Le troisième siècle. Dioctétien, in-S", Paris, 1903,
p. 27 sq.
300 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
tianisme se montraient ordinairement disposés à re-
connaître l'Empire. ïertullien fondera son argumen-
tation dans Y Apologétique sur le droit qu'ont les
chrétiens d'être traités de la même manière que les
autres citoyens de l'Empire.
Mais il ne faut pas s'y méprendre, Tertullien
comme ses contemporains (et les générations sui-
vantes ne diffèrent guère sur ce point) acceptent la
domination romaine, subissant l'impression de la
force et de l'étendue sans précédent de cette puis-
sance. Ils ne conçoivent pas qu'elle puisse périr et
ils croient qu'elle durera autant que le monde;
ce qui, pour un grand nombre de chrétiens, milléna-
ristes convaincus, ne conduit pas très loin. Cette
attitude loyaliste n'est pas, du reste, celle de tous.
Tatien et Commodien appellent de tous leurs vœux
la ruine de l'Empire.
On a bien des chances d'errer si on entreprend
de faire l'histoire des idées d'une époque sans tenir
compte des courants multiples qui n'ont laissé que
des traces à peine visibles ou même aucune trace. En
ce qui concerne l'Afrique, ce qui paraît probable, c'est
que « la romanisation n'a véritablement atteint que
les bourgeois et les propriétaires. Au-dessus d'eux,
il dut toujours rester une grosse masse d'hommes
inaccessibles aux idées générales, uniquement menés
par leurs préjugés héréditaires et trop préoccupés
de vivre pour s'inquiéter beaucoup du maître et du
régime sous lequel ils vivaient. Ces humbles, qui
gardaient sans doute, à l'égard du gouvernement, la
méfiance malveillante qu'ont souvent les petites gens
à l'endroit de la force publique, pouvaient être assez
facilement gagnés par le christianisme. Celui-ci était
susceptible, en effet, de s'adapter à leur état d'es-
IDEES ET USAGES. 301
prit, à leurs aspirations religieuses et sociales. Le
même pour tous, du moins en apparence, exaltant
les espérances d'une vie future meilleure, adoucissant
les souffrances d'ici-bas, dégagé des cadres et des
préoccupations de l'Etat, parfois même en conflit
violent avec lui, en même temps assez souple pour
s'accomm.oder à tous les tempéraments, il avait ce
qu'il fallait pour être populaire, particulièrement en
Afrique. Divers témoignages nous prouvent que tel
y fut, en effet, son caractère aux premiers siècles et
nous permettent de croire, en nous fondant sur Com-
modien, que les chrétiens des basses classes y étaient
pleinement détachés de l'Empire^ ».
Des événements politiques se précipitèrent pen-
dant toute la seconde moitié du m® siècle qui eurent
pour résultat d'affirmer rapidement et irrémédiable-
ment les conséquences de l'introduction du chris-
tianisme en Afrique. L'état d'esprit nouveau n'a pas
tenu à ce que les écrivains et les rhéteurs ont pu
faire lire ou faire entendre, mais il a eu des sources
plus profondes dans le malaise ininterrompu, le gou-
vernement abusif et parfois tyrannique, l'insécurité
chronique de l'existence même dans les plus grandes
villes. Ces conditions appartiennent trop à l'histoire
pour que nous ne devions, à leur sujet, entrer dans
le détail.
La renaissance de Carthage avait marqué le re-
tour de la vie municipale en Afrique ; toutefois il ne
semble pas qu'au i^'' siècle de notre ère, elle y eût fait
de grands progrès. C'est au ii^ siècle, qu'à la pé-
riode de renaissance succède la période d'exten-
sion de proche en proche; et, à l'époque des Sévè-
1. G. GUIGXEBERT, Op. Cit., p. 19 sq.
302 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
res, les villes de la Proconsulaire semblent atteindre
l'apogée de leur prospérité et de leur développe-
ment K A partir du règne d'Alexandre-Sévère,
c'est-à-dire à partir de l'époque de la grande ex-
pansion du christianisme en Afrique, cette pros-
périté se ralentit. Les documents sont rares et peu
explicites jusqu'au début du iv® siècle, mais il sem-
ble qu'on remarque un temps d'arrêt. « Les villes
ne s'embellissent plus; les ressources publiques et
privées sont bien plutôt consacrées à relever d'an-
ciens édifices ruinés par le temps ou par la violence
humaine qu'à construire de nouveaux monuments. Les
temples, les curies, les théâtres sont alors réparés ^ ;
ici on termine, après une longue interruption, des
thermes qui étaient restés inachevés^; là, faute de
pouvoir élever un arc de triomphe en l'honneur des
empereurs Constantin et Licinius, on leur en con-
sacre un plus ancien, et, tandis que l'inscription
primitive avait été gravée sur l'entablement, la dé-
dicace, plus récente, se lit immédiatement au-dessus
de la clef de voûte '*.
« De même que la richesse et l'éclat matériels des
cités, au iv^ siècle, le patriotisme municipal avait
disparu. Chacun s'empresse alors de fuir sa ville
natale ; et surtout on invente mille expédients pour
se soustraire aux anciens honneurs », jadis si prisés
1. J. TOUTAIX, Les cités romaines de la Tunisie, p. 293 sq.
2. C, I. L., n. 17327 : templum dci Mercurii vetustate delapsum
restituerunt ; n. li'436 : Curiam a fundamentis conla[psam) ; n, 12272 :
Fanum dei Mercurii ruina mîn{ante....) reslauravil; n. 11932 : [aedem
ou porticwn) vetustate conlapsam ; n. 11532 : Porticus theatri sumptu
publico coloniae Ammaedarensium restilutae; n. 11217 : Templum Plu-
t{o)nis lapsum [restitutum{'?)]et dedicatum; n. 16^00 : Balneae quae..r»
redintegratae sunt devotione totius ordinis.
3. C. I. /.., n. 16812.
h. Ibid., n. 210.
IDÉES ET USAGES. 303
et recherchés avec tant de convoitise, devenus main-
tenant des charges écrasantes. Le sacrifice de leur
patrimoine, quelquefois de leur liberté, effraye
moins les provinciaux que l'entrée dans la curie ou
l'exercice des fonctions municipales. Ils se font les
uns soldats, les autres prêtres ; ils essayent de forcer
l'entrée des grandes administrations publiques; ils
achètent des titres officiels ; ils n'hésitent même pas
à s'affubler de fausses dignités pour éviter, à tout
prix, d'être décurions ou duumvirs. Il faut que les
empereurs interviennent, pendant tout le iv® siècle,
pour assurer le recrutement des assemblées munici-
pales, pour empêcher de s'éteindre tout à fait le peu
qui reste de l'antique vie urbaine, autrefois si intense
et si brillante * . La fréquence même et la répétition
des mesures prises par le gouvernement central
prouvent que ces efforts furent dépensés en pure
perte ^.
On ne doit pas hésiter à reconnaître, dans l'épisode
de la proclamation et de la chute des Gordiens sui-
vie des vengeances exercées par Capellien, un des
facteurs qui entamèrent la ruine de l'Afrique. Ce-
pendant, même après la dévastation exercée par les
troupes de l'ancien légat de Numidie, rien n'était
perdu, rien n'était même définitivement compromis.
Mais ce qui rendait impossible le retour de l'an-
cienne prospérité et des vertus civiques qui en
étaient comme l'efflorescence, ce furent, d'une part.
1. Code Théod., XII, i, lois 7, 9, 15, 26, 27, 41,^14, 45, 46, 59, 73, 95,
133, 143,144,149; VI, XXII, 2.
2. J. TouTAiiv, op. cit., p. 363 scf. Le Même, Organisation municipale
du haut empire, dans les Mél. d'arch. et d'fiist., 1898; La « paix ro-
maine * en Afrique a été fortement niée par M. Monceaux et affirmée
par J. TOUTAIN, Les cités romaines, p. 303-308.
304 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
rincertitude qui ne cessa de planer sur les cités dont
la protection était de plus en plus compromise par
l'incurie et les vicissitudes de FEmpire; d'autre
part, l'état de fanatisme et d'exaspération qui naquit
des rivalités entre païens et chrétiens. Il y eut dès
lors, et pendant deux siècles environ, deux partis en-
nemis, dont l'inimitié s'entretenait par des émeutes,
des supplices, des exils, des confiscations. Que l'on
se figure une nation moderne soumise, pendant deux
siècles, à un régime analogue à celui de nos guerres
de religion de 1560 à 1600. Les villes italiennes du
xiv^ siècle pratiquèrent ce régime un peu plus d'un
siècle durant : elles s'y épuisèrent et ne s'en sont
pas relevées.
Il en arriva de même à l'Afrique, dont la popula-
tion la plus saine, la plus prolifique et, en un certain
sens, la plus industrieuse, fut soumise, pendant tout
le iii^ siècle, à des coupes réglées qui firent plus que
de raréfier les hommes, mais qui bouleversèrent les
fortunes, jetèrent le trouble là où le calme était rigou-
reusement indispensable. L'étude des documents de
cette époque, dégagée de toute préoccupation con-
fessionnelle, ne nous permet pas d'hésiter sur le parti
auquel incombe la responsabilité du déchirement so-
cial qui se produisit à cette époque et qui ressort,
avec une évidence indéniable, de l'étude des textes
et des monuments. Au moment même, dit excellem-
ment M. Toutain^ où se faisait le plus vivement
sentir le besoin de la sécurité, de la paix et de l'union,
cette sécurité, cette paix, cette union avaient disparu.
Les Africains avaient le droit d'être sans cesse in-
quiets : des montagnes boisées qui fermaient, à
1. TouTAix, op. cit., p. 370.
IDÉES ET USAGES. 305
Fouest et au nord-ouest, la vallée moyenne du Ba-
grada, des bandes de pillards pouvaient fondre sou-
dain sur Thuburnica, Simitthu, Bulla-Regia; par les
routes de Thagaste à Sicca Veneria, de Theveste à
Ammaedera, de Theveste à Capsa, pouvaient s'avan-
cer un jour des tribus berbères, soulevées contre la
domination romaine, et qui, plus heureuses ou mieux
servies par les circonstances que les Bahari et les
Quinquegentanei, auraient vaincu les troupes im-
périales en Numidie. La richesse privée n'est guère
moins menacée que la fortune publique, en ces temps
de troubles perpétuels, où les empereurs mouraient
presque tous assassinés, victimes de complots do-
mestiques ou de conspirations ourdies par d'impa-
tients rivaux. La concorde n'existait pas plus que la
sécurité ou la confiance dans l'avenir; la guerre
s'était déclarée au cœur même du pays ; toute l'ac-
tivité qui se dépensait jadis pour l'exploitation pa-
cifique et féconde de la nature était maintenant
tournée vers les luttes religieuses. Il ne suffisait pas
à ces provinciaux d'être menacés par des périls
extérieurs ; ils se déchiraient encore entre eux.
Dans ces conditions, faut-il s'étonner que les
ruines accumulées par Capellien n'aient pas été
relevées ni réparées, que la terre elle-même ait paru
souffrir de tous ces bouleversements? « En hiver,
s'écrie saint Cyprien^, vers l'année 253, il ne tombe
plus assez d'eau pour nourrir les semences déposées
au fond des sillons; en été, les rayons du soleil ne
sont plus assez chauds pour mûrir les moissons ; au
printemps, la campagne n'est plus riante, et, pendant
l'automne, les arbres ne sont plus chargés de fruits
1. s. Cypriex, Ad Demetrianum, $ 3.
306 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
comme jadis. Les carrières, fatiguées et trop fouillées,
deviennent pauvres en marbre * ; on trouve moins
d'or et moins d'argent dans les filons épuisés...; il
n'y a plus de laboureurs dans les champs; il n'y a
plus de marins sur les flots. »
Cette crise économique coïncidait avec les pre-
miers périls véritables que les Barbares faisaient
courir à l'Empire, périls qui se répercutaient par
l'aggravation des charges financières qui pesaient
sur la bourgeoisie municipale. L'Empire entrait dans
une voie où il ne devait pas s'arrêter; il battait mon-
naie de tout et en toute occasion. Pour lui échapper,
la bourgeoisie, celle du moins qui était passible
d'exercer les charges écrasantes, cette bourgeoisie,
identifiée avec les destinées de la cité, s'en détacha
violemment et la quitta. La tyrannie et l'insécurité
collaboraient sans le savoir avec le christianisme à
introduire un esprit nouveau bien différent de l'ancien.
« Ainsi ^, les villes africaines ruinées par Capel-
lien, sans cesse bouleversées par les querelles vio-
lentes des païens et des chrétiens, dépeuplées et
délaissées, tombèrent dès lors dans une décadence
profonde. L'esprit, assurément exclusif, mais très
vif et très fécond, qui les avait animées pendant plus
de deux siècles, disparut rapidement. Avec lui la vie
municipale s'éteignit; les cités n'existèrent plus par
elles-mêmes, toute activité se retira d'elles; ceci
ouvrit la voie à la centralisation administrative.
1. Cf. J. TouTAiK, dans VAssocialion française pour l'avancement des
sciences, Tunis, t. II, p. 792.
2. J. TouTAiN, op. cit., p. 372 sq. Sur ce remarquable ouvrage, cf.
R. Cagxat, dans le Journal des Savants, 1896, p. 259-273 et ^03-^12;
S. GsELL, dans les Met. d'arch. et dhist., 1896, t. XVI, p. hfih-hb^; Beau-
DOUiN,dans la Revue générale du Droit, 1896, t. \X, p. 193-229 ; G. Julliaiv,
dans la Revue historique, 1897, t. I, p. 320.
IDÉES ET USAGES. 307
« Jadis, les habitants et le sol lui-même avaient
étroitement collaboré avec le gouvernement impérial;
la richesse était sortie de la terre que fécondait le
travail des hommes, sûrs de récolter la moisson fu-
ture. L'œuvre tentée par Dioclétien, continuée après
lui, fut au contraire artificielle : l'administration cen-
trale crut que tout pouvait émaner d'elle ; dans son
orgueil monarchique, le fondateur du régime nou-
veau pensa que sa seule volonté suffisait à faire
jaillir la vie de partout. En donnant à l'Afrique ro-
maine une administration nouvelle, en détruisant
l'autonomie municipale, en menaçant des peines les
plus sévères les décurions et les curiales qui ten-
taient de se soustraire aux charges dont ils étaient
accablés, Constantin et les empereurs du quatrième
siècle étaient sans doute de très bonne foi.
« L'échec complet de leurs efforts démontre que
la prospérité d'un pays ne se crée ni ne se rétablit
par voie administrative, et, qu'à vouloir tout faire
par lui-même, un gouvernement central, si forte-
ment constitué qu'il soit, ne témoigne que de son
impuissance.
« A la fin du troisième siècle de l'ère chrétienne,
le régime municipal était bien mort en Afrique.
Après cette date, assurément, toute vie ne disparut
pas du pays. Des monuments s'y construisirent, des
statues y furent élevées en l'honneur des maîtres du
monde ou de ceux qui les représentaient ; ci et là, les
habitants agirent encore de leur propre initiative.
Mais c'étaient les dernières étincelles d'un feu qui
s'éteignait: la plus brillante période de l'histoire d'A-
frique était définitivement close ^ . »
1. A la suite des désordres survenus à Calame, le 1^^ juin ^i08, et de
l'intervention pacifique de saint Augustin au moment où on pouvait s'at-
308 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
Il est aisé de constater, en comparant ainsi deux
époques, un contraste qui doit avoir sa raison quel-
que part. Une chose a disparu, le patriotisme muni-
cipal. Nous avons montré quand et comment ; il reste
à dire pourquoi.
La machine très compliquée de l'État romain ne
paraît avoir provoqué nulle part des sentiments
identiques à ceux que nous qualifions aujourd'hui de
patriotisme. Il y eut à cela une raison assez simple,
c'est que l'Empire romain, pas plus que FEmpire de
Charlemagne et celui de Napoléon vers 1810, ne re-
présentaient une patrie, c'était des groupements de
patries. Il s'agissait donc moins des devoirs à l'égard
de l'Empire qu'à Tégard de la province ou de la
ville à laquelle on appartenait, alors même qu'on
parlait de patriotisme. Or, ce patriotisme provincial
et municipal, si vif, si profond, si exubérant chez les
païens, disparaît dès les premières années du chris-
tianisme dans les communautés. Qu'on se rappelle
lendre à une sévère répression, nous trouvons une correspondance fort
instructive sur le sujet qui nous retient. Un vieillard païen de Calama
écrit à saint Augustin: « Vous savez combien est vif dans les cœurs l'amour
de la patrie, au point de l'emporter sur la piété filiale. 11 s'accroît en
nous avec l'âpe, et, plus nous approchons du terme fatal, plus nous
sommes animés du désir de laisser notre patrie florissante. Aussi je me
réjouis de pouvoir implorer en faveur de Calame un homme versé dans
toutes les sciences, capable de me comprendre. Beaucoup de liens m'at-
tachent à cette ville : j'y suis né, j'y ai rempli de hautes charges. Je
vous supplie donc de toutes mes forces, intercédez pour nous. » C'est le
vieux point de vue, et Nectarius s'exprime comme on le fait dans les
inscriptions et dans r.lH//to/0(jfic; mais la réponse de saint Augustin est
bien différente et montre le point de vue nouveau : « Je ne suis pas
surpris, dit-il, de cet attachement à la patrie, qui vous anime dans les
glaces de la vieillesse. Mais accordez un peu moins à votre patrie d'ici-
bas, portez vos pensées plus haut. Citoyen delà terre, aspirez à devenir
un citoyen du ciel. Votre patrie, je la connais moins par ses grands
hommes que par ses guerres, moins par ses guerres que par les incendies
qu'elle a allumés autour d'elle. » S. Augustin, Epist. XCI.
IDÉES ET USAGES. 309
le départ de l'Église de Jérusalem en Fan 68, au mo-
ment où Jérusalem va être investie et son installa-
tion à Pella. Un cas analogue se produit lors du
siège de Brucliion : les chrétiens profitent de la
bienveillance des assiégeants pour sortir de la ville
dans laquelle les païens s'obstinent à demeurer.
C'est vers ce temps que nous voyons disparaître sur
les épitaphes chrétiennes la mention de la patrie et
que les martyrs ne répondent autre chose à l'inter-
rogatoire, sinon qu'ils sont chrétiens; ce titre leur
tient lieu de tout. Il y a plus : dans la Lettj^e à Dio-
gnète, nous lisons que pour les chrétiens tout pays
leur est une patrie et que toute patrie leur est une
terre étrangère : TCÔtaa ^svy^ uarpiç Iutiv auxwv, xai Trada
Traxptç ^svY) ^ , mais c'est en Afrique que nous trouvons
l'expression la plus complète de l'esprit nouveau. 11
faut s'y arrêter quelques instants. Une des peines
qui se rencontrent le plus fréquemment à l'époque
impériale est la relégation dans une île, et Fexil. La
possession de la patrie doit être bien précieuse, puis-
que les anciens n'avaient pas imaginé de châtiment
plus cruel que d'en priver l'homme. La punition or-
dinaire des grands crimes était l'exil. C'est que l'exil
entraînait avec soi une sorte de mort. L'exilé était
hors de la religion, sa présence souillait une demeure,
son contact rendait impur. « Qu'il fuie, disait la sen-
tence, et qu'il n'approche jamais de» temples. Que
nul citoyen ne lui parle ni ne le reçoive, que nul ne
l'admette aux prières, ni aux sacrifices, que nul ne
lui présente l'eau lustrale 2. » « Il faut bien songer
que, pour les anciens. Dieu n'était pas partout. S'ils
avaient quelque vague idée d'une divinité de l'uni-
1. Epist. ad Diognetum, V, 5.
2. Sophocle, Œdipe roi, 239; Platon, Leges, IX, 881.
310 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
vers, ce n'était pas celle-là qu'ils considéraient
comme leur Providence et qu'ils invoquaient. Les
dieux de chaque homme étaient ceux qui habitaient
sa maison, son canton, sa ville. L'exilé, en laissant sa
patrie derrière lui, laissait aussi ses dieux. Il ne voyait
plus nulle part de religion qui pût le consoler et le
protéger ; il ne sentait plus de Providence qui veillât
sur lui; le bonheur de prier lui était ôté ^ »
Cependant les chrétiens que frappait l'exil parais-
saient s'en accommoder ; il y avait des exilés volon-
taires : l'un d'eux fut saint Paul, le premier ermite,
et on sait les multitudes qui imitèrent sa conduite.
Manifestement l'arme de l'exil est émoussée dès qu'elle
frappe les chrétiens. Le proconsul dit à saint Cyprien :
<( Pourras-tu aller en exil? » — « Je pars, » répond
l'évêque. Et il part. Et c'est à l'occasion de cet exil
que le compagnon et le confident du grand homme
va écrire ces choses sans précédent : « Vivre hors
de la cité est une dure peine pour les païens ; pour
les chrétiens, le monde entier est leur demeure.
Fussent-ils relégués dans quelque recoin caché et ina-
bordable, s'ils communiquent avec Dieu, l'exil ne leur
est rien. Le véritable serviteur de Dieu est un étran-
ger dans sa propre cité 2. » Que l'on s'imagine, si
on le peut, l'émoi, l'indignation, la fureur que, selon
les tempéraments, de telles paroles devaient pro-
•duire chez les païens, et l'on pourra mieux com-
prendre la profondeur de scandale et parfois la
sincérité de la haine qui en rejaillissait sur le chris-
tianisme africain avec toutes les conséquences qui
en devaient sortir et que nous avons signalées.
Il est probable que cette conception nouvelle de la
1. FUSTELDE COULAiNGES, op. CÎl., 1, III, C. XIll.
2. PoNTius, Vita s. Cypriani, II.
IDÉES ET USAGES. 311
société a été, avec son intransigeance absolue à
l'égard des cultes païens, ce que la religion chré-
tienne a introduit d'irréconciliable entre elle et les
institutions existantes, toutes établies sur la tolé-
rance religieuse mal définie et l'esprit municipal :
ce n'est pas maintenant le lieu de développer cette
constatation; il suffît d'avoir remarqué que c'est en
Afrique qu'elle trouve sa première expression com-
plète ^ et comme sa formule définitive.
1. Outre que la date de l'Épîlre à Diognète est toujours en question,
le texte que contient cet écint n'offre pas la précision de celui qui se
formula dans l'entourage de saint Cyprien. S. Gsell, dans Mél. d'arch.
et d'hisL, 1900, p. 101 : la décadence du régime municipal ne serait
« imputable que dans une faible mesure au triomphe du christianisme.
Les vraies causes de cette décadence furent l'extension de la grande
propriété aux dépens de la petite et l'ascension de l'aristocratie muni-
cipale à la classe sénatoriale ». Cf. E. Baudoulx, les grands domaines
de L'Empire romain d'après des travaux récents, in-8<>, Paris, 1899;
SCHULTEN, Die Lex Malacitana, eine afrikanische Dômanenordnung ,
dans Abhandi. der Kônigl. Gesells. der Wissensch. zur Gottingen.
Philol.-histor. Klasse, t. II, in-i», Berlin, 1897 ; J. Jung, Zur Wûrdigung
der agrarischen Verhàltnisse in der rômisclien Kaiserzeit, dans Histo-
rische Zeilsch. von Sijbel, n. f, t. XLII; CUQ, Le cotonat partiaire dans
VAfrique romaine, dans les Mém. prés, à l'Acad. des inscr., t. XI,
p. 83-1^6; cf. S. Gsell, dans les Mél. d'arch. et d'Iiist., 1899, p. W-52.
CHAPITRE IV
LE DONATISME
Préludes de la dernière persécution. — Les martyrs d'Abi-
tène. — Les « traditeurs ». — Procès-verbal de « tradition »
à Cirta. — Conversion d'Arnobe et de Lactance. — Débuts
du Donatisme. — Violence des dissidents et modération
plus ordinaire des orthodoxes. — Liaisons du donatisme et
des partis indigènes. — Ruine apparente en 349. — Les
passions confessionnelles. — Politique de Julien. — Réappa-
rition du Donatisme. — Violences. — Le soulèvement de
Firmus. — Rogatistes et Maximianistes. — La polémique et
la littérature donatiste.
L'influence exercée par Tertullien sur ses compa-
triotes ne fut pas exclusivement littéraire^ ; les opi-
nions défendues par lui continuèrent longtemps à
inspirer la conduite de beaucoup de fidèles. Les
situations tranchées qu'il affectionnait et les prin-
cipes absolus qu'il formulait étaient trop conformes
au tempérament africain pour qu'il ne faille pas s'at-
tendre à retrouver leur influence sur ceux-là mêmes
qui n'ont fait peut-être autre chose que de vivre,
sans penser beaucoup, sur cette terre d'Afrique,
dans cette ambiance où Tertullien avait vécu. Les
difficultés graves et fréquentes que soulevait dans
1. Cl", p. Monceaux, op» ciu, t. H, 2« partie.
LE DONATISME. 3t3^
les armées la pratique du christianisme avaient
inspiré à une partie des chrétiens plus que de l'a-
version pour le service militaire : sa condamnation
absolue.
En 295, un épisode nous montre que la prévention
de certains chrétiens d'Afrique à l'égard du métier
des armes pouvait, à l'occasion, aller jusqu'au mar-
tyre. Le fils d'un vétéran, se trouvant contraint d'en-
trer au service, s'y refusa absolument. La scène nous
a été conservée dans un rapide récit. Tandis qu'on
faisait passer le jeune homme à la toise, il déclara :
« Je ne puis servir, je ne puis faire le mal, car je
suis chrétien ^ . » Quand on voulut passer outre et
lui imposer la marque au fer rouge qu'on impri-
mait à tout soldat, il refusa de nouveau. On lui ob~
jecta que « dans la sacrée compagnie des empereurs
Dioclétien et Maximien, Constance et Galère, ser-
vaient des soldats chrétiens ». Tout fut inutile, et il
fut décapité. Une matrone obtint d'emporter son
corps : le plaçant dans sa litière, elle le conduisit
à Carthage où il fut enterré près de saint Cyprien^.
11 n'est pas douteux que la qualité de chrétien
avait singulièrement aggravé le refus d'obéissance
du jeune conscrit. « Ceux qui se refusaient au re-
crutement, dit un jurisconsulte du m® siècle, étaient
punis autrefois de la servitude, comme traîtres à la
liberté; mais, les conditions du service militaire
ayant été changées, on ne prononce plus la peine
capitale, parce que les cadres des légions sont le plus-
souvent remplis par des volontaires ^. »
Vers cette époque éclata, à l'instigation de Galère^
1. Acta s. Maximiliani, 1.
2. Ibid., 3.
3. Arrius Menaxder, au Digeste, XLIX, xvi, U.
18
314 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
une persécution contre les chrétiens de l'armée*.
Nous connaissons les noms de plusieurs martyrs à
Durostorum, en Mésie "^ ; il y en eut en Afrique. Tan-
dis qu'on célébrait à Tanger l'anniversaire de Maxi-
mien Hercule, un centurion de la Legio JI'^ Trajana
s'approcha du faisceau de drapeaux devant lequel
on offrait l'encens, jeta sa ceinture militaire, le cep
de vigne, insigne de son grade, et ses armes, se dé-
clarant chrétien et décidé à ne plus servir les em-
pereurs (298) ^. Pendant qu'on jugeait le cas de cet
homme devant le tribunal du vicaire à Tanger, le
greffier Cassianus, en entendant prononcer la peine
capitale qu'il estimait injuste, envoya rouler stylet
et tablettes devant le tribunal. Il fut également
condamné à mort.
Un des récits les plus intéressants de la dernière
persécution concerne un groupe de fidèles, accusé
d'avoir tenu une réunion religieuse en contravention
avec l'édit de 303. Ces fidèles, les uns d'Abitène, les
autres de Cartilage, étaient parvenus à reformer une
petite congrégation dont les assemblées se tenaient
à Abitène. L'évêque de cette ville, qu'on tenait pour
traditeur, ne paraît pas avoir été admis dans la
communauté qui obéissait à un prêtre nommé Satur-
ninus^*. Les réunions avaient lieu tantôt chez un
nommé Félix, tantôt chez le lecteur Eméritus. Un
1. EusÈBE, Hist» eccl., VIII, 18.
2. Acta s. JiUii, 2; Acta ss. Marcianî et Nicandri, 1.
3. Acta s. Marcelli, 1. Pour la chronologie de la persécutiou qui va
suivre, cf. Masox, T/ie persécution of Diocletian, in-S", Cambridge, 1876;
A. SCHWARZE, Zur Gcschichte dcr Verfolgungen und der Verhàltnisses
zwischen Staat and Kirchc, 1891, p. 101-176. Fallu de Lessert, Fastes
des prov. afric, t. II, p. 365-366.
U. Acta ss. Saturnini, Dativi et aliorum, 3. Cf. Héron de Ville-
fosse, dans les Comptes rendus de l'Acad. des inscript., 1896, p. 192,
LE DONATISME. 315
dimanche, pendant que l'on était chez Félix à cé-
lébrer l'office liturgique, les magistrats municipaux
et le chef de la police apparurent (304). Tous les
assistants furent conduits au forum : c'étaient Sa-
turninus et ses quatre enfants, dont deux lecteurs, le
jeune Saturninuset Félix, Marie, vierge consacrée, et
le petit Hilarianus. Puis venaient vingt-six hommes
et dix-huit femmes. On les dirigea sur Carthage où
ils comparurent, le 12 février 304, devant le procon-
sul Anulinus, sous l'inculpation d'assemblée illicite
et de célébration de l'eucharistie [dominicum).
Quand vint le tour d'interroger Saturninus, il dit :
« Nous avons célébré en paix le dominicum. — Pour-
quoi ? — Parce que le dominicum ne peut être inter-
rompu; c'est la loi. » Après les interrogatoires et
la torture, les martyrs furent reconduits en prison.
On les y laissa mourir de faim.
Pendant cette année 304, la persécution fut plus
implacable que jamais dans la province de Numidie.
En vertu du quatrième édit, il s'agissait désormais,
non de « tradition », mais de « thurifîcation » ou
d'encensement ^ . Le gouverneur de Numidie était un
des ennemis les plus acharnés du christianisme,
Florus, dont l'odieux souvenir se conserva long-
temps ^. Il contraignait les chrétiens de venir dans les
1. s. OPTAT, De scliîsm. Donatist., III, 8.
2. Sur Valerius Florus, cf. Fallu de Lassert, Fastes des prov.
afHc, 1901, t. II, 2e partie, p. 211 : « Qu'il y ait eu plusieurs édits de per-
sécution, ce n'est guère douteux. Mais y eut-il deux périodes succes-
sives séparées par un intervalle de plusieurs mois (De Rossi, Bull, di
arcli. crisL, 1875, p. 163; 1876, p. 59), c'est ce qui me paraît difficile à
admettre pour l'Afrique en présence de l'inscription de Rouffach. Le
20 nov. 303, Aurélius Quintianus avait remplacé Florus. Un très court
intervalle a donc dû séparer la publication de l'édit du 23 février en
Numidie, et les dies turiflcationis où périrent les martyrs de Mileu. »
316 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
temples pour y sacrifier, et ceux qui se croyaient le
mieux à Fabri ne lui échappaient pas. « Vous savez,
disait un prélat numide qui avait été traditeur, vous
savez combien m'a cherché Florus afin de me con-
traindre à « thurifier », mais Dieu m'a sauvé de ses
mains ^ » Nous ne possédons pas d'Actes des mar-
tyrs de cette persécution, mais seulement quelques
noms relevés sur des épitaphes ou des stèles votives -.
Dans la Proconsulaire, la persécution ne dut pas
être moins redoutable. Saint Optât, qui avait pu
connaître les hommes de ce temps, disait qu'alors
les uns furent confesseurs, les autres martyrs, d'au-
tres apostats, et ceux-là seuls furent épargnés qui
parvinrent à se cacher^. On peut croire que les vio-
lences furent nombreuses, car la population chré-
tienne devait être déjà importante puisque, la per-
sécution finie, le concile de Cirta comptait encore
onze évêques"*.
Tandis que les martyrs d'Abitène étaient enfermés
1. s. Augustin, Contra Cresconium, III, 30.
^. P. Allard, Hist. des perséculions, K IV, p. hll sq.
3. S. OPTAT, o/J. cit., 1,8. Eusôbc ajoute à cela qu'on se servit de chré-
liens pour bâtir à Carthage les thermes de Maximien. Pour les Acta
martyrum de cette persécution et les interpolations donatistes dont ils
ont souffert, cf. Welter, Der Ursprnng des Donatismus, in-S», Tubin-
{,'en, 1883, p. 5-10, et L. DucilESNE, dans le Bull, crit., 1886, t. VII, p. 123.
donnant quelques renseignements nouveaux sur la tradition des textes.
U. La date du concile de Cirta peut seule faire quelque difficulté. Le
procès-verbal présente plusieurs détails dont l'interprétation est un peu
laborieuse, mais sur lesquels on a peut-être trop insisté et qui ne sont
pas sans issue. Cf. Héfélé, Hist. des conciles, in-S", Paris, 1869, t. I,
p. 127; L. DucHESNE, dans le Bull, critique, 1886. p. 129. Quant à la
date, on la trouve rapportée de deux manières différentes. Dans S. Au-
gustin, Contr. Crescon., III, 30, elle est donnée au U mars 303 et dans
le Breviculus collationis cum Donatistis, III, 32, au 5 mars .305. La
première date n'est pas soutenable ; celle de 305 est douteuse, la discus-
sion de la date probable est bien faite par P. Allard, Hist. des pcrséc,
t. V, p. 21, note 1.
LE DONATISME. 317
à Carthage, les chrétiens de cette grande ville s'as-
semblèrent autour de la prison et provoquèrent un
tumulte dans lequel plusieurs d'entre eux périrent.
L'évêque Mensurius chargea son diacre Cécilien
de disperser la foule et ne se fit pas faute, dans une
lettre à l'évêque de Tigisi, Secundus, de blâmer la
conduite de ceux qui provoquaient un martyre qu'on
avait le devoir d'attendre. De plus, il insinuait que
ces fanfarons du martyre comptaient parmi eux des
gens à qui la persécution promettait la liquidation
de leurs affaires embarrassées et de leur réputation
compromise ^ . Ces paroles étaient probablement trop
vraies, car on s'en offensa, et, pour créer une diver-
sion, on imagina d'accuser l'évêque de Carthage
d'être « traditeur », quoiqu'il n'en fût rien.
Il semblait qu'en Afrique les âmes fussent plus
exaltées que dans les autres provinces d'Occident, et
les persécutions y devenaient l'occasion, pour les
tempéraments violents, de se livrer à leur fougue ins-
tinctive. On sait le rôle qu'ont joué dans l'histoire
de ce temps les émeutes populaires, qui semblèrent
parfois constituer une délégation authentique du
pouvoir sénatorial dans l'élection des empereurs. Ces
émeutes étaient faciles à provoquer dans les cités
populeuses et, dès les premiers temps de l'existence
de la communauté chrétienne à Carthage, nous avons
vu que les cimetières avaient été saccagés par la
populace dans des moments d'effervescence. D'autres
communautés s'étaient assez développées, pendant le
cours du III® siècle, pour imiter celle de la capitale
et acquérir, elles aussi, un terrain, une area, ainsi
qu'on disait, dans laquelle les fidèles étaient enterrés
1. s. Augustin, Brevic. collât, cum Donatistis, III, 13,
18.
318 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
tous ensemble. Nous connaissons l'existence de ces
areae, ou cimetières à ciel ouvert, à Abtughi, à
Cirta, à Césarée de Maurétanie ^ Ces enclos, rem-
plis de tombeaux et d'édifices, ne furent probable-
ment pas épargnés, bien que nous ne puissions
dire positivement qu'ils furent violés. La persécution
de Dioclétien s'exerça en Afrique sous des formes
administratives; elle visa particulièrement ce qui
servait à la célébration du culte. Les païens récla-
mèrent les livres et le mobilier des églises avec une
insistance le plus souvent inéluctable. Tous ceux
auxquels ils s'adressaient ne se conduisirent pas de
même. Un grand nombre eut la faiblesse de livrer
aux persécuteurs les meubles liturgiques et les Li-
vres saints, bien qu'ils n'ignorassent pas le sort réservé
à ces objets sacrés. D'autres refusèrent, quelques-
uns s'ingénièrent à sauver leur vie, sans livrer ce qui
leur était demandé. 11 en résulta un trouble pro-
fond, et bientôt surgit ce qui fut appelé la question
des « traditeurs », germe du schisme donatiste 2.
1. Area martyrum, cf. Gesta apud Zenophilum consularcm, à la suite
des Œuvres de S. Augustin, édit. Gaume, t. IX, col. 1112; Arca ubi ora-
tiones facitis, cf. Gesta proconsularîa quibus absoluttis est Félix. Ibid.,
col. 1088; C.I.L.. n. 9585. La dernière ligne de cette inscription men-
tionne sa réfection, ce qui semble un indice des dégâts commis dans
l'enclos cémétérial de Cherchel, dont Varea a été retrouvée par le car-
dinal Lavigerie, cf. De Rossi, Bull, di arcli. crist., 186i, p. 28; trad.
franc, du 6=*' Creuly, dans la Revue archéoL, 186^, t. II, p. 28-^8; Bull,
diarch. crist., 1878, p. 73; 188^-1885. p. 45-W; Roma sotlerranea, t. III,'
p. 432; Lavigerie, De l'utilité d'une mission archéologique permanente à
Carthage. in-S», Paris, 1881 ; P. Monceaux, dans le Bull, de la soc. des
antiq. de France, 1901, p. 250-253.
2. La question fut si vite détournée sur la culpabilité des personnes
que les désastres matériels qu'entraîna cette persécution ont été peu re-
marqués. On en prendra une idée en ce qui touche le mobilier liturgi-
que par rénumération contenue dans le procès-verbal de Cirta, que nous
citons plus loin. Quant aux livres, cette même Église en comptait vingt-
neuf affectés aux lectures de l'office divin. A Abtughi, où l'on avait
LE DONATISME. 319
Cette lamentable querelle nous est connue d'autant
mieux que ceux qui y furent mêlés poussèrent, dans
la suite, leur audace si loin que le pouvoir civil dut
intervenir. De là des pièces dans lesquelles l'en-
quête a été en grande partie conservée et la multitude
de faits précis que nous y pouvons relever.
C'est ainsi que nous connaissons la faiblesse d'un
trop grand nombre d'évêques et de clercs, parmi
lesquels l'évêque de Limata, Purpurius, tenu déjà en
fort mauvaise réputation et « traditeur » convaincu ^ ;
Donat, évêque de Maxula^; Victor, évêque de Ru-
sicade ^; Fundanus, évêque d'Abitène''*; Paul, évêque
de Cirta, dont la faute nous permet, grâce à la lit-
onze livres, on brûla la chaire épiscopale; les édifices ne furent pas
épargnés. La domus in qua christiani conveniebant, à Cirta, contenait
une bibliothèque et un mobilier dont nous verrons l'emploi ; l'édifice
lui-même fut confisqué puisque, en mars 305, nous apprenons que « les
basiliques n'ayant pas encore été restituées », des évêques venus à Cirta
durent se réunir dans une maison particulière. A la même date, ou fit
une élection épiscopale in casa maiore ; c'était ce qui remplaçait l'an-
cien lieu de réunion ; là se trouvait une chaire épiscopale. . Cependant
l'église n'avait pas été détruite, car après la paix, les chrétiens purent se
réunir de nouveau in basilica apuci Constantinam. Apud, dans ce texte
en latin vulgaire, paraît signifier à, et non près de. S. Gsell, Monum.
antiq. de l'Algérie, t. II, p. 192.
1. S. Augustin, Contra Cresconium, 111, 30. Pour la multitude des non-
traditeurs en Afrique, cf. De Rossi, Bull, di arch. crist., 1876, p. 63.
2. S. Augustin, Ibid.
3. Ibid. Celui-ci, sur l'ordre du curateur de la cité, mit au feu un ma-
nuscrit des quatre Évangiles; il s'en excusait en disant que les lettres en
étaient devenues presque illisibles.
h. RuiNART, Acta sanct. Saturnini, Dativi, 3. Au moment oîi les ma-
gistrats jetaient au feu les livres de son Église, il commença à tomber
une forte pluie qui éteignit le bûcher. Il est utile de remarquer, pour
l'histoire de cette dernière persécution, que le prétexte n'était pas nou-
veau. Pendant qu'Hannibal campait près de Tarente, le peuple de Rome,
épouvanté, s'était laissé aller à des pratiques superstitieuses importées
parles magiciens. Le préteur ^milius se fit remettre tous les livres,
toutes les formules de prières étrangers au culte officiel, qui se trou-
vaient aux mains du peuple. Tite-Live, Hist., XXVI, 1.
320 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
térature exceptionnellement conservée de l'Afrique
chrétienne, de reconstituer une des scènes de la per-
sécution. L'évêque et le clergé de Cirta se montrèrent
faibles et cédèrent aux exigences des agents muni-
cipaux, chargés des perquisitions et de la saisie des
livres de l'Eglise. Le procès-verbal nous offre le
récit pris suf le vif des opérations. Le voici ^ :
« Dioclétien étant consul pour la huitième fois, et
Maximien pour la septième, le XIV des calendes de
juin ^, procès-verbal dressé par Munatius Félix, fla-
mine perpétuel, curateur de la colonie de Cirta ^.
« Quand on fut arrivé à la maison où s'assemblaient
les chrétiens, Félix, flamine perpétuel, curateur, dit
à Paul, évêque : « Apportez les Ecritures de votre loi,
et tous les autres écrits que vous avez ici, afin d'obéir
aux ordres des empereurs. » — Paul, évêque, dit :
« Ce sont les lecteurs qui ont les Ecritures : ce que
nous avons ici, nous vous le donnons. » — Félix, fia-
mine perpétuel, curateur, dit : « Montrez les lecteurs,
ou faites-les chercher. » — Paul, évêque, dit : « Vous
les connaissez tous. » — Félix, flamine perpétuel,
curateur, dit : « Réservant les lecteurs, que nos offi-
ciers produiront, donnez ce que vous avez. » — Paul,
évêque, étant assis, entouré de Montan, Victor, Deu-
satelio, Memorius, prêtres; Mars, Hélius et Mars, .
diacres; Marcuclius, Catulinus, Silvain et Carosus,
sous-diacres; Januarius, Meraclus, Fructuosus, Mig-
gin, Saturninus, Victor, fils de Samsuricus, et
autres, fossoyeurs; Victor, fils d'Aufidius, rédigea
l'inventaire suivant :
1. Gcsta apud Zenophilum consularem, op. cit., t. IX, col. 1106-1107.
2. 19 mai 303.
3. Sur cette fonction, voir G. L4C0UR-Ga.yet, Curator civitalis, dans
Dàremberg-Saglio, Dict. des antiq.gr. et rom., t. I, col. 1621.
LE DONATISME. 321
« Deux calices d'or, six calices d'argent, six bu-
rettes d'argent, un petit chaudron d'argent, sept
lampes d'argent, deux grands chandeliers, sept pe-
tits chandeliers d'airain avec leurs lampes , onze
lampes d'airain avec les chaînes [pour les suspendre],
quatre-vingt-deux tuniques de femmes, trente-huit
voiles, seize tuniques d'hommes, treize paires de
chaussures d'hommes, quarante-sept paires de chaus-
sures de femmes, dix-neuf capes de paysan.
« Félix, flamine perpétuel, curateur, dit à Marcu-
clius, Silvain et Carosus, fossoyeurs : « Apportez
ce que vous avez. » — Silvain et Carosus répondi-
rent : « Tout ce que nous avions ici, nous l'avons jeté
dehors. » — Félix, flamine perpétuel, curateur, dit :
« Votre réponse sera inscrite au procès-verbal. »
« On se rendit ensuite à la bibliothèque ; mais on
en trouva les armoires vides. Là, Silvain présenta
un coffret d'argent et une lampe d'argent, qu'il
dit avoir trouvés derrière un grand vase. Victor,
fils d'Aufidius, dit à Silvain : a Tu aurais été mis
à mort, si tu ne les avais pas trouvés. » — Félix,
flamine perpétuel, curateur, dit à Silvain : « Cherche
soigneusement s'il ne reste rien. » — Silvain dit :
« 11 ne reste rien, nous avons tout mis dehors. » —
Quand le triclinium eut été ouvert, on y trouva qua-
tre tonneaux et sept vaisseaux en terre. — Félix,
flamine perpétuel, curateur, dit : « Apportez les Ecri-
tures que vous possédez, afin d'obéir aux ordres
des empereurs. » Catulinus remit un très gros vo-
lume. Félix, flamine perpétuel, curateur, dit à Mar-
cuclius et à Silvain : « Pourquoi n'avez-vous donné
qu'un volume? Apportez les Écritures que vous pos-
sédez. » — Catulinus et Marcuclius dirent : « Nous
n'en avons pas plus, parce que nous sommes sous-
3'?2 L'AFllIQUE CHRÉTIENNE.
diacres ; mais les lecteurs ont les volumes. » —
Félix, flamine perpétuel, curateur, dit à Marcuclius
et Catulinus : « Montrez-nous les lecteurs. » — Mar-
cuclius et Catulinus dirent : « Nous ne savons pas où
ils demeurent. » — Félix, flamine perpétuel, curateur,
dit à Catulinus et Marcuclius : « Si vous ne savez
pas où ils demeurent, donnez au moins leurs noms. »
Catulinus et Marcuclius dirent : « Nous ne sommes
pas des traîtres, nous voilà ; fais-nous tuer plutôt. »
— Félix, flamine perpétuel, curateur, dit : « Qu'on
les arrête. »
« Quand on fut arrivé à la maison d'Eugène, Félix,
flamine perpétuel, curateur, dit à celui-ci : « Donne
les Ecritures que tu possèdes, afin de montrer ton
obéissance. » Il apporta quatre volumes. Félix, fla-
mine perpétuel, curateur, dit à Silvain et à Ca-
rosus : « Faites connaître les autres lecteurs. » —
Silvain et Carosus dirent : « L'évêque vous a déjà
déclaré que les greffiers Edusius et Junius les con-
naissent tous ; que ceux-ci vous indiquent leurs mai-
sons. « — Les greffiers Edusius et Junius dirent :
« Nous vous les indiquerons, seigneur. » Et quand
on fut à la maison de Félix le mosaïste, celui-ci re-
mit cinq volumes. Quand on fut arrivé à celle de Vic-
torin, il remit huit volumes. Quand on fut arrivé à
celle de Projectus, il en réunit cinq gros volumes et
deux petits. Et quand on fut arrivé à la maison du
professeur de grammaire Victor, Félix, flamine per-
pétuel, curateur, lui dit : « Donne les Écritures que
tu as afin de te montrer obéissant. » Le professeur
de grammaire Victor offrit deux volumes et quatre
cahiers. Félix, flamine perpétuel, curateur, dit à
Victor : « Apporte tes Ecritures, tu en as davan-
tage. » Le grammairien Victor dit : « Si j'en avais
LE DONATISME. 323
eu d'autres, je les aurais données. » Quand on fut ar-
rivé à la maison d'Euticius de Gésarée, Félix, flamine
perpétuel, curateur, lui dit : « Obéis, et livre les
Ecritures que tu possèdes. » — Euticius dit : « Je
n'en ai pas. » — Félix, flamine perpétuel, curateur,
dit : « Ta réponse sera au procès-verbal. » Quand
on fut arrivé à la maison de Codéon, sa femme ap-
porta six volumes. » Félix, flamine perpétuel, cu-
rateur, dit : « Cherchez si vous en avez d'autres en-
core, et apportez-les. » — La femme répondit :
« Je n'en ai pas. » Félix, flamine perpétuel, cura-
teur, dit àBos, esclave public : « Entre et cherche si
elle en a davantage. » — L'esclave public dit :
« J'ai cherché et je n'en ai pas trouvé. » — Félix, fla-
mine perpétuel, curateur, dit à Victorin, Silvain et
Carosus : « Si vous n'avez pas fait tout ce que vous
deviez, vous en serez responsables. »
Ce récit nous apprend beaucoup de petits détails
sur les églises d'Afrique; sans lui, nous n'aurions
aucune idée de ces réserves destinées à vêtir les
pauvres et à fournir aux provisions du repas en
commun. Parmi ces pauvres clercs de Cirta, quel-
ques-uns avaient eu comme un scrupule de tomber
trop bas; ils avaient livré les vases sacrés, les Écri-
tures, mais ils n'avaient pu se résoudre à livrer leurs
frères ^ Dans d'autres villes, les persécuteurs ren-
contrèrent la résistance ouverte ou bien des habi-
letés dont le souvenir ne laisse pas de jeter une note
moins sévère dans ces scènes regrettables. Donat,
évêque de Calame, fut assez adroit pour faire ac-
1. Cette dislinclion qui a dû dès lors entraîner une progression de
culpabilité est bien marquée par leConc. Arelatense (314), can. 18 : De
Jiis qui Scripturas sacras, vasa dominica vel nomina fratnim tradi-
disse dicuntur.
324 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
cepter par les magistrats non les Livres saints, mais
des ouvrages de médecine^. L'éveque de Carthage,
Mensurius, fut plus ingénieux encore. Il retira de la
basilique tous les livres de religion, qu'il remplaça
par des ouvrages hérétiques. Les agents les prirent
sans s'apercevoir de rien; ce furent quelques décu-
rions qui éventèrent le stratagème et dénoncèrent
l'évèque au proconsul. Mais celui-ci refusa d'autoriser
une perquisition dans la maison de l'évèque^. « Ainsi
fut sauvée la bibliothèque de l'Église de Carthage :
qui sait si nous ne devons pas à l'adresse de son
évêque d'avoir conservé tant d'actes authentiques
des martyrs africains ^? »
L'évèque Mensurius semblait à plusieurs de ses.
collègues un tiède, presque un coupable, mais lui-
même se montrait sévère pour ceux qui, renouvelant
les fanfaronnades montanistes, se proclamaient, avant
toute enquête, détenteurs de Livres saints et qui, mis
en demeure de les livrer, préféraient subir la mort ^.
A côté, ou plutôt au-dessous de ces exaltés, il y eut
les exploiteurs du martyre. C'étaient, dit l'évèque
de Carthage^, des gens couverts de crimes ou perdus
1. s. Augustin, Contra Cresconium, III, 30.
2. S. Augustin, Breviculus collât, cum Donatistis, lll, 25.
3. P. Allard, Hist. des persécutions, in-8°, Paris, 1890, t. IV, p. 202.
L'évèque d'Aquae Tliibililanae, Marinas fut moins heureux. Il livra les
archives de son Église afin de sauver les livres saints. Contra Cresco-
nium, 111, 30.
U. Mensurius les blâme ouvertement dans une lettre à Secundus, évê-
que de Tigisis. Il ne faisait que conformer en cela son jugement à celui
qui avait, dès cette époque, définitivement prévalu dans l'Église sur le
zèle téméraire. Cf. E. Le Blant, Les persécuteurs et les martyrs, c. x.
Le zèle téméraire, p. 123; H. Leclercq, Les temps néroniens et le
deuxième siècle, iu-8°, Paris, 1901, p. Lxix sq.
5. S. Augustin, lircvic. collât, cum Donatist., III, 25 : Quidam faci-
norosi et fisci debitores, qui occasione persecutionis vel carere relient
oncrosa multis debitis vita, vel purgare se putarent et quasi abluerc
LE DONATISME. 325
de dettes, qui virent arriver la persécution avec joie
à la pensée de l'occasion qui s'offrait à eux de rega-
gner l'estime de leurs concitoyens et, tout en se fai-
sant entretenir abondamment dans la prison par la
charité des fidèles, de s'acquérir le crédit indispen-
sable pour faire par la suite de nouvelles dupes. Ce
fut, la paix venue, le parti des exaltés et celui des
exploiteurs qui soulevèrent et entretinrent la ques-
tion des « traditeurs ». Un de leurs porte-parole fut
Secundus, évêque de Tigisi, tout fier de sa résis-
tance bruyante aux agents persécuteurs. Il racon-
tait, il écrivait, afin que nul n'en ignorât, ce qui lui
était advenu. Un jour donc, un centurion et un sol-
dat bénéficiaire vinrent le sommer de livrer les
manuscrits de son Église. « Je répondis, disait-il :
« Je suis chrétien et évêque, je ne suis pas tradi-
teur. » Nos gens insistent. Secundus s'obstine;
cependant les visiteurs se contenteraient de n'im-
porte quel objet, mais Secundus refuse tout, il ne
songe qu'à renouveler l'héroïsme du vieil Eléazar
qui refusa de feindre le mal qu'il lui était interdit de
commettre ^ Quelques années plus tard, Secundus
se montrait si hautain à l'égard de ses collègues
convaincus de faiblesse, qu'il s'attira de l'un d'eux
cette question : « Comment, n'ayant pas pris la fuite
et étant demeuré longtemps entre les mains des
hommes de la police, as-tu été ensuite renvoyé in-
facinora sua, vel certe acquirere pecuniam et in custodia deliciis per-
frui de obsequio christianorum. Il est possible que ce passage ait donné
naissance à la calomnie des donatistes qui imputaient à l'évèque Men-
surius et à son diacre Cécilien d'avoir empêché les fidèles d'assister les
martyrs dans la prison. Acta ss. Saturnini, Dativi, 17, 20, dans Baluze,
Miscellanea, t. I, p. 17-18.
1. S. Augustin, Brevic. coUat. cum Donatist., III, 25.
l'AI^-RIQUE CflKÉTIENNE. — I. 19
326 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
demne, si tu n'as rien livré ^? » Secundus ne sut que
répondre.
D'autres évêques, parmi lesquels Félix d'Abtughi,
furent accusés à tort de tradition; celui-ci avait
été abandonné par les fidèles de son Église, ainsi
que le raconta, onze ans plus tard, le païen Affius
Caecilianus, duumvir d'Abtughi : « Ce furent, dé-
posa-t-il, les chrétiens eux-mêmes qui m'envoyè-
rent trouver dans le prétoire ; ils me demandèrent :
Le sacré précepte des empereurs vous est-il par-
venu? — Je répondis : Non, mais je l'ai déjà vu
exécuter à Zama et à Furnes, où l'on a démoli les ba-
siliques et brûlé les Ecritures. Apportez donc celle
que vous avez, afin d'obéir au sacré précepte. — Ils
envoyèrent alors à la maison de l'évêque Félix, pour
en retirer les Ecritures et les livrer au feu, confor-
mément à la loi. Galatius m'accompagna au lieu où
ils avaient auparavant coutume de se rassembler.
Là, nous prîmes la chaire (épiscopale) et des épîtres
salutatoires ^ ; toutes les portes furent brûlées selon
l'ordre impérial. Mais les agents que j'avais envoyés
à la maison de l'évêque me répondirent qu'il était
absent . »
Si grande que fût la lassitude de beaucoup de
païens à exécuter les ordres cruels à l'égard de ces
chrétiens qui faisaient, la veille, partie de leurs sociétés
1. s. OPTAT, De schismo donatist., I, 14.
2. Epistolas salutatorias. De Rossi, De origine, historia, indicibiis
scrinii et bibliothecae sedis apostolicae, \n-U°, Roma, 1886, p. xv, voit
dans CCS cpistolae les epislolae formatae; nous ne serions disposés à
agréer cette interprétation qu'après celle qui rapproche salutatoriae
des formules finales : salulo... saluto... des épîtres paulines que le
duumvir aura pu feuilleter afin de se rendre compte de l'identité des
volumes qu'on lui remettait. Le récit de l'accusation contre l'évêque
d'Abiughi et de sa réhabilitation est dans les Gesta proconsularia qui-
tus absolutus esl Félix, op. cit., col. 1087-1088.
LE DONATISME. 327
habituelles, si profonde que fût l'indifférence pour
leur doctrine et l'indulgence pour leurs délits, il
n'était pas toujours possible aux magistrats d'éviter
la violence. Le proconsul Anulinus, que nous avons
trouvé si accommodant pour le subterfuge de Men-
surius, eût désiré faire preuve d'une semblable lar-
geur d'esprit dans une autre circonstance, mais
l'accusé ne s'y prêta pas. C'était l'évêque de Tibiuca ,
Félix. L'édit avait été affiché à Tibiuca le 5 juin de
l'année 303. Le jour même, Magnilianus, curateur
de la ville, cita devant lui les anciens de la commu-
nauté chrétienne *. Précisément l'évêque Félix était
absent, il s'était rendu ce jour-là à Carthage, d'où
il rentra le lendemain. A son arrivée, il fut cité.
Magnilianus lui dit : « Evêque, donne les livres et les
archives que tu possèdes. » — « Je les ai et je ne les
donne pas. » — « L'édit vaut plus que tes paroles.
Donne ces livres afin qu'on les brûle. » — « Mieux
vaut me brûler moi-même que les divines Écri-
tures; il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. »
Le 24 juin, il partit enchamé pour Carthage où il fut
écroué le soir même. Le lendemain, on le mena au
proconsul qui lui dit : « Pourquoi ne livres-tu pas
les vaines Ecritures? » — « Je les ai, je les garde. »
On le mit dans une oubliette d'où on le tira après
seize jours. Il était dix heures du soir quand il
comparut. « Pourquoi ne donnes-tu pas les Ecri-
tures? » — « Je ne les donnerai pas. » Le proconsul
déféra l'accusé au tribunal de Maximien Hercule. »
Quoique placée plus immédiatement sous le regard
de l'administration romaine, la Proconsulaire ne fut
1. RuiNART, Acta sinccra, 1689, p. 375, cf. H. Leclercq, Le troisième
siècle. Dioclétien, p. 193 sq. Sur ce martyr et ses actes voir Analecta
bollandiana, 1903, p. ^60.
328 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
pas seule à connaître les scènes de tradition. La
Numidie, attristée par la chute du clergé de Cirta,
montra néanmoins la vaillance habituelle aux hom-
mes de cette province. « Beaucoup, arrêtés à cause
de leur refus, souffrirent des maux de toute sorte,
affrontèrent les plus cruels supplices, et furent mis
à mort : aussi les lionore-t-on, à bon droit, comme
martyrs, écrit saint Augustin, et les loue-t-on de
n'avoir pas donné leurs Bibles, imitant cette femme
de Jéricho, qui ne voulut pas livrer à ceux qui les
cherchaient les deux espions juifs, figures de l'An-
cien et du Nouveau Testament ^ » La persécution,
alors même qu'elle semblait ne devoir atteindre que
les clercs, allait au delà et frappait — ce fut le cas
en Numidie — des gens établis, des personnes du
monde, des pères de famille^; ce qui s'explique par
le fait que nous avons constaté à Cirta. Les clercs
n'étaient pas tous célibataires, principalement dans
les rangs inférieurs où les lecteurs, que la persé-
cution visait surtout, étaient nombreux. Leur con-
fession était, semble-t-il, d'un plus grand exemple
que celle des évêques ou des prêtres auxquels la
vie présente offrait moins de jouissances et par con-
séquent moins de raisons de s'y attacher ^.
Parmi les résultats heureux que procura la vail-
lance des martyrs, on compta la conversion au chris-
tianisme d'un habitant de Sicca, destiné à prendre
1. s. Augustin, Brevic. collât, cum donalistis, III, 25.
2. Ibid., III, 27.
3. L'opinion de Tertullien, Ad Scapulam, 5, el de Ps. Cyprien, Liber
de laude martyrii, 15; Origène, Exhorl. ad martyres, 15, manifeste
un sentiment analogue lorsqu'il observe que le martyre, 4'un homme
comblé de richesses, époux et père, comme l'était son Mécène Ambroise,
serait beaucoup plus méritoire que le martyre d'un pauvre homme
comme lui, Origène.
LE DONATISME. 329
un rang honorable parmi les défenseurs de l'Eglise.
Païen dévot ^ il avait été conquis par Théroïsme des
serviteurs de Jésus et, plus encore, par la divine
image de leur Maître, qui le poursuivait nuit et jour,
s'offrant à lui « non pas à travers de vaines insom-
».
nies, mais sous les traits de la Vérité simple et nue
La conversion d'un grammairien, très suivi comme
l'était Arnobe, était un événement d'une certaine
importance, d'autant plus que, jusqu'à ce moment,
le converti avait employé son talent, qui était réel, à
combattre ce christianisme qu'il embrassait. Les
fidèles n'étaient pas sans une profonde défiance à
l'égard du nouveau venu qui, pour donner un gage
indubitable de la sincérité de sa conversion, publia
une défense de la religion chrétienne, jointe à une
critique parfois très vive des croyances et des cultes
polythéistes. L'ouvrage était intitulé : Adçej^susJVa-
tiones lihri septem^. Il n'offrait rien de bien nou-
veau, mais c'est peut-être la condition de ce genre
d'écrits d'être plus sincères que persuasifs. Arnobe
reprenait le sujet traité, un demi-siècle auparavant,
par saint Cyprien dans son traité Ad^ersus Deme-
trianum. Il présentait les mêmes objections aux-
1. « Et moi aussi, écrit-il, je vénérais, il y a peu de temps encore, des
simulacres qui sortaient de la fournaise, des dieux fabriqués à coups
de marteau sur l'enclume, des statues d'ivoire, des tableaux, des ban-
delettes suspendues à de vieux arbres. Quand je rencontrais quelque
part une pierre polie enduite d'huile d'olive, je lui rendais hommage
comme si une vertu divine y avait été présente ; je lui parlais, je sup-
pliais ce bloc insensible de m'accorder des faveurs. » Arnobe, Adv.
Génies, 1. 1, c. xxxix.
2. Ibid., I, 46. S. JÉRÔME, In Cliron. ad ann. S342, a écrit ce qui suit,
dont nous lui laissons la responsabilité : Cum adliuc etimiciis ad cre-
dulitatem somniis compelleretur.
3. Écrit aux environs de l'an 300. Cf. 1. I, 13 ; la mention des Livres
saints jetés au feu, cf. 1. IV, 36, concorde avec cette date;
330 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
quelles il opposait les mêmes réponses. Non. le chris-
tianisme n'est pas responsable des calamités publi-
ques, car ces calamités n'ont aucun rapport avec la
colère des dieux délaissés, puisque les dieux n'exis-
tent pas. Il emploie deux livres à dire cela, et les
trois livres suivants à ridiculiser le polythéisme,
ce qui était devenu le divertissement le plus ordi-
naire des écrivains chrétiens ^ Enfin les deux der-
niers livres sont consacrés à venger les fidèles de
l'accusation d'impiété^.
Arnobe n'était pas moins ferrailleur que Tertul-
lien, mais avec de l'esprit, de la verve et du talent
il n'approcha pas du grand maître. Il lui manqua
cette « suite enragée », cette exaltation farouche à la
place desquelles il ne peut mettre que des déclama-
tions de rhéteur ; il est interminable et il le sait, « il
parle toujours d'abréger, et reste toujours aussi
long^ », mais son mérite littéraire nous intéresse
moins que l'influence qu'il a pu avoir sur les esprits.
On ne voit pas qu'elle ait été bien forte ou bien pro-
fonde. Cela put tenir à ce que, s'écartant de la voie
tracée par V Apologétique de Tertullien, Arnobe re-
prenait la tentative au point où l'avait laissée Minucius
1. RuiNART, Acta sincera (1689), p. 139, Acta disputalionîs sancti
Acacii.
2. Texte dans P. L., t. V; et édit. Reifferscheid, Corp. script, eccles.
lat., t. IV, Vindobonae, 1875. La critique du texte a été entreprise et
poussée assez avant par Fr. Wasse\berg, Quaestiones Arnobianae cvi-
ticae, in-8°, Monasterii, 1877; A. Reifferscheid dans l'Index schotarum
in Univ. lilt. Vratislavicnsi pcr liiemcm anni 1877-78 liabendarum, et
dans l'Index 1879-1880 : M. Bagsten, Quaestiones de locis ex Arnobii
adversus nationes opère selectis, in-S", Monasterii, 1887; G. Weymaw,
Zu Arnobius : Blâtter fur das bayer. GymnasialschuUvesen, t. XXIIl,
1887, p. liUb; LE Même, Zu lateinisclien Scliriftsellern, in-8°, Munchen,
1891 ; Le Même, Zu Arnobius, dans Blâtter, t. XXX, 1894, p. 270.
3. R. PicHO.\, Histoire de la littérature latine, in-12, Paris, 1897,
p. 761.
LE DONATISME. 331
et s'efforçait d'introduire la philosophie dans la reli-
gion. Cette philosophie lui est toutefois très spéciale :
elle n'est pas le spiritualisme composé de platonisme
et de stoïcisme dont s'est servi Minucius et dont se
servira Lactance; « c'est tout l'opposé, le pyrrho-
nisme le plus hardi et le pessimisme le plus amer ^ ».
On a si bien abandonné aujourd'hui l'étude de ces
anciens qu'on s'imagine — ce qui est plus flatteur
que véritable — avoir les idées dans leur première
nouveauté. Il n'en est rien, et l'histoire littéraire
nous fait toucher du doigt les origines intellectuelles
des hommes que nous avions jugé n'avoir pas eu
d'ancêtres. C'est par ce côté que la critique devient
elle-même l'histoire et on ne saurait omettre de rap-
peler ce rôle inspirateur, exercé jusqu'à des époques
fort proches de la nôtre par les Africains.
Arnobe veut abaisser la superbe de la raison et,
pour la forcer à croire, lui démontrer qu'elle ne peut
rien savoir 2. « Nous sommes environnés de mys-
tères, et ces secrets que nous ne pouvons trouver,
nous ne devons pas même les chercher, car ceux
qui concernent Dieu sont insaisissables à nos moyens
humains ^ ; ceux qui touchent aux choses de la na-
ture sont inutiles à connaître ^. Arnobe se défie si
bien de la raison qu'il la chasse comme auxiliaire
de la religion : il soutient qu'il est aussi criminel de
1. R. PiCHON, Lactance. Étude sur le mouvement philosophique et
religieux sous le règne de Constantin^ in-8°, Paris, 1901, p. 50.
2. Adversus natîones, I, 11 : Tu audcas dicere : hoc et illud est in
mundo malum, cujus explicare, dissolvere neque originem valeas ne-
que causant.
X Ibid., II, 57 : No7i enîm divina divinis, sed rationîbus pendimus et
conjectamus humanis.
h. Ibid., II, 61 : Quae neque scire compendium neque ignorare detri-
mentum est ullum.
332 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
vouloir prouver Dieu que de le nier ^ . » Dès lors que
la foi est le seul moyen de connaissance sur lequel
on puisse compter, pourquoi blâmer les chrétiens
d'en faire usage? « Dites-moi s'il y a dans la vie
quelque action oii l'on ne soit pas obligé de croire
sans savoir ^, » Les philosophes jurent in verha ma-
gistri. Pourquoi les chrétiens ne les imiteraient-ils
pas? « Remarquez, ditArnobe, que la question est
beaucoup plus grave, elle est essentielle. Il y va de la
vie et de la destinée. Suivant que l'on croira ou que
l'on ne croira pas à l'immortalité de lame, toute la
conduite de l'existence change de face. On ne peut,
puisque cette existence s'écoule à chaque instant,
retarder la décision ; il est urgent de choisir. N'est-
il pas plus sûr, entre deux partis également incer-
tains, de prendre celui qui offre le plus d'avantages,
celui qui fait espérer le bonheur éternel? Ne serait-
on pas insensé de nier Dieu au risque d'être pour
jamais condamné ?//i illo enim periculi nihil est, si
quod dicitur imminere cassum fiât ac çacuum^ in
hoc damnum est maximum, id est salutis amissio,
siy cum tempus adçenerit, apeiiatiu non fuisse men-
dacium ^. »
Qui ne reconnaît ici le fameux argument du pari
chez Pascal? Ce serait une assez belle postérité pour
Arnobe que celle de Pascal, mais il n'a pas que lui
seul. Lactance, saint Jérôme, saint Augustin feront
1. Ibid.,, I, 32 : TVec quicqiiani vefert aut discrcpat utrumnc neges
illum an adseras atque existere fatearis, cum in eadem culpa sit et
ndsertio talis rei et abnegatio refutaloris incrcduH.
2. Ibid., II, 8 sq.
3. Ibid., II, U : Cum haec sit conditio futiirorum ut teneri et com-
prehendi nullius possint anticipacionis attactu, nonne purior ratio
est, ex duobus incertis et in ambigua expeclationc pendcnlibus id
potius crederc quod aliquas spes ferai quam omnino quod nuUas?
LE DONATISME. 333
leur profit du maître peu connu, et, si on n'ose dire
qu'il a inspiré Montaigne, on peut assurer qu'Arnobe
et lui ont eu du moins une idée commune ^. On
s'est évertué à rechercher lequel des deux, de Pas-
cal et Bossuet, avait imité l'autre ; mais il semble
qu'ils se soient contentés de puiser tous deux aux
mêmes sources ; l'une d'elles serait les écrits d'Ar-
nobe ^.
Un nom est resté associé à celui d'Arnobe, c'est
le nom de Lactance ; affaire d'habitude, à peu près
comme on rapproche les noms de Turenne et de
Condé, de Voltaire et de Rousseau parce que ceux
qui portèrent ces noms vécurent dans le même temps
et tournèrent leur activité vers un même objet. En
dehors de là, on ne voit pas ce que Lactance a de com-
mun avec Arnobe. Lactance était le moins Africain des
hommes. « Les Africains sont en général doués d'une
forte individualité qu'ils ne craignent pas d'étaler dans
leurs œuvres : Lactance met dans la sienne très peu de
lui-même ; son tempérament s'y révèle à peine ; il ne
1. L'égalité entre l'homme et la bête. Cf. Montaigne, Essais, II, 12 ;
Bossuet, Connaissance de Dieu et de soi-même, V, 1.
2. F. Brunetière, Études critiques sur C histoire de la Littérature
française, 6« série, iii-12, Paris, 1899, p. 199 sq. : « Le psaume CXVIII le
plus « janséniste » et le plus long de tous ; les Épitres de saint Paul, et les
œuvres de saint Augustin [ont également servi à Pascal et à Bossuet]; il
n'est pas surprenant qu'en un même sujet l'analogie des idées se soit quel-
quefois étendue jusqu'aux mots. En voici un exemple, que n'ont signalé
ni les auditeurs des Pensées ni ceux des Sermons de Bossuet : « Qui sait,
dit Pascal, si cette autre moitié de la vie oîi nous pensons veiller n'est pas
un autre sommeil un peu différent du premier? » Et Bossuet, à son tour,
dans le Sermon sur la mort : « Je ne sais si je dors ou si je veille, et si
ce que j'appelle veiller n'est pas une partie un peu plus excitée d'un
sommeil plus profond. » Ni Pascal ici ne s'inspire de Bossuet, ni Bossuet
ne copie Pascal; mais, chacun à sa manière, ils traduisent un même passage
d'Arnobe : Vigilemus aliquando, an ipsum vigilare quod dicitur, somni
sit perpetui portio? Peut-être, lorsque nous connaîtrons nous-mêmes
un peu mieux la Scolastique et les Pères, ne discuterons-nous plus de
semblables questions? »
19.
334 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
nous fait aucune confidence ; Fimpersonnalité des Ins-
titutiones diçinae contraste avec le « moi » exubérant
de Tertullien. De cette grande différence en dé-
coulent bien d'autres. Les Africains, violents et extrê-
mes, vont jusqu'au bout de leurs idées et surtout de
leurs passions, qui les dominent bien plus que leurs
idées ; Lactance est l'homme du juste milieu, dût-il
paraître un peu froid, un peu trop purement rationel.
Les Africains dédaignent la tradition littéraire pour la
modernité la plus aiguë ; Lactance est le plus fervent
admirateur de Cicéron, son imitateur le plus fidèle.
Le style africain, obsédé par la sensation vive et
brusque, est fait de rapidité et de pittoresque avant
tout; le style de Lactance est périodique, oratoire et
abstrait. L'origine africaine se trahit peut-être en
un point, par le goût de Lactance pour les prophé-
ties âpres et lugubres des Sibyllins; encore s'en
faut-il que son imagination se complaise dans ces
spectacles tragiques de la fin du monde comme celle
de Commodien ou de Tertullien. Et à part cette uni-
que exception, le contraste se maintient frappant,
entre l'homme et le pays. L'exemple de Lactance est
un des meilleurs arguments contre la théorie de
la race et du climat ^ On trouve Lactance un peu
en tous pays, sauf en Afrique ; aussi n'appartient-il
à son pays d'origine ni par son tempérament, ni
par ses écrits, ni par Finfluence qu'il a exercée ^. Il
1. R. PiCHON, Lactance, p. 1 sq. Nous ignorons les antécédents de
Lactance et il a pu naître en Afrique un peu « par hasard », ainsi qu'il
arrive dans les familles des fonctionnaires d'un État très étendu qui
envoie ses employés dans des colonies avec lesquelles la famille n'a-
vait encore pris aucune attache ou bien un contact seulement superficiel.
En bonne critique, on ne peut faire intervenir ces exemples ni pour ni
contre une théorie qui ne doit être combattue ou vérifiée que par des
exemples complètement connus et circonstanciés.
2. R. PiCHON, Lactance, p. tthl sqq.
LE DONATISME. 335
fallait rappeler son souvenir, mais nous n'avons pas
à nous y arrêter. Son écrit sur La mort des persécu-
teurs ^ est une exception dans son œuvre, mais
toute l'aigreur et toute la passion que Fauteur y
laisse voir montrent plus que ses autres ouvrages
combien il est étranger à l'Afrique. Ce que ce pam-
phlet contient de dramatique et de réaliste n'est qu'a-
necdotique. Les choses les plus abjectes y sont
découvertes et tranquillement décrites ; c'est une
série de sujets effrayants décrits avec précision
et sincérité. C'est une chronique bien menée avec
quelques lenteurs et des morceaux excellents. Que
l'on imagine, si c'est chose possible, un pareil sujet
présenté par Tertullien, et Ton aura quelque idée de
ce qu'il y a décidément d'étranger à l'Afrique chez
Lactance.
Le donatisme couva pendant les années 304 à
311, et il n'est pas bien aisé de marquer son déve-
loppement au cours de cette période ^. Les appré-
ciations rigoureuses de Mensurius avaient déplu au
groupe toujours persistant en Afrique des « exagé-
rés » et il est assez probable que les hommes de dé-
sordre commencèrent dès lors à exploiter contre l'é-
vêque un mécontentement plus ou moins empreint
de malveillance. Dès que la persécution s'arrêta, on
vit surgir une question qui, manifestement, visait
Mensurius : c'était celle des vrais et des faux ira-
diteurs. Le mouvement était inspiré ou dirigé par
1. Ibid.^ p. 337; cf. P. Allard, Mélanges, dans la Revue des Ques-
tions historiques, 1903. Octobre.
'2. WoELTER, Der Ursprung des Donatismus, in-8<*, Leipzig, 1883;
M. Deutsch, Drei Aktenstucke fur Geschichte des Donatismus, in-S",
Berlin, 1875. Rieck, Enstehung und Berechtigung des Donatismus im
Himblick auf verwandte Erscheinungen, Gymnasialprogramm, in U^,
Friedland, 1877.
336 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
l'évêque des Cases-Noires, Donatus, secondé par
quelques-uns de ses collègues numides. Ce groupe
nomma un inters>entor ou visilor dans le dessein
d'écarter de son siège Tévêque Mensurius ^ Ce
parti avait d'autant plus de chances de réussite
que le nombre des évoques traditeurs avait été plus
grand. Les prélats de Numidie s'étant réunis à
Cirta, en 305, pour élire un évêque, le primat Se-
cundus, de Tigisi, voulut procéder à la vérification
des pouvoirs des électeurs et leur demanda si, pen-
dant la persécution, ils avaient livré les Livres saints.
Aucun d'entre eux n'osa affirmer son innocence. On
sentait, dès cette époque, le schisme dans l'air ^. Il
éclata en 311, à la mort de Mensurius. Peu de temps
auparavant, l'évêque de Carthage ayant été mandé à
la Cour et craignant de ne pas revoir sa ville épis-
copale, confia à deux prêtres les ornements et les
vases précieux de l'église. Il fit dresser un inven-
taire et le remit à une tierce personne, chargée de le
transmettre à son successeur. Mensurius mourut en
effet et le diacre Cécilien, son plus intime conseiller,
fut élu à sa place. Celui-ci, muni de l'inventaire qui
venait de lui être remis devant témoins, réclama aux
deux prêtres le dépôt qu'ils avaient reçu. Ils refusè-
rent de le restituer^ et, se sentant perdus d'honneur,
passèrent au parti qui s'était organisé, dès l'épis-
copat précédent, contre Cécilien. Ce parti s'était
1. s. Augustin, Sermo^ De pastoribus, 46.
2. Le neveu de Secundus, de Tigisi, disait à l'évêque afin de le détour-
ner de poser la question à Purpurius, de Limata : Paratus est recedere
et schisma facere, non tantum ipse, sed omnes quos arguis. S. Augus-
tin, Contra Cresconium, III, 15 : Ad Donatist. post Collât., c.xiv;
Epist. XLIII; S. Optât, De schism. Donat., I, 14. En ce qui concerne
Secundus, de Tigisi, rien ne prouve qu'il eût livré les Écritures.
3. s. Optât, op. cit., 1, 18.
LE DONATISME. 337
fortifié de deux prêtres de Carthage, Botrus et Cé-
lestius, qui avaient brigué la succession de Cécilien,
et de plusieurs évoques de Numidie, séduits par les
libéralités d'une dame nommée Lucilla, d'origine es-
pagnole, qui portait à Cécilien une haine très vive
à cause d'une réprimande publique que le diacre
lui avait adressée au sujet d'une pratique à laquelle
elle tenait beaucoup ^ Le primat de Numidie, Se-
cundus, de Tigisi, se laissa entraîner dans le parti
par dépit de n'avoir pas été invité à l'ordination
de Cécilien^. Lucilla et ses partisans convoquèrent
les évêques de Numidie à Carthage, à l'effet de pro-
céder à une nouvelle ordination. Ils s'y rendirent au
nombre de 70 et, loin de se réunir aux partisans de
Cécilien, allèrent siéger dans une villa particulière.
Ils firent mander Cécilien ^ qui répondit qu'il se ren-
drait à leur jugement si on le reconnaissait coupable
d'une faute même légère. On lui reprocha alors de
s'être laissé ordonné par Félix d'Abtughi accusé
d'avoir été traditeur. Cécilien déclara qu'il consenti-
1. Elle portait sur elle et baisait avant de faire la communion les re-
liques des personnages mis à mort pour la foi, mais dont le martyre
n'avait pas encore été proclamé officiellement. Le texte qui nous donne
ce renseignement est le plus ancien de ceux sur lesquels on puisse fon-
der l'existence d'une vindicatio martijrum, analogue à nos « procès
de canonisation ». 11 donne lieu à quelques objections, mais ce n'est pas
ici le lieu de les éclaircir.
2. Ce qui n'entraînait d'ailleurs aucun vice de forme. L'évèque de
Carthage, comme celui de Rome, était ordonné par un prélat du voisi-
nage. S. Augustin, Epist. XLIII, 17; Brevic. Collât., 111, 5. Fallu de
Lessert, dans les Métn. de la Soc. des Antiq. de France, t. LX, étudie
au point de vue de la compétence respective du proconsul et du vicaire
d'Afrique les documents relatifs à l'élection de Cécilien et sa consécra-
tion par Félix d'Abtughi. Le ressort du vicaire embrassait la Numidie,
la Byzacène, la Tripolitaine et les Maurétanies Sitifienne et Césarienne,
mais pas la Proconsulaire. L'enquête sur Félix fut terminée par le pro-
consul chargé de l'intérim pendant la maladie du vicaire.
3. S. OPTAT, op. cit., I, 18.
338 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
rait à être ordonné par un évêque pur de tout soup-
çon. L'évêque de Limata, Purpurins, se contenta de
répondre : « Qu'il vienne pour l'imposition des mains,
et nous lui casserons la tête. » Les fidèles empêchè-
rent leur évêque de se livrer à ces forcenés qui élu-
rent à sa place Majorin, favori de Lucilla.
Ces événements coïncidaient à peu près avec l'avè-
nement de Constantin et l'intervention du pouvoir civil
dans les affaires intérieures de l'Eglise. Peu de mois
après son avènement, Constantin s'occupa des affaires
religieuses de la province d'Afrique, elles lui paru-
rent plutôt anodines ^ . Il recommandait la surveil-
lance des perturbateurs et permit, au besoin, de
demander main-forte aux pouvoirs publics. Il adressa
en même temps une somme d'argent, 3.000 folles^ à
répartir entre les Eglises et enjoignait au procon-
sul d'exempter de toutes les charges publiques les
prêtres partisans de Cécilien. Les évêques dona-
tistes, voyant leurs affaires compromises, firent solli-
citer de l'empereur la convocation d'un concile en
Gaule pour juger le différend^. Le concile se tint à
Rome (2 octobre 313), au Latran. On y consacra
trois journées. Le premier jour, le concile refusa d'en-
tendre la lecture du dossier donatiste, œuvre imper-
sonnelle, par conséquent irresponsable. Donat ayant
proposé aussitôt de faire entendre des témoins, ceux-
ci, introduits, déclarèrent ne savoir que dire contre
Cécilien^, qui accusa Donat à l'instant d'avoir pré-
paré le schisme à Carthage du vivant de Mensu-
1. Epistola Constantini ad Caeciliamim ; cf. Eusèbe, Vita Constan-
tiiii, I, ^5.
2. s. OPTAT, op. ci7., I, 22, 23. Epist. Constantini ad Melcliiadem; Eu-
sèbe, Hist. eccles., X, 5.
3. S. OPTAT, op. cit., I, 2'i ; S. AUGUSTIN, Brevic. collât., III, 12.
LE DONATISME. 339
rius. Donat ne sut que répondre. Le deuxième jour,
nouveau libelle, repoussé pour les mêmes raisons.
Le troisième jour, on étudia les opérations du soi-
disant concile qui avait élu Majorin et, réservant la
question de droit, le pape jugea la question de fait
et annula la sentence du concile qui « avait con-
damné un absent ». Les donatistes eussent voulu
soulever alors la question de l'évêque consécrateur,
Félix d'Abtughi, mais c'était trop manifestement une
échappatoire. Le pape Melchiade, afin de ne pas
pousser les choses à l'excès, se borna à condamner
le seul Donat ; il conserva leurs fonctions aux prê-
tres ordonnés par Majorin; enfin, il établit que, dans
les localités où se trouvaient deux évêques, le plus
jeune céderait la place au plus ancien et serait en-
voyé dans une autre église ^ . A peine de retour en
Afrique, les donatistes attaquèrent le concile de
Rome et obtinrent la convocation d'un nouveau
tribunal.
L'assemblée se tint à Arles (l*^'' avril 314). Céci-
lien fut absous et les donatistes condamnés ; on
renouvela les dispositions prises par le concile de
Rome à l'égard des ordinations faites par Majorin et
on porta deux canons qui décidaient: 1" qu'à l'avenir
les ecclésiastiques seraient exclus du clergé, mais
après la constatation du crime dans les registres pu-
blics et 2° que l'ordination faite par un évêque tradi-
teur était valable. Quelques évêques se rallièrent à
Cécilien ; les autres reprirent l'agitation religieuse en
faisant appel au pouvoir civil. Après divers ordres
et contre-ordres, Constantin jugea à Milan, au mois
de novembre 316, la cause des donatistes. Ils furent
1. s. Augustin, Epist.,XLlU, 16.
340 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
condamnés et la sentence fut communiquée à Eu-
malus, vicaire d'Afrique ^ Loin de se soumettre, les
schismatiques commencèrent les violences ouvertes :
ils envahirent une basilique catholique à Constantine
et résistèrent, sans se dissimuler désormais, au pou-
voir civil. Le donatisme recevait, en cette année 320,
un coup qui eût dû l'abattre et qui paraît l'avoir à
peine effleuré. L'énormité de ce scandale qui l'attei-
gnait sans entraîner sa ruine, suffirait à faire voir
que l'estime n'était pour rien dans les sentiments
qui lui attiraient ses partisans. Le diacre Nundina-
rius, irrité contre l'évêque Sylvain, un des adver-
saires de Cécilien, rendit publiques des lettres qui
dénonçaient ce prélat comme traditeur-. Sur la de-
mande du diacre, le consulaire Zénophile ^convoqua,
en qualité de témoins, les clercs et les laïques qui
avaient vu Sylvain pendant la persécution. On inter-
rogea le grammairien Victor. Celui-ci hésitant à ré-
pondre : on apporta les actes de Munatius Félix, fla-
mine perpétuel à Cirta, dont on donna lecture (voir
p. 320). Le rôle joué par Sylvain, alors sous-diacre,
n'était que trop clair. On lut alors les lettres écrites
par le violent évêque de Limata, Purpurins, à Syl-
vain et aux anciens de Cirta, les invitant à régler le
différend survenu entre Sylvain et Nundinarius,
« de peur que ce diff'érend ne tournât contre les tra-
diteurs ». Ce n'était pas tout. Il fut prouvé que Syl-
vain avait volé le trésor des pauvres de 400 bourses
données par Lucilla et destinées à payer l'ordination
1. Contra Cresconium, III, 71.
2. Epist. LUI, 2.
3. Fallu de Lessert, Fastes de ta Numidie sous la domination ro-
maine, in-^o, Paris, 1888, p. 190-192 ; cf. M. Deutsch, Di^ei Aktenstûcke
fur Geschichte des Donatismiis, in -8°, Berlin, 1875, p. ^6-91.
LE DONATlSiME. 341
de Majorin; qu'il avait ordonné un certain Victor
pour le prix de 20 bourses; enfin qu'il avait volé,
de concert avec Purpurius, dans le temple de Sé-
rapis, les coupes et le vinaigre.
Vers 330, le donatisme comptait en Afrique 270
évêques; ils étaient inspirés et gouvernés par un
homme d'une rare énergie et d'une habileté qui ne
s'étonnait de rien. Il avait succédé à Majorin en qua-
lité d'évêque intrus de Carthage et avait mérité le
nom de Donat le Grand qu'il reçut de son parti. Le
donatisme lui dut son organisation et sa durée bien
plus qu'à Donat des Cases-Noires, simple fauteur
du schisme. Donat était arrivé à cette popularité un
peu malsaine qui fait d'un homme distingué le com-
pagnon du plus bas peuple. Celui-ci ne lui donnait
pas son titre d'évêque, mais l'appelait par son nom :
Donat. L'évêque n'avait d'autre préoccupation que
l'intérêt de son parti. Ses visiteurs n'avaient pas le
loisir d'abuser de ses audiences pour perdre le temps
en compliments et en banalités. Donat ouvrait l'entre-
tien par ces mots, toujours les mêmes : « Qu'y a-t-il
de nouveau chez vous en ce qui concerne...? w Les
affaires faites, on était congédié.
Un homme de ce caractère savait imprimer à son
parti une audace dont les catholiques eurent parfois
à souffrir. Optât de Milève, qui est contemporain des
événements et apporte dans le récit qu'il en fait une
impartialité qu'on a mise en doute sans raisons sé-
rieuses, a insisté sur les violences que les catholiques
eurent à subir de la part des dissidents. Il est assez
probable que tous les torts ne furent pas du même
côté, mais c'est un fait que les excès des donatistes
nous sont connus et paraissent dépasser de beaucoup
ceux dont le parti aura pu avoir à se plaindre de
342 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
la part de catholiques peu endurants, quoique, au
dire d'Optat, les catholiques ne se soient point dé-
partis de la modération. Aux accusations trop vagues
l'évêque de Milève répondait comme nous le ferions de
nos jours : « Les noms ! Donnez les noms ^ » La lit-
térature de chaque parti est bien conservée et
nous ne voyons pas que les noms aient jamais été
donnés. Il y a eu, sans doute, des martyrs dona-
tistes, mais ils étaient martyrs d'un genre parti-
culier. Leur cas n'est pas absolument éclairci,
même aujourd'hui, parce que les passions du temps
sont parvenues à jeter sur les documents qui les
concernent une obscurité persistante. Il paraît cer-
tain que, parmi les donatistes honorés en qualité de
martyrs, tels que Marculus, entré depuis au Marty-
rologe romain, nous avons des suicidés; mais il a
pu y avoir des victimes des catholiques, comme un
évêque à Carthage en 317 et la nonne Robba à Bé-
nian ^.
1. s. Optât, De schismate Donatistarum, 1. II, c, xiv : « Et tu hujus
vocis oblitus, ad invidiam catholicis faciendam, his loculus es verbis :
« Neque enim Ecclesia illa dici potest quae cruentis morsibus pascitur,
« et sanctorum sanguine et carnibus opimatur. » Certa membra sua habet
Ecclesia episcopos, presbyteros, diaconos, minislros, et turbam fidelium :
dicite cui generi hominum in Ecclesia nostra hoc possit adscribi quod
objicere voluisti? specialiter nomina aliquem ministriim, ostende ali-
quem diaconum nomine suo; indica hoc ab aliquo factum esse presby-
tero ; proba hoc episcopos admisisse ; doce aliquem nostrum cuiquam
insidiatum esse. Quis nostrum quemquam persecutus est? quem a nobis
persecutum esse autdicere poteris aut probare? »
2. Le sermon donatiste intitulé Sermo de passione ss. Donali et Advo-
cati,P.L.,t. VIII, col. 754, rapporte diverses violencesdont les catholiques
se seraient rendus coupables en 317 dans les églises donatistes de Carthage
et finit par le récit du meurtre d'un évêque à l'autel oii il officiait. Ce
personnage est désigné sous le nom d'episcopus ex Abiocatensi oppido.
Il faut probablement corriger Abiocalensi en Avioccalensi; ce qui auto-
riserait la correction proposée par S. Gsell, dans les Mcl. d'arch. et
d'hist., 1899, p. 60, note 5 : Sermo de passione S. Donati ep{iscopi)
LE DONATISME. 343
D'autre part, il est avéré que les donatistes se
laissèrent aller, en plusieurs circonstances, à leur
fougue africaine au préjudice de leurs adversaires \
L'empereur Constantin avait fait construire à Cirta,
qui venait de prendre en l'honneur du prince le nom
nouveau de Constantine, une basilique attribuée aux
catholiques; elle fut envahie par les donatistes, qui
refusèrent de la rendre, méprisant les réclamations
des évêques de même que les décisions des magis-
trats. La Numidie fut, dès les débuts et pendant toute
la durée du schisme, la place d'armes du parti, qui
s'oublia parfois jusqu'aux violations flagrantes du
droit commun. Il fit déci^éter par les décurions et
les principaux magistrats municipaux qu'à l'avenir
les clercs catholiques, lecteurs, sous-diacres et autres
seraient désignés pour exercer le décurionat et les
charges municipales. Les évêques numides firent
preuve, en la circonstance, d'une mansuétude mé-
ritoire. Ils sollicitèrent de Fempereur, non la resti-
Abiocal{€nsis), correction d'autant plus fondée que le texte du sermon
ne mentionne ni Donalus, ni Advocalus. Ce sermon rapporte des actes
de violence commis, peut-être, dans trois églises distinctes, cf. L. Du-
CHES\E, dans le Bull, crit., 1886, p. 130. Une première fois, une basi-
lique donatiste est envahie par les catholiques et transformée en lieu
de débauche? Une autre fois, les soldats entrent dans une église et se
mettent à bâtonner les schismatiques ; l'évêque de Sicilibba est effleuré
parla pointe d'une épée. Une troisième fois, grand massacre de dona-
tistes, l'évêque d'Avioccala est tué devant l'autel; on enterre toutes les
victimes dans l'église. Cf. S. Gsell, dans Mél. d'arcli. et d'hist., 1900,
p. 119 sq. Il n'y a pas lieu de s'arrtter à la conjecture présentée dans
le Nuovo bull. di arcli. crist, 1898, p. 219 sq.
1. Pour la date d'apparition des Circoucellions, cf. Fallu de Lessert,
Fastes des prov. afric, t. II, l''" partie, p. 2.'i2, note 3, qui se prononce,
non sans hésitation, pour 321 ; D. Vôlter, Dei^ Ursprung des mônchthums,
in-8°, Tûbingen, 1900, p. 41 sq., met en pleine lumière les accointances
des circoncellions avec les moines. Cf. M. Von Nathustus, Zur Cha-
rakteristik der Circumcellionen des IV und V Jalirhunderts in Afrika,
dans Der Protestant, herausg. v. Staerk, 1900, 38,
344 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
tution de la basilique indûment soustraite au culte
catholique, mais simplement la concession d'un autre
terrain par le fisc, afin de s'y établir, ce qui fut
accordé. Constantin mit en outre l'érection de la
basilique nouvelle à la charge du fisc impérial et
confirma les exemptions de charges dont le clergé
bénéficiait ^ (330) ^. On peut rapporter vers cette
date de 330 ou à quelques années plus tard ^ un
concile donatiste célébré à Carthage et auquel pri-
rent part deux cent soixante-dix évêques et qui se
déclara contre la rebaptisation des catholiques pas-
sant au donatisme '* ; mais, dans la pratique, ni Donat
ni les donatistes ne tinrent compte de ce canon ; ils
continuèrent à rebaptiser. La décision prise par le
concile donatiste marquait néanmoins une détente
des esprits et une tendance vers un accommodement.
11 ne serait pas impossible que cette disposition nou-
velle eût quelque rapport avec la tentative faite vers
ce temps, même un peu plus tôt, ou de constituer à
Rome un parti donatiste. Un évêque numide, Victor
de Garbes, avait été chargé de la tâche, assurément
difficile, de fonder à Rome une communauté dissidente
qu'il fut réduit à réunir dans quelque arénaire hors
de la ville ^. Victor eut quelques successeurs, tous
évêques clandestins comme lui ; ce furent Boniface,
1. Code Théodos., 1. VII, De episcopis : Lectorcs divinorum apicum et
hypodiaconi caelerique clerici qui per injuriam liaereticorum ad
curiam devocati sunt, absolvantur^ et de caetero ad similitudinem
Orientis minime ad curias devoceyitur, sed immunitate plenissima po-
tiantur.
2. Ellies Dupin, Historia Donatistarum, dans Opéra de saint Optât;
in-fol., Parisiis, 1700, p. 11.
3. Ibid., p. 12.
U, S. Augustin, Epist. ad Vincentium Rogatislum, XCIII, n. U5.
5. On donna à ce groupe donatiste les surnoms de Montenses., de Cam-
pitae et encore de Rupitae.
LE DONATISME. 345
Encolpius, Macrobius qui vivait vers 370; après lui,
vinrent Lucianus, Claudianus. Ce dernier attira plus
spécialement l'attention de l'Église de Rome, qui fit
savoir aux empereurs Gratien et Valentinien qu'en
faisant poursuivre en Afrique et même expulser les
dissidents, on avait gagné de recevoir Claudianus.
On ignore le nom de celui qui succéda à ce person-
nage, mais à la conférence de Carthage nous voyons
un certain Félix porter le titre d'évêque de Rome,
non sans provoquer, comme bien on pense, des pro-
testations. Ce Félix était probablement romain d'o-
rigine ' ; c'est du moins avec lui que s'éteignit la liste
épiscopale des donatistes à Rome. Le parti essaya
de se répandre ailleurs encore en dehors de l'Afri-
que, mais il ne parvint qu'à établir un diocèse fictif
en Espagne, diocèse qui paraît n'avoir guère com-
pris qu'un évêque, une dévote et le domaine de cette
dame.
Le donatisme glissa d'assez bonne heure du terrain
de la controverse dans celui de l'opposition politique
et de la révolte ouverte. Le parti avait donné nais-
sance à un résidu comme il s'en forme toujours à la
faveur des troubles religieux. En sortant des classes
élevées pour pénétrer dans les classes inférieures, le
donatisme avait gagné des auxiliaires auxquels on
donna le nom de Circoncellions ^. C'étaient des pil-
lards qui couraient les campagnes, promenant par-
1. A la protestation soulevée par Aurelius de Carthage touchant ce
titre d'évêque de Rome, Peiiliauus répond : Quae ratio hue eum de-
tulerit yiullus ignorât. Nobilitatem omiiem hic esse Romanam, nec ipsi
nescitis. Idem igitur turbo eademque nécessitas (la prise de Rome par
Alaric, en 410) eum hue detulit.
2. S. Augustin nous donne l'origine de ce nom, Contra Gaudentium,
I. I, c. 28 : ... et victus sui caussa cellas circcmiens rusticanas,
unde et CircUxMGELLIOnum nomen accepit.
3i6 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
tout rincendie et le meui'tre. Ces hommes sortaient
de la lie du peuple et de Tancienne race autochtone.
Saint Augustin nous apprend que ces fanatiques
sortis des campagnes ^ n'entendaient que le vieil
idiome, le punique ^. Il semble néanmoins tout à fait
probable que ces paysans étaient des Berbères qui,
par leur contact prolongé avec les Carthaginois, par-
laient la langue de ceux-ci, comme aujourd'hui les
Kabyles parlent généralement l'arabe, sans que les
Arabes entendent le berbère ^. Ne nous y trompons
pas, le léger vernis théologique de la secte était
moins que rien; l'origine, les instincts, les procédés
et les tendances des Circoncellions le prouvent. Ce
ramassis de colons, d'esclaves, de petits propriétaires,
pressurés, épuisés par le fisc, dont les exigences
grandissaient avec les malheurs de l'époque, voyant
une occasion propice pour soutenir par la violence
ses revendications, n'y manqua pas. L'insurrection
n'eut de religieux que l'apparence, elle fut en réalité
une révolte sociale. Elle fut traitée très vite d'après
ce qu'elle était. En 347, l'empereur Constance envoya
en Afrique deux délégués, chargés de faire de nom-
breuses aumônes et de travailler à la réconciliation
des partis '•. Ils furent repoussés par Donat de Car-
1. s. Augustin, Epist. CVIII, Ad Macrobium, c. v, § 18, parlant de
l'audace des circoncellions, se sert de l'expression rusticana audacia.
2. Ibid., c. V, § 14 : Vevborum tuorum, quae in eos per punicwn in-
terpretem... jaculatus es.
3. H. FouRXEL, Les Berbers, 1. 1, p. 64; SA.iNT-]VlARC-GiRARDi.N,L'^/'ri-
que sous saint Auguslin, dans la Bévue des Deux-Mondes, 15 sept. 1842.
4. S. OPTAT, De schismate Donatist., III, 3. La mission avait était pré-
cédée d'une première tentative d'union dès le début du règne de Cons-
tance. Les propositions d'union furent repoussées avec quelque hau-
teur, comme pouvait le faire un parti alors très puissant et nombreux à
qui on proposait de se dissoudre. Léonce et, avant lui, Ursacequi avaient
reçu commission de procurer la réunion des dissidents, eu anùvèrentun
LE DONATISME. 347
thage, mais en Niimidie leur arrivée provoqua la ré-
volte ouverte. L'évéque Donat de Bagaï, averti de leur
arrivée, avait fait fermer les portes et ameuter les
circoncellions \ Paul et Macaire demandèrent se-
couTS au comte et la répression paraît avoir été des
plus sévères. Donat de Bagaï et le prêtre Marculus
périrent ^. Donat de Cartilage alla mourir en exil
peu vite aux dragonnades. Us exigèrent d'abord la restitution des basili-
ques orthodoxes dont le parti s'était emparé par la force et cette resti-
tution entraîna des violences à l'égard des plus mutins. On emprisonna,
on proscrivit, on exila. EUies Dupin, qui ne peut pas être suspect de
trop de bienveillance pour les orthodoxes, trouve cela fort bon : quae
paenae, dit-il, quamvis ipsorum facinoribus deberentur iamen inde
occasîonem arrîpueimnt calumniandi Catholicos quasi persecutores et
fiostes christianorum qui crudeliter in innocentes saevirent, op. cit.,
p. 13. On peut lire à ce sujet le sermon donatiste publié par Ellies
Dupin et mettre en regard de cette rigueur l'accueil que le parti faisait
aux représentants du pouvoir central ; c'est ainsi que le successeur
d'Ursace et Léonce, un nommé Grégoire, était traité par Donat de ma-
cula senatus et dedec'us praefectorum. 11 faut rappeler également les
calomnies qui devaient être très sensibles aux hommes de ce temps et
dont les donatistes ne se privaient pas, cf. Ellies Dupin, op. cit., p. lU.
Pour les opérations militaires de Ursace, de Grégoire, de Léonce, de
Taurin, de Silvestre, cf. R. Gagnât, L'armée romaine d'Afrique, in-4°,
Paris, 1892, p. 67 sq.
1. Tout cet épisode de l'envoi des operarii unitatis, des difficultés
qu'ils rencontrèrent à Bagaï et de l'intervention du comte d'Afrique.
Silvestre, est étudié par G. Pallu de Lessert, Fastes des provinces
africaines, 1901, t. 11, V^ partie, p. 240-246. On y trouve la distinction
entre Taurinus et Silvestre et l'indication des deux tentatives d'unité,
l'une vers 320, l'autre après le concile de Sardique (343). Pour cette
date, Ibid., p. 244, note 3. « Dès le milieu du iii« siècle, Bagaï, Mascula
et Thamugadi possédaient des évoques. Gf. Morcelli, op. cit., t. 1, p. 92,
2i5, 306. Après la paix de l'Église, le christianisme eut, au nord del'Au-
rès, une intensité de vie extraordinaire. Partout s'élèvent des églises et
des chapelles que leur architecture et la forme des symboles chrétiens
permettent de dater du iv« ou du commencement du v® siècle. Gette ré-
gion fut le centre du donatisme. » Gsell et Graillot, dans Mél. d'arch.
et d'Iiist., 1893, t. XIII, p. 473. Inscriptions de cette région avec le Deo
laudes, C. I. L., \\. 2308 et additam., p. 950; Bull. Soc. des antiq., 1878,
p. 131; La, Capsella, p. 19, u. 6; Ephem. epigr., t. V, n. 680; C. I. £.,
u. 2223; Bull, du Comité, 1887, p. 80, n. 165; MéL d'arch. et d'Iiist.,
1891, t. XI, p. 427.
2. Les catholiques et les donatistes ne s'entendaient pas sur les cir-
348 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
avec bien d'autres évêques de son parti. Le dona-
tisme était complètement démembré et le successeur
de Cécilien, Gratus, crut pouvoir proclamer au con-
cile de Carthage, en 349, que Dieu « avait rendu à
l'Afrique l'unité religieuse * ». Ce même concile porta
deux canons ayant trait au donatisme. L'un décrétait
que la rebaptisation de ceux qui avaient répondu aux
interrogations qui leur étaient posées d'une manière
conforme à la doctrine de l'Evangile et des apôtres,
était illicite ; l'autre interdisait le culte de ceux qui
en se précipitant ou de toute autre manière auraient
trouvé la mort en cherchant un soi-disant martyre.
Il n'en subsistait pas moins un profond malaise en
Afrique, car les violences de 347 avaient pris, à cer-
taines heures, la gravité d'une guerre civile et lais-
saient des sujets de perpétuelle irritation. La pre-
mière agression était due à Donat de Bagaï, inspiré
et probablement dirigé par Donat de Carthage. Les
circoncellions avaient pris, cette fois, une situation
officielle. Sous leurs chefs Axidus et Fasir, ils étaient
bien les hommes de main du parti. Il y eut, à la nou-
velle des excès auxquels ils se livraient, une terreur
comme il s'en répandit au moyen âge, en France,
lors de la Jacquerie et des Tard-Venus, ou encore au
temps de la domination romaine, lors de la révolte
constances de la mort de Donat et de Marculus. Pour le récit donatiste
concernant Marculus, cf. S. Optât, p. 193 (édit. ZwiszA,p. 193) et son traité
De schismate Donatistœ^um, 1. 111, passîm; S. Augustin, Contra liiteras
Petiliani, II, 32, ^6; Tract, in Joliannem, XI, 15; Contra Cresconium,
III, 54 sq. Le « martyre » de Maximien et d'isaac est de la même époque
et paraît avoir eu lieu à Carthage, cf. S. Optât, Opéra, 1700, p. 197. 11
n'est pas sans utilité de rappeler que Donat de Bagaï et le prêtre Mar-
culus sont inscrits au martyrologe. Tillemont, Mém. Iiist. eccl., t. VI,
p. 711, confond Donat de Bagaï avec Tévêque d'Avioccala. Sur ce dernier,
cf. G. Fallu de Lessert, op. cit., p. 23i, note 3.
1. Ellies Dupin, op. cit., p. 14.
LE DONATISME. 349
des Bagaudes. Les évêques, ne pouvant rien, firent
appel au comte Taurinus : « L'Eglise, lui disaient-
ils, ne peut corriger ces gens-là. » Taurinus fit mar-
cher un détachement qui parcourut les lieux que
ravageaient les circoncellions et en tua le plus qu'il
put. Ce fut principalement la Numidie qui eut à
souffrir, et le souvenir de la répression devint le thème
des reproches les plus yéhéments adressés aux ca-
tholiques. Tout cela cependant, répondait l'évêque
Optât, tout cela est arrivé sans notre provocation,
sans nos conseils, sans notre participation; tout pou-
vait être évité sans cette funeste rebaptisation.
Si instructifs que soient les documents officiels de
la querelle du donatisme et des autres hérésies afri-
caines, ils ne peuvent nous donner une idée suffisam-
ment précise de la profondeur des passions soulevées
dans tous les rangs du peuple par les débats théolo-
giques. Des textes d'une nature plus familière , les
inscriptions vont nous montrer les Africains s'obsti-
nant dans l'affirmation de leurs convictions jusque
dans la mort, comme pour nous mieux assurer qu'ils
ne varieront point. Quelque aride que doive en pa-
raître le détail, on nous accordera que nous ne pou-
vions l'omettre.
I
HIC- lACENT
VNTANCVS
ET- INNOCENS
PARTIS TRIGARM
Hic lacent Untancus et Innocens, partis (= sectae)
Trigari.
1. C. /. £., n. 8650. Pars, eu Afrique, revient à dire : Secla. Rossi dit
<iue le nom de ce personnage était inconnu.
20
350 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
Non moins formelle estrépitaphe d'une « martyre »
donatiste, sœur d'un évêque de ce parti. Le tombeau
de Robba était placé dans la crypte de Bénian {=: Ala
Miliaria). Cette crypte se compose d'un vestibule de
forme rectangulaire qui donnait accès dans une salle
ménagée sous l'abside de la basilique et adoptant
elle-même la forme absidale. Au milieu de la courbe
que décrit la muraille se trouve une niche quadrangu-
laire, placée à l'",20 au-dessus du sol, qui présente
une fenêtre haute de 0'",60, large de 0'°, 50, bordée d'un
cadre en pierre encore intact, où se voient les trous
qui servaient à assujettir une grille fixe en métal.
Cette fenêtre s'ouvre sur un caveau occupant le mi-
lieu de tombeaux ou chambres de forme rectangu-
laire (2°^, 10 de long et largeur variable) ayant reçu
les corps de divers gens d'église, évêques, prêtres,
religieuses, morts entre 422 et 446. Le tombeau du
milieu avait servi à Robba, sœur d'Honoratus, évê-
que à-'AquaB Sirenses, tuée en 434 parles catholiques,
que l'inscription qualifie du nom qu'on leur donnait
dans la vivacité de la polémique : « les tradi-
teurs^ y>.
\. G. BoissiER, dans les Comptes-rendus de l'Acad. des inscr., séance
du 12 mai 1899; S. Reinach, dans la Revue archéol., 3« série, 1899,
t. XXXV, p. 162; S. GSELL, dans les Mél. d'arcli. et d'Iiist., 1900, t. XX,
p. lai; 1901, t. XXI, p. 236, note 2; Fabre, dans le Bull. d'Oran, 1900,
p. 399-408. Une autre inscription de Bénian commémore un évoque do-
natiste de la même Église, elle renferme une formule à noter : us
ep{iscopu)s lanno [ec]ctesia Ala[miliarensi], lem [requie]vit in flde
evange[liî Cf. G. Boissier, loc. cit.; A. Héron de Villefosse, Obser-
vations sur une inscription donatiste de Bénian, publiée au Bulletin
d'Oran, 1896, p. 374, dans le Bull, de la Soc. des antiq. de France, 1900,
p. 114; R. GAGNAT, dans la Revue archéoL, 1901, t. XXXIX, p. 139, n.55;
s. GSELL, dans les Mél. d'arcli. et d'Iiist., 1900, p. 141; 1901, p. 237;
Jahrbuch des Kaisersl. deulschcn Arcluiolorj. Institut., 1900, p. 79.
LE DONATISME. 351
IVEM-ROBBE SACRE DEI GERMNA
HONOR^«QVESIREN-EPSI CEB
TRADI^«V^X7ÇA ^ERVIT DIGNI
TATE MRMRI-VIXIT AINIS L-ET RED
5 DIT-ID SPM-DlE-<:ihKA-/?RILES-PR°CCCXCV
Mem{oria) Robb{a)e, sacr{a)e Dei [ancillae], germa-
na{e) Honor[ati A]qu{a)e Siren{sis) ep[i)s[cop)i c{a)ede
tradi[torum] ç[e].vata meruit dignitate{m) martiri{i),
vixit annis L et reddidit sp{iritu)m die VIII, kal
[endas) Apriles, \a.nno] pro{vinciae) CCCXCV.
On rencontre fréquemment sur des objets fort di-
vers une acclamation qui fut le cri de ralliement des
donatistes, nous pourrions dire leur cri de guerre, car
le parti se montra toujours fort belliqueux. C'est ce
que disait saint Augustin : « Que de crimes le Deo
laudes de vos partissan a procurés. Vous êtes telle-
ment fanatiques que votre cri Deo laudes jette la
terreur plus que ne le ferait un cri de guerre ^ . » Les
catholiques avaient adopté pour se reconnaître un
mot de passe analogue : « Vous riez de notre Deo
grattas, dit encore saint Augustin, et les hommes
pleurent de votre Deo laudes ^. » Nous mentionnons
plus loin l'anneau d'un donatiste portant la devise de
la secte ^; nous pouvons y ajouter divers marbres.
Sur un cippe grossier, voisin de Tébessa, on lit '' :
DEO LA
V D E S
1. s. Augustin, Enarr. in Psalm. CXXXII, 6 : Quantum luctum de-
derunt Deo laudes avmatorum vestroruni. Ita furiosi cslis, ut per Dei
laudes amplîus quam buccina bellica terreatis.
2. Ibid. : Vos Deo gratias nostrum rîdetis, Deo laudes vestrum homi-
nes plorant.
3. Vars, dans le Rcc.de la soc. arcli. deConst., 1898, t. XXXII, p. 352
U. DeRossi,Bu//. di arch. crist., 1875, pi. XII, n. 1, p. 174; CI. L.,
352 L'AFRIQUE CHRETIENINE.
Sur un chapiteau ayant appartenu à une basilique
au Ksar-Bagaï, on lit * :
DEO GRATIAS
Sur l'architrave d'une porte à Henschir-el-Begueur,
on a paru vouloir dissimuler, sans l'omettre, le cri
hérétique : on lit donc en deux cartouches ^ :
VDES DLCA
EOLAV % SVVM
a
Deo laudes dicamiis,
A Djemma-Titaya, dans la Numidie, on lit une con-
fession : In nomine[C[h)]îHsti {f)i[l]i . Deo laii[d]e[s\ ^.
I N NOM
INE^RIS
TIIIMDE
OLkSWEm
Les catholiques semblent n'être pas demeurés en
retard pour affirmer leur croyance. Une épitaphe de
Tanaramusa ( près de Mouzaïa-les-Mines) rappelle la
confession constante d'un évêque ^ :
n. 2046, à Hensohir Gôsset ; n. 2223, au sud de Kenchela ; n. 17718, à Mas-
eula; 17733, àBagaï; n. 17768, à Aïû-Mtirschu.
1. De Rossi, loc. cit., C. J. L.. n. 2046, 2308.
2. DE Rossi, op. cit., 1880, p. 76, pi. IV, n. 1; C. I. L., n. 10694, à
Tébessa ; à Henschir Sefel Dellaâ on trouve une variante : Deo lau[de]s
a[fji]mus, C. I. L.,n. 2308; à Gasr Ghariân : [d]o[mi]ni [la]udes ca[n]a-
mus], C. T. L.,n. 10689. J'hésite à classer le fragment suivant : Deolau-
de.s super aquas a no , Poulle, dans le Bec. de la soc. de Const.,
1890, t. XXVl, p. 383, n. 77. A Aïn-Blida (Numidie) : Deo Ictus et gloria,
Ephem. epigr., 1892, t. Vil, p. 105, n. 334.
3 J. TouTAiN, dans le Bull, du Coynité, 1894, p. 85, n. 4.
4. A. Berbrugger, dans la Bévue afric, t. I, p. 52; t. X, p. .354; Calai,
du musée d'Alger, p. 79, n. 194; L. Renier, Becueil, n. 3675, C. I. L.,
n. 9286; Toulotte, Géogr. de l'Afrique chrét.,Byzacène etTripolitaine,
p. 34.
LE DONATISME. 353
[mu]LT\S EXILIIS [saepe{?)]
PROBATVS ET FIDEI
CATHOLICAE ADSER
TOR DIGNVS INVENTVS
5 INPLEVIT_[N EPISCOPATV
AN-XVIIh M-II-D-XII ET OCCI
SVS EST IN BELLO MAVRO
RVM ET SEPVLTVS EST DIE
VhID-MAlAS P~ CCCCLVI
Multis exiliis saepe probatus et fldei Catholicae
adsertor dignus inventus (peut-être luventus) i{m)plevit
in episcopatu an{nos), XVIII, m{enses) II, d{ies) XII ; et
occisus est in bello Maurorum et sepultus est die VI id-
(us) maias {anno) p{rovinciae) CCCCLVI.
Ce titre de catholique reparaît fréquemment sur les
marbres ^ , mais il ne semble pas que les fidèles aient
porté ou reçu l'épithète de catholicus, catholici : au-
cun marbre, du moins parmi ceux qui ont été décou-
verts jusqu'à ce jour, ne témoigne qu'on ait fait usage
de ce vocable 2. Une expression que nous lisons sur
un grand nombre d'épitaphes, témoigne de l'ortho-
doxie de ceux dont on rappelait le souvenir : c'est la
formule in pace ^. 11 faut observer que nous avons
plusieurs types de cette formule ^.
1. A Ksar-el-Kelb, C.I.L., n. 2311; à Cédia, adn. 2311, p. 951; à Tha-
gaste, n. 5176.
2. Notons toutefois un ardent donatiste qui se donne ce titre : Lo-
quor nomine seniorum Christiani populi catholicae legis. Gesta purgat.
Felicis, à la suite des œuvres de S. Optât, p. 255. Cf. S. Augustix,
Contra Gaudentium, 1. II, 2.
3. A. L. Delattre, La formule fidelis in pace sur les épitaphes chré-
tiennes de Carthage, dans le Bull. trim. des antiq. africaines, 1886,
t. IV, p. 245. sq. Cf. E. Le Blant, dans les Comptes rendus de l'Acad. des
inscr., 1881, p. 247.
h. Nous classons les formules sans tenir compte des variétés d'orthogra-
phe, par exemple : bixit, bicxit, vicsit, etc. En ce qui concerne le mot
20.
354 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
On voit par la statistique que la formule que
fidelis isolé de la formule in pace, je présume qu'il n'a pas un autre sens
que lorsqu'il y est réuni. On pourra s'appliquer à la démonstration à
l'aide des textes suivants : C.I.L., n. 5262 .où l'épithète de fidelis est
donnée dans une épitaphe à une chrétienne dont il est dit recessit in
pace; n. 5263, 5492 : fidelis in -^po; 5488, 5492, 10540, 10715, 11084. Sur
les épitaphes de Carlhage (Damous-el-Karita), on trouve fréquemment le
mot fidelis isolé, mais l'état fragmentaire des tituli ne permet pas de
décider si le mot appartenait à un des lypesque nous avons étudiés ou bien
s'il était donné seul. Pour ces inscriptions, nous n'utiliserons dans la pré-
sente statistique que les textes qu'on peut considérer comme complets.
En outre, nous bornons nos dépouillements aux textes recueillis par le
C.I.L., afin d'éviter les longues références aux divers périodiques. Re-
marquons, en terminant, que l'absence de la formule in pace paraît le cas
le plus général à Sétif, C.I.L., n. 8634, 8636, 8638-8643, 8646-8650, 8652.
In pace; C. I. L., n. 791, 1085, 1090, 1092, 1094-1099, 1391, 2018,
5490, 5492, 5493, 9716, 10509, 10541, 10544, 10545, 110%, 11647, 11906,
13463, 13550.
Vixit in pace: C. I. L., n. 55, 56, 57 (11106), 67, 150, 748, 749, 1769,
2013, 5488 {vixit ann.... in pace, n. 11081, 11082, 11088, 11127, 11131,
11897, 11899, 12197, 12198, 12200, 13422).
In pace vixit ; C. I. £., n. 181, 252, 453, 670, 673, 880, 984, 1086,
1100, 1101, 1169, 1768, 2014, 2016, 8637, 10636, 10637, 10638, 10687,11099,
11126, 11134, 11271, 11415, 11896, 11898, 11902, 11903, 12196, 13408, 13521.
Dormit in pace ; C. I. />., n. 105'48, 11077, 11080, 11083, 11084, 11085,
11089, 11090, 11119, 11120-11122, 11129, 11726.
Reqvievit in pace; C. I. I., n. 457, 458, 460, 2011, 5263, 5491, 8192,
8644, 9271? 11123, 11128, 11648, 11649, 11657.
Inpaceexibit; C. I. L., n. 11727.
Fidelis In pace; C. /. £., n. 463, 1087, 10^3, 1104, 1169, 9591,
10542, 11895, 12410, 13426, 13516.
Fidelis in pace vixit ; C. I. /,., n. 671, 672, 983, 1083, 1084, 1089.
1116, 1169a, 1246, 8635, 8651, 9733, 105'47, 10927, 11900, 13420, 13430,
13440, 13499, 13518, 13627.
In pace fidelis vixit; C. I. L., n. 2012, 10641.
Fidelis vixit in pace; C. I. L., n. 707, 1390, 2017, 5264.
Vixit in pace fidelis; C. I. £., n. 4762.
In pace depositvs; C. I. X., n. 879.
Depositvs in pace; C. I. L., n. 5489, 9248.
Receptvs in pace vixit i^; C. I. L., n. 1156.
Discessit in pace; C. I. L., n. 9804, 9808, 9810, 9821, 9823, 9870,
11651.
In pace decessit,- C. I. /-., n. 1389, 1393.
1. Cette lecture pouvant donner lieu à quelques doutes, il y a lieu de rap-
procher l'inscription suivante, qui détermine le sens de receptus : memoria
Jstefanie 1| recepta in pace. S. Gsell, Recherches, p. 60, n. 12.
LE DONATISME.
355
nous étudions a été répandue par toute F Afrique; elle
est, de beaucoup, la plus fréquemment employée.
Nous avons à rechercher maintenant le sens qu'y at-
tachaient ceux qui l'inscrivaient sur les tombes. Un
premier point se dégage des textes que nous avons
groupés : c'est que inpace prend une signification dif-
férente du repos de la tombe ; nous lisons en effet :
+ HIC REQVIE
BIT BONE ME
MORIE TEODO
RVS IN PAGE
FIDELIS BIXIT
ANNOS + VII
DEPOSITVS
XI KL OCTOBRES
INDCXIIII+ '
V
MEDDEN
IN RACE VI
XIT ANNI
S XXXV :•:
5 PLVS MIN
RECESSIT
DIE VIII
IDVS :•:
lANVA
10 RIAS :•:'
Hic requielylit bon{a)e
memori{a)e Tlieodorus in
pace fîdelis[i>]ijcit annos VII.
Depositus XI kal. octo- nuarias
bres, ind{i)c[tione) XIIII.
Medden in pace, vixit
annis XXXV plus minus,
recessit die VIII idus ia-
Une autre formule nous apprend au sujet d'une
jeune fille : ncslt in pace in hoc mundo annis 21 ^.
Ceci serait suffisamment clair, mais nous trouvons
d'autres éclaircissements dans une inscription qui
nous apprend que Dalmatius a été fidèle à Dieu : in
Recessit in pace; C. I. L., n. 5262, ^55 et addit., p. 926 {?).
Precessit nos in pace; C, I. L., n. 9693, 9709, 9713.
Precessit in pace dominica; C. I. L., n. 9751, 9752, 9793, 9794.
1. C. I. L., n. i06M, cf. 10636, 10637, 10638.
2. C. I. 1., n. 11126, cf. 11899.
3. C. I. />., n. 1106^1.
356 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
pace et in paradissu '. Ce qui est définitif, c'est Fépi-
taphe d'une enfant de dix-huit mois qui a vécu en paix
et qui est morte en paix : ^
t REPARATA
FIAELIS VIXIT
IN PACE ANNVM
VNVM MENSES VI
5 AIES Xllll
QVIEBIT IN PACE
SVB AIE QVINTV
lAVS FEBRVARIAS
INAICTIONEQVAR
10 TA AECIMA
Reparata, fidelis, vixit in pace, annum unum, meri-
ses VI, dies XIII, quie[i>]it in pace sub die quintu idus
februarias indictione quarta décima.
Lorsqu'il s'applique à la vie posthume du défunt,
in pace a une valeur certaine ; c'est la possession
du bonheur éternel : m Christo ^ :
BONE ME
MoRIE FA/
LINE BIXIT
MEN-III DO
5 R IN PACE
IN CHRISTO
Bon{a)e memori{a)e Paulin{ae) [v^xit men[ses) III; dor-
{m it) in pace [et ?] in , Ch risto .
1. C. I. L., n. 13603. Peut-être faut-il voir une opposition d'idées dan»
la formule : in pace et irene. C. I. L., n. 1091.
2. C. I. £., n. 526^. Nous pourrions citer encore des formules comme
celles-ci : in pace (chrismon) vixit, n. 11099; dormit in pa- (chrismon)
ce aw; R. Gagnât, ///« Rapport, p. 115, n. 9.
3. C. r. L., n. 11083.
LE DONATISME. 357
Quant à savoir si cette formule a été réservée aux
seuls catholiques nous n'en trouvons aucune attesta-
tion chez les Pères comme pour ce qui concerne le
Deo gratias, mais il ne nous paraît pas possible
d'en douter néanmoins lorsque nous lisons cette
formule : precessit nos in pace, sur l'épitaphe de l'é-
vêque catholique d'Orléansville, Reparatus (-{- 475)^,
et sur la memoria d'un groupe de martyrs de la
même ville ^. Nous terminerons ces remarques par
une dernière citation qui ne laisse pas de doute sur
le sens d'orthodoxie et d'union à l'Église romaine
qu'on attachait à in pace ^ :
I N PACE
E T CO N
CORD I A
DECESSIT
5 MARCELVS
R-H-
B-
In pace et corcordia decessit Marcelus. R{equiescit)
h{ic) b{ene).
Peut-on avancer que l'absence des mots in pace ou
fldelis sur une tombe soit la marque des dissidents?
On peut dire à tout le moins que c'est un indice d'une
importance assurée. On pourrait voir la confirmation
de ce que nous avançons dans ce fait que les épita-
phes d'hérétiques avérés que nous possédons n'ont
pas les formules in pace ^ ou fidelis ^, et l'une d'elles
porte, au lieu du requient in pace typique des or-
1. C. I. L., n. 9709, cf. n. 879.
2. C. I. £., n. 9716.
3. C. L L., n. U19U, cf. 1871fi.
k. C. I. I,., n. 8650, G. BoissiER, dans les Comptes rendus de l'Acad.
des inscr., séance du 12 mai 1899.
358 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
thodoxes, la formule requievit in fide eçangelii ^ .
On voit parla ce qu'une statistique, que sa longueur
seule nous interdit à cette place, pourrait apporter
de lumières sur la force numérique des partis reli-
gieux qui divisaient l'Afrique chrétienne.
Si l'épigraphie funéraire la plus laconique peut nous
fournir les éléments d'une statistique dont la portée
historique n'échappe à personne, on devine que les
inscriptions à formules développées doivent offrir
une somme de renseignements qui ont leur impor-
tance pour la recherche des expressions typiques de
la controverse religieuse. Il est naturel que catholi-
ques ou dissidents, voulant affirmer leur croyance,
aient employé les mots les plus propres à l'exprimer
et ceux-là mêmes que les théologiens de chaque parti
avaient dû adopter comme interdisant toute équi-
voque. Les plus caractéristiques de ces formules
nous paraissent être celles-ci : In nomine Patris et
Filii ^ ; a -|- (o Dei et Chr\isti\ ^ ; in nomine Domini
Sal{>atoris^ \ In n{omine) Dei omnipol[entis) \et\
Christ)i Salçat[oris) nos[tJ'i) ^ ; In Deo çeritas ^ ; Spes
in Deo ^; Christus régnât ^ ; Precatur pro suis pec-
catis [ut slalnficetur {=i albificetuj^ P) ^ ; Pajc Dei Pa-
1. Ibid. Remarquons que la croix ou le chrismon ne prouverait rien.
Cf. n. 8650. Voir des exemples de ces inscriptions, C. I. L., n. 456, 870,
913, 1292, 2189.
2. C. I. L., n. 2272.
3. C. I. L., n. 4770 et addit., p. 957; cf. n. 18704.
4. C. I. L., n. 9695.
5. C. I. JL., n. 10787; cf. n. 18705. Cf. Goyt, dans \t Rec. de la soc. de
ConsL, 1883, t. XXII, p. 148, n. 38: De Rossi, Bull, di arch. crist., 1878,
p. 11, la croit arienne.
6. C. I. L., n. 16758.
7. C. I. L., n. 17460, 17609, 17729, 5265; Spes in Deo et Chrislo ejus,
n. 2219; Spes in me, n. 2215.
8. R. Gagnât, dans le Bull, du Comité, 1901, p. 118, n. 13.
9. L. Demaeght, dans le Bull. trim. desantiq. rt/"Wc., 1884, p. 290, n. 583;
LE DONATISME. 359
tris ^ ; Qui in Deo confiait semper 9ivet^ ; Deus no-
biscum ^ ; In Deo ^ii^as '* ; Domine salvos fac ^ ; In
Deo et castitas ^; Semper pax''\ Utere in Christo ^;
Hic pax [Christi) eterna moretur ^ \ multos annos
[{>)i(9)at^^ \ In Christo vivas et in me[lius crescas]^^ ;
Si Deus pro nobis nil mihi deerit ^^.
Une épitaphe en mosaïque, provenant de la tombe
d'une nonne du monastère de Thabraca et relevée à
Bordj-Sidi-Messaoudi, présente une formule toute
vibrante des polémiques pélagiennes ^^ :
[na\>ire)
CASTVLA-P
VELLA- ANN
XL-VllhREDD
VhIDVS-MAR
TIAS-PROPER
ANS-KASTITA
TIS • SVME
RE P R EMI
A • DIGN A
M E R V I T •
I NM A RC I B
ILE CORONA
PERSEVERA
NTIBVS-TRIB
VET-DEVS-GR
ATIA-IN PAGE
[agneau)
I. SCHMiDT, dans Ephem epigr., 188^, t. V, p. 564, n. 1309; —1. C. I. L.,
n. 1214; — 2. C. I. L., n. 1247. Cf. n. 9712 : semper pax et DE Rossi, BuU.
di arch. crist., 1874, p. 127; — 3.C. /. £., n. 2448; —4. C. L £., n. 4473.
— 5. C. /. L., n. 4488; — 6. C. I. L., n. 8730; — 7. C. I. Z., n. 9712.
— 8. C. I. L,, n. 10928. — 9. C. I. L., n. 10947. — 10. C. L L.,
n. 16249. — 11. C. I. £., n. 18488. — 12. C. I. £., n. 17610.
13. Rebora, dans le fiu//. épigr. de la Gaule, 1883, t. III, p. 202; BuU.
360 L'AFRIQUE CHRETIEKNE.
Castula puella ann(orurn) XLVIII. liedd[idit spiritum]
VI idus Mar[tias), properans kastitatis sumere premia
digna, meruit inmarc [esc]îbile{m) corona{m). Perse-
verantibus tribuet deus gratia[m). In pace.
Cette question de la grâce troubla longtemps
l'Église d'Afrique et les monastères n'en furent pas
exempts. C'étaient les moines d'Hadrumète en par-
ticulier qui objectaient que l'excitation à l'effort moral
est inutile et que l'homme ne saurait être puni à
cause de ses crimes, puisqu'il n'a pas pu agir autre-
ment qu'il a agi, que la grâce de la persévérance,
donum perseverantiae ^ lui a manqué. Le monastère de
nonnes de Thabraca que gouvernait sainte Maxime
vers le milieu du v® siècle, paraît avoir embrassé la
doctrine de saint Augustin, à l'époque du moins où
Castula y mourut. La formule finale de son épitaphe
semble inspirée par le traité de Tévêque d'Hippone
ayant pour titre : De dono perseveraniiae. On y lit
cette phrase : Satis dilucide ostenditur, et inchoandi
et usque in finem perseverandi gratiam Dei non se-
cundum mérita nostra dari ^ . Au même ordre d'idées
appartient une tablette de marbre de Henschir-el-
Hammam (Numidie) ^ :
IN CRISTO PERSEVERES
PATER
DAT-«1A
NE ï
Pater dat pan[em) Christi,
des antiq. afric.^ 1884, pi. VII, p. 128 sq.; Thédenat, dans le Bull, de la
soc. des antiq. de France, 1883, l. XLIV, p. 243; A. Héron de Ville-
fosse, dans la Revue de l'Afrique française, 1887, fasc. 32, pi. VIII;
C. I. L., n. 17386.
1. S. Augustin, De dono perseverantiae, 33; P. L., t. XLV, col. 1012.
2. S. GSELL, dans le Bull, du Comité, 1896, p. 194, n.lIO.
LE DONATISME. 361
Nous ne croyons pas dépasser les bornes de l'in-
terprétation en voyant ici une allusion au réconfort
et à la grâce que l'Eucharistie, /><2/2ïs Christi^ distri-
buée par l'évêque, pater ^ , procure à l'âme à qui elle
devient un gage de persévérance finale.
Peut-être l'inscription suivante était-elle dirigée
contre la doctrine arienne ^ :
SPES IN DÔ ET CHRISTO ElM
Africa sanctorum corporihus plena est^ écrit saint
Augustin ^. Beaucoup de noms parmi ceux qui fu-
rent illustres alors ont dû périr, car nous voyons que
les Martyrologes n'ont pas recueilli certains noms
que l'épigraphie est seule à nous faire connaître '*.
Mais ici la distinction entre hérétiques et orthodoxes
devient extrêmement délicate. Saint Optât nous ap-
prend qu'il était facile de compter les fanatiques ap-
partenant à la secte des Girconcellions « par les
autels et les inscriptions qui marquent leurs sépul-
tures ^ ». Aujourd'hui la distinction ne présente plus
les mêmes facilités, et nous savons cependant l'éten-
due que prit le mal, à un moment donné ^. Les Gir-
concellions se disaient que les martyrs ayant péri de
1. Même emploi de pater, pour désigner l'évêque C. I. L., n. 9709,
19913, et R. Gagnât, dans le Bull, du Comité, 1895, p. 328.
2. Piper, Drei altchristliche Inschriften mit EIVS Kristliscli siclier
gestellt gegeniiber Beinesius und Mommsen, dans Zeitsclirift fur Kir-
cheiKjeschichte, t. XII, p. 67 sq.,n. 1.
3. S. Augustin, Epist. LXXVIII, 3.
'4. C. I. L., n. 223^1, 5352, 566a, 5665, 8631, 9692, 9716, 9717, 10515,
10666, 10686, 1090^, à confronter avec les notices martyrologiques.
5. S. OPTAT DE MiLÈVE, De scliismatc Donatistarum, 1. III, c. U.
6. S. Augustin, Epist. CLXXXV, c. m, 12; Contra Gaudentium, 1. I,
c. XXVIII ; De unitate Ecclesiœ, XIX, 50; De liaeresibus, c. lxix, Philas-
T RE, De liaeresibus, c. lxxxv; Paulus, De liaeresibus, c. xui, Conc.
Cartliag., I, can. 2.
L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. — I. 21
362 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
mort violente, c'était devenir un des leurs que de
périr comme eux. Ils se précipitaient parfois à corps
perdu en pleine fête païenne afin de s'y faire assom-
mer, ou bien il leur suffisait de périr dans une rixe
et, à défaut du reste, le suicide leur ouvrait le ciel.
Telle était leur étrange persuasion qu'on vit des
troupes entières se jeter du haut des rochers. Théo-
dore t raconte, au sujet de ces fanatiques, le fait sui-
vant: « Un jour, dit-il, des Circoncellions rencontrè-
rent et entourèrent un jeune homme résolu; ils lui
présentèrent une épée nue, lui ordonnant de les
égorger s'il ne voulait être tué lui-même. — « Je
crains, leur objecta celui-ci, qu'en voyant tomber
quelqu'un des vôtres, vous ne changiez de sentiment
et que vous ne me punissiez de vous avoir obéi.
Laissez-moi donc vous lier d'abord, et je consentirai
à vous frapper. » Ils l'écoutèrent, et, aussitôt que le
jeune homme les eut attachés, il les chargea de coups
de verges et les abandonna, sauvant sa vie sans
verser le sang de ces malheureux '. » Saint Augustin
répétait sans cesse à ces frénétiques ces sages pa-
roles : martyrem non facit poena sed causa ^, mais
avec peu de succès. La foule honorait comme autant
de martyrs ces fanfarons du martyre ; on fêtait leurs
natalitia, et même on retrouvait chez eux quelque
chose d'analogue à la préparation au martyre en
usage parmi les fidèles ^.
Nous avons mentionné ailleurs une « martyre » do-
natiste, la nonne Robba, qui fut très vraisemblable-
1. THÉODORE!, Heretic. fabulac, t. IV, c. vi, De Donatistis.
2. S. AuGUSim, Sermones CCLXXV; CCLXXXV, 2; CCCXXVII, 1;
CCCXXXI, 2 ; CCCXXXV, 2',Epist, LXXXIX, 2 ; CYIII, C. V, lU ; CCIV, U ; etc.
3. THÉODORE!, op, cit» i Syyvol "c^? '^^ toûtwv naçaicXfivtu); toT; cpaTtavoT';
0Ç'/l(7'. IIIKVÔSVTSÇ.
LE DONATISME. 363
ment l'objet d'un culte dans la basilique de Benian
[zzn Ala MUiaî'ia) . La secte, quoique plus modérée que
les Circoncellions qui en étaient issus, ne laissa pas
d'avoir, elle aussi, ses martyrs. Quelques documents
pleins d'intérêt nous sont demeurés, attestant l'im-
portance de leur culte ^ . Ils nous apprennent l'exis-
tence d'une basilique à l'intérieur de laquelle étaient
ensevelis en grand nombre les corps de ceux qui y
furent tués ; les épitaphes qu'on y pouvait lire devaient
attester, jusqu'à la fin des temps, les violences du
parti catholique ^. Ce sont peut-être quelques-unes
de ces épitaphes qui sont parvenues jusqu'à nous. Le
document que nous citons ajoute : Nam et annwersalis
dies religiosa deç^otione non immeiHto celehratur ^.
Mais une autre expression doit retenir un instant notre
attention. Il est dit, au sujet de Donatus et Advocatus,
qu'ils expirèrent sous les verges : Manus contra in-
îiocuas ad Dominum extensas armantur fustibus
dexterae, quasi minus martyrium digèrent qui non
gladiis^ sed impia caede fustibus trucidabantur ^*.
Nous rencontrons ici une expression nouvelle dont il
s'agit de fixer la lecture. Voici ce que nous lisons sur
deux tuiles romaines provenant d'Orléansville ^ :
1. Donatistae cujusdam sermo de vexatione Donatistarum tcmporîbus
Leonlii et Ursatii. Le sermon est intitulé : IV Idiis Martii Sermo de
passione SS. Donali et Advocati. P. L., t. VIII, col. 752 sq. ; Passio
Marculi sacerdotis Donatistae, qui sub Macario interfectiis a Donatis-
tispro martyre habebatur. P. L., t. VIII, col. 758 sq. ; Passio Maximiani
et Isaac Donatistarum, auctorc Macrobio. P. L., t. VIII, col. 767.
2. Sermo de passione SS. Donati et Advocati, 8, P.L., t. yiII,col. 756.
3. Ibid., 9.
h. Ibid., 6.
5. AzÉMA DE Moi>[TGRA.viER, Lettre à M. Hase, dans la Revue de
bibliogr. analijtique, 1844, p. 59; C. I. L., n. 9716; E. Le Blant, dans le
Journal des Savants, 1882, p. 304; Le Même, dans L'épigr. chrét. en
Gaule et dans l'Afrique romaine, p. 117 sq. ; la seconde inscription a les
mêmes références auxquelles il faut ajouter A. Berbrugger, dans la
364 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE
AXRn
DEO
SANCTISSIMO AETE [mo
MARTIRIVM D\X[erunt
5 MEMORIA APOSTO 5
PETRI ET PAVLI CIA
CESE LIA SECVNDILLA
PER PRESBITER
VLIA CETVLIA FLAVA PAS
10 SI IN NONAS MAII(/'")BENTE
DEO ANNO
IN PAGE S
V/////M
ABICOI
SSIMO AET[e/7io
DIXIT O
APOSTOLORVM
^ni ET PAVLI-PASSy^
l-NON-MAI-ANN
IBENTE DEOTEXPO
CTSOI '
L'expression : marlyrium dicere n'est donc pas
douteuse, et elle est jusqu'à ce jour particulière à l'A-
frique. Aux témoignages que nous avons pu grouper
nous en ajouterons un dernier : c'est la passion d'un
groupe de martj^rs catholiques de l'année 259. On y
lit que l'évêque Successus, mort pour le Christ,
apparut à un chrétien prisonnier, qui raconta ainsi
sa vision : Et cum ad praesîdem admotiis essem
produci jussus sum. Et apparuit subito in medio
plebis mater mea, dicens : Laudate, laudate^ quia
Revue africaine, t. I, p. ^3'i ; L. Renier, Recueil, n. 3706 ; A. Berbrug-
GER, op. cit., l. IV, p. 113, 11'» et Catal. du musée d'Alger, p. 3'i, 35,
n. 28.
1. Supplément non douteux, cf. C. I. L., n. 970^i.
2. Suppléments, ligue 3 '.[marly\{r)ium; ligne U: mémo, ligne 5:
Pet, ligne 7 : ju. Rappelons une brique de Tlenicen publiée par Barges,
Souvenirs d'un voyage à Tlemcen, ancienne capitale du royaume de ce
nom, sa topographie, son histoire, description de ses principaux mo-
numents anecdotes, légendes et récits divers, in-S", Paris, 1859, p. 119,
fig. 1. L'éditeur attribuait ce petit monument à l'époque byzantine.
LE DONATISME. 365
nemo sic martyrium duxit^ . Il est probable que,
malgré l'autorité des manuscrits, le dernier mot de
notre citation doit être lu dixit^ ainsi que nous y
invitent les textes que nous avons transcrits plus haut.
« Si l'on se reporte avec les Pères à Tétymologie, au
premier sens du mot martyrium^ cette expression
devient pour nous l'équivalent de testimonium di-
cere^ terme de la haute latinité ^, et que nous signa-
lerons, pour citer ici un écrivain chrétien d'Afrique,
dans cette phrase d'un traité de saint Augustin ^ :
Ciim displiceret ipsum testimonium hominibus ad-
versus quos dicebatur, passi sunt omnia quae passi
sunt martyres ^*. »
C'est parmi les monuments donatistes que nous
rangerons une inscription dédicatoire du iv^ siècle,
relevée à Philippeville (= Colonia Veneria Rusi^
cade ^ :
MAGNA QVOD ADSVRGVN SACRIS
FASTIGIA TECTIS
QVAE DEDIT OFFICIIS SOLLICITVDO PUS
MARTYRIS ECCLESIAM VENERAN
5 DO NOMINE DIGNAE
NOBILIS ANTISTES PERPETVV
QVE PATER
NAVIGIVS POSVIT CRISTI LE
GISQVE MINISTER
10 SVSPICIANT CVNCTI RELIGIONIS OPVS
1. RuiNART, ylcfa «incera, p. 237 : Passio ss. Montant, Lucii et alio-
rum martyrum africanorum, 21.
2. CicÉRON, P7-0 Roscio, XXWl-, Pro Sulla, XXX; Dénatura Deorum,
III, XXXIV.
3. S. Augustin, Tract. I in Epîst. Joliannis, 2.
U. E. Le BLx^nt, L'épigr. chrét. en Gaule et dans l'Afrique romaine,
p. 119.
5. GouiLLY, dans le Bull, de corresp. a fric., 1885, t. III, p. 529; E. Le
366 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
Magna quod adsurgun{t) sacris fastigia tectis,
Quœ dédit officiis sollicitudo piis :
Martyris ecclesiam i'enerando nomine Dignae
Nobilis autistes Perpetuu\s]que pater
Naçigius posait C{h)risti legisque minister.
Suspiciant cuncti religionis opus.
« Voici que s'élèvent les hauts faîtes des toits sacrés,
qu'une pieuse sollicitude a donnés pour église à la
vénérable martyre Digna. Le noble pontife, celui qui
est toujours notre père, le ministre de la loi du
Christ, Navigius, les a construits. Que tous contem-
plent son pieux ouvrage. » Le nom de Navigius et
celui de Digna manquent dans les catalogues épis-
copaux et martyrologiques de FÉglise d'Afrique.
L'inscription demeure donc attribuable aux catho-
liques comme aux donatistes, qui eurent chacun
leur évêque à Rusicade ^ . Il semblerait plus sur-
prenant que les noms d'un évêque et d'une mar-
tyre fissent défaut chez les catholiques sur lesquels
nous avons beaucoup de documents plutôt que chez
les donatistes que nous connaissons assez peu ; c'est
l'unique raison qui nous fait mentionner à cette place
l'inscription de Rusicade. A Nova-Petra se trouvait
un des plus célèbres sanctuaires du donatisme, c'est
celui qui contenait le tombeau de Marculus ^.
Blant, dans le Bull, du Comité, 1886, p. 371; Papier, dans le Bull, de
l'Acad. d'IIippone, 1886, fasc. 22, p. 128; Desjardins, dans les Comptes
rendus de l Acad. des Inscr., 1886, p, 227; De Rossi, Bull, diarch. crist.,
1886, p. 26; J. SCHMIDT, dans Epliem. cpigr., 1892, t. VII, p. 138, n. UUb ;
C. I. L , n. 19913. Il faut entendre la phrase dépendant de posuit depuis
quod et non seulement depuis ecclesiam, comme quelques-uns l'ont fait:
Magna quod adsurgunt sacris tectis fastigia, qiiae officiis piis sollici-
tudo dédit : ecclesiam Dignae venerando nomine martyris posuit Na-
vigius, etc.
1. MoRCELLi, Africa cliristiana, 1. 1, p. 265.
2. S. GsELL, Beclierchcs, p. 209; LE MÊME, dans les Mél. d'arcfi. et
d'Iiist., 189^1, p. 507.
LE DONATISME. 367
Optât fait de l'Afrique chrétienne, après le concile
de 349, la description suivante : « Le diable, pour qui
l'union des fidèles est un tourment, s'afïligeait de voir
l'Afrique, l'Orient et les autres pays de l'autre côté
des mers unis dans une même paix, et le corps en-
tier de l'Église reconstitué. Alors, sous un empereur
chrétien, abandonné et comme emprisonné dans ses
simulacres, il ne sortait plus de ses temples. En ce
même temps, les chefs et les conducteurs des do-
natistes se continrent. Plus de schismes dans l'É-
glise, plus de sacrilège chez les païens; mais la paix
douce à Dieu dans toutes les nations chrétiennes; le
diable s'afïligeait dans ses temples et les donatistes
dans leur exiP. » Cet âge d'or ne dura guère; l'a-
vènement de l'empereur Julien remit tout en ques-
tion (361). On sait que l'une des premières mesures
prises par le nouvel Auguste, quoique infiniment
libérale en apparence, était en réalité une mesure de
persécution ^. Le rappel de tous les exilés pour motif
religieux devait entraîner la présence, dans la plu-
part des villes, de deux chefs de partis irréconcilia-
bles. Privés de leur évêque, les opprimés, les vaincus,
demeuraient dans une tranquillité relative et la paix
était maintenue au prix de rigueurs regrettables,
mais nécessaires, car il arrive un moment où ce
qu'on appelle « les droits de l'homme » doit céder
à la considération du danger inhérent à l'exercice de
ces droits. Et ce que nous disons, nous ne pensons
pas à l'appliquer aux seuls dissidents du catholicisme.
Au degré de haine où quarante années de polémi-
ques furieuses, soutenues par la violence et les abus
1. s. Optât, De schismate Donatistarum, t. II, c. 15.
2. P. Allard, Julien V Apostat, in-8°, Paris, 1903, t. II, p. 286.
368 L'AFRIQUE CHRETIENNE.
de pouvoir, avaient conduit les esprits, le rappel de Té-
vêque Athanase et de l'évêque Hilaire sur leurs sièges,
en ne prenant aucune mesure pour leur assurer Texer-
cice pacifique de leur autorité légitime, devenait l'oc-
casion de troubles nouveaux et dès lors n'était pas
moins répréhensible que le rappel des chefs de la
faction donatiste. Il y avait là un acte impolitique
qui ne pouvait manquer de donner, à bref délai, ses
résultats. Ce qui arriva. Les prélats schismatiques
rentrèrent de l'exil et remontèrent sur leurs sièges.
L'Afrique était de nouveau livrée aux discordes re-
ligieuses.
Les donatistes, connaissant ce qu'ils pouvaient
attendre du prince ^ , lui avaient fait présenter une
demande en restitution des basiliques qui leur avaient
été retirées. On la leur accorda et on leur rendit toute
liberté. Le successeur de Donat le Grand put venir
occuper son siège de Carthage. Ainsi qu'on devait
le prévoir, les donatistes, qui devaient leur nouvelle
situation à la même volonté qui restaurait le propre
ennemi du christianisme, l'idolâtrie, les donatistes
interprétèrent la tolérance comme une invitation à
aider le gouvernement de Julien dans sa politique à
l'égard des chrétiens. Optât ne ménage pas les ex-
pressions pour décrire les violences auxquelles ils
se livrèrent : « Vous êtes rentrés en Afrique, leur
disait-il, au moment même où le diable avait permis-
sion de sortir de prison, et vous ne rougissez pas
d'éprouver les mêmes joies que lui et pour le même
motif ! Vous revenez, encouragés, furieux, dépeçant
les membres de l'Eglise; habiles à séduire, intrai-
1. Au moment où Julien promulgua le retour des proscrits religieux,
on savait à quoi s'en tenir sur son apostasie et les sentiments qu'il por-
tait au christianisme.
LE DONATISME. 369
tables pour tuer, provocateurs. Vous expulsez, vous
envahissez les basiliques à main armée; nombre
d'entre vous — et dans tant de lieux que le temps
nous manque pour les énumérer — commettent le
meurtre et avec une telle atrocité que la relation
en a été envoyée [à l'empereur] . Vous vous en sou-
venez de toutes ces localités témoins du meurtre
des catholiques. Ils étaient des vôtres, ce Félix,
évêque de Zabé [dans la Sitifîenne], et ce Januarius,
évêque de Flumen piscensis [dans la même pro-
vince], et tous ces autres qui se précipitèrent dans
la ville de Lemellef où ils trouvèrent, quoiqu'ils en
eussent, la basilique fermée. Aussitôt on l'escalade,
on grimpe sur le toit dont on jette les tuiles sur
les diacres groupés autour de l'autel, et deux d'en-
tre eux sont tués : Primus, fils de Januarius, et
Donatus, fils de Ninus. Ceci se passait en présence
de vos évêques qui viennent d'être nommés, et par
leurs ordres.
« En vérité, cela donnerait lieu de croire que c'est
de vous qu'il a été dit : « Leurs pieds sont rapides
dès qu'il s'agit de répandre le sang. » On tue nos
diacres à l'autel en présence et sur l'ordre de vos
évêques et on recommence à Carpis. Ne sont-ce pas
des abominations que rien ne peut expier? Dans les
villes de la Maurétanie, votre entrée est signalée par
de* massacres et on tue les enfants dans le ventre de
leur mère. Ah ! il s'agit bien de Macaire qui a pu se
montrer un peu rude, mais au moins avait-il l'excuse
de vouloir procurer l'unité, tandis que toute votre
conduite tend à aggraver les dissentiments. Rappel-
lerai-je ce que vous fîtes à ^Tipasa de Maurétanie?
Deux évêques de Numidie, Urbanus de Formis et
Félix d'Idicra, deux flambeaux embrasés, prome-
21.
370 L'AFRIQUE CHRETIENIVE.
nèrent leur malignité, jetèrent l'épouvante parmi
une population pacifique, et, mettant à profit la com-
plaisance et la malveillance de quelques magistrats
ainsi que du prseses Athenius, ils expulsèrent et
battirent les fidèles, mettant les hommes en pièces,
violant les matrones, tuant les enfants, faisant avor-
ter les femmes. La voilà votre Eglise, elle se désal-
tère et se nourrit avec le sang que ses évoques lui
donnent.
« Ce n'est pas tout. Ce qui vous paraît chose sans
importance se trouve être un sacrilège. Vous avez
fait jeter l'Eucharistie à vos chiens; mais Dieu a
fait voir à l'instant sa vengeance. Ces chiens sont
devenus soudain enragés, se sont jetés sur leurs
maîtres comme ils eussent fait sur des malfaiteurs
et les ont mis en pièces. Une ampoule contenant le
chrême fut précipitée par la fenêtre, mais la main
des anges la déposa intacte sur les rochers ^ » Optât
nous a conservé le souvenir de violences plus révol-
tantes encore, mais que nous ne croyons pas de-
voir traduire^.
Du moins. Optât donnait des noms.
Le règne de Julien fut court. Jovien, son succes-
seur, ne vécut pas assez de temps pour s'intéresser
efficacement à l'Afrique. Valentinien eut à s'occuper
lui aussi des donatistes, mais ici le conflit s'agrandit
et les positions véritables se dessinent. A peine
Valentinien venait-il de monter sur le trône que les
\. s. OPTAT, op, cit., 1. II, c. 17-19.
2. Ibid., 1. II, c. XIV : lîevertentes Urbanus Formensis et Félix Jdi-
crensis invenerunt matres, quas de castimonialibus fecerant mulieres.
Interea supra memoralus Félix inter crimina sua et facinora nefanda,
ab eo comprehensa puella oui milram ipse imposuerat, a qua paulo
ante pater vocabatur, nefarie inccstare minime dubitavit.
LE DONATISME. 371
tribus des Aiisturiens ^ , encouragées par le succès
d'une razzia opérée l'année précédente, peut-être
avec la connivence du comte Romanus^, revin-
rent enlever sur le territoire de Leptis ce qu'ils
n'avaient pu emporter avec eux. Ils étendirent leurs
ravages jusqu'à Œa, et cette fois encore le comte les
laissa faire (365). En 366, ils reparurent pour achever
la dévastation et le dépouillement du pays. Celui sur
la mémoire duquel plane encore l'ombre de la
trahison ne borna pas son incapacité ou son infamie
à cette inaction sur un théâtre de second ordre.
Les contemporains et les auteurs qui nous ont laissé
le récit de la guerre de Firmus n'hésitent pas à
accuser Romanus d'avoir provoqué les événements
qui se transformèrent bientôt d'une simple agitation
en guerre ouverte^. Romanus entretenait des divi-
sions dans la famille d'un des chefs barbares que
l'Empire tolérait en Maurétanie. Romanus soutenait
Zammac, frère de Firmus, roi du pays, lorsque
Firmus, afin de couper court à l'opposition de
Zammac, le fit assassiner. Romanus accusa Firmus
devant l'empereur et, grâce à ses relations de cour,
empêcha Firmus de faire parvenir sa justification.
Celui-ci, outré par de telles manœuvres, se révolta
et déclara la guerre à l'Empire. « Ce récit doit être
véridique, dit M. Cagnat, mais on peut se demander
aussi s'il ne trouvait pas, dans l'état des esprits en
Maurétanie, à ce moment, un terrain tout préparé
pour une révolte. Il faut remarquer que l'influence
1. Ammiex, Hist., XXVI, U, 5; Corippus, Joliannide, 11,89 sq., les
nomment « Austures ». Cette tribu avait ravagé la Tripolilaine dès 364;
elle se retirait dans le voisinage d'OEa et de Leptis magna. Cf. Tissot,
Géogr. comp. de l'Afrique rom., t. I, p. 369.
2. Nouvellement promu au commandement des troupes d'Afrique.
3. Ammie.\, op. cit., XXVIII, 5, 2 sq.
372 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
de Donat avait séparé l'Afrique en deux camps
ennemis : les uns, partisans de l'orthodoxie, étaient
appuyés par l'autorité impériale, comme nous
l'avons dit plus haut; les autres, qui s'étaient jetés
dans le schisme et se sentaient tenus pour des enne-
mis publics, devaient être disposés à se laisser
emporter aux partis extrêmes avec toute l'ardeur
que les discussions religieuses inspirent aux esprits,
môme les plus calmes. Combien cette ardeur ne
devait-elle pas s'accroître alors que la revendication
religieuse se doublait d'une revendication de race,
et qu'il s'agissait, non plus seulement de faire
triompher des idées abstraites, mais de prendre
une revanche des défaites passées et des persécu-
tions essuyées! Les donatistes étaient, en grande
partie des indigènes, pour qui le schisme avait été
l'occasion attendue de protester contre une servitude
impatiemment supportée, et qui nourrissaient au fond
du cœur l'espoir de secouer le joug quelque jour.
Ils firent donc alliance avec Firmus, comme Firmus
avec eux; ils lui donnèrent une nombreuse armée
qu'il n'avait point et un excellent recrutement indi-
gène, qui lui était indispensable pour soutenir la
lutte; lui, leur fournit le chef militaire dont ils
avaient besoin ^ »
1. Celte union entre les donatistes et Firmus nous est surtout révélée
par des passages de saint Augustin {Epist. LXXXVII) : Mémento quod
de Bogatensibus (c'est-à-dire des sectateurs de Rogatus, évêque de
Cartenna) yion dixerim qui vos Firmîanus appellare dicuntur, sicut
nos Macarianos appellatis. Neque de Bucatensi episcopo veslro, qui
cum Firmo pactus perhibetur incolumitalem suorwn ut ei portae ape-
rientur et in vastationem darentur catholici et alia innumerabilia ^
Rogatus de Cartenna, ayant quitté le donatisme, fut persécuté par ses
anciens compagnons du schisme, avec l'aide de Firmus. Cf. S. Augustin,
Contra litt. Petiliani, 83 ; In Parmen. 1, 10. La trahison de deux corps
de troupes auxiliaires, les Constantiniani pedites et les équités cohor-
LA DONATISME. 373
Firmus, n'ayant plus rien à ménager, revêtit la
pourpre*, convoqua ses alliés de la montagne et
entra en campagne. Césaréé (=: Cherchel) ^ et Ico-
sium (= Alge?'] ^ furent prises et saccagées, Tipasa
bloquée. La position de la ville était forte et le sort
qu'avaient subi les villes conquises par Firmus donna
aux habitants une vaillance et une endurance qui
leur permirent de tenir bon et d'obliger l'ennemi
à lever le siège. Firmus avait cependant privé la
place de toutes ses communications avec la terre, oc-
cupant tous les accès, détournant les cours d'eau qui
alimentaient; la ville d'eau potable , bouchant les
sources. On se battit pendant huit jours, tout était
prêt pour l'assaut, machines de guerre, tours rou-
lantes, échelles. Ni force, ni ruse ne triomphèrent'*.
Alors, dit un contemporain, auteur de la Passion
de Sainte Salsa, Firmus imagina de s'affubler du
masque de la dévotion et d'entrer dans le temple de
la martyre qui se trouvait en dehors du rempart,
sous prétexte d'y accomplir un vœu, comme si la
sainte pouvait passer au parti des païens. Il alluma
des cierges qui s'éteignirent ; il offrit le pain et le
vin, ils tombèrent à terre, aucune substance ne se
prêta à l'accomplissement de ces cérémonies impies.
Pensant que cet échec était dû au hasard, il recom-
mença une seconde et une troisième fois, mais il ne
Us IV safjittariorum {Not. Dujn. Occ, V, 103, 252, et VU, 150; YI,
29, 72, et VII, ,191) appartenant à l'armée d'Afrique, et par conséquent
recrutés parmi les indigènes, qui passèrent à Firmus, doit être sans
doute attribuée à des motifs religieux.
1. Ammien, XXIX, 5, ^8, 'i9; Zosime, IV, 16, k\ Aurelius Victor,
Episl. XLV, 7.
2. Orose, Hist., VII, 33, 5.
3. Symmaque, Epist. I, 58.
h. Catalogus codicum hcujiographicorum latînorum qui asservantur
in bibliothcca nationali Parisiensi, t. I, p. 351 sq.
374 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
fut pas plus heureux. Alors, dans un mouvement de
folie, sa dévotion se changea en blasphème et, comme
pour se venger de Dieu, il frappa le sarcophage de la
martyre avec colère et sortit pale, tremblant, les
yeux injectés de bile et proférant des malédictions.
Dans le vestibule il tomba de son cheval et on y vit,
après l'événement, un présage de la ruine dont son
parti était déjà menacé.
Valentinien envoya en Afrique le comte Théodose
(372) ^ avec quelques troupes empruntées aux effec-
tifs de Mésie et de Pannonie et destinées à compléter
les effectifs de l'armée d'Afrique. Une loi conservée
au Code théodosien^ prenait quelques dispositions
en vue de faire rentrer le plus grand nombre pos-
sible des soldats détachés soit à l'officium d'un gou-
verneur, soit dans ces autres emplois que les hommes
de troupe désignent d'un mot expressif sous le nom
d'« embuscades ». Théodose, à peine débarqué, retira
au comte Romanus la conduite des opérations et se
rendit de sa personne à Sétif dont il fit sa base d'o-
pérations. Firmus, effrayé par la grande réputation
militaire de Théodose, chercha à gagner du temps
et vint demander la paix. Théodose y consentit,
mais réclama des otages ; pendant ce temps, il pous-
sait les opérations. Il s'avança jusqu'à Tupusuctu
(=r: Tiklat)^ au pied du Djurdura. La campagne
commençait.
Pour Firmus, elle ne fut qu'une série de déboires.
Après l'un d'eux, il envoya au vainqueur des évêques,
des donatistes sans doute, demander la paix. Ils
amenaient des otages. Il y eut donc une sorte de
trêve, mais on sut que Firmus ne cherchait qu'à
1. Ce Théodose était père du futur empereur.
2. Code Thcod., VIII, 7, 12, 13.
LE DONATISME. 375
gagner du temps et méditait une nouvelle révolte.
Théodose, brusquant la reprise des hostilités, s'a-
vança-jusqu'à Zucchabar (= Miliana). Il y rencontra
deux corps indigènes appartenant à l'armée d'A-
frique qui, très probablement pour motif de religion,
avaient pris le parti de Firmus : c'étaient la quatrième
cohorte des Sagittarii et la légion Flâna Victrix
Constantina; chefs et soldats furent passés par les
armes ou soumis à de cruels supplices. Firmus allait
d'échec en échec. Ainsi qu'il arrive, quand son étoile
fut assez obscurcie, ce ne furent même plus des
échecs, mais des défections, qui l'atteignirent. Théo-
dose, à force d'énergie, s'était tiré de quelques si-
tuations très critiques et tantôt par des combats,
tantôt par des marches stratégiques, contraignait les
tribus à la soumission. Cependant rien n'était ter-
miné. Firmus restait libre et apparaissait tantôt sur
un point, tantôt sur un autre; partout sa présence
suffisait à ranimer la révolte. Le prestige exercé par
Firmus sur les Maures rappelle celui qu'en d'autres
temps exerça, dans les mêmesparages, Abd-el-Kader:
on pouvait craindre que la guerre ne s'éternisât^.
La trahison fit ce que la victoire ne pouvait faire :
Firmus, s'apercevant que son allié Igmazen le faisait
surveiller de si près que la fuite était devenue im-
possible, profita du sommeil de ses gardiens et se
pendit. Firmus mort, les montagnards révoltés ren-
trèrent dans l'obéissance et la situation redevint
calme en Maurétanie. C'était pour le donatisme une
nouvelle partie perdue.
1. Mercier, La population indigène de l'Afrique sous la domination
romaine, vandale et btjzantine, dans le Rec. de Constantine, 1895-1896,
t. XXX, p. 127-211. S. GSELL, dans les Mél. d'arcli. et d'hist., 1898,
t. X\1II, p. 95; 1900, t. XX, p. 100.
376 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
Le donatisme, après avoir complètement dévié
dans la politique à l'occasion de la révolte de Firmus,
acheva son évolution par l'émiettement de ses forces
en un certain nombre de groupes qui, sous des
noms variés, amenèrent la dissociation de la secte et
sa disparition définitive. Ce furent d'abord les Ro-
gatistes, qui ne parvinrent jamais à réunir plus d'une
dizaine d'évêques ^ Ce petit nombre n'était pas une
infériorité à leurs yeux, et très sincèrement, ils se
fussent affligés d'être plus nombreux. C'était tou-
jours le tempérament indigène qui reparaissait, mor-
celant indéfiniment les groupes sociaux et aboutis-
sant à l'impuissance chronique. A ce point de vue,
le donatisme et ses rameaux détachés représentaient
vraiment l'élément africain appliqué aux choses
religieuses, soucieux de sectionner, de fractionner de
plus en plus jusqu'à se réduire à une poussière, et
avec cela batailleur, violent et ne concevant toutes
choses que dans l'isolement farouche du cheikh vivant
de razzias. Le donatisme portait en lui-même, parce
qu'il était vraiment national, ce germe de ruine qui
n'a pas manqué de faire de lui ce qu'il a fait de tous
les autres groupements autochtones. Vers la fin du
iv^ siècle, lorsque Donat le Grand eut disparu, com-
mença la dissolution. En 391, Primien, évêque
intrus de Carthage, chassa le diacre Maximien ^, qui
organisa un parti, et assembla un concile auquel il
convoqua Primien. Celui-ci n'y vint pas, fut con-
voqué à un autre concile dont il ne s'inquiéta pas
1. s. AuGUSTix, Epîst., XCIII, c. IV, 11. 12; c. xxi, 2?». Cf. Fallu de
Lessert, Fastes des prov. afric., t. II, 2® partie (1901), p. 25'i, note 5.
2. Contra Cresconium, IV, 54 ; Sur les schismes des Rogatistes et
des Maximianistes, cf. Ellies Dupin, op, cit., p. 16.
LE DONATISME. 377
plus que du premier, mais qui le déposa (24 juin
393) ^
L'année suivante, Primien eut son concile ^ et ex-
communia à son gré. Les maximianistes qui ne se
soumirent pas, résistèrent, n'ayant pas d'autre res-
source. Ils le firent en vrais Africains. Félicien de
Mustis et Prétextât d'Assur, ayant reçu l'ordre de
quitter leurs sièges, s'y maintinrent. Salvius de
Membressa reçut l'ordre de se démettre ; il n'en fit
rien. Les gens de Membressa étaient pour lui; le
proconsul fit venir ceux du bourg voisin, Abitène, et
leur abandonna l'évêque. Ceux-ci lui suspendirent
au cou des chiens morts et lui ordonnèrent de dan-
ser; il dansa, mais garda son siège ^. Ceux de Mem-
bressa lui bâtirent une basilique en échange de celle
qu'on lui retirait. Les primianistes étaient dirigés
par un nommé Optât, évêque de Thamugadi, connu
sous le nom d'Optat le Gildonien, de Gildon, comte
d'Afrique'% dont il était l'ami. L'Afrique souffrit, pen-
dant les dix années de pouvoir de cet homme, plus
qu'elle n'avait souffert depuis le début du donatisme,
mais le récit des brutalités, des violences, de la
tyrannie apprendrait peu de chose au delà de ce
qu'on peut se figurer en attribuant à ces deux maî-
tres de l'Afrique tout ce dont l'infamie la plus pro-
fonde et la plus impudente peut se rendre capable.
1. Contra litt. Petiliayii, I. 24; De gestis cum Emerito. 10; cf. Ellies
DuPiN, op. cit., p. 16.
2. Ibid., III, 53.
3. Ibid., IV, U9.
[i. Gildon, 387-398, fils de Nubel. Cf. Fallu de Lessert, op. cit.. p. 256
sq. Claudien, De bello Gildonico. Pour l'expédition de Mascczel, cf.
YOGT, Kritische Bemerkuyigen zur Geschichte des Gildonischen Krieges,
dans les Feslschrift der Trierer phil. Vers., 1879, p. 69 sq. On trou-
vera dans Clinton, Fasti romani, in-i", Oxford, 1845, sous les années
397-398, la plupart des textes relatifs à la chute de Gildon.
378 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
Lorsque Gildon eut rompu avec l'empereur ^ et que
la guerre fut imminente, le général envoyé contre lui
avait de son côté tous les catholiques, de même que
Gildon avait tous les primianistes.
« Les donatistes ne se contentèrent pas d'opposer
aux catholiques la résistance à main armée que nous
venons de voir; ils les combattirent aussi par de nom-
breux écrits ; de telle sorte que, vers la fin du iv*" siè-
cle, la lutte, sans jamais cesser d'être sanglante, prit
un caractère doctrinal. Le schisme des donatistes
était devenu une hérésie ^. Dès le début, ils cherchè-
rent des partisans au delà des mers. Nulle part ils ne
firent de prosélytes. En Espagne seulement, une femme
s'était déclarée pour eux^. » A Rome, ils échouèrent '•.
1. « 11 n'avait du reste pas attendu le jour de la révolte ouverte pour
embrasser [le parti donatiste],ditM. PalludeLessert, puisque, au témoi-
gnage réitéré de saint Augustin, la persécution de l'évêque de Timgad
dura dix ans. » Nous savons que, sous cette persécution, les catholiques
portèrent plainte devant le vicaire Seranus et que les maximianistes
condamnés par le concile de Bagaï furent poursuivis. « A une époque
oîi la question religieuse se trouvait intimement liée à la question poli-
tique et où le maintien de l'unité catholique était considéré comme une
loi fondamentale de l'empire, le triomphe du schisme ne pouvait évi-
demment devenir définitif que si l'on n'avait plus à craindre Tinterven-
lion impériale dans les affaires d'Afrique et le retour des operarii uni-
tatis. » Fallu DE Lessert, op. cit., t. Il, 2« partie, p. 263, cf. Vicaires et
Comtes d'Afrique, p. 11^. Ce n'est qu'avec le temps et les rudes traite-
ments qu'il eut à subir que le donatisme prit conscience de lui-même; ce
ne fut pas, comme on l'a pensé (Thûmmel, Zur Beurtheilung der Dona-
tismus, Eine Kirchengcschtliche Untersuchung, in-8°, Halle a. S., 1893)
par nature et dès le début qu'il épousa les revendications indigènes.
Jusqu'au concile de Rome (313) et même jusqu'à celui d'Arles (314) l'hos-
tilité des donatistes contre la papauté n'est pas comparable aux senti-
ments qu'ils auront après ces conciles; de même l'attitude d'opposition
et bientôt de révolte politique paraît avoir été déterminée par la con-
damnation de Constantin et les mesures qui la suivirent (S. Gsell,
Chronique africaine, dans Met. d'arch. et d'hist., 1895, t. XV, p. 320.
(Cf. Masqueray, De Aurasio monte, p. 86.)
2. s. Augustin, De haeresibus, 69.
3. Contra litteras Petiliani, II, c. cviii, n. 247.
4. F. Ferrère, La situation religieuse de l'Afrique romaine depuis
LE DONATISME. 379
Les donatistes ressuscitèrent une théorie erronée
de saint Cyprien et nièrent la validité des sacrements
administrés par des hérétiques. L'Église entière, à
l'exception dudonatisme, étant, selon eux, hérétique,
ils furent amenés à rebaptiser tout catholique qui
passait dans leur parti. La secte cependant ne pos-
séda jamais l'homme de talent sans lequel les doctri-
nes périclitent. Donat de Carthage ^ , Vitellius Afer
et Parménien, successeur intrus sur le siège de Donat,
ne paraissent avoir possédé aucune des qualités qui
entraînent les adhésions en grand nombre. Il serait
assez surprenant que les catholiques n'aient pas songé
à répondre. Cependant nous ne possédons rien.
« Entre l'avènement de Constantin et celui de Va-
lentinien, la littérature chrétienne d'Afrique n'est
représentée que par quelques productions hagio-
graphiques, quatre en tout, toutes les quatre de main
donatiste^. En dehors de ces pamphlets martyrolo-
giques, il n'y a aucune œuvre de plume à signaler
avant la controverse qui, vers les abords de l'an-
née 370, mit aux prises l'évêque catholique de
Milève, Optât, avec le primat donatiste de Carthage,
Parménien. »
Cette dispute de l'évêque Optât était habilement
conduite. Toute la vogue durable du donatisme était
la fin du IV® siècle jusqu'à l'invasion des Vandales, 429, in-S", Paris,
1897, p. 16^.
1. S. JÉRÔME, De vîris, 93.
2. L. DucHESNE, Le dossier du Donatisme, dans les Mél. d'arcli. et
d'Iiist., 1890, t. X, p. 591 : « L'une d'elles (P. L., t. VIII, p. 689), bien que
consacrée en apparence à honorer le souvenir d'un groupe de chrétiens
d'Abitène, victime des édits de 30^, n'est au fond qu'un réquisitoire contre
les évèques de Carthage, Mensurius et Cécilien. Dans les trois autres
(P. L., t. VIII, p. 752 sq.), on célèbre les victimes de la résistance oppo-
sée en 317 et en 347 aux mesures que l'autorité impériale prit alors pour
réprimer les schismatiques. »
380 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE.
fondée sur une série de méprises qu'il suffisait d'é-
claircir pour les réduire à néant. 11 fallait une his-
toire des origines du donatisme. Saint Optât l'écrivit.
Et il l'écrivit telle qu'on devait souhaiter qu'elle fût
écrite : objective. « Son récit, dit M»"" Duchesne, sauf
quelques traits qu'il semble avoir empruntés à la tra-
dition orale, ne se compose guère que d'extraits de
pièces officielles, procès-verbaux d'enquêtes, lettres
impériales, actes de conciles. Tout cela est évidem-
ment tiré d'un dossier déjà formé, auquel, du reste,
l'auteur se réfère assez souvent. Non content d'y pui-
ser très largement, il crut devoir en donner la teneur
intégrale dans un appendice qu'il joignit à sa publica-
tion ^ . » Le livre répondait bien à la situation à laquelle
il prétendait remédier; il obtint, après 384, une se-
conde édition légèrement remaniée. Un secours vint
aux catholiques des rangs du donatisme et, chose
étrange, l'auteur qui réfutait les erreurs de sa secte
n'en sortit pas. C'était Tychonius dont les Regulae
septem ad investigandam et ins>eniendam întelligen-
tiarn Scripturarum'^ réfutaient la prétention de son
parti de constituer à lui seul, dans un coin de l'Afri-
que, la véritable Eglise. 11 montrait, à l'aide des textes
de l'Ecriture, que le caractère de l'Église était d'être
universel et que cette Eglise ne pouvait succomber
par les péchés des hommes, incapables de s'opposer
à l'effet des promesses divines. En outre, il condam-
nait la rebaptisation.
1. L. DucHESXE, o/>. cil., p. 593,
2. s. Augustin, De doctrina christiana, IIÏ, c. 20. Cf. F. C. Burkitt,
Tychonius, neivly edited from the mss. ivilh an introduction andanexa-
minationintotlie Text of tlieBiblical qiiotations, iu-S", Cambridge, 1891.
APPENDICE
Nous avons eu l'occasion dans les pages qui précèdent
de faire un fréquent usage des textes épigraphiques. En
dehors du travail de L. Schwarze nous ne croyons pas que
l'on ait aussi largement fait appel, jusqu'ici^ pour l'étude du
christianisme africain, à cette catégorie peu connue de do-
cuments. L'emploi en est cependant rendu relativement
facile grâce au Corpus inscriptiomim latinarum (t. VIII,
et Supplementa) ^ ; aussi croyons-nous que ce ne sera
pas s'écarter du dessein de notre ouvrage que de frayer
quelques directions devant les travailleurs désireux de
reprendre certaines questions, mais que les difficultés
plus apparentes que réelles des sources épigraphiques
détourneraient de s'attarder à l'étude des inscriptions. Il
en résulterait une infériorité véritable; le nombre et l'im-
portance des renseignements que nous avons tirés des
inscriptions montre qu'il n'est plus permis de les négliger.
Le nombre des inscriptions chrétiennes est très inférieur
à celui des inscriptions païennes ; leur intérêt est également
moins varié, tant à raison de la discrétion du formulaire
chrétien que des circonstances historiques qui obligèrent
les fidèles à une grande circonspection. Ceux-ci s'abstin-
1. 111e sera plus encore lorsque sera terminée V Enquête sur Cépiyra-
phie chrétienne d' Afrique, par M. P. Monceaux, dans la Revue Archéolo-
gique, 1903, p. 59 sq., etc.
382 APPENDICE.
rent des inscriptions dédicatoires aux dieux et aux em-
pereurs et n'obtinrent la majorité et l'indépendance qu'à
une époque où le goût des inscriptions était devenu moins
vif; en outre les violences auxquelles les haines religieu-
ses entraînèrent les sectes eurent pour effet la disparition et
le sac des églises, cimetières, catacombes. Ce qui a échappé
semble peu de chose par rapport à l'expansion du chris-
tianisme, mais il n'est pas douteux que parmi les innom-
brables fragments que l'on rencontre en tous lieux et
dont l'identification n'est pas possible, il se trouve des
débris de tituli chrétiens. Nous ne nous attarderons pas
à cette poussière épigraphique, que Rossi qualifiait de
canaglia degli iscrizioni^ et qui défie même la conjec-
ture. Nous pourrions essayer de déterminer leur âge d'a-
près les caractères paléographiques, mais une recherche
de cette nature ne doit pas nous retenir ici. En ce qui
concerne les inscriptions d'une identification certaine ou
probable, nous y remarquerons l'uniformité presque abso-
lue. A très peu d'exceptions près, elles appartiennent au
style funéraire ; on compterait facilement pour la période
postérieure à la paix de l'Église les inscriptions de style
profane, dédicaces, milliaires, etc.
Les épitaphes païennes et les épHaphes chrétiennes. —
La plupart des épitaphes chrétiennes sont reconnaissa-
bles à quelques formules ou à quelques symboles. Par-
fois cependant, en l'absence de ces moyens de détermina-
tion, le contexte est assez ambigu pour laisser des doutes
ou réclamer une démonstration touchant l'origine chré-
tienne. C'est le cas d'une épitaphe de Henschir-bu-Falia,
non loin de Théveste ^
D M s
I 1 1 I A I 1 1 I 1 I
P AVLI N A VA
XXIIII H S E
1. A. Farges, dans les Comptes rendus de l'Acad. d'IIippone (1888),
p. XLin ; C. I. L., n. 1667?i.
APPENDICE. 383
RISSIMAE FEC
SOLA IN TERRIS
10 OMNIBVS VNO
EODEMQ . IN DIE
VITAM ADEP
TA FVNCTA
QV EST
Lign. 2 : \TW\^Ci mm [/]iT/](m); — lign. 3 :
Paulina v{ixit) a{nnos); lign. 4 : XXIV. H{ic) s{ita) e[St).. ;
— lign. 7 : [coniugi?] ka; — lign. 8 : rissimae fec{it); —
lign. 9sq. : Sola in terris omnibus nno eodemqu[e) in die
vitam adepta functaqu{e) est.
Cette épitaphe est classée parmi les tituli païens par
les collecteurs dn C. I. L., mais nous gardons des doutes
sérieux à son sujet. L'emploi des sigles d m s et h s e n'en-
traîne pas l'exclusion du christianisme chez ceux qui
en font usage K La formule finale nous semble devoir
être expliquée à la défunte Paulina qui mourut le jour
même de son baptême.
Une petite tablette de marbre de Tipasa appartient au
iii^ siècle par sa paléographie; son origine chrétienne
n'est pas douteuse ; mais supposons qu'une fracture eût
isolé le texte des symboles, on n'hésiterait pas à soutenir
l'origine païenne de Magna Crescentina ^ :
1. H. Leglercq, Abréviations, dans F. Cabrol, Dict. da- clirét., 1. 1,
col. 165 sq. ; ajouter à la bibliographie que nous avons donnée : G. Grae-
VEN, Die Siglen D M auf altchrisl lie lien Grabschriften und itire Bedeu-
tung, in-S", Erlangen, 1897, 158 pp. Pour H. S. E. voir un exemple de
R. GAGNAT, dans les Arcliiv. des miss, scient. (1882), p. 106, n. 126; C. I,
L., n. 55, 78, 4762 ; P. Gauckler. dans le Bull, du Comité (1897), p. 393,
n. 102.
2. S. GSELL, dans les Mélang. d'archéol. et d'tiist. (189i), p. UOl.
384 APPENDICE.
MACN
lA CRESC
ENTINA
Parfois c'est l'emplacement où l'inscription a été décou-
verte qui marque son caractère. Au cap Matifou (ancienne
Husf/uniœ), on trouva une petite mosaïque ainsi libel-
lée • :
MEM» PATRICIAE
FILIAE DOMNI GL*
MAURICr MG • MIL
Mem[oria) Patriciae, fîliae domni gl[oriosi1) Maurici
m[a)g{istri) mil{itum). La mosaïque fut trouvée dans
l'ancienne basilique qui renfermait aussi les tombes du
père et de la sœur de la défunte^ celle-ci tout à fait ex-
plicite ^.
Certaines formules très concises ne présenteraient rien
de particulier au type chrétien si la paléographie, en dé-
terminant la date tardive de leur gravure, ne leur assi-
gnait une origine chrétienne. Une pierre d'Orléansville
porte cette inscription 3 :
1. HÉRON DE ViLLEFossE, daiis \t% Comptes reticlui àl'Acad. des ins-
cript. (1900, séance du 9 février) ; H. Chardon, dans le Bull, du Comité
(1900), p. 11x6.
2. Epitaphe de Mauricius, cf. Héron de Villefosse, loc. cit.;U. Char-
don, loc. cit., p. 1^^, pi. V; epitaphe de ConslanUna, sœur de Patricia,
loc. cit. Celte dernière epitaphe nous apprend que la basilique avait été
restaurée par Mauricius. Cf. S. Gsell, Monum. Atiliq., t. Il, p. 222, n. 79;
Grandidier, Une basilique chrétienne à Busguniae, in-S", Alger, 1900,
46 pp. A la catégorie des inscriptions identifiées grâce au lieu de leur
trouvaille, on peut ajouter celle de Marinus sacerdos, à Orléansville,
C. I. L., n. 9711.
3. Le Moniteur algérien, U oct. 1843; Bévue africaine, t. I, p. 450;
L'Aklibar, 19 oct. 1843; PoyTiïiK,Souvenii^s de l'Algérie, in-8°, Paris, 1850,
p. 70 ;C. /. L., n. 9704. S. Gsell, dans les Mélang. darclu et cl'hist. (1901).
APPENDICE. 385
ARAM DEO
SANCTO AETERNO
L'exécution matérielle des marbres a donc sa grande
importance *, car elle peut quelquefois permettre seule
de fixer un point de chronologie ou d'histoire quoique le
maintien de formules païennes dans l'épigraphie chré-
tienne soit très rare 2. Nous trouvons la mention des me-
sures d'une sépulture, mention toute païenne comme on
le sait^ sur un marbre de Ténès {Cartenna) dont l'origine
demeure indécise ^ :
MI • FILI • MATER • ROGAT • VT • ME
AD • TE • RECIPIAS • P |2^ Q
Ml fili, mater rôgat, ut me dd te récipids.
p{edes) q(uadratos), la dimension en pieds carrés a été
omise, peut-être intentionnellement afin de rendre en
t. XXI, p. 2329, note U. Cf. D. Cabrol et D. Leclercq, Monum. Eccl. liturg.,
l. I, p. xcix, n. 2935. Pour deux inscriptions portant cette formule et
d'un christianisme douteux, cf. L. Demaeght dans le BiilL des antiq.
afric, 188a, p. 100, n. 3^5; p. 101, n. 346.
1. On ne saurait trop déplorer l'absence de toute indication descriptive
dans le C. I. L. ; le résultat le plus clair est de rendre inutilisables des
fragments non datés, mais curieux à d'autres titres, que l'on ne peut at-
tribuer sans chance d'erreur à aucune époque. Il suffit de comparer le
Corpus inscript, semilicarum pour juger de la supériorité scientifique de
ce dernier recueil.
2. C. I. L.; n. 2079 : exun[t]o (= ex sumptu) proprio fecit.
3. GUYON, dans Le Moniteur algérien, 10 août 18^3; A. Berbrugger,
dans la Revue africaine, t. II, p. 96; L. Rénier, Recueil, n. 3864; Pon-
TIER, op. cit., p. 71 ; C. I. L., n. 9691. Nous avons ici, suivant la remar-
que de Studemund, un vers senaire. La formule que nous venons de
transcrire se retrouve un peu développée sur une inscription de Nar-
bonne qu'on trouve dans D. Martin, La Religion des Gaulois, tirée des
plus pures sources de l'antiquité, in-4°, Paris, 1727, t. Il, p. 263;Gruter,
Corp. inscr., p. Dcxciii, 1; Muratori, Thes.inscr. veter., p. Mccxxxii,
2 ; G. Fletwood, Sylloge, p. 246, 3 ; Orelli, n. 1755. E. Le Blant, L'épigr.
clirét. en Gaule (1890), p. 4, note 2; les lettres P. Q. xvne se retrouvent
pas sur la copie de cette inscription publiée par P. Mérimée, Notes d'un
voyage dans le Midi de la France, in-8», Paris, 1835, p. 292; enfin
F. Lenormant, Me'm. sur l'inscr. d'Autun, dans Cahier et Martin, Mé-
langes d'arcfiéoL, in-4«, Paris, 1856, t. IV. p. 125, note 10.
22
386 APPENDICE.
quelque sorte non avenus les sigles tracés par le lapicide.
En règle générale, l'épigraphie chrétienne d'Afrique se
montre presque complètement dégagée du formulaire
païen, car il importe de ne pas s'égarer dans l'interpré-
tation de telle ou telle formule adoptée par les fidèles,
malgré ce qu'elles offrent de choquant au premier aspect
pour tel ou tel dogme du christianisme. Nous choisirons
pour exemple l'inscription suivante de l'année 634 de
notre ère (= 595 de l'ère provinciale) ^ :
D M s
IVLIVS I A D
IR VICXIT AEl
S L** CVI FILI
5 FEGERVNT
D O M V M E T
ERNALEM AE
PROVIGIE dxCV
Les mots domus aeîerna, domus aeternalis, servant à
désigner le tombeau, étaient un emprunt manifeste à la
phraséologie païenne qui s'introduisit chez les fidèles non
sans difficultés 2. 11 faut donc se garder de classer comme
païennes les épitaphes qui offrent cette formule suspecte
que nous relevons à Altava en 536 ^ et en 583 * et en bien
l.C. /. I., n. 9923.
2. s. Augustin, Enarr. in psabnos, In psalm. xlviii, v. 12 : Nam
plerumque audis divitem dicentem : liabeo marmoratam domum quant
rclicturus suni, et non cogilo mihi aeternam domum iibi semper ero.
Quando cogitât sibi memoi^iam marmoratam aut exsculptam facere,
quasi de domo aeterna cogitât, quasi ibi maneat ille dives. Si ibimanc-
ret non arderet in infernos. Peut-être l'introduction de celte formule ne
fut-elle qu'un des résultats de l'inquiétude générale au sujet du respect
des tombeaux; elle ne fut pas spéciale aux chrétiens d'Afrique. Cf. H.
Thédenat, Note sur une inscription chrétienne trouvée à Vaudemont,
dans les Mém. de la soc. nat. des antiq. de France, 1892, p. 230 sq. ; C.
I. L., t. V, n. 121, 123, 195, 1260; t. IX, n. 3409; t. XI, n. 785, 1335; t. XII,
u. 4123.
3. Bataille, dans la licvue africaine, t. III, p. 283; CI. L., n. 9869.
U. Cherbonneau, dans la Revue des soc. savantes, série VJ«, t. VI
APPENDICE. 387
plus grand nombre à Tlemcen (= Pomaria) où le chris-
tianisme d'un groupe important d'inscriptions présentant
les mots domiis aeterna a été récemment démontré ^
Une épitaphe semble condenser tout ce qui est néces-
saire pour faire croire au paganisme de son auteur qui
exclut tous les siens sans exception de la demeure éter-
nelle et du lieu de plaisance qu'il s'est préparé, puis coup
sur coup nous voyons que ce misanthrope est un fidèle
et nous lisons les formules caractéristiques : m pace, et
depositio ^.
M E N S A
HAEC EST AETERNA
DOMVS ET PERPETVA
FELICITAS ET
5 DE OMNIBVS METS
HOC SOLVM MEVM
APER FIDELIS
IN PACE VIXIT ANIS LXV
DEP EIVS X KAL SEPAPCCCXXI
On voit par ces exemples que le domaine de l'épigraphie
(1877), p. 508, et dans la Revue africaine, t. XXII, p. 355; H. de Ville-
fosse, dans le Bull, de la Soc. des Antiq. de France, 1878, p. 1^5 ; C. I.
£., n. 9870; A. Audolleist, dans les Mél. d'arch. et d'Iiisl. (1892), t. Xll,
p. 133. Le domus aeterna se rencontre à Rome dans la crypte de Vene-
randa, au cimetière de Domitille, cf. De Rossi, Bull, diarch. crist., 1875,
p. 15.
1. A. Audollent, Sur un groupe d'inscriptions de Pomaria (Tlem-
cen), en Maurétanie Césarienne, iu-8°, Rome, 1892, extrait des Met.
d'arch. et d'hist., t. Xll (1892), p. 127-135. Cette démonstration a été
confirmée par Héron de Villefosse, dans les Comptes rendus de l'Acad.
des inscr., 1892, p. 211 ; cf. Sauvage, dans le Bull, de la Soc. des Antiq. de
France, 1879, p. 120-123. L'étude de la formule dans les inscriptions de
Tlemcen perle sur les textes suivants : C. I. L., n. 9911, 991^, 9920-
9923, 9925, 9926, 9928, 9930-9932, 993^, 9935, 9939, 99iO, 99^^, 9948-9953,
9956, 9958. Ces inscriptions sont échelonnées entre les années 417
(n. 9928) et 651 (n. 9935); L. Demaeght, dans Bull. trim. des antiq. afric,
1886, p. 387, n. 254.
2. C. I. L., n. 10927, lign. 9 : Dep{ositio) eius X k{a)l[endas) sep{tem-
bris), ainno) pirovinciae) 321 = 360 apr. J.-C. ; P. Allard, Du sens des
mots Depositio, Depositus dans l'Épigraphie chrétienne, dans les Let-
tres chrétiennes, t. I (1880), p. 227-238.
388 APPENDICE.
chrétienne d'Afrique comporte plusieurs catégories de
textes : 1" ceux qui lui appartiennent incontestablement;
2° ceux ^ dont l'origine demeurera toujours douteuse ;
30 ceux qui sont aujourd'hui douteux et qu'il appartiendra
à la critique de lui restituer; 4° enfin, ceux que des fouil-
les nouvelles rendront au jour. E. Hûbner a très juste-
ment observé que toute l'épigraphie latine chrétienne,
soit qu'on l'étudié à Rome et en Italie, en Gaule, en Es-
pagne ou en Afrique, présente des traits communs à l'o-
rigine et un développement identique. Ce caractère es-
sentiel a été déterminé par Rossi ^ et E. Le Blant ^ pour
Rome et la Gaule; c'est la substitution d'un système nou-
veau à celui en usage dans les formulaires païens qu'on
avait d'abord adoptés. Les plus anciennes épitaphes des
fidèles nous les font voir employant sans répugnance le
système dit des tria nomina, c'est-à-dire l'énumération du
praenomen, du nomen et du cognomen, mais vers le me siè-
cle, un nouveau tour d'esprit, une décision positive peut-
être, pousse les fidèles à supprimer toute mention patro-
nymique directe, un tel fils de im tel; on supprime aussi
tout ce qui a constitué la personnalité du défunt : sa
patrie, sa condition sociale, sa profession, sa postérité, la
mention de ceux qui lui ont élevé un tombeau. L'Afrique
n'est pas exempte de cet engouement que nous relevons
1. Il faut faire place également à ceux qui passent pour païens et
qui ne le furent pas. Ceci s'explique par le fait des conversions et des
mariages qui introduisaient des clirétiens au milieu de parents idolâtres
pendant leur vie et qui, après leur mort, allaient partager une sépulture
de famille appartenant aux adeptes des anciens cultes. Parmi les noms
inscrits sur des tituti rédigés par les survivants païens d'après le formu-
laire païen, il a dû s'en trouver de chrétiens et le nombre ne peut
C'tre supputé ni supposé. Une fouille faite à Rome, en 1887, hors de
la Porta Portuensis, en fournit la preuve. Sous le pavé d'une sépul-
ture païenne bien caractérisée fut trouvé un squelette portant au cou
un petit disque en verre à peintures sur fond d'or représentant Moïse
frappant le rocher. Ces restes, selon toute apparence, étaient ceux d'un
chrétien appartenant à une famille païenne cl enseveli dans le monu-
ment funéraire de ses parents.
2. Dt Rossi, Inscript, clu^ist. Vrb. Bomae, in-fol., Romae, 1861, t. I,
p. cx-cxvi.
3. E. Le Blant, Inscript, clirét. de ta Gaule, in-^°, Paris, 1856, t. I,
p. 119 sq. ; Manuel d'épigrapliie clirclicnne, in-8°, Paris, 1869, p. 5-9.
APPENDICE. 389
partout ailleurs. La plus ancienne inscription chrétienne
datée a été trouvée à Tipasa, en Maurétanie ; elle remonte
à l'année 238 de notre ère et suit encore le vieux système
qu'elle combine avec une innovation toute chrétienne, la
mention du jour de la mort que les païens omettaient en
qualité de jour « néfaste » . Voici cette inscription ^ :
RASINIA
SECVNDA
REDD XVI
KAL NOVEM
5 PCLXXXXVIIII
Rasinia Secunda redd{idit spiritum) XVI kalend. Novemb.
[amid] j){rovinciaé) 199.
Une épitaphe de même époque provenant de Henschir-
Mscherga {= Giufi) dans la Proconsulaire mentionne :
Pescemiia Quodvuldeus , honestae memoriae femina, bo-
nis natalibus nata, matronaliter nupta^, expressions qui
se retrouvent à Carthage dans un document de l'année
203 ou peu après : Vibia Perpétua, honeste nata, liberali-
ter instituta, matronaliter nupta ^. A la fin du siècle , une
célèbre inscription dédicatoire qu'on peut dater entre les
années 258-304, nous montre la réforme accomplie ; le do-
nateur de Varea à la communauté de Cherchel est dési-
gné par un seul nom : Evelpius. ^ Un nombre considé-
1. A. Berbrugger, dans la Revue Africaine (1867j, t. XI, p. ^87 ; C. I. £.,
11.9289; addenda: p. 974; supplem., n. 20856; L. Duchesxe, dans les
Précis historiques (1890), p. 523-531, et dans les Comptes rendus de
l'Acad. des itiscr. (1890), p. 116; De Rossi, Bull, di arch. crist. (1873),
p. 72, 150; S.GSELL, r«>asa, dans les Mél. d'archéol. et d'fiist. (1894),
p. 313; P. Mo.NCEAUX, Hist. littér. de l'Afrique cfirét., in-8°, Paris, 1902,
t. II, p. 121, note 3.
2. C. I. L., n. 870.
3. The Passion of S. Perpétua, § If, dans Texts and Studies, t. I,
n. 2 (1891), p. 62. Remarquer le soin avec lequel le rédacteur contem-
porain de cette pièce distingue la condition sociale des martyrs.
U. C. I. L., n. 9585. « Un adorateur du Verbe a donné l'area pour les
sépultures, et a construit la cella entièrement à ses frais ; à la sainte
Église, il a laissé ce monument. Salut, mes frères au cœur pur et sim-
ple. Moi, Evelpius, je vous salue au nom du Saint-Esprit. »
22.
390 APPENDICE.
rable d'épitaphes, et principalement celles de l'opulente et
fervente communauté de Carthage ', nous font voir l'a-
doption, devenue presque générale, du nouveau style. Il
dure peu cependant. Dès le iv® siècle et avec la possibi-
lité rendue aux chrétiens de parvenir aux honneurs, les
épitaphes redeviennent verbeuses et élogieuses, on se
soucie moins de symbolisme et l'incertitude sur l'origine
de plusieurs textes reparaîtrait si, à partir de ce moment,
la progression rapidement décroissante des titnli païens
ne permettait de faire la part du paganisme très étroite
aux inscriptions dont Fidentification reste à faire. Voici
une inscription chrétienne dont le caractère peut faire
hésiter un instant sur la véritable origine -; elle provient
de Djemila :
MEMORIAE
L* TVRPILI VICTORINI MA
RIANI EQ R' ADVOCATI OM
NIVM LITTERARVM ET VIRTV
5 TVM VIRI QVI FVIT IN REBVS
HVMANIS ANNIS XXXII CVM
MAGNA LAVDE ACTVS ET DS
CIPLINAE SVAE
AVDENTl
Mentionnons des épitaphes ne célébrant que le cursus
honorum du mort : Aslius Vindicianus v{ir) c(larissi7nus)
et fl{amen) p[er)p{etuus) ^. En Numidie trois inscriptions
seulement peuvent être considérées avec quelque vrai-
semblance comme antérieures à la paix de l'Église : une
inscription de Ksar Sbai (ancienne Gadiaufala, au Sud-
Est de Cirta)^ dédicace probablement chrétienne d'un
tombeau élevé à Corinthiadus, Theodora et Chinitus, par
1. C.I.L., n. 13558-1^257.
2. R. GAGNAT, dans le Bull, du Comité (1892), p. 303 ; É. ESPERA\DIEU,
dans la Revue de L'Art chrétien (1893), p. 136, n. 2.
3. C. L L., n. kbd.
APPENDICE. 391
leurs parents Fideiis et Thallusa'; une inscription trouvée
près de Tébessa, épitaphe de Curtia Saturnina « qui fut
ici-bas pendant soixante ans », et qui avait donné à deux
de ses fils les noms significatifs de Petrus et de Paulus^;
enfin, la curieuse inscription de Marinianus, au musée
de Philippeville. Cette dernière épitaphe est ainsi conçue :
« Que la bonne âme de Marinianus soit rafraîchie par
Dieu 3. » Dans la Maurétanie orientale, à Sétif, nous ren-
controns l'épitaphe de Sertoria, qui est ornée d'un double
symbole deux fois répété : la colombe et une palme *.
L'autre inscription, découverte récemment à Taksebt, en
Kabyhe, près de l'emplacement de Rusucurru, est l'épi-
taphe d'un certain M(arcus) Jul(ius) Bassus à qui son
frère Paul érigea un cippe {cupula) ^. Cette épitaphe est
datée du 6 des ides de novembre, en l'année 260 de la
province, soit 299 de notre ère.
Formatio7i d'un nouveau type épigraphiqiie. — Nous
exceptons des remarques qui vont suivre les textes mé-
triques et les épitaphes hors type. Ces deux catégories de
documents ont pour auteurs des parents, des amis, des
versificateurs invités par le défunt ou par la famille de
celui-ci à lui composer une épitaphe. Parfois même c'est
le défunt lui-même qui l'a rédigée de son vivant^. Il est
manifeste que, le plus souvent, ces rédactions procèdent
de réminiscences ou de formulaires entièrement étran-
gers à l'épigraphie '^. Nous ne nous occupons que des
1. C. I. L., n. ^807.
2. c. I. L., 16589 : Curtiae Saturninae quae hic fuit ann{is) LX,
Maevius Faustus conjugi fidelissimae cum flliis fecit. — Maevii Octa-
vianiis Fortunat{us) Petrus Paulus Saturninus.
3. C. I. L., n. 8191 : Bono ispirito Mariniani Deus refrigeret.
U. C. 1. L., n. 86/i7.
5. S. GsELL, Inscript, inéd. de l'Algérie, dans le Bull. arch. du
Comité, 1896, p. 217, n. 183 : M{arco) Jul{io) Basso Simpliciis) fil{io)
Paulus fra[er) ejus d{e) p{ecunià) s{ua) cupulam fecit VI id{us) Nov
{embres) P{rovinciae) cclx.
6. C'est le cas d'un orfèvre de Constauline (= Cirla), L. Praecilius
Forlunatus. C. 1. L., n. 7156.
7. L'existence de ces manuels est démontrée, cf. E. Le Blant, Sur les
Oraveurs des inscriptions antiques, in-S", Paris, 1859 ; R. Gagnât, Sur les
392 APPENDICE.
textes du type ordinaire conformes au nouveau canon
épigraphique.
Les enseignements de saint Paul paraissent avoir
exercé une certaine influence sur ce canon K Sa doctrine
sur la félicité des âmes de ceux qui sont morts dans le
Christ 2 contredisait formellement les perspectives mo-
roses de l'Hadès païen. Dès lors, les fidèles se prirent à
envisager la mort sous l'aspect de l'introduction dans la
véritable vie et le bonheur sans fin ; le jour de la mort
devint la date bénie, celle qu'on fêtait et dont on trans-
mettait la mémoire. La mention du jour de la mort sur
les épitaphes est un des critères les plus sûrs du chris-
tianisme des inscriptions ; toutefois cette mention mit un
temps assez long à se faire accepter. Nous la trouvons
sur le marbre de Rasinia Secunda ^, qui mourut le 16 des
calendes de novembre de l'année 238, et c'est la seule
indication qu'on nous ait donnée sur elle. Cette épitaphe
est en effet typique. Toutes les formules païennes con-
cernant la durée de la vie, la constellation de la nais-
sance, la condition sociale, la profession, ont déjà disparu.
Sur l'épitaphe de Magna Crescentina ^ trouvée dans la
même ville, et contemporaine de l'autre, le jour de la
mort n'est pas inscrit. Sans sortir de Tipasa nous ren-
controns d'autres textes qui témoignent de l'incertitude
du nouveau type, tandis que l'ancien tombait pièce à
pièce ^.
manuels professionnels des graveurs d inscriptions romaines, dans la
Bévue de Philologie (1889), p. 51-65 ; D. Câbrol et D. Leclercq , Mo-
num. Eccl. liturg., t, I, p. cxiii-cxxxi. E. Le Blant, Manuel d'épigr.
chi-ét., p. 60-lU.
1. H. Leclercq, Acliaïe, dans F. Cabrol, Dict. d'arch. chréL, t. I,
coL 338 sq. ; cf. C. I. L., 10713; De Rossi, Bull, di arcli. crist. (1878),
p. 161, pi. VllI, n. U.
2. I Thess., IV, 12-16.
3. Cf. supra, p. 51.
U. Cf. supra, p. 38'4.
5. C. /. L., n. 9309; Ephem. epigr., t. VII, n. W9; S. Gsell, dans les
Mél. d'arch. et d'hist. (1894), t. XIV, p. 407, n. 2, 3.
APPENDICE. 393
SAMAITA M O D I A
ET IMMI SATVRNI
MEMORIA AA'MAT
M A T R I ER • DVLC
FECERV 5 ISS I M A
NT
Celles des inscriptions funéraires où subsiste quelque
vestige du formulaire païen et où le jour du décès ne
figure pas comptent parmi les plus anciennes. Cette note
chronologique ne souffre guère d'exceptions en Afrique.
L'absence de toute mention de cette nature n'implique
pas l'antiquité de l'inscription, comme nous le verrons
plus loin, puisque le plus grand nombre des pierres dé-
pourvues de toute date doit se classer à une basse épo-
que; néanmoins il s'en trouve parmi elles qui appartien-
nent à la période primitive de l'Eglise d'Afrique. Le
style laconique de ces pierres rappelle celui qui fut en
usage dans les catacombes romaines, d'où il semble
que soient sorties les formules et les symboles employés
dans les provinces '. Un groupe d'inscriptions de Car-
thage que les fouilles de Damous-el-Karita ont beaucoup
accru nous fait voir , parmi un grand nombre de for-
mules des iv'^ et v® siècles, quelques exemplaires plus
anciens, comme celui-ci 2 :
ASTORTA
, et cet autre :
AVRELIA
FILIA
/
SALLVSTIA
IN PAGE
f
IN PAGE -P
1. C. Bayet, Z>e lilulis Atticae clwistianis, in-8°, Lutetiae, 1878, p. 55-59 ;
E. Le Blant, Manuel, p. 29.
2. C I. L., n. 13550; lign. 1 : [K]astor\i]a {?), cf. C. I. I., n. 1181.
S94
APPENDICE.
C€ux-ci encore :
ATHENAIS
MAMME
l'
IN PAGE
Parmi ces inscriptions de la première époque du chris-
tianisme en Afrique, il s'en trouve qui ont gardé l'allure
des tituli païens, malgré l'envahissement de la termino-
logie nouvelle connue dans l'inscription suivante, qui fait
allusion au « sommeil » des « frères » 3 ;
IN MEMORIA • EORVM
QVORVM CORPORA IN AC
CVBITORIO HOC SEPVLTA
SVNT ALCIMI CARITATIS IVLIANAE
5 ET ROGATAE MATRI VICTORIS PRESBYTE
RI QVI HVNC LOCVM CVNCTIS FRATRIB • FECI
« A la mémoire de ceux dont les corps ont été ense-
velis dans cette sépulture. Alcimus, Caritas, Juliana et
Rogata, mère du prêtre Victor, qui a aménagé cet endroit
pour tous les frères. »
Ces observations seraient incomplètes si elles laissaient
penser que le type simplifié s'est maintenu chez les fidèles
sans altérations. Il s'en faut de tout. On se lasse vite de
cet anonymat du tombeau et la plupart de nos épitaphes
du IV® siècle et des temps postérieurs reviennent sinon à
ces formules prolixes qui donnent tant de prix aux tituli
païens, du moins à des indications moins brèves. Nous
devons en énumérer quelques-unes; elles démontrent la
réaction qui se produisit contre les formules dont la
mode n'avait régné que peu de temps.
1. C. I. L., n. 13^71. Un type du v® siècle avec formule archaïque
dans P. Gauckler, dans le Buil. du Comité, 1901, p. 1^0, n. 67.
2. P. Gauckler, même recueil, 1892, p. 92, n. 7.
3. A. Berbrugger, dans la Revue africaine, t. I, p. 118; l. IV, p. ^162:
Catalogue du musée d'Alger, p. 65, n. 165; L. Renier, Recueil, n. /i026;
De Rossi, Roma sotterr., t. I, p. 106 ; C. I. L., n. 9586.
APPENDICE. 395
Tria nomina : C. I. L., n. 55, 452, 748, 1090, 1202, 8647,
9716, 9718, 9733, 9793, 9810, 9866, 9871, 9877, 11900.
S. GsELL, Recherches en Algérie, in-8^, Paris, 1893, p. 394.
n. 627.
La famille : paler familias, C. I. Z., n.9869; Novellus,
Crescentis fîlius, P. Toussaint, dans le Bull, du Comité^
1898, p. 205, n. 1.
La patrie : C. I. L., n. 57 ^, 5262 2; L. Renier, Sur
une inscription chrét. trouvée à Constantine, dans VAn-
nuaire de la soc. arch. de la prov. de Co?îst., t. II (1854),
p. 97 sq. et pi. VI, n. 1 ; C. /. L., n. 8638, 8639, 8642, 8648.
A l'exception du n. 5262, tous ceux que nous citons dans
ce paragraphe sont d'étrangers qui se défendent d'être
Africains ; tel est du moins le sens que nous nous croyons
fondé à donner aux nn. 8638, 8639, 8642, 8648. A Rusi-
cade, nous trouvons : FI. Amanda civis Pan.{noniae?),
C. I. L.y n. 8190; à Carthage : Albula, in pace. Liparitana,
C. I. Z., n. 14123.
La condition : clarissime, C. I. L., n. 450; illustre,
n. 451, 11650; matrone, n. 870; vir honestus, n. 4762; ex
praepositis equitum armigerorum juniorum fîlius Satur-
nini viri perfectissimi ex comitibus, n. 9255; tribunus
7iumeri Primanorum, 924S; patronus, n. 10787; honesta
femina, 11900; sénateur, n. 17414; clarissime, 19914;
Salvo patrono, C, I. Z., n. 10787, 18705; ingenuus, dans
le Bull, de la soc. des antiq. de France, 1898, p. 170-171,
206.
La profession : médecin, C. L Z., n. 9693; flamen
perpetuus, n. 10516, 11528; veteranus, n. 16655; magister
liberalium lit ter arum, S. Gsell, dans le Bull, du Comité,
1896, p. 218, n. 184; avocat, R. CxVGNAT, dans le Bull, du
1. Celle inscriplion rappelle un Syrien d'Apamée qui a simplement
employé la formule de son lieu d'origine, formule dont on connaît de
nombreux exemples.
2. A la sixième ligne on lit le mot : Kartaginis. Est-ce un souvenir du
lieu de naissance ou du lieu du décès?
396 APPENDICE.
Comité, 1892, p. 303; miles, C. I. L., n. 5229; ex praepo-
sitis equitum armigerorum juniorum, n. 9255; centurio,
P. Blanchet, dans, Notw. arch. des 77iiss. scient., 1899,
p. 112, n. 7; tiibnnus niimeri Pritnanonim, n. 9248.
Le donateur du tombeau : C. I. L., n. 8643, 8646,
9869, 9870; Waille, dans le Bull, du Comité, 1895, p. 58;
Ibid., 1893, p. 134, n. 24; R. Gagnât, dans le Bull, du
Comité, 1895, p. 329; L. Demaeght, J. Poinssot, dans le
Bull, des antiq. a fric., 1882, p. 139, n. 47; Ibid., 1898,
p. 336; I. ScHMiDT, dans Ephem. epigr., 1884, p. 485,
n. 1056; p. 486, n. 1058 ;E. Espérandieu, dans la Revue
de VArt chrét., 1893, p. 136, n. 3, 4; Apirius pat{er)
una cum ucso{re), C. I. L., n. 9794; Lucianu{s) frater
fecit, R. Gagnât, dans le Bull, du Comité, 1895, p. 329.
La durée exacte de la vie ^ : C. 1. L., n. 672, 11077,
11081, 11122; Vercoutre, dans les Comptes rendus de
VAcad.des inscr.^ 1887, p. 52; de Lespinasse Langeac,
dans le Bull, du Comité, 1892, p. 144; P. Gauckler, dans
leBull. du Comité, 1901, p. 120, n. 1; p. 122, n. 4; Ibid.,
1894, p. 255, n. 52; p. 256, n. 53, n. 55; Ibid., 1897,
p. 431, n. 197; p. 433, n. 202; R. Gagnât, dans les
Archiv. des miss, scient., 1888, p. 34, n. 19.
Le « cursus honorum » : honores in civitatem suam..,
P. Toussaint, dans le Bull, du Comité, 1898, p. 205, n. 1 ;
agens tribunatum Rusguniis annos XII, C. I. L., n. 9248.
Nous donnerons intégralement l'inscription suivante, que
la plupart oublient de restituer à l'Afrique ^ :
1. Ce calcul témoigne que l'on avait noté l'instant de la naissance sur
le journal spécial qui se tenait dans les familles. Cf. Le Clercq, Les
Journaux cfiet les Bomains, p. 198. Ceci nous fait toucher aux origines
de l'état civil, cf. Pardessus, dans les Mém. de CAcad. des inscr., t. XIII,
p. 266 sq. ; mais ce qui nous intéresse particulièrement dans cet usage,
c'est la constatation de la crédulité persistante à l'influence des planè-
tes sur l'enfant, suivant l'état astronomique du monde au moment de
sa naissance. De Rossi, Inscript. christ. Urb. Rom., t. 1, n. 172.
2. A Cordoue (Espagne), E. Huebner, dans le Corp. inscr. lai., t. II,
u, 2110; H. DE Villefosse, dans les Archiv. des miss, scient., 187^,
p. ^01.
APPENDICE. 397
A ;k CO
FL« HYGINO' V' C' COMITI
ET • PRAESfDI • F • M • C •
OB MERITA IVSTITIAE
5 EIVS TABVLAM PATRO
NATVS POST DECVRSAM
ADMINISTRAT! ONE M
ORDO .TIPASENSIVM
OPTVLIT
Clerc : C. LL., n. 10637, 10640, 16839, 19671.
Acolyte : C. I. Z., n. 13426.
Lecteur : C. I. L., n. 55, 453, 13422-13425.
Sous-diacre : C. /. Z., n. 452, 880, 13420-13421, 17445;
P. Gauckler, dans le Bull, du Comité ^ 1897, p. 440,
n. 224.
Diacre : C. /. Z., n. 1389, 13415-13419, 14115, 18539;
R. Gagnât, dans le Bull, du Comité, 1889, p. 136, 4°.
Ai'chidiacre : C. /. Z., n. ^Sa. Cf. n. 11117.
Prêtre : C. I. Z., n. 2014, 2012, 9586, 9716, 9731,
13403, 13404, 13406-13412; Graillot-Gsell , dans les Mé-
lang. d'arch, et d'hist., 1894, p. 24, n. 78. L. Duchesne,
dans le Bull, delà soc. des antiq. de France, 1889, p. 94.
Évêque : C. /. Z., n. 879, 2009, 2291 (cf. n. 17731),
8634, 9286, 9709, 11893, 11894, 13397, 13398, 13399, 13400,
13401, 13402; Fabre, dans le Bull. d'Oran, 1900, p. 399-
408; S. GsELL, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 1900,,
p. 141 ; 1901, p. 237; Héron de Villefosse, dans le Bull,
du Comité, 1888, p. 356, n. 14; Toulotte, Géogr. de
VAfr. chrét., Byzacène et Tripolitaine, p. 34; H. Ghardon,
dans le Bull, du Comité, 1900, p. 145, pi. V.
l'Afrique chrétienne. — i. 23
398 APPENDICE.
Veuve : C. L L., n. 13427.
Nonne : C. L L., n. 78, 10689; S. Gsell, dans le BuU.
du Comité, 1896, p. 165, n. 25; S. Gsell, dans les Mél.
cVarch. et dliist., 1895, p. 50, n. 9; [sac{?)]ra virgo,
C. I.L., n. 1768, 13428, 13429.
Une mention bien spéciale aux chrétiens est celle de
l'heure de la mort. Nous la rencontrons sur une mosaï-
que mutilée de Sfax ^ :
TIS V DOR
MIT IN PAGE D
NONAS APR
5 ILES '
Des mentions chronologiques. — Bien que le plus grand
nombre des marbres chrétiens soit dépourvu de note
chronologique certaine et qu'on doive recourir pour les
dater à l'étude critique de leur texte, ainsi que nous l'avons
dit, on n'en possède pas moins les bases précieuses d'ap-
préciation dans les tittdi datés. Ces dates appartiennent
à des systèmes divers. Un des plus fréquemment em-
ployés est V indiction ^, mode de supputation à peu près
dépourvu de valeur chronologique quand il se montre
isolément puisqu'il représente des cycles renouvelables
d'une durée de quinze années chacun. L'indiction en
usage sur les marbres commence ordinairement le 1^^ sep-
tembre, de telle sorte que le consul entrant en charge le
1. G. Haisnezo et L. FÉMÉLIAUX, dans le BuU. du Comité, 1900, p. 152,
n. 5.
2. C. I. L., n. 56, 57, cf. 11106; ^51, ^52, /i53, 460, 2018, 5263, 526^1, 5488,
5489,5491,7924, 10636, 10637, 10638, 10641, 11650, 11654, 11655,16656,
16657, 16661, 16663, 16665, 17414. P. Gauckler, dans le Bull, du Comité,
1897, p. 436, n. 208; H. Chardon, dans même revue, 1900, p. 144, pi. V;
p. 146; S. Gsell, dans même revue, 1896, p. 165, n. 26.
APPENDICE. 399
pr janvier voit deux indictions et que chaque indiction
correspond à deux consulats. Dans les marbres africains
l'indiction est isolée de toute autre mention chronologique
consulaire, royale ou provinciale ; il en résulte que cette
supputation ne peut rendre presque aucun service K
11 existait d'autres modes de supputation. La chrono-
logie consulaire dont les Africains ont fait peu usage ^ a
été employée, comme on doit s'y attendre, sur quelques
inscriptions dédicatoires 3. L'une d'entre elles réunit deux
supputations différentes : la chronologie consulaire et la
chronologie provinciale représentée par l'ère de Mauré-
tanie* :
IN • HOC • LOCO . SANCTO • DEPOSI
TAE • SVNT • RELIQVIAE • SANCTI
LAVRENTI • MARTI RIS °^^ III MN
AVG • CONS • HERCVLANI • VC
5 DIE DOM N • DEDICANTE LAVRENTIO
VVS • P • MOR • DOM • AN • P • CCCCXIII • AMEN
1. Les périodes indictales sont trop fréquentes pour correspondre à
des variétés paléographiques. Notons que, vers le milieu du vi® siècle, on
peut citer quelques indictions notées à partir du 1*=' janvier. Cf. De Rossi,
Inscript, cfirist., 1. 1, p. c; G. Marini, Papiri diplomatici, in-fol., Roma,
1805, p. 261 A, ^08 b; enfin une épitaphe romaine de l'année 522 nous
apprend que le onzième jour du mois d'aoCit de cette année, un cycle
indictal de quinze touchait à sa fin. De Rossi, op. cit., 1. 1, n. 979.
2. C. I. L., n. 2389, ^799, 8630; H. DE Villefosse, dans les Arcliiv. des
miss, scientif. (1874), p. 452, n, 127. Quelques inscriptions appartiennent
à l'époque de la domination byzantine : C. I. L., n. 5352, 12035 ; Bosre-
DON, dans Bec. de la soc. arcli. de Constantine, 1876, p. 376. Cf. deux
épitaphes à date consulaire, C. I. L,, n. 11127, 11129, à Lepli Minus, en
427 et 429.
3. C. L /,., n. 2389, « au sud du Capitole, dans les ruines d'une basi-
lique chrétienne », L. Renier, Recueil, n. 1518; C. I. L., n. 4799.
4. V. de Buck, Explication de deux épigraphes chrétiennes, etc., ou
détermination de l'ère de la province de Maurétanie, dans la Collection
de précis historiques, Bruxelles, 1854, p. 477. Cette dissertation a été
inconnue de L. Renier, dans la Bévue archéoL, t. VIF, p. 369; de
G. Henzen dans Orelli, Inscr. lat. sélect., n. 5338, et de C. Cavedoni
dans Opuscolireligiosi di Modena, t. VI, p. 335; Piper, Die christl. Fes-
trechnunçj, dans Evang. Kalendcr vom Jahre, 1855; A. Schwarze, op.
cit., p. 89-90.
400 APPENDICE.
Cette inscription nous permet d'établir la concordance
entre l'ère chrétienne et l'ère de Maurétanie qui est en
retard de 40 années sur celle-là ^ Le consulat d'Hercu-
lanus correspond à l'année 452, dans laquelle le S'^jour
du mois d'août tombait en effet un dimanche et cette
même année est comptée comme étant la 413^ de l'ère
provinciale. La dernière ligne peut offrir quelque obscu-
rité : Dedicante Laurenlio v{iro) v{enerabili) s{acerdote) ^
p{ost) m{ortem) Domiini) a7i{no) p{7'ovinciae) il3. L. Renier
conjecturait que le lapicide avait songé tout d'abord à
supputer les années depuis la mort du Christ ; puis, chan-
geant d'avis, il serait revenu à l'ère de Maurétanie, mais
le P. de Buck a montré qu'il y avait dans cette formule
un procédé spécial à l'Eglise d'Afrique. Celle-ci commen-
çait l'année au 25 mars, jour qu'elle tenait pour l'anni-
versaire de la mort du Seigneur ; il s'ensuit que là où ce
comput était en pratique, l'année civile se trouvait frac-
tionnée en deux sections, l'une ante pascha, l'autre posl
pascha; par conséquent l'ère provinciale était scindée, elle
aussi, en deux sections qui portaient les désignations de
ante mortem Domini dans la période antérieure au 25 mars,
et 2Jost mortem Domini dans la période qui suivait cette
date. Ce qui pourrait surprendre, c'est que l'inscription
de Sétif est, jusqu'à ce jour, la seule qui offre cette men-
tion, bien que l'ère provinciale soit très fréquemment
employée. La raison en est donnée par V. de Buck 3 et
1. MoMMSEN, Epigraphhclie analektcn, n. 20, clans Bericlilc der pliil.
hist. CL der K. Sciclis. Ges. de Wissensch,, 1852, p. 313; L. Remer.
dans la Bévue archéol., t. XI, p. ^^5; t. XV, p. 565; G. Henzen, op. cit.,
n. 5337; A. Berbrugger, dans la Bévue africaine, t. I, p. 22; G. Cave-
DOM, op. cit., 322; Creully dans VAnnuaire de la soc. arch. de Cons-
fana'ne, 1858-1859, p. 2 sq. De Rossi, Incr. ciwist.. t. I, p. vi; A. Poulle,
De l'Ère maure tanienne et de l'époque de la division de la Maurétanie
Césarienne en deux provinces, dans VAnn. de la soc. arcli. de Constantine,
t. VI (1862), p. 261 sqq. Sur les ères d'Afrique depuis Bélisaire, cf.
R. Gagnât, dans les Arch. des miss, scient., t. XII (1885), p. 13 sqq.
Remarquons que l'ère de Maurétanie coïncide avec l'ère de l'Ascension
qu'emploie seul l'auteur de la Chronique d'Alexandrie.
2. Pour l'explication et la discussion de ces sigles, cf. De Rossi,
op. cit., t. 1, p. VII.
3. V. DE BUCK, op. cit. (185^), p. hll sq. ; (1856), p. 81-90, 105-111.
Rappelons un autre exemple de ce calcul : le calendrier de Carthagc
APPENDICE. 401
Rossi '. Le titulus fait mémoire des reliques de saint Lau-
rent déposées dans un oratoire ou dans une basilique le
3^ jour du mois d'août, de sorte que si la dédicace de cet
oratoire ou de cette basilique avait été célébrée au moyen
de cette disposition, l'octave qu'il était d'usage de faire en
pareille circonstance tombait le 10^ jour du mois d'août,
jour de la fête de saint Laurent ^.
La simple mention de l'ère de Maurétanie peut nous
conduire à des constatations topographiques qui ne sont
pas sans importance. C'est le cas pour une inscription
découverte en 1895 à Kherbet-el-Ma-el-Abiod, à mi-che-
min entre Aziz-ben-Tellis et Bordj-Mamra ^ ; cette ins-
cription est de l'année 474 apr. J.-C. :
IN HOC LOCO SVNT MEMO
RIE SANG» MARTIRVM J^^
J0^ LAVRENTI • IPPOLITI •
J^^ EVFIMIE J0^ MINNE
ET DE CRVCE DNI
DEPOSITE DIE III NO
NAS FEBRARIAS X AN?
CCCCXXXV
« Ce document, écrit M. Gagnât, permet de rectifier le
tracé de la frontière de Numidie vers l'Ouest. On admet-
tait jusqu'ici que cette frontière, après avoir suivi l'Oued-
Endja, passait entre Cuicul et Mons et descendait en ligne
droite jusqu'au Chott-Beida (entre Perdices et Nova
Sparsa). Nous voyons maintenant que la région voisine
d' Aziz-ben-Tellis et de Bordj-Mamra était comprise dans
la Maurétanie puisqu'on s'y servait pour la supputation
des années de l'ère maurétanienne K »
du vie siècle publié par Mabillon, Vêlera ancdecta, t. lil, p. 398-401, cf.
supra, p. 258, note 2.
1. De Rossi, op. cit., p. vi-vii.
2. Le fait de cette dédicace est certain, grâce aux mots : dedicante
Laurentio viro venerabili sacerdote.
3. R. Gagnât, Chronique d'épigrapliie africaine, dans le Bull, du
Comité, 1895, p. 319 sq.
4. Ibid. Cf. E. MiCHON, Nouvelles ampoules à culogies, dans les
402 APPENDICE.
L'emploi de l'ère de Maurétanie nous conduit à une
autre observation. Une inscription de Ternaten, localité
ayant fait partie de Tancienne Maurétanie Césarienne,
est ainsi libellée ^ :
A I 0)
M E M O R I A M
ARCELLI RECE8
8IT AIE MART18 LV
NA XXI'IDVS AVG
V2TAB AP CCCCXLI
Ligne 6 : CCCCXCI, lecture douteuse. Memoria Marcelli.
Recessit die Martis luna XXI, idus Augustas, a{nno)
p{rovinciae) CCCCXLI.
Cette inscription eut l'heureuse fortune d'attirer l'at-
tention de Ms"^" Duchesne ^ qui remarqua qu'en l'année
441 de l'ère maurétanienne (480 apr. J.-C), le jour du
mois lunaire indiqué ici est non un mardi, mais un mer-
credi, tandis qu'en l'année 491 (530 apr. J.-C), ce même
jour tombe bien un mardi 13 août. Cette observation de-
manderait l'adoption à la sixième ligne de la lecture
CCCCXCI, au lieu de CCCCXLL « Mais en 530, la lune,
au 13 août, n'avait encore que quatre ou cinq jours, sui-
vant les cycles ; en tout cas, son âge réel comportait une
différence de plus d'un demi-mois avec celui qui est in-
diqué sur la pierre. De là, raison de douter. Si nous re-
venons à l'année 480, nous constatons que cette année-
là le 13 août était une lune xxi^, xxn^ ou xxiii^, suivant
Mêm. de la Soc. des Antiq. de France, 1897, p. 299 ; Ch. Clermont-
Gaweau, Le culte de saint Mennas en Maurétanie, dans Recueil d'ar-
cliéol. orientale, t. II, p. 180-181. Cf. CI. L., n. 13^23; A. Toulotte,
Le culte des saints Sébastien, Laurent, Hippolyte, etc., aux v^ et vP siè-
cles dans les provinces africaines, dans Nuovo bull. di arch., 1902,
p. 206, 208.
1. L. Demaeght, dans le Bull, trimestr. de géogr. et d'arcliéol., Oran,
1891, t. XI, p. M2.
2. L. Duchesne, IS^ote sur une inscription maw^étanienne de l'année 480,
dans le Bull, du Comité, 1892, p. 31^-1-316.
APPENDICE. 403
les cycles.. Il y a donc très sensiblement concordance.
Comme nous avons à choisir ici entre deux erreurs,
il faut prendre la moindre. Que Ton se trompe d'un jour
dans la semaine, que Ton prenne un mercredi pour un
mardi, c'est ce qui arrive souvent, et à tout le monde.
Mais que l'on se trompe de quinze jours dans l'âge de la
lune, que Ton marque la pleine pour la nouvelle, ou le
dernier quartier à la place du premier, c'est complète-
ment impossible. Il faut donc s'en tenir à l'année 480
(provinciae CCCCXLI) ^ ». Les chrétiens du v^ siècle
n'avaient pas de moyen plus ordinaire d'être fixés sur
l'âge de la lune que les petits traités qui circulaient alors
sous le nom de libri paschales, et dont plusieurs nous
sont parvenus -. Parmi ceux-ci deux ont été rédigés en
Afrique, le plus récent des deux à Carthage en 455; ce-
pendant ni l'un ni l'autre ne satisfait aux données de
l'inscription. Les deux autres computs, basés comme les
africains sur le cycle de 84 ans, sont romains; « l'un
d'eux fut en usage au iv° siècle et au commencement du V^ ;
il donne au 13 août la lune xxiir, comme le deuxième de
Carthage ; l'autre, dressé à Rome en 447. correspond exac-
tement à notre inscription ; il a, au 13 avril, la Pâque avec
la lune xvii, ce qui donne, pour le 13 août, lima XXI ^.
La même solution se présente dans le Paschale de Victo-
rinus d'Aquitaine, établi à Rome en 457 * ».
Ainsi notre inscription nous révèle que, pendant une
période de temps qui ne s'étend pas au delà de l'année
455, le pape saint Léon I*^"" ayant pris, comme nous le sa-
vons par d'autres documents, la direction des Eglises de
Maurétanie^ y introduisit le comput romain de 447. Une
fois cet usage pascal établi dans les provinces alors déta-
chées de la primatie de Carthage et demeurées romaines,
il s'y maintint au moins jusqu'à l'année 480.
Les inscriptions supputées d'après l'ère de Maurétanie
1. Ibid., p. 315.
2. B. Krusch, Studien zur chHsilich-mitlelallerlichen Chronologie^
der 84 jàlirige Ostercyclus und seine Qncllcn, iu-8°, Leipzig, 1880.
3. Ibid., p. 17, 62, 122, 18^, 187.
U. L. DucHESNE, op. cit., p. 315 sq.
404 APPENDICE.
sont de beaucoup les plus nombreuses en Afrique ^, bien
qu'on n'ait guère fait usage de ce mode de supputation
dans les provinces de Byzacène, de Proconsulaire et de
Numidie et qu'on rencontre — exceptionnellement il est
vrai — dans la Maurétanie Césarienne la supputation in-
dictale ^. Elles s'échelonnent entre les dates extrêmes
238 et 593 et se répartissent de la manière suivante : 238,
une; 261, une; 324, deux; 329, 331, 332,339,342, 345,349,
351, toutes à un exemplaire; 352, deux; 360, 365, 371,
377, 383, 384, toutes à un exemplaire ; 390, deux ; 394, un ^ ;
au V® siècle : 405, quatre exemplaires ; 406, un , 408, deux ;
414, 415, 418, 419, 422, 429, 430, 433, 434, 440, 442, 444,
448, toutes à un exemplaire; 450, deux; 452, deux; 454,
457, 461, 467, 468, 469, 471, toutes à un exemplaire ; 474,
deux; 475, 480, 483, 491 *, 493, 494, toutes à un exem-
1. C. I. L., n. 8630, 863^, 8637, 8638, 8639, 86Zi2, 86^^, 86^8, 86^9, 8708,
9271,9286, 9289, 9693, 9708, 9709, 9713, 9716, 9718, 9731, 9733, 9751, 9752,
9793, 9804, 9866, 9869, 9870, 9871, 9877, 9878, 10927. L. DUCHESN'E, dans le
Bull, du Comité, 1892, p. 314 sq. ; G. Boissier, dans les Comptes rendus
de l'Acad. des inscr., séance du 12 mai 1899; Fabre, dans le Bull.
dVran, 1900, p. 399-408; R. Cao'at, dans le Bull, du Comité, 1895,
p. 329. L. Demaeght-J. PoiNSSOT, dans' le Bull. trim. des antiq. afric,
1882, p. 137, n. 43; Ibid., p. 206, n. bl;Ibid., p. 207, n. 53; p. 271,
n. 123; p. 272, n. 124. Ibid., 1884, p. 100, n. 345; p. 101, n. 346; PoULLE,
dans le Rec. de la soc. arcli. de Constantine, l. XXVI (1890-91), p. 384,
n. 79; p. 385, n. 80; p. 400, n. 92; S. Gsell, dans le Bull, du Comité,
1899, p. 459, n. 10 ; R. GAGNAT, dans le même recueil, 1895, p. 328 ;
L. DEMAEGHT, dans le Bull. trim. des antiq. afric., 1884, p. 286, n. 575;
p. 290, n. 581, 582, 583, 584; Ibid., 1885, p. 3, n. 672. A. HÉRON DE VlLLE-
FOSSE, dans le même recueil, 1885, p. 189, n. 901, 902; p. 190, n. 903;
p. 191, n. 904; Troupel, dans le Bull. d'Oran, V série, 1882, p. 124;
GoYT, dans le Recueil de la soc. arcli. de Constantine, t. XXII, 1883,
p. 148, n. 38; J. Schmidt, dans Ephemeris epigraphica, t. V, 1884, p, 485,
n. 1056; R, Gagnât, dans le Bull, du Comité, 1895, p. 319. Ibid., 1892,
p. 310, n. 39, 41, 42; p. 307, n. 28; A Héron de Villefosse, dans le
Bull, de la Soc. des Antiq. de France, 1878, p. 143, 147, 148; P. Gauckler,
dans le Bull, du Comité, 1892, p. 124, pi. XV; S. Gsell, dans les Mélang.
d'arcli. et d'hist., 1895, p. 50, n. 9; p. 51, n. 10; p. 54, n. 17; G. Bro-
CHiN, dans le Bull, du Comité, 1888, p. 429, pi. XIII; R. Gagnât dans le
même recueil, 1889, p. 134 e; p. 135 d; L. Duchesne, dans le Bull, de la
Soc. des Antiq. de France, 1889, p. 94.
2. H. Chardon, dans le Bull, du Comité, 1900, p. 144; pi. V, p. 146.
3. Une épitaphe de Sétif, publiée par S. Gsell, dans les Mél. d'arcli.
et d'hist., 1895, p. 50, u. 9, porte une date incomplète : cccx
4. "Date douteuse.
APPENDICE. 405
plaire, 495, deux ' ; au vi'^ siècle : 527, 536, 583, 593,
toutes à un exemplaire.
Une épitaphe d'Hippone donnerait lieu de croire qu'on
tenta d'introduire en Afrique une ère dont la supputation
partirait de l'année 534, date de la réocciipation de la pro-
vince par les Byzantins. Les monnaies de Justinien, frap-
pées à Carthage après la victoire de Decimum, adoptent
en elfet une chronologie basée sur l'année 534 comme
point de départ 2.
©
APRILTA FIDELIS VIXIT
ANNOS LXXV RECESSIT
IN PAGE SVB DIE III KAL
SEPTE M B
5 ANNOXXIIII
KARTAGINIS ^
L'épitaphe daterait donc de l'année 557-558.
Une épitaphe en mosaïque de Lamta {■= Leptis Minus)
présente un autre cas de supputation peu connue. Il pa-
raît peu probable qu'il s'agisse de l'ère de Carthage dont
nous venons de parler, ce qui en tout cas reporterait l'é-
pitaphe au 26 juin 562-563. Mommsen * préfère compter
l'année 24« de l'inscription, en prenant pour éponyme
l'empereur Valentinien III, ce qui noiis reporte en l'an-
née 452. Voici cette inscription ^ :
1. Plus deux épitaphes, C. I. L., u. 9716, 9866, dont on ne peut pré-
ciser que le nombre de centaines.
2. Sabatier, Description générale des monnaies byzantines, in-S",
Paris, 1862, t. I, p. 190.
3. Bureau de la Malle, cité par Hase, dans le Journal des savants,
1837, p. 705 ; L. Renier, dans la Revue archéol., 1850, t. VII, p. 372, et
Recueil, n. 2895; C. /. L., n. 5262.
II. Mommsen, dans Ephemeris epigrapliica, t. V, n. 1166.
5. HÉRON DE ViLLEF0SSE,dans les Comptes rendus de l'Acad. des inscr.,
1883, p. 189 ; R. Gagnât, ///« Rapport, dans les Arcli. des miss, scientif.,
1885, t. XII, p. 113, n. 6; O. d'Espixa, dans la Revue africaine, 1885,
t. XXIX, p. 377, n. 3; C. /. L., n. 11128.
23.
406 - APPENDICE,
©
B I L L A
T I C A
V IX I T
A N N I S
5 X V I 1 I
P L S M
R EQVI
E B I T
IN PAGE
10 D 1 E V I
KL • IVLI
A S A N
NO XX
V I I I I
[fleur]
Un dernier mode de supputation dont on fit usage en
Afrique est la chronologie royale. Nous n'en possédons
qu'un petit nombre d'exemplaires, tous tardifs puisqu'ils
se réfèrent aux temps de l'occupation du pays par les
Vandales K
Age des, diverses formules. — Il n'est pas impossible de
reconquérir à la chronologie un certain nombre de textes
épigraphiques non pourvus de date. Le caractère spora-
dique des formules épigraphiques permet d'assigner gé-
néralement des limites de temps et de lieu que l'on ne
peut franchir sans avoir à noter des variations plus ou
moins importantes. Les textes à date certaine permettant
de déterminer les limites extrêmes dans lesquelles telle
formule se rencontre dans une région, il devient possible,
sans courir trop de chances d'erreurs, d'attribuer à la
1. c. I. L., n. 2013, 8379, 10516, 10706, 116^9. P. Gauckleb, dans le
Bull, du Comité, 1901, p. 15^i, n. 99.
APPENDICE. 407
même période chronologique les textes rédigés d'après
le même formulaire, mais dépourvus de notation chrono-
logique. Les relevés auxquels nous nous sommes livrés
pour le paragraphe précédent nous autorisent à dégager
quelques vestiges du formulaire épigraphique :
HIC lAGET : années 405, 415, 440; hic est : 491 .(?);
HIC MEMORIA EST : 454; MEMORIA ! 332, 345, 351, 365,
371, 383, 384, 390, 394, 414, 418, 422, 429, 430, 433, 434,
450, 452, 461, 471, 480, 493, 494, 583; precessit : 440;
QVi precessit nos in page ' : 419, 429, 457, 468,469, 474,
475 ; QVI NOS PRECESSIT IN PACE DOMINICA : 345, 352, 390,
450, 493, 494; plvs minvs : 377, 405, 415, 429, 469, 491,
536; BONAE MEMORIAE : 457, 468, 474; MEMORIA PER-
PETVA : 349; MEMORIAM FECIT I 352; HIC REQVIESCIT l
444, 475; reqvievit in pace : 422; discessit : 349,
371, 383, 394, 429, 430, 450, 452, 494; discessit in
pace : 593; DISCESSIT IN PACE DOMINI '. 491; RECES-
siT IN PACE : 444, 467; reddidit : 238; reddidit spi-
RITVM : 434; DEPOSITIO : 360; deposita : 448; d. m.
s. : 384, 493, 494; domvs eternalis : 536, 583, 593;
eterna domvs ! 360; precatvr pro svis peccatis
salvificetvr : 408; d. m. 419; obitvm fecervnt,
L. Demaeght et J. Poinssot dans le Bull, des antiq. afric,
1882, p. 139, n. 47; p. 140, n. 48.
Contrairement à ce qui arrive le plus ordinairement,
nous voyons une formule se contracter au lieu de se dé-
velopper ^.
1. Nous groupons sous cette rubrique quelques textes offrant des va-
riantes sans importance.
2. D. Cabrol et D. Leclercq, Monum. Eccl. liturg., t. I, p. cxxviir.
Cf. De Rossi, Bull, di arcli. çrist., 1877, p. 33.
408 APPENDICE.
Année 345 : precessit in p[ac]E dominical
« 345 : IN PAGE DOMIN[ic«] PRECESSIT ^
« 429 : qui n]0S PRECESSIT IN PACE 3
« 440 : PRECESSIT*
Il est possible que cette formule soit inspirée de la
formule liturgique romaine : qui nos precessenmt in
somno pacis, mais les inscriptions ne nous ont pas fourni
la vérification documentaire de cette conjecture. Nous
avons déjà eu l'occasion de remarquer l'influence romaine
en Afrique. En voici un nouvel exemple. On sait que, dans
la pensée des fidèles, l'agape commencée sur la terre s'a-
chevait dans le ciel ; nous lisons ce vœu sur plusieurs
tombes ^, dont l'une qui peut remonter au m® siècle offre
des sigles abréviatifs que nous retrouvons identiques, sinon
plus clairs encore, sur un marbre de Sétif du vi^ siècle.
I
Lie INI VS IVSTINAE M CALVARI IN PACE
CONIVGI MERENTI VIXIT ANIS TRES
IN r^t AGP ^ ^ AD AGP
CVI MEMORIA FE
GIT M ARIMANVS AVS
CVM AIVTORE FILIO SVO
AN P C(?)XXXVI1
C'est en même temps la confirmation de ce que nous
avons dit "^ touchant le retard constant des provinces à
adopter les formules et les symboles en usage à Rome.
1. C. I. L., n. 9793.
2. Ibid., n. 9794.
3. Ibid., n. 9751.
U. Ibid., n. 8634. Cf. S. Cïprien, De mortalitate, c. 20 : Nobis saepe
revelatum est ficaires nostros non esse lugendos accersione dominica de
saeculo liberatos, cum sciamus non eos amitti sed praernitti, receden-
tes praecedere... vivere apud Deum.
5. H. Leclercq, Agapes, dans D. Cabrol, Dict. d'arch. clirét., l. I.
col. 843.
6. De Rossi, BuU. di arcli. C7^ist., 1882, p. 128.
7. C. I. L., n. 8637. La date probable est l'année 527 de notre ère.
APPENDICE. 409
Les chiffres. — Notons d'abord l'emploi de re;ctar]jj.ov
Pau, ancienne lettre grecque restée en usage pour indi-
quer le chiffre 6 et qui présente des formes diverses. La
plus fréquente est celle-ci : <i ^ ; on trouve encore : S ^,
et y 3. Une inscription du i\'<^ siècle donne le même chiffre
de la manière suivante : l^ ^; malgré ce nombre consi-
dérable de sigles de rechange, on trouve encore la no-
tation simple : vi ^.
L'emploi des formes un, viiir, xxxx est ordinaire sur les
marbres ^ qui ne font guère usage de nos formes abré-
gées iv, IX, XL. On trouve même des énumérations d'unités
et de dizaines se répétant d'une manière indéfinie ^. Un
système de notation qui a été en grande vogue en Espagne
n'est représenté dans nos inscriptions que par deux exem-
plaires : V" V = XXV 8. La lettre j^ ne change pas de
valeur, elle représente le chiffre 50 ^. Comme nous le
remarquons dans un grand nombre d'autres régions épi-
graphiques, il se rencontre en Afrique des renversements
de chiffres, par exemple : K ^ 7 ^^. Quelquefois le nom
est écrit en toutes lettres, p. ex. : sexsaginta ^K Une ins-
1. CI. L., n. 57, avec les corrections introduites sous le n. 11106;
13787 , ici Vepisemon est surmonté d'un sigle d'abréviation.
2. C. I. L., n. 108^, 12196, 14156.
3. C. T. L., n. 8618; L. Demaeght, dans le Bull. trim. des antiq. afri-
caines, 1884, p. 290, n. 582, 583.
i\. Graillot-Gsell, dans les Mél. d'arcli. et d'hist., 1894, t. XIV, p. 24,
n. 78.
5. R. Gagnât, ///« Rapport, p. 114, n. 7; C. I. L., n. 11121; Ephem.
epigr., t. V, 1884, p. 425, n. 824. Une seule fois nous trouvons : men-
ses XXI, R. Gagnât, dans le Bull, du Comité, 1891, p. 523, n. 120.
6. C. I. L., n. 56, 451, 8647. Voir cependant pour xl, xc, etc. Ephem.
epigr., t. V, 1884, p. 456, n. 944; p. 479, n. 1041; C. I. L., n. 1769. On
trouve même une fois réTcî(jy]{/.ov Pau précédé de l'unité, soit 5. Cf.
P. Gauckler dans le Bull, du Comité, 1897, p. 436, n. 208.
7. C. 1. L., n. 3471, 7341, ces deux inscriptions sont païennes.
8. C. L L., n. 14017; P. Gauckler, dans le Bull, du Comité, 1901,
p. 154, n. 99.
9. C. I. L., n. 11652. On trouve une fois le nombre d'années précédé
de la lettre N (= numéro). C. I. L.,u. 8648.
10. P. Gauckler, dans le Bull, du Comité, 1897, p. 436, n. 208.
11. V. Waille, dans le Bull, du Comité, 1893, p. 134; C. I. L., n. 8639,
8642, 8649. P. Gauckler, dans le Bull, du Comité, 1893, p. 190, n. 8;
C.I.L., u. 12200. Le n. 456 présente une abréviation rare. Cf. peut-être
n. 984 : [t]reci[nta]'î
410 APPENDICE.
cription d'Orléansville, de l'année 406, énonce la date
sous cette forme : [o]ctob)'es die sex (C. /. L., n. 9715).
Les accents. — La présence de l'accent, toujours rare
dans l'épigraphie latine, n'est représentée en Afrique, parmi
les inscriptions chrétiennes, que par un seul exemplaire
plus intéressant par sa formule que par ses accents ^ :
IN PATRI . DOMINI
DÈr QUI EST SÈRMONI
DONATVS ET NAVIC
IVS FÊCÈRVNT CÈDI
ÈNSÈS PÈCKATORÈS
Sermoni au lieu de Sermone est conforme au latin rus-
tique. On sait que chez les Africains le mot Verbum (Ao'yoç)
était rendu par Senno; c'est ce que nous apprend Tertul-
lien : In usu est nostrorum per siniplicitateni interpreta-
lionis Sermonem dicere inprimordio a pud Deum fuisse'^.
Les signes de ponctuation. — On rencontre une assez
grande variété de signes de ponctuation. Ce sont d'abord
les points séparatifs des mots placés au milieu de la ligne
et non sur le bas ^. 11 est rare que la ponctuation isole
les syllabes ou les lettres d'un mot *. Souvent les points
sont remplacés ou simplement alternés avec la feuille de
lierre : 0 ° qui ne fait parfois que combler le vide que
laisse dans une ligne un mot trop court ^. On trouve encore
1. De Rossi a établi le texte d'après deux copies et" Mommsen ac-
cepte sa lecture : /(n) n{omine) patries) Domini Dei qui qui est Ser-
moni; Donatus et Navigius fecerunt Cedienses pec{c)alores. Cf.DEWULF,
dans le Bec. de la soc. arch. de Const., 1867, p. 218; De Rossi, Bull,
di arch. crist., 1879, p. 162; C. L L., n. 2.309 et addit., p. 950, n. 17759;
Masqueray, dans le Bull, de corresp. afric, 1883, fasc. YI, p. 327.
2. Tertullieiv, Adv. Praxeam, 5. Cf. Sabatier, Bibl. sacr. lat. ver-
siones antiquœ, t. III, part. I, p. 385.
3. V. Waille, loc. cit.
U. Cet usage qui se rapporte aux débuts de l'épigraphie chrétienne,
paraît n'être en Afrique que fantaisie de lapicide ou marque d'atelier.
5. V. Waille, op. cit., 1895, p. 58.
6. C. I. L., n. ^62, 864'i. S. Csell, dans le Bull, du Comité, 1896,
p. 161, n. 2k; C. I. L., n. 9585, 9693.
APPENDICE. 411
le point évidé : o ^ le z -, le x 3, le v *, le : - : ^, le J- ^.
Les monogrammes. — Ce genre de sigle, dont le goût
fut très répandu en Gaule, paraît plus rarement en Afri-
que. Le plus caractéristique que nous ayons rencontré pro-
vient de Wed-Schâm. Nous ne nous attarderons pas à lui
chercher une interprétation \ On trouvera une collection
de plombs de commerce avec monogramme dans le re-
cueil de M. P. Monceaux 8.
Signes cV appareillage. — L'importance et l'état de con-
servation de la basilique de Tébessa nous a fourni un
nombre considérable de graffiti dont il y a lieu de dire
quelques mots; nous voulons parler des signes d'assem-
blage. Lorsque les tailleurs de pierre préparaient les ma-
tériaux dans le chantier, — ceux de grand appareil prin-
cipalement, — ils marquaient les faces correspondantes
des moellons par un signe reproduit deux fois et permet-
tant au maçon d'emboîter chaque pierre à la place qui lui
était destinée. Les signes en usage parmi les tailleurs de
pierres sont sans nombre et affectent les formes les plus
variées. Ils sont gravés au trait et mesurent en moyenne
de 0°", 15 à 0™,20 de hauteur ^ Ces signes d'appareillage,
ou, pour parler plus exactement, ces marques de chantier
se rencontrent dans les édifices africains d'époques diver-
ses; par exemple : l'aqueduc de Carthage ^°, les Djedar
de Frenda^ le « tombeau de la chrétienne» '^ Si nous leur
1. C. 1. L., n. 11727.
2. C. I. L., n. 1125.
3. R. Gagnât, dans le Bull, du Comité, 1892, p. 310, n. 39.
U. C. I. /.., n. 13888,13952, 13961, 13972, 13987, 14058, 14156; P. TOUS-
SAINT, dans le Bull, du Comité, 1898, p. 205, n. 1 ; P. Gauckler, dans
même recueil, 1901, p. 120, n. 1.
5. H. Saladin, dans le Bull, épigr. de la Gaule, 1883, t. 111, p. 200.
6. C. I. L., n. 11106.
7. A. Farges, dans le Bull, de VAcad. d'Hippone, t. XIII, 1878. A. Héron
DE ViLLEFOSSE, dans le Bull, de la Soc. des Antiq. de France, 1877,
p. 204.
8. Revue archéologique, 1903, t. I, p. 251 sq.
9. C. DUPRAT, Monographie de l'église de Tébessa, dans le Recueil de
la soc. arcli. de Constanline, 1897, t. XXX, p. 74, pi.
10. B. Roy, Marques d'appareillage recueillies sur l'aqueduc de Za-
glwuan, à Carthage, dans le Bull. trim. des antiq. a fric, 1885, p. 264.
11. S. GSELL, Notes d'archéol. algérienne, dans le Bull, du Comité,
1899, p. 442 et p. CLXVin.
412 APPENDICE.
accordons une mention, c'est moins à raison de leur im-
portance intrinsèque, qui est médiocre, que pour préve-
nir les imaginations qui croiraient volontiers pouvoir at-
tacher à ces signes ime signification symbolique qu'ils
n'ont probablement jamais eue.
Acrostiches. Poésies figurées. — Malgré l'impulsion don-
née par les deux livres d'Instnictiones deCommodien, le
goût de ces laborieuses niaiseries ne s'étendit pas en Afri-
que. La seule inscription chrétienne acrostiche que nous
rencontrions est celle de L. PraeciliusFortunatus, deCirta,
au v^ siècle ^ Un autre jeu d'esprit imité des anciens consis-
tait à donner aux légendes épigraphiques des dispositions
recherchées et bizarres ^ : c'étaient des croix, des intersec-
tions de figures géométriques. Nous rencontrons à Orléans-
ville une des formes les plus simples, le carré. Au centre se
lit la lettre initiale d'un nom ou d'un mot qui doit se lire
de ce point central dans les directions rayonnantes mul-
tiples. Le pavement de la basilique d'Orléansville offrait
deux exemplaires de ces mots carrés : Scinda ecclesia et
Mariniis sacerdos 3.
ai selceclesia
isel c eaeclesi
selceataecles
elce atctaecle
lceatcnctaecl
ceatcnanctaec
eatcnaSanctae
ceatcnanctaec
lceatcnctaecl
elceatctaecle
selceataecles
iselceaeclesi
aiselce c lesia
1. CI. I, n. 7156.
2. H. Leclercq, Acrostiche, dans F. Cabrol, Dict. d'arcli. et de titurg.,
1. 1, col. 369.
3. C. I. i., n. 9710. Cf. n. 9711.
APPENDICE. 413
Les inscriptions grecques. — Malgré la longue durée de
la domination et de l'influence byzantine en Afrique, les ins-
criptions grecques y ont été peu répandues, car il est bien
entendu qu'il ne faut pas entendre des sigles purement con-
ventionnels comme a-w; 0, l'ÈTcfarifjLûv ^au, quelques autres
encore comme témoins de la connaissance du grec. Quel-
ques mots grecs ont été latinisés couramment en Occident,
nous en trouvons des exemples ^ :
VICTORINVS
CESQVET IN PAGE
ET IRENE
{arbre)
On rencontre aussi quelques lettres grecques introduites
dans l'alphabet latin, principalement le B ^.
AOMINE IVBA N02
Un chrismon a été décomposé en une lettre grecque et
une lettre latine : X R au lieu de y, p 3 ; citons encore un
T *^ un J. ^.
Nous ne trouvons d'épigraphes grecques qu'à Lepti Mi-
nus, dans la Byzacène ^, à Tébessa (= Theveste) '^ , à
Aïoun-Berrich ^, à Thabraca ^. La plus explicite est la sui-
vante trouvée à Constantine (= Cirta) ^o :
1. C. I. L., n. 1091. Cf. C. I. i., n. 16257.
2. C. I. L., n. 8825, 980^, 9821, 9823, 11106, 1141^1, 11644, 11650, 11651,
11654, 11656, 11897, 14902. Dans la mention de l'indiction, le A majuscule
est chose ordinaire, ainsi que dans deposilus en abrégé. On trouve le X
minuscule : C. I. £., n. 19671.
.'i. C. I. L., n. 9716.
4. C. I. L., n. 14902.
5. Graillot-Gsell, dans les Mél. darch. et d'Iiîst., 1894, p. 24, u. 78.
6. C. I. i., n. 11132.
7. C. I. L., n. 16665.
8. R. Gagnât, dans le Bull, du Comité, 1896, p. 237, n. 51.
9. L. DucHESiSE, dans le Bull. trim. de corresp. afric, 1884, p. 129,
n. 361; Rebora, dans la Bévue des anliq. afric., 1884, p. 129, n. 361.
10. L. Renier, Sur une inscription chrétienne trouvée à Constantine,
414 appendice.
+ enoaae ka
takeite the
m ak api as mnh
mhc o varia h kai
5 KwNCTANTIA
BVZANTIA
TEINAMENH
eYFATHP wPH
AE THE A0AIAC
ZHEAUA EN El
PHNE ETHZ
t Ici repose ensevelie Ulpio. de bienheureuse mémoire, dite
Constantia, d'origine byzantine, fîUe de la très malheu-
reuse Orea. Elit a vécu dans la paix sept années.
A Sétif , nous trouvons une inscription grecque contenant
un vocable fort rare et absolument inconnu en Afrique :
Frédéric ^ :
-f EN0A
AEKATA
KITAI^RI
AERIX
AINIAYTwN
? ? OKTw OVE
ENINAKPI
Mentionnons deux inscriptions à Carthage ^ et un nom-
dans l'Jnn. de la soc. arcli. de Const., t. H, 185'i, p. 97 sq., pi. VF, n. 1.
Le Même, Recueil, n. 21^6; C. I. /-., p. 620 e.
1. C. I. L., n. 8653 a; remarquons deux p rendus par r latin.
2. P. Gauckler, dans le Bull, du Comité, 1897, p. kUO, n. 222; 1901,
p. 127, n. 21.
APPENDICE. 415
bre assez grand d'objets de destinations très diverses, les
uns en ivoire, d'autres en cuivre, en plomb, en bronze,
des terres cuites et des ardoises, des mosaïques enfin por-
tant des inscriptions grecques. Une série importante de
plombs byzantins, des contre-marques^ des amulettes ne
présentent pour la plupart qu'un intérêt minime au point
de vue des études historiques. N'oublions pas cependant
une dizaine d'inscriptions bilingues, « curieux documents
qui peignent sur le vif cette Afrique byzantine, où le latin
traditionnel tenait tête au grec officiel ^ ».
A l'exception des lampes, le sol de l'Afrique a rendu un
petit nombre seulement de ces objets d'usage journalier
que les épigraphistes groupent et désignent sous le nom
d'inst rumen lum domesticum.
Anneaux. — Quelques anneaux, dont le plus intéressant
garde l'écho des luttes religieuses du iv° siècle. C'est un
cercle de bronze trouvé à Constantine portant le cri de
ralliement des donatistes : ï}[e)o LAVD(é)s ^ ; un autre an-
neau de même métal trouvé à Sillègue, près de Sétif,
porte cette légende alors très répandue : VIVAS IN DE0 3.
Peut-être un anneau de cuivre^ également d'origine afri-
caine, porte-t-il une devise s'appliquant au loyaUsme po-
litique ou à la communion religieuse de son proprié-
taire ^ :
ROMA
AMOR
L'usage des anneaux, quoique très répandu chez les
anciens, n'était cependant pas adopté par tous. On sait
qu'il « imprimait le caractère d'authenticité aux actes les
1. p. MoxcEAUX, Enquête sur l'épigrapliie chrétienne d'/lfrique, dans
la Revue archéologique, 1903, t. I, p. 66.
2. Vars, dans le Rec. de la soc. arch. de Const., 1898, t. XXXIII, p. 352;
De Rossi, Bull, di arch. crist., 1875, p. 17^ ; 1880, p. 76.
3. S. GSELL, Inscript, inéd. de l'Algérie, dans le Bull, du Comité,
1896, p. 21'i, n. llii.
U. De Cardaillac, dans le Bull, de la soc. archéol. d'Oran, 1890,
p. 161.
416 APPENDICE.
plus graves de la vie : aux fiançailles, aux tables de ma-
riage, aux testaments. On l'imprimait, en outre, sur les
choses précieuses dont on faisait envoi, ou que Ton vou-
lait cacher aux yeux des personnes étrangères à la fa-
mille. On en marquait aussi les vivres, les boissons et les
clefs elles-mêmes ^ ». Saint Augustin ne se soumettait pas
sur ce point à l'usage, car, nous apprend l'évéque Possi-
dius, son biographe, il déléguait le soin de la maison de
Dieu et de tout ce qu'elle renfermait à ses clercs. Jamais
on ne lui vit l'anneau ou la clef dans la main, tout ce
qu'on demandait et tout ce qu'on donnait passait par l'in-
termédiaire des clercs préposés à sa maison -.
Un anneau d'or portait la devise : Vivas in Deo et la
figure d'une lyre avec deux serpents 3. Sur une sardoine
on a lu : to npocKY |1 nhma ewt |1 hpoy tos '\
Intaille. — Une intaille d'origine gnostique trouvée à
El-Djem, en Tunisie, a dû servir d'amulette; elle porte,
suivant une mode très répandue parmi les sectes de la
gnose, les voyelles de l'alphabet grec disposées par rangs
horizontaux en retardant chaque ligne horizontale d'une
lettre sur la ligne précédente ^.
Amphores. — Nous parlons ailleurs de la sépulture
dans les jarres. Malgré l'usage que l'on dut faire en Afrique,
comme dans tout le monde romain, de ces vases déterre
dont les débris offrent aujourd'hui tant d'intérêt, nous ne
trouvons en Afrique que de rares vestiges de ces objets
fragiles. A Taparura, dans la Tripolitaine, on a trouvé
deux bouchons d'amphore portant le chrismon; l'un
d'eux offre en légende un nom propre ^. A Carthage, sur
1. M. Deloche, Le port des anneaux dans l'antiquité romaine, dans
les Mém. de l'Acad. des inscr., t. XXXV, p. 2^3 sq.
2. PossiDius, Vita Augustini, c. 2^.
3. C. I. L., n. 10^85 4.
U. C. I. L., n. 10^185 5.
5. P. Gauckler, dans le Bull, du Comité, 1900, p. 108, n. U9; cf. De-
LATTRE, même recueil, 1898, p. CLii.
6. A. Vercoutre, La nécropole de Sfax et les sépultures en jarres,
dans la Revue archéol., 1887, t. II, p. 192; R. de la Blanchère, dans le
Bull, du Comité, 1888, p. ^43. A. Héron de Villefosse, dans le même
Recueil, 1888, p. 3^4; C. /. L., n. 11086. Cf. II. Leclercq, Amphores, dans
le Dict. d'arch. clirét et de Liturgie.
APPENDICE. 417
un timbre amphorique, on a lu spes in deo ^ Sur le col
d'une amphore de Taparura se lisaient deux sigles 2.
Tuiles. — Un fragment de tuile trouvé à Carthage laisse
voir l'extrémité d'une patte d'oiseau et la devise : in deo
viVAS 3. Nous donnons ailleurs le monument le plus in-
téressant de cette catégorie : une tuile qui constituait
un véritable « authentique » de reliques ^ ; rappelons une
tuile trouvée à Thagaste portant ces mots en deux regis-
tres parallèles à droite et à gauche d'un monogramme
flanqué de a w : Beatam — ecclesi^am ca-toli\\cam-ex
ofici\\na Fort-wiatiani ^.
Sceaux. — Deux empreintes avec les devises : viBAS
IN DEO et GAVDE SEMPER ^.
Les formules locales. — Chaque province, parfois cha-
que localité, eut son style épigraphique, d'où il résulte que
le classement topographique des inscriptions importe
presque autant que le classement chronologique. Outre
les types paléographiques dans le détail desquels nous ne
pouvons entrer, nous trouvons des formules nettement
localisées qu'il est utile de repérer au point de vue de
l'histoire générale. L'émigration des individus est un fait
non moins constaté que l'évolution des formules, et il
arrive que la présence d'une formule dans une direction
excentrique à son lieu d'origine, nous mette sur la voie de
la nationalité d'un personnage enseveli loin de son pays.
Parfois cette indication peut nous montrer quels furent
ceux qui introduisirent le christianisme de proche en
proche.
Tripolitaine : dormit in page, C. /. L., n. 11077, 11080^
1. A. L. Delattre, dans les Missions catholiques, t. XV, p. 33; t. XVIIIv
p. 92; Le Même, dans le Rec. de la soc. arch. de Const., 1882, p. ^11;
Le Même, dans le Bull, de VAcad. d'Hippone, 1885, fasc. 21, p. 21^;
Bévue archéoL, 1889, t. Xlll, p. 165 sq. De Rossi, Bull, di arch. crist.,
1890, p. 31, note 3; C. /. L., n. 11076, 1^119.
2. A. Vercoutre, loc. cit., p. 3^2; C. I. L., n. 11095.
3. C. I. L., n. 10475 8.
h. Cf. p. 267, note k, l'inscription commençant par ces mots : Hic mm
scor.,.. C. I. L., n. 8632 et le n. 9714, tracé sur un débris de tuile et
conservé au musée d'Alger, n'est pas moins intéressant.
5. C. I. L., n. 5176; De Rossi, Bull, di arch. crist., 1878, p. 20.
6. C. I. L., n. 10550.
418 APPENDICE.
11083, 11084, 11085, 11089, 11119, 11120, 11121, 11122.
Byzacène : u{ic) s{îtus) E{st)y C. I. L., n. 55, 78.
Proconsulaire : HIC s{itu)s e[s] t, C. /. L., n. 4712;
DEVS REFRIGEREÏ, n. 8191 < ; HIC lACET, n. 8634, 8636,
8638-8640, 8642, 8648, 8649, 8650, 8653, IN memoria,
n. 9586; memoria , n. 8640, 8641, 8643, 9591, 9714,
9715, 9718, 9731, 9733, 9751, 9752, 9789, 9793, etc.; re-
QviEvi(/, resurrectionem) \\ garnis [expectans in
somno) Il PACis, n. 9594 2; locvs, n. 9593 3; cvi fi-
LII FECERVNT DOMVM ETERNALE, n. 9869, 9870*; DIS-
CESSlT,n. 9804, 9808, 9810, 9821, 9823, 9866, 9871, 9877,
9878.
Nnmidie : BONE MEMORIE, C. L L., n. 10636, 10637,
10638, 10640, 10641; HIC REQVIEBIT, n. 16656, 16657,
16658, 16661, 16662, 16663, 16665 ;^h(/c) s{ita) E{st),
n. 16674.
Maurétanie Sitifienne : transmarinus, C. /. L., n.
8638, 8639, 8642, 8648.
Maurétanie Césarienne : CVI FiLii FECERVNT DOMVM
ETERNALE, C. L L., n. 9911, 9914, 9920-9923, 9925, 9926,
9928, 9930, 9932, 9934, 9935, 9939, 9940, 9944, 9948-9953,
9956, 9958; OBiTVM fecervnt, Demaeght, Bull. d'O-
ran, 1892, p. 403, 404.
Les inscriptions métriques. — Les inscriptions métri-
ques sont peu nombreuses et d'un intérêt médiocre dans
l'épigraphie chrétienne d'Afrique. La plupart d'entre elles
1. Formule de Rome et de l'Italie centrale : refrigerium, in refrujerio.
refrigeret Deiis.
2. Formule du Piémont, cf. Gazzera, Délie iscrizioni cristiane anti-
clie del Piemonte, in-a°, Torino, 18^49, p. 29-31, ^3, ^5, kl, ^9, 51, 53, 79,
83, 85, 86, 88-90, 138.
3. Formule romaine, au début de l'inscription. Cf. P. Gauckler,
dans le Bull, du Comité, 1897, p. 377, n. 58.
'i. Il n'est pas douteux que ces deux tituli se rattachent au groupe
des inscriptions de Tlemcen, C. I. L., n. 9911 sq.
APPENDICE. 419
ne paraissent pas avoir été composées à l'aide de formu-
laires; aucune trace, en tout cas, n'en a été encore re-
trouvée.
Une épigramme de style excellent du iv^' siècle fut con-
sacrée à Sétif à deux martyrs inconnus par deux époux,
Colonicus et sa femme. La pierre a été trouvée parmi les
débris d'un édifice à peu de distance duquel la présence
des tombes et des sarcophages marque l'emplacement de
Varea cimétériale de l'Église de Sétif (= Satafis) ^.
Varea de Cherchel (= Césarée de Maurétanie) nous a
valu un poème en vers senaires ou iambiques dont nous
avons parlé ailleurs (p. 389 note 4) '^, et nous avons rappelé
à propos du culte des martyrs (p. 263) l'inscription mé-
de Guelma (= Calama).
L'épitaphe de L. Praecilius Fortunatus ^, de Constantine,
et celle de Callistratus de Carthage nous font voir des chré-
tiens passablement épris du monde et des biens de la
trique terre * :
Rure o[pulens caru]sq{ue) suis Callistrat[us ipse]
[In^terpres {voluif\ nominis [es]se sui
Qui licetet \_cen\su dives mansisset et a[uro].
Invidiae numqua[m fer]vida vêla t[ulit]
Fortunatus olim u\_t non] sibi vixit, amicis
[Au^xit congest[o p]r[{a)edia 7'ure nova.
Les pavements d'église en mosaïque ont fait connaître
quelques compositions métriques. La chapelle funéraire
d'Alexandre, à Tipasa, en a donné cinq encore entières.
L'épitaphe de l'évéque fondateur n'est pas exempte de
réminiscences qui ressemblent à des démarquages *> :
1. De Rossi, dans le BulL di arcli. crist., 1875, p. 171 ; 1876, pi. Ilf, n. 1;
cf. p. 59; GOYT, dans le Rec. de la soc. de Const., 1876, p. 3i6; C. I. L.,
n. 8631.
2. C. I. L., n. 9585.
3. C. I.L.,n. 7156.
U. C. I. Z., n. 13535.
5. J.-B. Saint-Gérand, dans le Bull, du Comité, 1892, p.^71-/i72 ; S. Gsell,
dans les Mél. d'arch. et d'hist., 189^, t. XIY, p. 391; De Rossi, Bull,
di arch. crist., 1894, p. 90. L'inscription mesure 5'",50 sur 2'»,60 et se
trouve dans la nef majeure du côté de l'abside. Cet Alexandre était in-
connu.
420 APPENDICE.
ALEXANDER EPISC0PV[5 /JeGIBVS IPSIS ET ALTARIBVS NATVS
AETATIBVS HONORIBVSQVE IN AECLESIA CATHOLICA FVNCTVS
CASTITATIS CVSTOS KARITATI PACIQVE DICATVS
CVIVS DOCTRINA FLORET INNVMERA PLEBS TIPASENSIS
5PAVPERVM AMATOR AELEMOSINAE DEDITVS OMNIS
CVI NVMQVAM DEFVERE VNDE OPVS CAELESTE FECISSET
HVIVS ANIMA REFRIGERAT CORPVS HIC PAGE QVIESCIT
RESVRRECTIONEM EXPECTANS FVTVRAM DEMORTVISPRIMAM
CONSORS VT FIAT SANCTIS IN POSSESSIONE REGNI CAELESTIS
On sent dans cette pièce le rythme de l'hexamètre,
mais la mesure du vers est rarement observée. Le 2^ vers
rappelle la formule classique : omnibus honoribus in pa-
tria functus ^ . Les vers 7-9 sont caractéristiques de l'épi-
graphie et de la liturgie romaines, la mention de la resur-
rectio prima est particulièrement remarquable à cette
époque tardive puisqu'elle nous ramène aux croyances
millénaristes alors bien délaissées en Afrique.
Nous avons d'autres exemples plus marqués de l'in-
fluence exercée sur la métrique africaine par les modèles
romains ; l'inscription dédicatoire de la chapelle d'Alexan-
dre est ainsi libellée - :
HIC VBI TAM CLARIS LAVDANTVR MOENIA TECTIS
CVLMINA QVOD NITENT SANCTAQVE ALTARIA CERNIS
NON OPVS EST PROCERVM SETTANTI GLORIA FACTI
ALEXANDRI RECTORIS OVAT PER SAECVLA NOMEN
5 CVIVS HONORIFICOS FAMA OSTENDENTE LABORES
IVSTOS IN PVLCHRAM SEDEM GAVDENT LOCASSE PRIORES
QVOS DIVTVRNA QVIES FALLEBAT POSSE VIDER!
NVNC LVCE PRAEFVLGENT SVBNIXI ALTARE DECORO
COLLECTAMQVE SVAM GAVDENT FLORERE CORONAM
1. Comptes rendus de iAcad. des inscr., 1892, n. 80, 111.
2. J.-B. Saint-Gérand, La basilique de Tipasa, dans le Bull, du Comité,
1892, p, ^72 sq. ; L, DucHESNE, dans les Comptes rendus de l'Acad. des
inscr., 1892, séance des 18 mars et 28 juillet; De Rossi, Bull, diarcli.
crist., 189^1, p. 91.
APPENDICE. 421
10 ANIMO QVOD SOLLERS IMPLEVIT CVSTOS HONESTVS
VNDIQrweJviSENDISTVDiOCRHiSTIANAAETASCIRCVMFVSAVENIT
LIMINAQVE SANCTA PEDIBVS CONTINGERE LAETA
OMNIS SACRA CANENS SACRAMENTO MANVS PORRIGERE GAVDENS
Ce petit poème ne peut être assigné à une date certaine,
mais il semble dériver de l'épigraphie damasienne ; par
exemple au vers 4^, \eper saeculanomen est damasien, de
même que dans la pièce précédente : legibus ipsi et alta-
ribus 710 tus rappelle l'épigraphe relative à Damase : hiatus
qui antistes Sedis apostolicae ^ Ces emprunts à l'épigra-
phie romaine se retrouvent dans l'inscription métrique
du tombeau de sainte Salsa, dans cette même ville de Ti-
pasa 2 : .
Mimera quae cernis quo sancta altaria fulgenl.
[Bis optus l]aborq(îie) inest cura[que Pot]enti,
Creditum [sibi qui gau]det perficei^e munus,
3I[artyr] hic est Salsa didcior nectare semper,
Quae meruit coelo semper habitare beata.
Reciprocum sa,7icto[gau'\dens [mu^nus imp er tire Pot entio^
[31]eritumq{ue) eius c{o)elorum regnopro[bavi]t.
1. Cf. De Rossi, Bull, diarcli.crist., 1883, p. 60; 1894, p. 91. Cf. Ibid.,
1883, p. 61, 62, l'éloge d'Anastase II (498) dont il est dit : militiaeque
Dei natus m o/'/îcù'*. Notre texte revient à dire qu'il appartenait à une fa-
mille qui l'avait voué au sacerdoce. Signalons, outre les deux inscriptions
d'Alexandre, celles d'Astania et de Basile dans la même basilique de
Tipasa, celle qui rappelait sur la muraille le martyre et l'aumône. Cf.
J.-B. SAI1VT-GÉRA.ND, op. Cit., 1892, p. 479-480 ; une autre encore tout à fait
fragmentaire, C. I. L., n. 9313.
2. S. GSELL, dans les Mél. d'ardu et d'Iiist., t. XI, 1891, p. 181, fîg.;
A. Geffroy, dans les Comptes rendus de l'Acad. des inscr., 1891, p. 193;
Revuede VArt clir é lien, IS91, p. 506; DeRossi, Bull.diarcli. crist., 1891,
p. 24; R, GAGNAT, dans la Revue arcliéoL, 1891, t. XYII, p. 416, n. 98;
S. GsELL, Recherches arcliéol. en Algérie,]). 23, pi. V; Dessau, dans
Archàologische Anteiger, 1900, p. 153; S. Gsell, dans les Mél. d'arch.
et d'hist., 1901, t. XXI, p. 233 sq. Cf. 1894, t. XIV, p. 387. Si on admet que
l'inscription est contemporaine de Potentius, il faut, à la dernière ligne,
lire probabit au lieu de probavit. En Afrique, pas plus qu'ailleurs, on
n'avait souci de conserver aux hémistiches la disposition qui permet de
les reconnaître dès le premier coup d'oeil. La coupure des lignes dans
l'inscription de Salsa dépend des dimensions du cadre, non de la lon-
gueur du vers.
24
422 APPENDICE.
Le deuxième vers est emprunté à une inscription ro-
maine de Saint-Pierre-aux-Liens :
Presbylcri tamen hic labor est et cura Philippi ^
Ce vers avait plu aux Africains, car nous allons le
retrouver sur un autre marbre. Une série de sept frag-
ments trouvés en 1876, à Aïn Ghorab, près de Tébessa, et
provenant du cintre d'une porte, a permis de reproduire
presque sans modification une inscription de Rome au-
jourd'hui disparue et qui ne nous est connue que par un
seul manuscrit, le Codex Palalinns ^.
CEDE PRIVS NOMEN||[no]viTATI CEDE VEt||vSTAS
REGlALITANl||[er t'JOTA DICAREIIl|| ET
HAECPETRIPAVLTOV||[e SJEDES CRISTO|]lIBENTERESVRGIT
VDIv[m</]VEs||[o;?«]RESVNVMDVO[sWwi7]||E MVNVS f AECLESIA
[ww]v[s ]||[/iO/i]ORCELIBRE[^çwOS/m]||ABETVNAFIDESfDON
[pr]E'S>Y>[yterV}\[ta] MEN(/i)lC0[/9MSe.v/]||ETCVRAPR0BANTlfTISI
Rapprochés et complétés, ces fragments rappellent le
titre dédicatoire de Saint-Pierre-aux-Liens par le pape
Sixte III (432-440). Le dernier vers :
Presbyteri tamen hic opus est et cura probanfi
est celui que nous venons de lire un peu modifié à Ti-
pasa.
1. De Rossi, Bull, di arcli. crist., 1S91, p. 26, croit que Poteulius était
mort quand ou rédigea l'cpigramme de Salsa, ce qui expliquerait le titre
de Sanclus qu'on lui confère, à moins qu'on ne le lui eût attribué de
son vivant en qualité d'évôque. Nous savons que le pape Léon le Grand
a envoyé aux églises de Maurétanie un évêque nommé Potentius, vers
l'année UUQ (S. Léon, Epist. Xïl; édit. Ballerini). Peut-être est-ce de
lui qu'il est question. Nous l'ignorons; toutefois ce fait doit Otre rappro-
ché de la réminiscence signalée avec un poème de Saint-Pierre-aux-
Liens, où il fut placé sous le pontificat de Sixte III, prédécesseur de
S. Léon.
2. Cod. Vaiic. Palat. 833, fol. 71 verso ; Gruter, p. 117^, u. 7 ; Marim
dans Mai, Script, vct. nova coll., in-^°, Romae, 1831, t. V, p. 108, n. 1.
Mo.vSACRATi, De catcnis s. Pétri, a expliqué les allusions historiques de
ce Carmen, p. 17, et laSylloge de Verdun nous apprend qu'on le lisait:
in occidentali parte ecclcsiae s. Pclri ad vincula. Cf. Bull, di arcli.
crisl., 187^, p. 1/17; 1878, p. 16.
APPENDICE. 423
Quelques débris épigraphiques de Maktar paraissent
provenir d'un mausolée et présente un certain intérêt ^ :
a) QVAE RES MORT il LIS V
MISEROS QVE REDDV
ANIMOS QVE TORQ
b) III
DESPICIENS El FORTVNA SAL
here]T>ES IVGVSTIO COLONIGVS T
Quae res mortahs u[rgenl vel L'r,,„.,.n
Miser ôsque reddunt.^u
Animôsque torq[uent,jL.v
L'inscription dédicatoire de la chapelle d'Alexandre, à
Tipasa, donne lieu à un autre ordre d'observations. Le
vers onzième réunit deux hémistiches virgiliens :
Undique visendi studio christiana aetas circumfusavenit.
A Medoudja, près de Maktar, dans la Byzacène^ on
avait inscrit sur un pressoir, au vi*^ siècle, les vers sui-
vants 2 :
Ç^ INTVS AQVE AVLCES- BIBOQVE «SEAILIA SAXA
NIMFARVMQVE FLORENTI • FVNAATA «LABORES AEDO
NIS DEI
Nous trouvons ces vers dans V Enéide ^ :
Infus aquae dulces, vivoque sedilia saxo
Nympharum, quae Florenti fundata lahore
Sunt ; [de Bonis Dei] \
1. C. I. £., n. 676. Studemund dit au sujet de ces vers ; « Suspiceris
fere semi-septcnarios iambicos subesse prisco more composilos.
2. P. Gauckler, dans le Bull, du Comité, 1899, p. clxix.
3. Aencid., l. I, vs. 167-169.
^1. Cf. De Dei data, R. Cag.xat, dans le Bull, du Comité, 1894, p. 359,
n. 70; De donis Dei, R. Gagnât, dans le même recueil, 1900, p. cxxxiii ;
424 APPENDICE.
La sylloge ('pigraphique. — L'existence de formulaires
épigraphiques chez les païens et chez les chrétiens a été
démontrée \ mais aucun de ces manuels à l'usage des
lapicides ne nous est parvenu dans son entier, à peine
peut-on ressaisir dans les marbres quelques lambeaux
dont on ignore le plus souvent l'histoire littéraire. Ces
types étaient destinés à faciliter le travail en un temps
où on se livrait passionnément à la littérature et à la
poésie ; aussi au premier rang des pièces composées à
l'aide de modèles figurent les inscriptions métriques. Les
monuments nous en fournissent des preuves irrécusa-
bles ; nous en avons un autre témoignage dans les re-
cueils ou sylloges épigraphiques où les pèlerins, les voya-
geurs, les gens de goût ou les curieux réunissaient
les inscriptions métriques les plus connues ou les plus
agréablement tournées -. Ces anthologies rendent au-
jourd'hui de grands services, comme autrefois d'ailleurs ^,
mais des services d'un ordre différent. Le ms. de la Bi-
bliothèque nationale : Cod. Parisinus Lai. 10318 (olim
Suppl. Lat. 685) écrit en onciales, au vir siècle , contient
une grande partie d'une de ces anthologies épigraphi-
ques compilée à l'époque des Vandales, avant l'année 530,
c'est ce que démontre la pièce la plus récente du recueil
employée à célébrer les louanges des rois Thrasamund
et Hildéric. C'est probablement le plus ancien recueil de
ce genre et le type de beaucoup d'autres; il porte, du
nom de Claude Saumaise qui le découvrit à Dijon, le nom
De {donis) D[e]i et Christi, Epliem. epigr., 1892, t. YIII, p. 168, n. 5^2;
Chrisle te tu{is) do{nis colunt), C. I. L., n. 5669. Cf. Fontamni, Discus
w^genteus votivus vet. Christ., in-^°, Romae, 1727, p. 46-50; De Rossi,
Bull, di arcli. crist., 1877, p. 114.
1. E. Le Bla\t, Manuel d'épigrapliie chrétienne, in-12, Paris, 1869,
p. 59sq.; R. Gagnât, Sur les manuels professionnels des graveurs d'ins-
criptions romaines, dans la Revue de philologie, 1889, p. 50-65; D. Ca-
BROL et D. Leclercq, Monum. Eccl. liturg., t. I, p. cxiii sq.
2. De Rossi, Inscript, christ, urb. Bomae, iu-fol., Roma, 1878, t. II :
Séries codicum in quibus veteres inscriptiones christianae pracserliui
urbis Bomae sive solae sive ethnicis admixtae descriptae sunt ayite sae-
culum XVI.
?>. De Rossi, op. cit., t. II, pars I, p. 78, 112, 209, 253, 266, 275, 278,
290, relève autant de copies de l'épi taphe de saint Grégoire : Suscipe
terra tuo... qui avait servi sans doute à d'autres personnes encore.
d
APPENDICE. 425
de « Anthologia Salmasiana » K Le titre véritable était:
Epigrammaton libri XXIII. Une partie du livre XYIIl^ était
consacrée aux monuments des rois vandales en Afrique ^;
elle semble n'avoir pas été écrite de visu. Le livre XXIII
contient une épigramme de Luxorius intitulée : Epitaphion
Olympii^, ensuite des Versus foniis facti a Calbulo gram-
matico et des Versus sanctae crucis du même auteur, qui
paraît africain, mais non vandale ^ Enfin on lit cette
dernière pièce ^ :
Versus domni Pétri referendarii
in basilica palatii sce Marias
Qualiter mtacta processit virgine partus
Utque pati voluit natus perquirere noli
Ilaec null'i tractare licet sed credere tantum.
L'identification du palaiium et de la basilica sanctae
Mariae ne font pas de doute, étant donnée l'origine du
manuscrit; il ne peut s'agir que de la basilique dédiée à la
Vierge Marie par les Vandales ariens dans l'enceinte
même du palais royal à Carthage ^.
Rapprochons de cette inscription quelques fragments
rappelant les années de tolérance pour la religion catho-
1. De Rossi, op. cit., t. II, p. 238; A. Riese, Anthologia latina,Car-
mina in codd. scripta, in-8°, Leipzig, 1869, t. I, p. xii-xxxiii, décrit le
manuscrit et fait son histoire ; il le croit originaire de Cluny.
2. Luxorius, In antas in salutatorium domini régis [se. Hilderici]
(cf. Riese, carm. 203); Félix, Z>e thermis Atianarum [a Thrasamundo
rege magnifiée extructis] {Ibid., carm. 210-21^); In antas [se. palatii
Hilderici] {carm. 215).
3. C'était un venator de l'amphithéâtre, Riese, carm. 354.
U. Même nom à Rome, C. I. L., t. "VI, n. 9920.
5. Riese, carm. 380; De Rossi, Inscr. clirist., t. II, p. 241, n. 6. Ces
vers sont inscrits en lettres rouges dans le manuscrit auquel ils parais-
sent avoir été ajoutés après son achèvement. Cf. De Rossi, BuK. di
arch. crist,, 1879, p. 164, emprunt à une autre sylloge épigraphique.
6. Cette église fut dédiée à la Theotokos sous Justinien et demeura
enclavée dans le palais royal devenu palais du palrice byzantin. Elle
fut remaniée cependant de même que Damour-el-Karita qui porte encore
aujourd'hui la trace des embellissements byzantins. Procope, De aedifi-
dis (édit. de Bonn), p. 33; De bell. vand., p. 474; C. Diehl, Hist. de la
domination byzantine en Afrique, in-8°, Paris, 1896, p. 420.
24.
426 APPENDICE.
lique sous le règne d'Hildéric ; ces fragments ont été
trouvés à Henschir Mertun, en Numidie ^ :
b) MQVE PERSECVTIONEM PA
C) VIT NC^HA ECLESIAM
In nomine [domi]ni e[t salvaton s... etc.. temp]ore Do[-
m]ini [Hilderici régis qui... l]o[nga]mqiie persecutio[nem
pa[ca]vit...
1. De Rossi, La Capsella, p. lU ; C. I. L., n. 10706; E. Le Blamt, dans
le Journal des Savants, 1882, p. 299.
2. Une charte lapidaire du VI^ siècle, dans les Comptes rendus de
l'Acad. des inscr., t. XXII, 189-'i, p. 383 sq.; cf. A. DELATTRE,dans le Cos-
mos, 15 avril 1893, p. 7^, et dans Les Missions catholiques, 189U.
1
Les chartes lapidaires. — L'épigraphie d'Afrique qui a i
déjà donné la célèbre « inscription du Moissonneur » ?
offre à l'antiquité chrétienne un monument presque aussi |
précieux. Il s'agit d'un marbre engagé dans le dallage j
de l'escalier du minaret de la grande mosquée de Kai- î
rouan, et qui, malgré les mutilations qu'il a subies et la |
fracture de la tablette sur ses quatre côtés, permet de %
lire le texte suivant, rétabli et suppléé ingénieusement |
par M^' Ch. Diehl 2. |
eNTeseTHOCNONLlCeReec
lOABBATeMAVÏ PReSBVTeRV
NTeS MONACHI ABBATeiM SIBI
SITA DATiONe Saiicîinus cni
OReeSSe INIQVITATIBVS ALieNVMV
ARVM MINISTRIS ADSOLENT FieRII
INGODeM SANCTI MARTVRIS STePHAN
GRINT DeLeCTATI INSVPER VeRO eXPRA
NASTGRIO CONSTITVTAe VeL IPSIS
entes, el hoc non lie ère e g
in monaster]io abbatem aut presbuteru{m or dinar i, sedomnes
t
à
APPENDICE. 427
melioris opinionis exisle]entes monachi abbatem sibi [eligant sine
[gratia
aut pccuniarum propo]sUa datione. Saiicîmus. En[
]ore esse iniquitatibus alienum v[el sacrilegiis quae ab Aria-
norum vel Donatist]arum ministris adsolent fierii[
]in eodem sancti mariyris Stephani monasterio...
...fu]erint delectati. Insuper vero ex pr[aecepto regulae
.... mo]nasterio constitutae vel ipsis[ ^
La paléographie de l'inscription et les faits qu'elle rap-
porte concordent à faire attribuer la gravure de ce mar-
bre au vi'^ siècle. A cette époque, en effet, l'institution
monastique avait assez à souffrir, particulièrement en
Afrique, de l'ingérence épiscopale, et c'est contre elle
qu'est rédigée la charte lapidaire du monastère de Saint-
Etienne. Les évêques prétendaient exercer un droit sur
les moines et leur imposer des redevances et des cor-
vées ^, ou bien ils se faisaient attribuer la nomination
du supérieur lors de la vacance du siège abbatial ^. Un
concile tenu à Carthage, en 525, donna raison aux moines
dans leurs revendications contre le primat de Byzacène *.
Un autre concile, tenu en 535 dans la même ville, statue que
« les moines doivent être en la puissance de leurs abbés.
Et si l'abbé vient à mourir, son successeur sera élu par
le choix de la communauté, sans que l'évêque revendique
le soin de diriger l'élection ou y intervienne en quoi que
ce soit ^ ». Cet état de choses explique la charte que
nous avons citée et dont les clauses se trouvent confir-
mées par les dispositions législatives du Code Justinien et
des Novelles en ce qui a trait à la simonie ^. Une autre
1. « Pour la restitution des lignes 2-,^, la forme est empruntée à la
Novelle cxxiii, 34. Pour les lignes 3-4, cf. Novelle vi, 14. Pour les li-
gnes 5-6 où la restitution est fort hypothétique, cf. Novelle xxxvii.
Pour les lignes 8-9, cf. L.\bbe, Concilia, t. IV, p. 1649 et 1024-1025 où un
^auon du concile d'Arles de 455 dit : Laica vero omnis nionasterii con-
(jregatio ad solam et libcram abbaiis proprii quem sibi ipsa elegerit
ordinationem dispositionemqiie pertinent, régula, quae a fundatione
monasterii dudum constiluta est in omnibus custodita.
2. Labbe, Concilia, t. IV, p. 1242-1243, 1646. — 3. Ibid., t. IV, p. 1785.
—4. Ibid., t. IV, p. 1242-1249. — 5. Ibid., t. IV, p. 1785. — 6. Novelles vi, 1,
4; cxxiii, l;cxxxvi[, 2; Code Justinien, I, m, 41. Cf. S. Grégoire I",
Epist, IV, xin.
428 APPENDICE.
disposition non moins grave concerne l'orthodoxie du
nouvel élu ^
Un autre fragment de l'inscription, ou^ en tout cas,
un texte de la même époque trouvé dans la cour de la
grande mosquée de Kairouan, est ainsi libellé ^ :
ANieDiCI
iirniamus I
SOLVMINT
ani edicl[um
Conjfirinaiiius. I
solum in l
Les formules Sancimns, Confîrmamus « rappellent in-
contestablement, écrit M. Diehl, les formules usuelles de
la chancellerie byzantine, et en particulier la mention
Legimus, que l'on voit, tracée au cinabre, au bas d'une
lettre grecque récemment publiée par M. Omont ^ et
dans laquelle on doit évidemment reconnaître une sous-
cription impériale. Sans doute^ aucun acte émanant de la
chancellerie de l'empire d'Orient ne nous a présenté
jusqu'ici la formule Sancimns. Mais, d'une part, ainsi
qu'on l'a fait justement remarquer, nous savons fort mal
encore par quels mots s'exprimait la souscription offi-
cielle destinée à authentiquer un acte '■* ; d'autre part, il
1. Novelles cxxiii, 3i; cxxxvii, 2.
2. « On trouve également, vers le vi« siècle, Legi, à la fin de certains
actes {Novelles xxii et cv; Zacharie de Lixgenthal, Jus graeco-ro-
manum, t. III, p. 10, 1^, 31, ^0; Procope, Anecdota, p. 'i^); maison
discute sur la personne qui souscrit en ces termes. Dans certains cas,
c'est incontestablement le questeur [Jus gr.-rom., t. III, p. 1^, 31),
comme le veut Bruns {Die Vnterschriften in den rôm. Urkunden, dans
les Abhandl. der Akademic, Berlin, 1876, p. 8^-85) ; mais Bruns généralise
un peu trop peut-être; il y a des cas où le Legi paraît Ctre une sous-
cription impériale (cf. Gardthausex, Griechiesche Palaeographie,
p. 367, 369-370).
3. H. Omont, Lettre grecque sur papyrus émanée de la chancellerie
de Constantinople, dans la Bévue archéoL, 1892, t. XIX.
li. Gardthausen, op. cit., p. 367; cf. Bruns, op. cit., p. 80-81 sur les
causes de cette incertitude.
APPENDICE. 429
est incontestable que, dans le style de la chancellerie by-
zantine du Yi® siècle, le mot sancimus est d'un usage
constant. On le rencontre presque à chaque page dans les
Novelles de Justinien et l'empereur parle quelque part,
en termes exprès, des mesures quae nostra sanxit aeter-
nitas K Bien plus, les actes émanant de l'initiative impé-
riale, à côté des lois générales, à côté du rescrit {rescrip-
tum ou avTiypacpr]), de la jiissio (/.ïXsuai;), la chancellerie
byzantine connaît une catégorie d'actes spéciaux désignés
sous le nom particulier de sanctio (Ostoç ou TrpayiJLaTf/.bç
t6;:oç) 2. H n'est donc point surprenant qu'on ait employé
ce terme comme signe de validation dans un acte soumis
à la signature impériale, et, d'ailleurs, on comprendrait
mal le soin qu'a mis le graveur à reproduire comme en
une sorte de fac-similé, ces formules, si elles n'avaient
pas eu, pour authentiquer l'acte, une valeur toute par-
ticulière ^ ». La place donnée à la souscription ne
saurait soulever de difficulté véritable, car l'empereur
pouvait l'apposer où bon lui semblait, ainsi que nous
le voyons dans un rescrit de l'empereur Léon P^, en
date de 470 : Sacri adfatus, quoscunque nostrae mansue-
tudinis in quacunque parte paginarum scripserit aucto-
ritas. Il est possible que l'état fragmentaire du marbre
ne permette jamais de décider si nous avons affaire à
deux inscriptions ou à une seule; dans ce dernier cas,
il est aisé de voir dans la sanction et la confirmation
dont serait revêtu un même document des indications
relatives à une série de dispositions concernant les pri-
vilèges, ou, peut-être, la fondation du monastère de Saint-
Étienne.
Nous pouvons rattacher à la catégorie de textes qui
fait l'objet de ce paragraphe l'inscription suivante, qui a
été trouvée à Carthage et « semble provenir d'une ordon-
nance impériale ou d'un jugement épiscopal réglemen-
tant certaines questions de mariage ï '' :
1. Novelle xxxv.
2. Novelles lxvi, cxiii, clii, clxh.
3. C. DiEHL, op. cit., p. 389.
U. A. Delattre, dans le Bull, du Comité, 1900, p. cxci.
430
APPENDICE.
IISSIMORVM PATRIARCHARVM ET VNIViI
iPA SANGTITATE VINDE CVM DIV DISCEPTAREl
m
M
'^IMVS DISPOSITIONEM SANCTAE MFMORIA'^^^^^^
^RE VEL PASCERE NEQVE PVBLICE NEQVE APVT SVO ^
^.DINARVM NON ACCEDANT SET QVONIAM
W,K HONORIFICENTIA COMMEMORARE ET
^SfMUS SED QVIA RES TAM GRAVISSIMA
^AE APPLLIATVR PROTOGAMIA ADEQVE
^.lONEM VENIRE AVSVS FVERIT QVI
lO^VVMQVE MODO IVBANDOS ESSE PVTABERINT
^IS PROMISIT IPSE VQS EIDEM MERCEDI
^VE DIE NVPTIARUM QVARTA FERIA II Aï
Ce fragment paraît dater de la première moitié du
v*^ siècle. « 11 est difficile de ne pas mettre cette inscrip-
tion en relation avec la question du mariage des Patriar-
ches tant de fois soulevée par les Manichéens et autres hé-
rétiques contre la doctrine catholique si vigoureusement
défendue par S. Augustin ^ »
La longèvilé des Africains. — 11 y a un réel intérêt,
pour l'histoire de la persistance et de l'altération des usa-
ges anciens, à savoir les conditions ordinaires de la durée
de la vie à l'époque où l'on observe des changements
profonds dans ces usages dont la transmission régulière
exige la présence de générations se succédant les unes
aux autres au sein d'une société tranquille. Les grands
mouvements de peuples qui signalèrent le \^ et le vi*^ siè-
cle n'eurent pas seulement pour résultat d'amonceler les
ruines matérielles, ils procurèrent la disparition de tradi-
tions séculaires et des institutions sociales qui en étaient
sorties. La disparition trop rapide des générations com-
promet cette éducation qui a besoin, pour pénétrer, de
l'autorité et de la ténacité que possèdent les vieillards en
les inculquant à ceux qui devront les transmettre à leur
tour. Une durée de vie trop brève pendant plusieurs gé-
nérations emporte des trésors de pratiques anciennes
1. TOLLOTTE, ibid., p. CXC.I.
I
.?.
APPENDICE. 431
perdues à jamais ^ Les inscriptions nous permettent d'en-
trevoir dans une certaine mesure le mal que firent à la
société les conditions tragiques dans lesquelles se déve-
loppa et dura l'Église d'Afrique -.On a reconnu qu'il y
a avantage à tenter de dresser une table de la mortalité
à l'aide des seules inscriptions chrétiennes « parce
qu'elles sont relatives à une population mêlée de riches
et de pauvres, tandis que les inscriptions païennes ne
se rapportent pour la plupart qu'à des familles riches et
par conséquent à des personnes que les statisticiens nom-
ment des têtes choisies 3 ». Il faut cependant observer que
l'apparition du sigle plvs minvs chez les fidèles indi-
que peu de préoccupation pour donner l'âge exact ^ ; ils
1. Que l'on considère ce qui s'est passé en France de 1789 à 1815. On
consomma en un quart de siècle un peu plus de deux générations ; de
là Vliiatus entre l'ancien régime et la restauration et l'impossibilité oti
l'on se trouva de le combler.
2. Levasseur, dans les Comptes rendus de l'Acad. des inscript., 1891,
p. 98-100, recherches ingénieuses accompagnées de tables de survie.
Nous avions entrepris cette recherche lorsque nous avons eu connais-
sance de la dissertation de Foy, De quelques inscriptions tumulaires re
cueillies en Algérie et des lumières qu^elles peuvent fournir sur la
durée de la vie moyenne des liomains dans ce pays, dans l'Annuaire de
la soc. d'arch. de Constantine, t. I, 1853, p. 137-1^3. R. Gagnât, Note sur
VEpigraphie latine, dans le Bull, du Comité, 1891, p. 587, rendant compte
d'un ouvrage de H. Seidel qui « ne contient rien de nouveau », ouvrage
paru dans le Rapport annuel du Gymnase catholique royal de Sagan
pour l'année 1890-1891 et contenant en « un vaste tableau comparatif le
chiffre précis des personnes qui, dans chaque région de l'Afrique, ont suc-
combé à un an, deux ans, trois ans et ainsi de suite jusqu'à cenf cinquante-
cinq ans ». Les conclusions de ce travail sont en partie celles de Foy :
la première est qu'on vivait fort longtemps en Afrique; la deuxième
est que parfois on donne au défunt dans son épitaphe un âge ap-
proximatif, systématiquement représenté par un multiple de 5. Cf. S.
GSELL, Recherches arch. en Algérie, p. 298 pour Khamissa, et p. 359 pour
Madaure. Devant une question si minutieusement étudiée nous n'avons
pas jugé nécessaire de reprendre et de donner ici nos statistiques.
3. Nous avons fait observer ailleurs que ce sigle avait eu aussi la por-
tée d'une réaction contre les superstitions païennes touchant l'état des
constellations célestes au moment de la naissance. On recontre une
fois : vixit nihil minus. R. Gagnât, dans le Bull, du Comité, 1896, p. 260,
n. 1^8, et une fois aussi : vixit in Deo annis prope... S. Gsell, dans les
Mél. d'arch. et d'hisU, 1895, t. XV, p. 51, n. 10.
h. Dans le nombre des inscriptions dont nous faisons usage nous écar-
tons toutes les lectures douteuses et les nombres incomplets par suite
d'une cassure de la pierre. Notons l'âge des membres delà hiérarchie d'à-
432
APPENDICE.
ont en outre souvent omis la mention de l'âge, parfois
même l'appel : vixit annis est resté béant. Voici les ré-
sultats que nous fournit la lecture de toutes les inscrip-
tions chrétiennes d'Afrique ^ :
PÉRIODES D'ANNÉES.
NOMBRES D'INDIVIDUS.
De 1 jour k 10 ans.
63
10 ans à 20 >•
27
20 .. à 30 ..
32
30 .. à 40 >.
25
40 .. à 50 ..
12
50 » à 60 .'
16
60 .. à 70 .'
19
70 .. à 80 ..
22
80 .. à 90 »
9
90 .. à 100 ..
2 ■
100 .. à 110 ..
1
110 >.
1
Ces chiffres ne sont rien de plus qu'une proportion ; il
ne faut pas y chercher une règle ; il est même douteux
qu'on puisse établir d'après eux une moyenne de longé-
vité; mais tels qu'ils sont et en écartant le premier nom-
bre, qu'explique la mortalité infantile, ils nous font voir
une population à peu près également répartie de la
dixième à la quatre-vingtième année et il ne nous parait
pas téméraire d'attribuer quelque chose de la résistance
opposée par l'Église d'Afrique aux causes extérieures de
dissolution à cette répartition sensiblement égale des gé-
nérations aux iv^-Vi° siècles, époque de nos inscri tiens
correspondant à la période la plus calamiteuse de l'Église
et de la société romaine et chrétienne en Afrique.
près les épitaphes : sous-diacre, 61 ans, C. I. L., u. ^52 ; 70 ans, Ibid.,
n. 880; diacre, 68 ans, Ibid., u. 1389; prêtre, 36 ans, Ibid., n. 20ia;32ans,
Ibid., n. 2012; évèque, Ô2 ans, dont 12 dans l'épiscopat. Ibid., n. 2009;
60 ans, dont 18 dans l'épiscopat, R. Cagxat, dans le Bull, du Comité,
1895, n. 328. Le plus ordinairement, on ne mentionne que les années
d'épiscopat toutes seules, C.I.L., n. 9286, 9709, 11893, 1189^. H. Char-
don, dans le Bull, du Comité, 1900, p. I'i5, pi. V.
I
TABLE DES MATIÈRES
Introduction xii
LES PRELIMINAIRES DE L'HISTOIRE
CHAPITRE PREMIER
LES ÉLÉMENTS
Description. — Géographie physique. — Climatologie. — Fertilité
du sol. — Densité de la population. — Les autochtones et les
créoles, l' « Africain ». — L'homme et le pays \
CHAPITRE II
LES SOURCES
Épigraphie. — Paléographie. — Archéologie monumentale. —
Mobilier. — Instrumentum domesticum 20
CHAPITRE III
LES ORIGINES
Origine historique. — Légendes. —Prétentions à l'apostolicité. —
Les synagogues. — La nécropole du Djebel-Khaoui. — Expan-
sion rapide du christianisme. — Il pénètre chez les tribus indi-
gènes. — Statistique. — Les areae et les premiers édifices du
culte chrétien , 31
l'afrique chrétienne. — I. 25
434 TABLE DES MATIERES.
CHAPITRE IV
LES INSTITUTIONS
Formation de la semaine et de l'année chrétiennes. — Fête du
Seigneur. — Périodes privilégiées. — Les jours de « station ». —
Le culte des morts. — La hiérarchie. — Le métropolitain de
Carthage. — Les circonscriptions ecclésiastiques G3
CHAPITRE V
LES DIALECTES
Existence d'une littérature chrétienne primitive en Afrique. —
Dialectes en usage. — Le grec ; influence du pape Victor. — Le
punique. — Le libyque. — Le latin 88
L'HISTOIRE
CHAPITRE PREMIER
l'époque de tertullien (180-249)
Les cultes païens en Afrique. — Attitude intransigeante du chris-
tianisme à leur égard. — Calomnies répandues contre les
fidèles. — Hostilité ouverte. Tactique des Églises pour obtenir
la tolérance de l'État romain. — Les martyrs sciliitains (180).
— Malveillance des proconsuls (197-198). — L'Apologétique de
Tertullien. — Premiers martyrs. — La fuite pendant la persé-
cution. — L'édit de Sévère (202?). — Le martyre des saintes
Perpétue, Félicité et de leurs compagnons (203). — L'incident
de Lambèse (211). — Proconsulat de Scapula Tertullus (212). —
Le rôle et l'influence de Tertullien. — Son passage au monta-
nisme 105
CHAPITRE II
l'épiscopat de saint cyprien (249-258)
Statistique religieuse de l'Afrique vers le iii« siècle. — Prospé-
rité de l'Église de Carthage. — La persécution de Dèce (250).
TABLE DES MATIERES. 435
— Les lapsi. — Les confesseurs — Les fugitifs. — Fuite de
saint Cyprien. — Son retour et son rôle pendant la peste de
Carthage. — Menaces de persécution. — Péril créé par le re-
tour en masse des lapsi. — Les libelli indulgentiae. — Schisme
de Felicissimus. — Le novatianisme. — Conflit entre l'Église
d'Afrique et l'Église de Rome au sujet de la rebaptisation
(2o5-2o7). — La persécution de Valérien (257). — Les évêques,
prêtres et diacres condamnés aux mines. — Le caractère,
l'œuvre et la mort de saint Cyprien (258). — Derniers épisodes
de la persécution de Valérien, en Afrique 169
CHAPITRE III
IDÉES ET USAGES
Relâchement et insubordination du clergé. — La Bible africaine.
— L'administration ecclésiastique. — Les archives. — Recueil
d'actes des martyrs. — Le njartyrologe africain. — Le culte des
saints. — Le culte du sang des martyrs. — Le culte de saint
Cyprien. — Abus qu'il entraîne. — Les repas funéraires. — La
dévotion à l'Église romaine. — Le loyalisme des chrétiens en
Afrique, l'idée de patrie et la ruine de l'esprit municipal 235
CHAPITRE IV
LE DONATISME (303-396)
Préludes de la dernière persécution.— Les martyres d'AMtène.—
Les « Traditeurs ». —Procès-verbal de tradition à Cirta. — Con-
versions d'Arnobe et de Lactance. — Débuts du donatisme. —
Violences des dissidents et modération plus ordinaire des or-
thodoxes. — Liaisons du donatisme et des partis indigènes. —
Sa ruine apparente en 349. — Les passions confessionnelles.
— Politique de Julien. — Réapparition du donatisme. — Vio-
lences. — Le soulèvement de Firmus. — Rogatistes et maximia-
nistes. — La polémique et la littérature donatiste 312
Appendice 381
TYPOGRAPHIE FIKMIN-DIDOT ET C*«. — MESNIL (EURE).
BBIGHAMV,0*<5,,«f|ÏÏ
7;^7 22311 0609
MÊiME LIBRAIRIE
BibIiotI|èqae de renskignement de Thistoirâ ecclésiastique
P olumes précédemment parus :
Histoire des livres du Nouveau Testament, par
M. l'abbé E. Jagqliek, professeur aux Facultés catholiques
de Lyon. Tome premier. Troisième édition.
Le Christianisme et l'Empire romain, de Néron à
Théodose, par M. Paul Allard. Cinquième édition.
Anciennes Littératures chrétiennes : I. La Litté-
rature grecque, par Mgr Pierre Batiffol, recteur de
rinslitut catholique de Toulouse. Troisième édition.
Anciennes Littératures chrétiennes : II. La Litté-
rature syriaque, par M. Kubens Du val, professeur au
Collège de France. Deuxième édition.
Le Grand Schisme d'Occident, par M. le clianoinc
L. Salembier, professeur à la Faculté de théologie catho-
lique de Lille, troisième édition.
L'Eglise romaine et les Origines delà Renaissance,
par M.Jean Guiraud, professeur à U Faculté u es leitres
de Besançon. Troisième édition. . , ; /
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Lagrange. 1 vol. in-8" raisin 8 fr.
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